A LA VIEROE DE GRENADE
Elle est de marbre pâle, vôtae d'une robe d'or et d'un manteau bleu,
Oîi brillent des étoiles de feu.
Je l'ai couverte de joyaux et de fleurs.
Elle est toujours pâle.
Je lui ai fait une chapelle oh nuit et jour luit la lampe aux sept lumières.
Elle est toujours pâle.
Je luirai donné mon chapelet de rubis, et ma croix d'escarboucles.
Elle est toujours pâle 1
Une larme d'amour est tombée de mes yeux sur sa main ouverte.
Alléluia I Elle a souri, ses joues se soiit rosées.
De Grenade à Séville, nous traversons presque toute l'Andalousie, qui, en décembre, est un véritable verger.
Rien de plus pittoresque et de plus riant que ce paradis terrestre. Les pelouses vertes couvrent le fond
des vallées, les bosquets émaillent de fruits d'or les versants des collines, et mille ruisseaux secouent leurs panaches d'écume dans les gorges de la Sierra Nevada, dont les neiges immaculées rayent l'azur du ciel.
C'est ici l'époque des semailles. Les fermes sont pleines d'animation, et de longues files de bœufs traînent lentement de nombreuses charrues dans les champs. Cà et là s'allongent les haies de figuiers d'Arabie, ou de palmiers nains, et de grands troupeaux paissent à l'ombre des pins parasols.
Sur les cîmes escarpées des montagnes, des ch&teaux et des tours en ruines semblent pleurer leur glorieux passé ; de jolies petites villes, toutes blanches, se cachent dans la verdure des orangers ; et le soleil de décembre, aussi chaud dans l'Andalousie que notre soleil de mai, inonde de lumière ces admirables paysages.
Mais quelle est donc cette tour étrange qui se dresse à l'horizon ? C'est le clocher de la cathédrale de Séville, la fameuse Giralda. Vieille tour arabe, qui s'est convertie au christianisme après une jeunesse fort orageuse, et qui porte maintenant sur son front une colossale statue de la Foi, en bronze doré.
Cette statue tient un étendard dans sa main, et tontne sur elle-même comme une girouette. C'est de là t^ne vient à la tour son nom de Giralda Représentet ainsi la Foi me semble une idée assez baroque, puisque la Foi est immuable. Mais si cette statue pouvait parler, elle nous dirait sans doute: "ce n'est pas moi qui change, ce sont les vents, c'est-à-dire les côilrànts d'opinions, qui tournent autour de moi, et je fais face à
., toutes leiis t^mpéte^ 4^ quolq^e côté qu'elles ^ieunent
Nous Toici doue à Se ville. Que de souvenirs ce nom réveille! Certains voyageurs y cherchent Figaro que Beaumarchais et Bossini ont illustré, mais qui est main- . tenant éclipsé par son frère de Paris. D'autres y veulent revoir don Juan, le héros toujours viyant;, l^é^^ ! de Byron et ^e Mozart. Quelques-uns cou,reut au Salon r d. Crient voir danser les gitanes, da^s l'espoir d'y retj;ouver la lantasqae Carmen que Bizeta sibieçi, feit chanter. . Mais ce ne sont pas ces personnages qui ont fait la ! gloire dp Séivill^, ct.sçs mouunients., évoquent, bien d'aïitres noms. Quand j'ai visité ce vieusj sui^yivant . r.rçpg^in que l'on appelle la Tour cTOr, je songeais à Jules c, , César, et .g^u,x: gi;an<is découvreurs espagnols donl ; les ? Yî^isiSiÇ^^^x» ^^^ venus, €i.;qnijwe siècles d'i^tisfyaUç,^ ,l'anci;e aiji pied du vi^ux. donjon. Quand j'ai fraiichi le .[jseiuiî dç Vik}çzz^r^ JY çhercjbais le^ so^uve^irs dps Eois ^ rcjiïétieiv?? vainqueuars : des .Maures, de .î'efdiçgind et , ;. j^'Isal^llfe, et sijrtout. d^ Gharles-Quin^ , qi^i a . .xçpapli le .. ^ond<B dp la gloire espagnole, Quand je nie ^uis,fait ouvrir la bibliothèque Colombine, jei n'y voulais y pir et r,.,JQ,p'y,ai vn,,que deuf livres,, oiiyerts .dans .un^ vitrine -, .,So^neiiseîn.ent ferm.^e.à clef : c'était un traité fl? cp^ïuo- :ri -graphie, .a^u^qlfé ^^x Çhristpphe Çolapabj,. et uii jcd^us- :j cri tidans,, lequel l'inimortel ^éço^rrpW. J^'eÇorçait de .; ..pr^^uyi^r, par dps textes, que leî|.écriyaiins..s9^ré^ . et jpro- .;. faiiesi avaient prédit la décpiiive;;te du.Npuvp^UrMfHide, j. que^spn p&il de propriété, aperce vait, aurdelà. d^^^^
-LÏ28 —
'■' ' 5 SéVillé ëi§i îîbhè de ^t^és som^enii*»' 4ui -^rïipfi^lteûib les
noms illustres de saint Ferdinand, d'Alphonse ïe Sage,
•'de^ddiï 'Skrit^bel¥idéi sÉiînt Vincent î\èrrîer, d^ saint
-^ làidorei et d'too légimi dé gJ^ahds écrivains et' d'aïtistes
'•i^ètétnifables.':'-' • ^ '-•'':• •:■-■ • ''^«' •.i:--. .-^.-w: .-;..^
' '&6tï ' hiëtôire est tellement attcîîénne quii fendrait ' î'éthdrftët't^tésiciTie àti déitige'ponr î^etrdtivéi* sôiT origme.
" ' • Jè^'né ' baàinfe pas; 'Sêtîllfe prôtetfd 'atoii^ ëii p{mt fondateur Hercule, '<Jtii'fùt=|ir6i>abyettiént l-aTrièté pétil-'fils
"^'^dé Nrfê^î'SéS côùimefièeihënts auîaientdoîio été entourés de merveilles, et je ne deMandë' pas mieux que d'y croire. Les merveilles du passé consolent des vulgarités du présent.
L'histoire ancienne de Séville est d'ailleurs résumée en six vers, gravés sur la porte de Jerez : —
Hercules me edifioo ; Julio César me cereo De maros 7 terres al tas. Un rey Godo me perdio.
El roy santo me gano Con Garoi Ferez de Vargas.
dont voici la traduction :
Hercule me bâtit — Jules César m'entoura — de murailles et de haute tonrs — Un roi Goth me perdit. — Le roi saint me reconquit — avec Q-arci Ferez de Vargas.
Les admirateurs enthousiastes de Séville — et tous ses visiteurs le deviennent — disent : " qui n'a pas vu Séville n'a pas vu de merveille "
Au premier coup d'œil elle m'a conquis, et je ne trouve presque pas exagérée cette description qu'en
-f^iU —
fait une de ses femmes les plus Temurqnableâ!» F^man Gaballero :
" Séville a pour page le Bétis, pour bannière la
Qîralda, pont bouquets de fête ses orangers i A la
fois joyeuse comme une campagnarde, imposante comme une reine, belle comme une jeune fille, pleine de savoir et de souvenirs comme une matronne de bonne souche, gracieuse comme une Andalouse d'aujourd'hui, digne et chaste comme une vieille Castillane."
Telle est la ville où je viens d'arriver, et que je me «propose d'étudier un peu.
SéVILLE
Aspec^t de la yille. — Les beautés de TEspagne et les nobles qualités 4^8^ Esp%gnols. — L'iimour à SéTÎlIe. — Les Andalôuses.— Jardins et flenra.'^XoM delida» de €ht49tintu-^-^'LeAh^ de mOQ ptjcm
L'ancienAe» capitale 'de^TEspagne s'étend nonchâîkitn*' m^nt aux> bord^ dn Guadal^quivir, dorée par le soleil; pai^fumée par sea^ oran^er«, glorifiée par' sa grandiose cathédrale.
Mais c'est au premier aspect seulement que cette belle mauresque conrertie parait nonrcbalante, ensemble faire la sieste au soleil,' ou dormir à la belle étoile. Cat du moment que tous Ja^ oontiaissez^ mieux, elle tous appa« i;aîl pleine de vivacité et d'éiégance. ^
Elle est' en mème^ temps originale^ pittoresque^ et monumentale. Ses rues sont étranges, ses boutiques bisarres, seS' patios gracieux et artistiques^ ses promet nades rayissantes^ ses habitants aimabled- et distingués.
Je fais ici une étape assez prolongée, et je visitii en flâtïeur. Voilà la vraie- jouissanoe* du toiwiste : n'être pas pressé, n'avoir- pas chaque jour un^ programme à remplir, an itinéraire inflexible; une^ listè^ tt amenda ou de videnda qui sont autant de despotismes.
Je vais au hasard, j'erre à Tarenture, tantôt dans une rue pleine de peuple et de vie, comme la Calle de lo$ Sierpes, tantôt sur une place toute ensoleillée, tantôt dans une ruelle si étroite que les voitures n'y peuvent passer; mais dans cette r^eJle^ sombre les plus charmantes surprises m'attendent. Ici par une porte cochère entrouverte j'aperçois un palais de fées, un patio fantastique où je vois briller le jaspe et le porphyre au milieu des orangers et des palmiers ; là, je franchis un mur crénelé de pauvre apparence, et ]e découvre une bolonade de marbre courant autour d'un parterre où les fleurs sourient, où les jets d'eau chantent ; ailleurs un vieil hôtel à l'aspect sévère m'attire : ç'est^ la. imdsou d'i;n antiquaire et il me montre des centaines, de .vieux tableaux^ des objets d'art, des nî,ei;ib»le^ qui sp^t 9tUt^ut . de reliques.
Vous allez vous moquer de xnoi peutrêtre^ et .li^ hommes d'ajBTaires et d'argent, vont mQ trouver, piusçji démodé qu'un vieux iiieuble. Mais tant pis, pwr. , ewx ! , Car ils ne vieijdropt jamçiis. voir A'Espfigne^.^t ^'ihrj viennent ils n'y compreudroi^t rien*
Eh ! mon Dieu, je sais. bien qu^ Séyille, çQmxnp tpnte l'Espagne d'ailleurs, çst. très iirriérçe ja^ pQimt,d^yue... matériel. Mais ne v?mt-il pas mipux 0.ti:çi,le.ut à progresser matériellement que prompt à desqeudr^ xers.l^ . décadence morale ? . , . ,., . .
Pfti, l'Espagne eçt.uijL qpble Jhidalgo dont le budget : est mince, et dout .1^ , tojlettQ/, est , un, pçu négligée^.. Souvent sacappa çst eix l£|.iïU?eau^, çt..soï!L8;la,.qappa^,le..
linge est déehké, rkHi, et mÔm« sale ;- Jaaaifi 8ôu*~cé8 vieux rêtements il y a un cœur vàilknir q^ bat --
Napoléon I s'en est aperçu, quand après avoir vatneu- ' tout le reste de l'Europe tt a voulu conquérir F Espagne!
Sans doute^ PEspag^nôl est trop fier de se^^parchemin's, de ses armoiries, de ses décorations. Il jette ses titre» et -^ ses quârti^s de iioblesse à la tète d^fe gens^àvéc-la même désinvolture que s'il avait t-out téoemmeht conquis Grenade, sous les ordres- dû Oraii Capitan, où remporté hier la glorieuse victoire de Lépante. • -
Mais cet orgueil prouve qu'il a le euhe de& aïeuxrïe respect des traditions, l'admiration de sa patrie, la-ioi dans sa force .et dans sa vitalité. ^~
A chaque pas je vois projeter des balcons et des feiiô- ^ très grillées ; quand vient le soir j'y î^etrouve le spectacle des amours chastes d'autrefois. ^ Derrière cetie grille il y a une jeuneSévillanaise à -demi cachée, pré-tant l'oreille ^ux serments dr'amour d'uii" jeune homme qui reste dans la rue, et qui y piasse toute la soirée, sans-^ pouvoir ménie effleurer du bout des doigts la main de celle qu'il adore.
C'est après le mariage seulement qu'il pourra franchir le seuil de cette chambre qui lui semble un paradis !
Ecoutez cett^ romance d'un poète espagnol <ioûteDa-porain, don Antonio de Trueba.
L'amoureux a passé la nuit à soupireT sous la fenêtre, et la jeune fille n'a pas perdu un mot de sa tendresérénade; mais le soleil va se lever :
" Allons, dit-il à sa belle, adieu, soleil des soleils !
"-^ésus! tu me quittes sitôt!
" — ^Je ne puis m'attarder ; voici l'aube qui naît^ et si Ton nous wrprend à parler ici, Dieu sait ce que Ton en dira !
" — Pars, mais du moins ne m'oublie pas.
" — Moi, je ne t'oublie jamais. Maudite soit ta fenêtre d'ôtre si haute !
" — Si tu veux une échelle, il y en. a une dans l'égljus».
" — J'irai 1^ demander bientôt.
^* — ^Tu ne monteras pas autrement.
" — Adieu, soleil !
** — Adieiu, étoile du matin !
"—Adieu, trésor !
" — Adieu, bel amoureux ! Qu'il est fier! qu'il a bonne mine J Je le voudrais contempler encore pendant qu'il traverse la clairière qui va d'ici à la chênaie. Petites étoiles luisantes, pretez-moi votre clarté pour m'aider à suivre la trace de mon amant qui s'éloigne ! "
Quelle tendresse et en même temps quelle chasteté dans cet amour ! Quelle image naïve du sacrement de mariage dans cette échelle, qui est dans l'église, et sans laquelle le jeune amoureux ne pourra arriver jusqu'à la fenêtre si haute de. sa fiancée !
Quelle prudence enfin dans cette réclusion relative imposée aux jeunes filles ! Elle rappelle bien ce proverbe espagnol :
" Les femmes ressemblent à la fumée qui trouve toujouirs par où sortir. A femme honnête, portes closes. "
C'est encore suivant les vieilles coutumes qu'on fait l'amoiur eu Espagne, et, malgré touilles libelles plus ou moins salés des voyageu]:ç^je croiipique.leç.pcipe^uraiçspa-
gnols valent aiieux que celles de tous les autres pays d'Europe.
Il me semble en outre que les poètes et les romanciers ont fort exagéré la beauté des Andalouses. Il y a sans doute ici quelques femmes qui sont très belles, mais elles sont rares ; et leur beauté est surtout dans leurs yeux, noirs, rêveurs, profonds, étranges, énigmatiques. Peut-être savent-elles mieux que les autres femmes que les yeux ne leur ont pas été donnés seulement pour voir, mais pour parler, pour enflammer, pour blesser !
Outre leurs balcons grillés et leurs patios pleins de lumière, les maisons de Sôville se font remarquer par leurs façades peintres de couleurs claires, par leurs escaliers de faïence coloriée, et par leurs terrasses toutes blanches.
Les jardins publics sont très beaux, et Ton n'en est pas surpris quand on connaît la température de Séville. J'y ai passé quelques heures le jour de Noèl, et j'ai trouvé le soleil de midi si ardent que j'ai dû chercher l'ombre des palmiers.
Ah ! quel beau climat que celui de l'Andalousie ! Sans doute, il n'y aurait pas de malades ici, s'il n'y avait pas de médecins !
On m'a montré une plante assez curieuse qu'on appelle jara. Les fleurs ont cinq pétales blancs, et chaque pétale a une tache, rouge et sanglante comme une blessure. N'est-ce pas un symbole de l'homme qui a cinq sens, et dont chacun souffre et saigne ?
La plus belle promenade de Séville s'étend entre le Gruadalquivir et le jardin du duc de Montpensier : on
rap()elle las Delicias de Christina. Toifte la société aristocratique s y donne rendez-vous entre quatre et cinq heures de l'après-midi. J'y ai compté au moins cent cinquante équipages élégants et riches circulant au pas, et se rencontrant plusieurs fois, soit en montant vers un endroit qu'on appelle le salon, soit en descendant. V
La promenade se prolonge jusqu'aux quais qui bordent le fleuve, et j'y ai fait une curieuse rencontre. Un troismâts y déchargeait des madriers, et cela me rappela les quais de la maison Price à Chicoutimi. Je m'approchai, et je découvris, non sans surprise, que les madriers empilés portaient à leurs extrémité^ les lettres P. B. [Price Brothers). De fait, le trois-mâts avait pris son chargement à Chicoutimi, et il me sembla que j'avais retrouvé des compatriotes.
LES MONUMENTS DE SÉYILLE La cathédrale — Sainte-Inez — La Caridad — ^L'Aloazar.
Deux monuments suffiraient à la gloire de Séville — sa cathédrale et rAlcazar.
Au premier coup d'œil jeté sur la cathédrale, on est cependant désappointé, et cela est dû, sans doute, à ses vastes dimensions, dont on ne peut saisir tout d'abord l'harmonie. Mais, comme dans Saint-Pierre du Vatican, on finit par en mesurer les proportions symétriques, et par en comprendre la grandeur ; plus on la voit, plus on l'admire.
On cherche en vain des termes de comparaison : elle ne ressemble ni à Saint-Pierre, ni au Dôme de Florence, ni à Notre-Dame de Paris, ni à Saint-Marc de Venise, ni à la cathédrale de Cologne. C'est de l'architecture gothique ; mais ce n'est ni le gothique pur, ni le style de la renaissance, ni l'art mauresque. C'est plutôt un mélange de tous les styles, non pas confondus mais Téunis dans un ensemble colossal et imposant.
La longueur de l'édifice est de cent quatre vingt dixhuit mètres, et les quatre rangées de pilliers, qui le partagent en cinq nefs, et qui soutiennent les voûtes,
sont d'une hauteur qui jette Timagination dans la stupeur. Malgré ses quatre-vingt-trois fenêtres, à vitraux coloriés d'après les dessins de Raphaël, de Michel- Ange, d'Albert Durer et d'autres artistes, le jour pénètre à peine dans ce vaste temple, plein de mystère et de profondeur.
On y compte je ne sais combien de chapelles latérales, et quatre-vingts autels, où se disent tous les jours plusieurs centaines de messes.
Les orgues ressemblent à un temple à colonnes, et le cierge pascal, au grand mât d'un navire. Un monumento en bois et en carton, sur lequel on expose le saint Sacrement pendant la Semaine Sainte, a plus de cent pieds de hauteur.
Comme dans les autres églises d'Espagne, le chœur occupe le milieu de la grande nef, et forme à lui seul une vaste église. Le maître-autel est merveilleux, et le rétable, divisé en trente-six compartiments, représente en relief des sujets empruntés à l'Ancien et au Nouveau Testament. De célèbres sculpteurs espagnols y travaillèrent pendant plus de cinquante ans.
Que dire maintenant des tableaux qui ornent les chapelles et les sacristies, et qui sont signés Murillo, Zurbaran, Campana, Morales, Groya, Pacheco et Montanez ?
Comment vous décrire la fameuse tour de la Griralda, haute de trois cent cinquante pieds, avec son beffroi élégant, et ses vingt-quatre cloches, qui emportent les sonneurs dans leurs volées, et les suspendent au-dessus de l'abîme ?
Comment rendre compte des sentiments que l'on éprouve en foulant sous ses pieds les tombeaux où dorment saint Ferdinand, dona Beatriz, Alphonse le Sage, Maria de Padilla, et Fernando Colomb, fils de
l'illustre découvreur de l'Amérique ?
Je cède la parole à de Amicis pour finir :
" En entrant, on se trouve abasourdi, on se sent perdu comme dans un abîme ; et pendant quelques instants on ne fait que suivre de l'œil ces immenses courbes dans cet immense espace, comme pour s'assurer qu'on n'est pas trompé par ses yeux et par son imag^ination. Puis on s'approche d'un pilier, on le mesure, on regarde les autres au loin : ils sont gros comme des tours, et ils semblent si minces qu'on frémit à l'idée qu'ils portent l'édifice."
" On les parcourt un à un, d'un regard rapide, du pavé à la voûte, et il semble qu'on peut compter les moments que le regard emploie à monter. Il y a cinq nefs, qui pourraient former chacune une grande église. Dans celle du milieu, une autre cathédrale pourrait se promener la tête haute avec sa coupole et son clocher. Toutes ensemble forment soixante-huit voûtes si hardies, que quand on les regarde, il vous semble que lentement, elles s'élargissent et s'élèvent "
" Après s'être élancés jusqu'à ces hauteurs vertigineuses, le regard et l'intelligence retombent à terre, fatigués de l'effort, pour reprendre haleine afin de remonter. Et les images qui pullulent répondent à la grandeur de la basilique ; des anges démesurés, de monstrueuses têtes de chérubins, aux ailes grandes
comme des voiles de navire, aux immenses manteaux bleus qui flMtent. L'impression que produit cette cathédrale est toute religieuse, mais elle n'est pas triste ; c'est ce sentiment qui transporte la pensée dans les espaces sans fin, et dans les silences redoutables, où se noyait la pensée de Leopardi ; c'est un sentiment plein de désir et de hardiesse ; c'est le frisson voluptueux qu'on ressent au bord d'un abîme, le trouble et la confusion des grandes pensées, la divine terreur de l'infini."
Séville possède un grand nombre d'autres églises plus ou moins remarquables, et riches en tableaux. Il en est deux dont la fondation est assez romanesque— Sainte-Inez et la Caridad.
La première eut pour fondatrice dona Maria Coronel, dont la vertu égala la merveilleuse beauté. Epris pour elle d'un amour passionné, Pierre le Cruel avait fait condamner à mort son mari, et voulait lui accorder sa grâce au prix de son déshonneur. Mais la noble femme aimait trop son mari pour acheter sa vie à ce prix, et la sentence de mort fut exécutée.
Le tyran continua ses poursuites criminelles, et força la porte du couvent où la veuve s'était réfugiée. Mais la sainte femme défigura son beau visage avec Thuile chaude de sa lampe, et ce grand acte de vertu rappela le roi au sentiment de l'honneur.
Avec son autorisation, elle bâtit le couvent et la chapelle de Sainte-Inez, sur l'emplacement de la maison de son mari, qui avait été rasée après la sentence prononcée contre lui.
La Caridad^ qui comprend une chapelle et un hospice, a été fondée par un homme, que Ton a confondu avec le fameux don Juan que les poètes et les musiciens ont rendu célèbre. Il s'appelait don Miguel de Manara, et Alexandre Dumas ainsi que Mérimée l'ont mis en scène sous le non de don Juan de Marajia.
La vérité, c'est que don Miguel de Manara eut une jeunesse scandaleuse comme don Juan de Tenorio, le héros de Tirso de Molina, de Molière, de Mozart et de Byron, mais il se convertit à la suite d'une vision terrible dans laquelle il assista à ses propres funérailles, et il consacra ses biens et sa personne au service des pauvres et des malades.
J'ai vu à la Canrfarf d'incomparables peintures : ce sont deux grandes toiles de Murillo, la Multiplication des pains et Moïse frappant le rocher ; puis, une autre d'un réalisme effrayant par Valdès, représentant un cadavre rongé par les vers dans son tombeau. Comme a dit quelqu'un, il faut se boucher le nez quand on regarde ce tableau.
1-^ plus beau ihonument deSéville, après la cathédrale, est le palais des anciens rois maures, que les rois chrétiens ont subséquemment habité, agrandi, et restauré.
L'Alcazar est un palais admirable, dans le même style que l'Alhambra de Grenade, mais avec des proportions moins délicates, moins aériennes. Sans doute, la Cour des Damoiselles, celle des Poupées^ la Salle des Ambassadeurs sont encore des merveilles de dessin, de couleurs, d'ornements. Comme à l'Alhambra, le travail est emblématique, orné de textes et d'arabesques, de manière à composer tout un poème. Mais tout cela n'a
pas Télégance idéale et le fini de TAlhambra. Il est d'ailleurs trop restauré, et ses couleurs trop vives encore ressemblent au fard sur une jolie figure.
Cependant cela n'empêche pas les touristes de se pâmer d'enthousiasme en parcourant ses galeries, ses paiios, ses promenoirs à colonnes, et ses salles si richement ornées.
" Cette architecture délicate et légère, dit Victor Foumel, ces petits arceaux capricieux, ces colonnettes qui ressemblent à des bras de femme, ces voûtes couvertes d'ornements qui pendent en stalactites fragiles, en grapes peintes et coloriées comme des parterres fleuris, ces charmantes petites fenêtres cintrées qui^ entre les colonnes de marbre, laissent entrevoir le ciel toujours bleu et la verdure des jardins, inspirent à l'ardent voyageur les rêves les plus fantastiques et les idées les plus orientales."