‹ A travers l'Espagne: lettres de voyageChapitre 19 sur 38 · CADIX · texte numérisé non relu

CADIX

La Campag^ie. — Chnnt dei> muletiers. — Proverbes. — Don José Gonzalez de Tejada. — ^L'origînodela presse. — " Chacan approche le charbon de son pain '* — I/Alamedu. — Cadix.

Nons sommes déjà loin de Séville, mais nous en causons encore, et de temps en temps nous voyons émerger au-dessus de la plaine la superbe G-iralda, et sa statue de la Foi qui étincelle au soleil.

La campagneest toute verte ; et quoique nous soyions en janvier, les jardins potagers sont couverts de légumes appétissants. Quand nous songeons que notre pays est enseveli sous quatre ou cinq pieds de neige, notre patriotisme est soumis à une rude épreuve.

Lîîs paysans, épars dans les champs, travaillent aux semailles. Une longue file do mules s'allonge au versant d'une colline, et les muletiers couchés sur leurs montures chantent une romance andalouse dont jo me fais traduire un couplet par un voyageur, et que je versifie :

Le eiel possède la clarté, La mer contient le corail rose ; Les fleurs étalent leur beauté, Mais en toi Je Tois tonte ohoM.

Je fais la connaissance du traducteur, un Espagnol, très causeur, et nous causons.

Je lui confie que je voyage pour ma santé, et que je souffre de dyspepsie.

' — Eh ! bien, je vais vous donner une recette, qui est un proverbe espagnol : " Nourris-toi de la viande d'aujourd'hui, du pain d'hier, et du vin de l'année passée, et tu diras adieu au médecin."

— En d'autres termes : viande fraîche, pain sec, et vieux vin ?

—Précisément, mais nous avons un autre proverbe dont les médecins sont probablement les auteurs : " Loin de la ville, loin de la santé."

— Oui, c'est un éloge de la médecine ; mais les médecins eux-mêmes n'y croient pas, puisqu'ils conseillent la campagne à leurs malades des villes.

Nous continuons à causer, et il me fait connaître quelques-uns des poètes contemporains de l'Espagne, et surtout Don José G-onzalez de Tejada, dont il lit les poésies. Il m'en signale une tout particulièrement, dont j'ai trouvé une traduction dans Antoine de Latour, et que je reproduis comme boutade à l'adresse de mes amis journalistes.

Voici comment le poète raconte l'origine de la presse :

"Faisant une éponge du globe avec ses larmes, l'homme arrive tout trempé devant le trône de Jupiter.

" Et dit : — bonsoir, ô déité puisante, fabricateur d'étoiles, de mondes et de poulets ;

" Tu nous créas un jour avec rien délayé dans un peu de boue, et tu nous donnas le génie dans une molle doublure de chair.

" Le monde est notre cage, et chaque être un perroquet qui grimpe et se balance au-dessus de son prochain.

" Toi, bon seigneur, tu nous donnas, entre autres accessoires, les jambes pour courir, les yeux pour regarder ;

" Pour écouter, Toreille qui n'est au sourd qu'une parure, et pour parler, la langue, de tous les biens le meilleur...

" Mais las ! aujourd'hui, elle ne suflS.t plus à dire tout ce que conçoit et enfante notre heureuse cervelle.

" Allonge-la donc d'un tiers de kilomètre, ou donnelui pour aide quelque membre supplémentaire.

" Jupin fit la grimace, et saisies d'épouvantes, les montagnes s'abîmèrent, les deux pôles dansèrent.

" — Bien, dit la divinité toujours prodigue de ses faveurs, je vais convertir en langues maintes choses de ce bas monde.

" De tes chemises usées, de tes haillons dégoûtants * je ferai vêtements de presse, je ferai chair de journal...

" Et pour que t.u atteignes les plus hauts sommets, je mets dans ta tête un dépôt inépuisable d'orgueil et d'envie.

" Arrière la honte ! Flatte le puissant, copie, méprise, caquette et t'encense toi-même. "

Et voilà comment sont nés, selon Gonzalez de Tejada, le journal et le journaliste.

Tout en causant avec mon Espagnol de la littérature de son pays, nous approchons de Cadix, et la nuit est venue. Déjà nous apercevons une longue rangée de

réverbères, qui se reflètent dans la mer paisible et qui nous font croire que nous arrivons.

Mais la voie ferrée fait de longs détours, et nous éloigne de Cadix quand nous croyons y entrer.

Pourquoi donc ces longs circuits ? Est-ce pour 'contourner quelque baie ? Est-ce pour favoriser quelques propriétaires qui ont voulu absolument être expropriés ? Je l'ignore. — " Mais cette dernière raison pourrait peut-être exister, même en Espagne, dit mon compagnon de voyage ; car nous avons ce proverbe : " chacun approche le charbon de son pain. " Il date de l'époque où l'on faisait cuire le pain sous la cendre, mais il s'appliquerait très bien aux hommes politiques qui font construire des chemins de fer, et qui choisissent toujours le tracé le plus rapproché de leurs propriétés.

Enfin, nous sommes à Cadix, que l'on a surnommée

la coupe cCargent, à cause de sa blancheur que son cadre

. d'azur fait ressortir. , Mais il fait nuit, et, quoique la

lune monte à l'horizon, nous ne pouvons guère juger de

l'aspect de la ville.

Après souper, nous allons, attirés par la musique de la mer, parcourir les terrasses de l'Âlameda d'où la vue s'étend au loin sur l'océan.

La description de Fernan Caballero est fidèle : " C'est une promenade enchanteresse par une nuit d'été, quand les étoiles brillent au ciel et les femmes sur la terre, quand la brise pure et fraîche de la mer, nous caresse le front comme le baiser d'une mère, quand les vagues dorées par la lune sous leur écume d'argent semblent

courir les unes après les autres entre les rochers comme d'alertes bambins autour de leurs bonnes."

Le lendemain, nous parcourons les rues de la ville. Elle sont propres, bien pavées, droites et bordées de maisons toutes blanches, où sont accrochés des milliers de balcons peints qui forment un vrai décor.

Les maisons se terminent par des terrasses, couronnées de cheminées chargées d'ornements, de petits dômes, de créneaux fantaisistes et de jardinières.

C'est pittoresque, mais uniforme, et après une heure de promenade on soupire après la variété, et l'on jBnit par trouver que c'est trop blanc. " Pour en donner une idée, suivant le mot d'un touriste, il n'y aurait rien de mieux que d'écrire mille fois de suite le mot '* blanc " avec un crayon blanc sur un papier bleu, et de mettre en marge : Impressions de Cadix. Cadix est un des plus gracieux et des plus extravagants caprices humains, "'

" Une masse de pierre blanche, écrit Fernan Caballero, immobile au milieu d'une masse d'eau bleue toujours en mouvement.... Sous son élégance étrangère on reconnaît la grâce andalouse et la vivacité méridionale. Joyeuse comme le ciel qui la couvre, active comme la mer quil'entoure, brillante comme le soleil qui l'éclairé, animée comme une femme du monde, plaisante comme une jeune fille riche et jolie, personne ne sait mieux orner de fleurs et d'or le caducée de Mercure. "

C'est qu'en effet Cadix est une ville commerciale, et qui aime l'argent, je veux dire qu'elle était la ville du commerce et des affaires ; mais elle ne l'est plus guère,

et le temps est loin où Ton voyait arriver dans son port tant de navires chargés des richesses des deux Amériques.

Cadix est une ville très antique que les Phéniciens ont fondée, que les Romains avaient agrandie, et que le commerce avec les Indes Occidentales avait enrichie.

Elle est devenue plus tard une forteresse, tour à tour assaillie, bombardée, brûlée, et ses infortunes depuis un siècle ont été nombreuses. Elle passe maintenant pour être un peu turbulente, et son ardeur dans les luttes politiques égale son inconstance, ce qui ne l'empêche pas de fabriquer des guitares, à l'usage peut-être dps journalistes qui se plaisent à sérénader les ministres.

Elle n'est pas riche en monuments, et ne peut montrer aux touristes que ses fortifications, et sa cathédrale du seizième siècle dont les coupoles sont belles et dominent toute la ville.

aiBRAI/TAR

Comment on peut voyager gratis. — ^Trafalgar, Tarifa, le détroit.— Gibraltar va de loin. — La citadelle. — Les galeries souterraines. — La salle St-George. — Le sommet.

Nous nous étions embarqués à Cadix dans un i)aquebot espagnol allant à Malaga, et faisant escale à Algéciras. Cette dernière petite ville n'est séparée de G-ibraltar que par une baie de quatre à cinq milles que Ton traverse facilement en chaloupe, et nous avions pris nos billets pour Algéciras afin d'aller visiter Gribraltar#

Mais à peine étions-nous à bord qu'on vint nous avertir que Je paquebot n'arrêterait pas à Algéciras, à cause du levantin furieux qui soufflait, et que nous ferions mieux d'attendre le paquebot suivant, c'est-àdire huit jours.

Remarquez que ce vent soufflait depuis la veille, et que la compagnie des steamers ne nous avait avertis, ni par ses annonces, ni par ses billets, que le bateau n'arrêtait pas à Algéciras quand il y faisait du vent.

J'allai trouver le capitaine, et avec le très petit nombre de mots espagnols que je connaissais, j'engageai contre lui une discussion pour lui démontrer mes droits et les torts de la compagnie. Il reconnaissait les uns et les

autres, mais il plaidait force majeure : avec la tempête que nous avions il ne pouvait pas exposer son navire dans une rade aussi mauvaise que celle d'Alg^ciras.

Une idée me vint tout à conp. C'est qu'eu allant jusqu'à Malaga, nous y trouverions le paquebot français que nous devions prendre le lendem;iin à Gibraltar pour aller à Tangers, et que nous pouvions ainsi visiter Gibraltar en revenant de Tangers, sans avoir besoin d'arrêter à Algéciras.

Je me décidai dès lors à filer jusqu'à Malaga ; mais je dis au capitaine qu'il aurait à nous transporter et à nous nourrir d'Algéciras à Malaga, gratuitement. Il y consentit, et nous restâmes à bord. Quand nous arrivâmes à Algéciras, le vent était tombé, et la rade était calme ; mais le capitaine ne nous offrit pas d'arrêter, et nous le laissâmes filer, tout joyeux de penser que la compagnie, qui avait cru nous attraper, était, sans le savoir, plus attrapée que nous.

C'est pour les futurs voyageurs en Espagne que je raconte cet incident, et je leur recommande trois choses importantes : bien connaître d'avance l'itinéraire à suivre, se défier des renseignements insuffisants qu'on donne dans les bureaux, apprendre assez d'espagnol pour se faire comprendre des cochers, et des employés des chemins de fer et des paquebots.

De Cadix à Gibraltar, le steamer longe les côtes d'Espagne qui sont des plus pittoresques.

Après avoir dépassé le cap de Trafalgar, qui rappelle la gloire de Nelson et Tune des plus mémorables batailles navales dont l'histoire fasse mention, nous

découvrons à droite les côtes escarpées et sauvages de l'Afrique.

A gauche, sur tous les promontoires et sur les crêtes des montagnes, défilent les vieilles tours du guet, bâties les unes par les Arabes et les autres par Charles-Quint. CVst la côte méridionale de TEspagne.

Bientôt les deux continents se rapprochent et nous arrivons à Tarifa, très vieille ville mauresque, entourée d'antiques fortifications en ruines, et qui s'avance jusqu'au bout d'une pointe comme pour se jeter à la mer et regagner l'Afrique', la patrie de ses ancêtres.

Ici le détroit n'a plus que huit milles de largeur, et ressemble à un-j grande promenade publique entre deux continents, l'un bordé de villes blanches et pittoresques, et l'autre, sombre avec ses montagnes incultes et ses rochers désolés. Les colonnes d'Hercule forment le portique de cette promenade, et les promeneurs qu'on y voit circuler sont les peuples, laissant flotter au vent leurs pavillons variés, revenant vers l'ancien monde ou courant vers le nouveau sur leurs innombrables navires. Le spectacle est vraiment grandiose.

Devant nous se dresse au loin le rocher de Gibraltar, jeté comme une borne gigantesque entre deax océans. Le soleil décline à l'horizon. La mer, houleuse depuis le matin, s'aplanit graduellement et nous berce dans ses molles ondulations. Nous courons à toute vapeur au milieu des navires, qui se croisent en tous sens et qui échangent des saluts.

Gibraltar grandit et dessine ses énormes contorprs. Bientôt nous distinguons les murailles qui escaladent le

rocher, les bastions qui s'accrochent à ses flancs, les ouvertures des cavernes où s'allongent les cols monstrueux des canons, Armstrong, et même lefe guérites des sentinelles.

Nous arrivons au pied du promontoire qui grandit toujours et qui semble marcher, tant nous avons de peine à le dépasser. Le soleil est couché quand nous apercevons enfin Gibraltar derrière nous, s'éloignanl à l'horizon.

Mais alors le rocher prit un aspect vraiment grand et lugubre.

Le ciel s'était couvert d'un manteau de nuages ; mais, derrière nous, vers le couchant, le bas du manteau était de pourpre et formait une zone lumineuse sur laquelle se détachait le sombro promontoire. Or, vu de cet endroit, il avait absolument la forme que les marins ont souvent observée, celle d'un cadavre gigantesque étendu sur un catafalque de marbre noir, dressé au milieu de la mer. Le firmament était la coupole sous laquelle 1(> mort paraissait exposé. Au couchant, le bas de l'horizon semblait une alcôve illuminée par les derniers reflets du céleste flambeau descendu sous terre ; et vers l'Orient, à l'autre extrémité de la salle mortuaire, un autre flambeau, .la lune, perçait les nuages de sa lueur pâle.

Mais quel est donc ce mort couché dans ce majesr tueux appareil ? Est-ce l'Espagne ? Est-ce toute la race latine ? Grrâce à Dieu nous pouvons encore répondre : Nop ! Les peuples catholiques sont malades, mais ils ne sont pas morts, el quand ils le voudront ils seront

guéris. L'infaillible médecin est à leur chevet, et quand ils voudront suivre ses prescriptions, ils recouvreront la santé. Que dis-je ? Ils ont pour chef celui qui fait lever les morts de leurs tombeaux.

Quatre jours après, en revenant de Tangers, nous avons pu débarquer à Gribraltar et y passer plusieurs

heures

La ville n'a rien de bien intéressant, mais la citadelle est pleine de surprises et de redoutables mystères C'est un roc aussi haut que le cap Trinité du Saguenay, escarpé comme une muraille, irrégulier comme une pyramide gothique.

On le croirait désert, mais il est habité ; sans vie, mais il est vivant ; muet, mais il a des milliers de bouches qui pourraient adresser à l'Europe des paroles fort éloquentes.

Ce n'est pas un nid d'aigles, mais une caverne de lions qui ont grimpé plus haut que les aigles, et qui se sont creusé une tanière pleine de rugissements dans les nuages.

Nous escaladons à dos d'âne les rampes abruptes et tracées en zigzags. Tout à coup la montagne s'ouvre, et nous entrons dans ses flancs. Les galeries souterraines succèdent aux galeries, les cavernes aux cavernes, et à chaque pas sont étendus dans des alcôves monstrueuses des canons énormes, plus terribles que les dragons antiques, tenant leurs gueules ouvertes, ceux-ci sur la Méditerrannée, ceux-là sur l'Atlantique ; les uns sur l'Espagne et les autres sur l'Afrique.

De temps en temps, dans ces profondeurs sombres, un rayon de lumière vous arrive, tantôt d'en haut, tantôt d'en bas. Ce sont des ouvertures béantes sur votre iète et sous vos pieds, qui comijauniquent avec d'autres galeries. C'est effrayant.

Vous avez souvent vu une fourmillière ? Vous avez observé ce monticule tout troué ? Chaque trou indique un petit sentier où circule tout un petit peuple de fourmis, et dans l'intérieur est un magasin de provisions. Telle est la forteresse de G-ibraltar : c'est une fourmillière. Mais les fourmis sont des artilleurs et le magasin contient d'inépuissables provisions de bouches de canons.

Cependant, après avoir examiné toute une série d'horreurs, nous arrivons à quelque chose de moins sombre. C'est une vaste grotte naturelle, suspendue à plus de mille pieds audessus du niveau de la mer, et dans laquelle les officiers de la garnison donnent des dîners et des bals. On l'appelle la salle Saint- Getn-ge, et les jours de fêtes, on en décore les voûtes et les parois de drapeaux et de fleurs. Les canons se transforment alors en divans, les embrassures en boudoirs, et toute la sombre caverne devient un berceau de Vénus, suspendu aux flancs de Bellone. Puis nous continuons à monter, mais à ciel ouvert, les regards perdus sur l'Espagne, et sur la baie qui miroite à nos pieds. De la hauteur où nous sommes, le port nous paraît tout petit, et tacheté de nombreux navires qui ressemblent à des insectes.

Enfin nous atteignons le sommet, étroit et grêle comme le dos d'une mule efilanquée qu'on^aurait bâtée

d'un observatoire. Le panorama qui se déroule alors à nos yeux est unique dans l'univers. Car nous sommes suspendus entre ciel et terre, et d'un seul coup-d'œil nous embrassons deux océans et deux continents. Nulle part au monde je n'ai vu dans la nature un spectacle aussi majestueux. Il nous semblait que nous approchions de l'infini, et que le vertige nous gagnait.

Des sentiers, bordés de myrtes et de palmiers nains, nous permettent de parcourir le promotoire dans presque toute sa longueur, et nous continuons d'admirer le merveilleux spectacle. Mais le soleil qui se retire de la scène en jetant sur les nuages d'immenses lambeaux de pourpre et d'or, nous force à redescendre vers la ville qui est déjà noyée dans l'ombre.

Les portes en sont déjà fermées ; mais nous réussissons à nous les faire ouvrir, et quand nous rembarquons à bord du navire, il fait nuit depuis longtemps.

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