RÉSUMÉ HISTORIQUE
Malaga. — Deux historiens de l'Espagne. — Les facteurs de Tanité espagnole. — Eléments primitifs de sa nationalité — Les époques romaine, gothique, arabe. — Le Cid. — Alphonse le Noble. — Ferdinand et iFobelle
Quand la cloche du steamer nous éveilla, nous étions dans un joli port, et la ville de Malaga était sous nos yeux. Vue de la mer elle présente un aspect très pittoresque Sa cathédrale est des plus imposantes et domine toute la ville. C'est un édifice colossal, auprès duquel les maisons les plus hautes ressemblent à de simples huttes, et qui est couronné de deux belles tours.
A droite, s'élève une ancienne forteresse, appelée le Oastillo, qui a son histoire et ses légendes. Les Arabes y résistèrent bien longtemps à l'armée victorieuse de Ferdinand et Isabelle.
Du sommet de ses murailles en ruines nous avons eu sous nos yeux le plus admirable panorama. Toute la ville, sans en excepter la cathédrale et son haut clocher, était littéralement sous nos pieds. D'un- côté, la mer roulait ses vagues harmonieuses, mais nous n'entendions plus son chant, trop faible pour monter jusqu'à
nous. De l'autre côté, l'Espagne déroulait à perte de vue les plis irréguliers de ses sierras ombragées.
Un vieux soldat nous conduisit dans les galeries souterraines du vieux château ; il nous en montra les oubliettes et nous en raconta les légendes. Puis, nous redescendîmes vers la ville, et nous allâmes chez un grand marchand de vin goûter les plus célèbres crûs de Malaga. Ce sont bien les meilleurs que l'on puisse boire ; mais les prix en sont très élevés, et les commerçants ne savent pas qu'il leur serait possible d'exporter des vins au Canada.
Malaga compte 85,000 habitants. Comme toutes les villes d'Espagne, elle a son Alaméda qui est une charmante promenade. Ses habitants sont un peu querelleurs, et manient trop bien le couteau. Pendant que nous y étions, un créancier a voulu forcer à coups de • couteau son débiteur à le payer, et ils se sont si bien battus qu'ils en sont morts tous deux. Le drame s'est d'ailleurs accompli en plein restaurant, au milieu d'un cercle de spectateurs.
Quand on a vu la cathédrale et le castillo, il ne reste plus rien d'intéressant à voir à Malaga, et je me sens triste de penser que je vais quitter l'Espagne.
Mais j'emporte le souvenir de ce beau pays, et je puis lui adresser ce proverbe arabe :
Ta peax, sans t'absoDter, t'éloigDer toat-à-l'heure ; Ta restes dans mes yeux, mon oœur est ta demeure.
J'étudie son histoire, sa littérature, son théâtre, et plus je la connais plus mon admiration grandit.
Laissez-moi vous résumer ici les traits principaux de son héroïque histoire, depuis son origine jusqu'au dixseptième siècle, qui a été Tépoque de sa plus grande puissance.
L'Espagne est arrivée alors à de si hautes destinées qu'elle a éprouvé la lassitude de la gloire ; et elle a négligé non seulement d'agrandir cette gloire, mais de la propager. Quand les poètes, les romanciers, les historiens de tous pays accouraient chez elle, et célébraient ses beautés, ses grandeurs et ses vertus, elle seule restait muette.
Les étrangers qui voulaient l'étudier étaient obligés de recourir à des Américains comme Irving, Tiknor, Prescott, et Motley ; à des Allemands comme Wolfe et le baron de Shack ; à des Français comme Mignet, Amédée Pichot, Philaréte Chasles, Viardot et Gautier.
Enfin, il y a un peu plus de trente ans, la très noble nation a daigné s'occuper d'elle-même, et elle a trouvé parmi ses enfants des historiens dignes d'elle. Nous voulons parler de don Modesto Lafuente et don Antonio Cavanilles; celui-ci plus national et plus sympathique au passé, celui-là, plus imbu des idées modernes, et tenant moins compte des mœurs et des passions des âges écoulés.
C'est le premier qu'il faut lire surtout pour bien juger les trois éléments de l'histoire d'Espagne, qui sont l'esprit religieux, l'esprit monarchique et l'esprit d'indépendance nationale.
Comme la France, l'Espagne est issue de races difierentes, qui furent longtemps en guerre. Ces races
avaient des idiomes différents, des ^ coutumes et des lois hétérogènes, et il fallut des siècles pour fondre ensemble ces éléments divers ; mais les facteurs de l'unité espagnole ont été ces trois esprits que nous venons de nommer.
L'esprit religieux fut toujours très vivace en Espagne, dès que le Christianisme y put pénétrer, et dès le sixième siècle on y pouvait compter les hommes les plus éminents par leur science et leur vertu.
On s'étonne aujourd'hui du nombre des conciles tenus à Tolède, qui était alors le centre d'activité de l'Espagne, et la résidence dos rois Goihs ; mais, ce qui étonne encore davantage, ce sont les décrets de ces conciles qui forment une véritable législation des plus remarquables.
* Ce qui préserva et rendit plus vivace qu'ailleurs l'esprit religieux, ce fut la lutte qu'elle eut à soutenir d'abord contre l'arianisme, ensuite contre le judaïsme, et plus tard contre les disciples de Mahomet. C<^s siècles de combat forcèrent le clergé à devenir savant, et à donner l'exemple de la sainteté.
L'esprit monarchique fut un autre facteur de la grandeur de l'Espagne. C'est lui qui concentra les forces nationales, qui dompta les minorités turbulentes, et qui rapprocha les classes sociales, pour ne former qu'un seul peuple.
L'indépendance enfin fut une des nécessités du peuple espagnol. Toujours il résista à l'oppression, et l'on ne vit jamais les classes populaires subir, soit de la part des grands, soit de la part des rois, cette espèce de servitude
dont l'histoire a constaté Texistence en France et en Allemagne.
Quand Tunité fut faite, l'Espagne grandit, et elle arriva à la plus grande puissance qui eut existé sur la terre depuis l'empire romain. Mais remontons à son origine, qui se perd dans la nuit des temps.
Parmi les éléments primitifs de la nationalité espagnole, on compte les Celtes, les Ibériens, les Phéniciens et les Q-recs Ces commencements sont plus ou moins enveloppés de nuages. Quand les Romains arrivent, la lumière grandit un peu, et la civilisation matérielle se développe. Mais la race indigène n'est pas absorbée par la conquête, et de temps en temps elle relève la tête. Viriathe qui n'est qu'un pâtre, et que les Romains appellent un brigand, est une personification du génie de l'Espagne à cette époque.
Comme dans tous les pays, que les Romains ont tenus sous leur domination, ils ont laissé çà et là sur le sol Ibérique d'impérissables monuments. En même temps, la race celtibérienne donnait à Rome des illustrations et des gloires, à la Rome païenne des empereurs, des poètes et des philosophes, à la Rome chrétienne un pape illustre, Damase, et des martyrs.
Les Goths succèdent aux Romains. C'est alors que l'Espagne devient chrétienne, et que son clergé est considéré par l'Eglise comme un foyer de lumière et de
vérité.
A la domination des Groths succède, je ne dirai pas la domination arabe, mais l'invasion des Maures ; car jamais
les Musulmans ne purent conquérir toute TEspagne, et pendant tout le temps qu'ils furent les maîtres du midi, ils eurent à combattre les agressions constantes des peuples de la Castille et des Asturies.
Lorsque les Musulmans envahirent TEspagne, les rois Grotlis s'étaient laissés amollir par la corruption, tandis que les fils du Prophète étaient dans toute la vigueur de la jeunesse, et dans tout le zèle des croyances nouvelles C'est pourquoi les Q-oths ne purent pas résister à leurs redoutables ennemis.
Un siècle cependant ne s'était pas écoulé, que la race primitive qui n'avait jamais été noyée reparut ; et sous les ordres de Pelage, elle commença héroïquement l'œuvre de l'émancipation nationale.
Il se mêle à cette partie de l'histoire d'Espagne beaucoup de légendes et de traditions ; mais le fond de ces légendes est historique. L'époque qui suit est celle des grands califes de Cordoue que traverse comme un météore l'épée flamboyante du Cid. Il y a eu des écrivains qui ont révoqué en doute l'existence même du Cid. Ils appartiennent à cette classe d'hommes qui ont la manie de tout niveler, de supprimer les héros dans l'histoire et de les reléguer dans la poésie et la légende. Race détestable de pygmées, qui voudraient réduire les grands hommes à leur propre taille, et éteindre ces phares qu'ils n'osent pas regarder en face.
G-râce aux historiens arabes, la gloire du Cid est dorénavant certaine, et elle appartient à l'histoire.
Tout d'abord, il semble étrange que ce soient les Arabes qui aient sauvé la vérité de l'oubli, quand il s'agit
d'une gloire espagnole, mais en y réfléchissant la chose s'explique : Les Arabes, à qui le Cid avait fait tant de mal, s'en sont toujours souvenus, et les Espagnols, auxquels il avait fait tant de bien, l'avaient presque oublié. On reconnaît là la nature humaine avec ses travers peu honorables.
Il s'est pourtant rencontré des Espagnols qui ont pris soin de transmettre à la postérité un témoignage de la grandeur du Cid : Ce sont les Pères d'un concile tenu en Espagne, en 1160, c'est-à-dire soixante ans environ après la mort du Cid.
Les actes de ce concile constatent " que le grand Rodrigue d'Idaz, surnommé le Cid Campéador, a bâti une église aux portes de Burgos, dans le fossé où il avait rencontré saint Lazare sous la figure d'un lépreux, au retour d'une de ses glorieuses expéditions. "
Depuis vingt-cinq ans, les Espagnols sont revenus au culte un peu négligé de certaines gloires d'autrefois, le Cid, Femand Cortez, Christophe Colomb et Cervantes.
En tout ce qui concerne le Cid, il est bien difficile de dégager l'histoire de la légende. Cependant je crois qu'on peut considérer comme historiques les faits que je vais rapporter.
Le Cid vécut sous le règne d'Alphonse VI, et ce fut lui qui fit jurer au roi qu'il n'avait eu aucune part à la mort imprévue de son frère, le roi de Castille. Sans ce serment, le Cid n'aurait pas consenti à ce que la couronne de Castille passât sur la tête d'Alphonse VI.
Ce roi lui en garda rancune, et comme le Cid était d'ailleurs un héros assez incommode, et rebelle à l'obéis-
sance, il l'éloigna de lui le plus souvent possible. Mais dans les ^ands dangers il avait soin de le rappeler parce qu'il en avait besoin.
Il y a sur les confins de TAraiçon et d'Abaracin un rocher escarpé qu'on appelle encore la roche du Oid (Péiia del Cid), Le célèbre paladin s'y était construit un château d'où il faisait d'incessantes incursions dans les provinces des rois maures, à la tête d'une petite armée qui lui était entièrement dévouée.
Un jour, il poussa même son expédition jusqu'à Valence, en fit le siège, et s'en empara. Ce fut une grî^nde perte pour les Maures, et longtemps ils la déplorèrent ; mais tant que le Oid vécut ils ne tentèrent même pas de la reprendre.
En l'an 1099 le grand soldat de Dieu mourut, et dès qu'ils en furent informés, les Maures organisèrent une armée qui vint mettre le siège devant Valence.
Les vieux soldats du Cid, commandés par dona Chimène, sa veuve, résistèrent énergiquement. Le siège fut levé, puis repris l'année suivante. Enfin, le roi de Castille décida qu'il valait mieux abandonner la ville, et les chrétiens se préparèrent à en sortir.
Les anciens camarades du Cid, qui avaient conservé son corps embaumé, le revêtirent de son armure, l'assirent sur son fameux cheval de bataille Babiéca, lui mirent dans la main droite Tisona, sa valeureuse épée, et le firent marcher en avant comme il avait coutume de faire dans les batailles.
Les Maures crurent à une sortie en masse, et livrèrent le passage sans engager le combat.
Le corps du Cid fut enterré dans l'église de Saint- Pierre de Cardena. Chimène mourut deux ans après et fut ensevelie dans le même tombeau. Le vaillant Babiéca fut lui-même enterré à la porte de Téglise, avec honneur. Dans le siècle qui suivit la mort du Cid, les chrétiens ne firent guère de progrès dans l'œuvre d'expulsion des Musulmans, à cause de leurs divisions intestines. Heureusement pour eux les Maures étaient encore moins unis, et ne se maintenaient plus que par des renforts qui leur arrivaient constamment d'Afrique.
Enfin, en 1212, sous Alphonse VIII de Castille, surnommé le Noble, eut lieu la fameuse bataille de Tolosa,. qui porta un coup fatal à l'Islamisme.
D'un côté combattaient toutes les forces musulmanes de l'Andalousie, et 160,000 Arabes accourus d'Afrique sous les ordres de Mahommed Al-Nassr, et de Tautre étaient rangés les Castillans, ayant à leur tête Alphonse le Noble, les Navarrais et leur roi Sancho le Fort, les Aragonnais conimandés par don Pedro le Catholique.
La bataille fut des plus meurtrières pour les Musulmans, et l'on prétend que 200,000 furent tués.
Alphonse VIII fut un des hommes les plus remarquables de cette époque. Non seulement il sut remporter . des victoires ; mais il encouragea les Lettres, et fit un code de lois qui mériterait encore aujourd'hui d'être étudié.
Du reste, les lois de l'Espagne à cette époque et dans les deux siècles précédents étaient bien supérieures à celles des autres peuples de l'Europe. On en retrouve des vestiges qui remontent aux onzième et dixième
siècles, et qui sont remarquables par leur sagesse. La magna charta dont l'Angleterre est si fière parait avoir été copiée des anciens /z^eros espagnols.
A mesure que les Musulmans s'affaiblissaient par les défaites et par les luttes intérieures, Dieu suscitait parmi les peuples chrétiens de la Péninsule de grands hommes de guerre et de grands rois.
Ce fut d'abord don Jayme, roi d'Aragon, qui s'empara des îles Baléares, de Valence et d'autres contrées. Puis, vint Ferdinand III, ou saint Ferdinand, qui fit la conquête de Séville et des territoires voisins.
Les temps qui suivirent' malheureusement furent troublés par des dissensions, et, comme les émirs, les princes chrétiens donnèrent souvent le spectacle de luttes fratricides.
Il faut descendre jusqu'à la fin du quinzième siècle pour trouver un règne vraiment glorieux, et des rois en tous points dignes du nom chrétien, dans Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille.
C'e^t alors que les Maures furent enfin chassés de . l'Espagne pour jamais, et que le Nouveau-Monde fut découvert par Christophe Colomb C'est sous le règne de ces rois que l'Espagne devint la première puissance du monde ; et elle grandit encore sous Charles-Quint et sous Philippe II.
Elle embrassait sous ce dernier roi " toute la péninsule ibérique, les Baléares, les Pi ty uses, la Sicile, la Sardaigne, Naples et presque toute l'Italie, le Eoussillon, la Franche-Comté, les Pays-Bas, une grande partie d la côte septentrionale de l'Afrique, les deux Améri-
qnes, les Açores, les Canaries, les Philippines " ; et Ton disait : " quand l'Espagne se meut, le monde tremble. "
En même temps, les Lettres et les Arts y arrivaient à un état de perfection que l'on admire encore, et qui ont jeté un éclat extraordinaire dans toute l'Europe.
C'est après Philippe IV que la décadence commença ; et, comme à dater de cette époque l'histoire de l'Espagne est assez généralement connue, nous n'étendront pas au-delà notre esquisse historique.
l'ancienne littérature espagnole
Les poètes latins de FEspai^ne. — Formation de Pidiome national. — Le romancero. — Romance du roi Rodrigue. — Le serment que le Gid fit prêter au roi Alphonse VI. — Un tour pendable de Roland. — Gaïferos et Melicenda. — Le marinier.
La littérature de l'Espagne est la plus nationale de
toute l'Europe.
Elle est née sous la domination romaine, et elle fut, en conséquence, latine et païenne à son origine.
Fille de la tradition greco-latine, elle subit néanmoins, même dans ses commencements, l'impulsion du génie national. Mais ses gloires, dans ces temps reculés, ne sont pas considérées comme espagnoles ; elles sont romaines. Ce sont les Sénéque, Lucain, Martial, Horus et Quintilien.
Quand elle devient chrétienne, elle produit des poètes tels que Juvencus et Prudence ; et elle range, à côté des Pères de l'Eglise latine, trois de ses enfants glorieux, Paul Orose, saint Léandre et saint Isidore.
Saint Isidore fut remarquable par ses vers d'abord, mais surtout par ses œuvres historiques et théologiques. Ces dernières devinrent même l'autorité par excellence, et la règle de l'enseignement en Espagne.
Aux quatrième et cinquième siècles, TEglise d'Espagne est déjà florissante, et les conciles se succèdent à Tolède avec un grand éclat.
Saint Augustin fait l'éloge de ses évêques, qui' entretenaient des relations constantes avec Rome, et avec l'Eglise d'Afrique, laquelle comptait alors plus de trois cents évêques.
Quand les Visigoths envahirent l'Espagne, ils trouvèrent l'Eglise toute préparée à les convertir, et ils ne se montrèrent pas trop récalcitrants. C'est cette influence puissante de l'Eglise, en Espagne, qui explique la large part du latin dans la formation de la langue espagnole.
Sous la domination des G-oths paraissent saint Hildephonse, dont la mémoire est encore vénérée à Tolède, et qui composa un grand poème en l'honneur de la virginité de Marie, puis saint Eugène qui écrivit un savant ouvrage sur la Sainte Trinité.
A cette époque on écrivait encore en latin. Mais un double courant se manifestait, et la littérature s'engageait graduellement dans une voie originale, nationale, espagnole enfin. Elle entrait dans ce travail d'assimilation des éléments barbares, d'où devait sortir la langue moderne.
Cette transformation fut cependant bien lente, et exigea des siècles. Car après le latin, dont l'influence survécut même à la domination des Maures, l'arabe,, importé par ces derniers, se . répandit dans les classes éclairées, qui, tout en restant chrétiennes, se prirent à admirer la science et la poésie orientales.
Enfin, c'est vers le onzième siècle que l'idiome National prévaut, et c'est vers le même temps que le Oid accomplit ses merveilleux exploits, et remplit de sa gloire toute l'histoire de cette époque.
Deux siècles après, la légende et la poésie s'emparèrent de cette gloire et firent du fameux paladin un héros beaucoup plus grand que nature.
Alors régnait le roi castillan, qui est resté fameux sous le nom d'Alphonse le Sage, et qui prétendait avoir trouvé la pierre philosophale.
Sous son règne, la langue nationale progresse, et dans les siècles suivants paraissent toutes ces romances ou chansons de geste, qui ont formé le romancero espagnol. Il va sans dire qu'une grande partie de ces chants est consacrée à célébrer les exploits du Oid.
Cette poésie primitive de l'Espagne révèle toujours une inspiration élevée. Elle ne se dégrade jamais à peindre sous des couleurs chatoyantes les infirmités morales de la société. Comme toute poésie véritable, elle plane entre ciel et terre, et n'aspire qu'à établir des communications entre l'humanité et Dieu.
Comme la littérature de tous les peuples enfants, elle est d'abord légendaire, et il ne faudrait pas confondre la légende des romances avec l'histoire. Mais il ne faut pas non jJlus s'imaginer que tout soit fabuleux dans ces romances. Le fond est vrai, et beaucoup de ses * personnages sont historiques. Mais pour célébrer dignement leurs hauts faits, les romances les enveloppent de voiles mystérieux et de merveilles ; car le merveilleux est l'élément essentiel de toute poésie
L'histoire d'Espagne offrait à ses poètes une mine abondante d'événements prodigieux, de luttes épiques, et de personnages chevaleresques. Romains et Yisigoths, Juifs, Maures, et Chrétiens, se sont entrechoqués sous le ciel azuré de la Péninsule Ibérique. Tous y ont laissé des traces ineffaçables de leur passage, et des souvenirs de leur gloire.
Que de héros légendaires chantés par les poètes, depuis Rodrigue, le roi Visigoth détrôné par Islam, jusqu'au Cid Campeador ! Quel monde de poésie évoquent les seuls noms de Tolède, de Oordoue et de G-renad.e ! Que de fantômes l'imagination voit voltiger autour de l'Alhambra et du Grénéralife, ou dans les patios des alcazars !
A côté des rois maures et des Zambras voluptueuses, que de chevaliers chrétiens on voit surgir ! Quelle lutte de géants s'engage alors entre les enfants du Christ, et les fils du Prophète ! Lutte unique dans l'histoire, qui a duré huit siècles, qui commence avec Pelage et qui finit avec le grand capitaine G-onzalve de Cordoue ! *
Le souffle qui anime le romancero espagnol est surtout patriotique, et l'on peut dire que tous ses chants sont essentiellement nationaux.
La plus ancienne peut-être des romances espagnoles est celle du roi Rodrigue, le dernier roi Groth. Elle chante sa défaite qui entraîna la chute de sa dynastie; et qui fit passer l'Espagne sous le joug des Arabes. Naturellement elle est profondément triste, et après avoir rp.conté la dernière bataille, elle finit ainsi :
" Rodrigue quitte ses tentes et fuit de son camp.
" Le malheureux est seul. Son cheval harassé peut à peine se soutenir, il marche au hazard, et n'est plus dirigé.
" Le roi est si abattu qu'il perd quasi le sentiment ; il meurt de soif et de faim, et c'est une douleur de le voir ; il est si rouge de sang qu'il semble un charbon ardent,
" Ses armes d'un grand prix sont bossuées ; les coups qu'il a portés ont rendu son épée comme une scie, son casque déformé est enfoncé dans sa tête, son visage est enflé par la souffrance.
" n monte au sommet d'une colline la plus haute qu'il aperçoit. De là, il contemple la Sêfaite de son armée, il voit ses bannières et ses étendards tellement foulés aux pieds que la boue les recouvre ; il cherche des yeux ses capitaines, et aucun ne paraît, il regarde la plaine où le sang coule en ruisseau.
" A cette vue, Rodrigue éprouve une grande douleur et, pleurant de ses yeux, il parle ainsi :
" Hier, j'étais roi d'Espagne, aujourd'hui je ne le suis pas d'un seul village. Hier, j'avais des cités et des châteaux, aujourd'hui je ne possède plus rien.
" Hier, j'avais des serviteurs, tout un peuple prêt à m'obéir ; aujourd'hui il n'y a pas un créneau que je puisse dire à moi.
" Malheureuse fut l'heure, malheureux fut le jour où je naquis, et où j'héritai de cette grande seigneurie, puisque je devais la perdre toute entière en un instant. O mort, pourquoi ne viens-tu pas enlever mon . âme à ce triste corps, je te recevrais avec tant de joie."
Les romances consacrées au Cid sont postérieures à celle que nous venons de citer. Le style en est naïf et rude, mais elles n'oflFrent guère d'intérêt, quoiqu'elles ne soient pas dénuées de simplicité et de grandeur. Le paladin y apparait comme une espèce de barbare, qui ne reconnaît d'autre droit que la force brutale, et devant lequel le roi lui-même tremble.
La plus originale est celle où le Cid fait jurer au roi qu'il n'a participé en rien à la mort de son frère.
Voici les paroles que le terrible chevalier adresse au roi:
" Que les vilains te tuent, Alphonse, les vilains et non les gentilshommes ; qu'ils ne soient point des Castillans mais des Asturies d'Oviedo ; qu'ils te tuent avec des aiguillons, et non avec des lances et des dards, avec des couteaux à manche de corne, et non avec des poignards dorés ; qu'ils portent des chaussures grossières et non des souliers avec lacets ; qu'ils aient des capes pour la pluie, et non de drap de Courtray ou frisé: qu'ils aient de grosses chemises d'étoupe, et non de Hollande ni travaillées ; qu'ils montent des ânesses, et non des mules ni des chevaux, qu'ils se servent de brides de corde, et non de cuir passé au feu ; qu'ils te tuent dans des champs labourés et non dans un bourg ni dans un village; qu'ils t'arrachent le cœur parle côté gauche, si tu ne dis la vérité sur ce que je t'ai demandé."
On comprend qu'après avoir prêté un tel serment sur une serrure de fer, et sur une arbalète de bois, le roi ait pu dire au Cid : " Va-t-en, Rodrigo, va-t-en au diable ; tu
as le visage d'un homme et les manières d'un lion sauvage; ne reviens pas de ce jour en un an. " '* Tu me bannis pour un an, reprend le bon Cid, mais je m'exile pour quatre ; et il s'en va avec trois cents cavaliers, tous gentilshommes, tous jeunes et la lance au poing. "
Les poètes espagnols de cette époque n'ont pas célébré seulement les preux chevaliers de leur pays ; ils ont aussi chanté les paladins de France, et surtout Roland, Renaud de Montauban, Olivier, et les autres guerriers fameux de Gharlemagne.
L'un d'eux a raconté un exploit assez bizarre et comique de Roland. A l'occasion d'une fête, les douze pairs de France s'étaient réunis auprès de l'empereur Charles. Renaud seul était absent, et les chevaliers poussés par &anelon l'accusèrent alors de trahison. Roland prit sa. défense, et parla si durement à l'empereur que ce dernier lui donna un soufflet. Don Roland irrité jura de tirer vengeance des douze pairs, et il partit seul avec un petit page pour l'Espagne. A la frontière, il rencontra un Maure vaillant qui gardait un pont, et qui refusa de les laisser passer. Roland tua le Maure, prit ses armes, ses vêtements, et il quitta les siennes pour en revêtir Je Maure. Il envoya le corps en France par son petit page auquel il dit de le porter à la belle Aude, et de lui dire |ue c'était son fiancé, et qu'elle eût à le faire enterrer. )n imagine avec quelle douleur la belle Aude reçut le triste message, et quelle fut la tristesse de toute la
ance. L'empereur et les douze pairs pleurèrent amèiment, et les archevêques et prélats firent de pompeu-
funérailles au regretté paladin.
Pendant ce temps-là, don Boland, couvert des armes et des habits du guerrier maure, se rendit jusqu'auprès du roi musulman, raconta qu*il avait tué Roland, fut reçu avec beaucoup d'honneur, et demanda des guerriers pour aller combattre les douze pairs de France. Le roi lui accorda ce qu'il demandait, et Roland revint avec eux jusqu'aux portes de Paris, où il provoqua les douze pairs. Un jour fut fixé pour le combat, et la bataille fut terrible ; mais les maures étaient nombreux et les douze pairs furent faits prisonniers.
Du haut de son palais l'enipereur a tout vu, et il est accablé du déshonneur des douze. Il se rappelle alors don Renaud, le meilleur des bons, qui est resté à l'écart dans Montauban parce qu'on Ta accusé injustement. L'empereur envoie vers lui, et lui mande de venir défendre la majesté royale parce qu'en France personne ne lui est supérieur. Renaud accourt, et va combattre le vaillant Sarrasin. Aux premières rencontres les cousins se sont reconnus à leur façon de combattre, ils ont laissé tomber leurs armes et se sont embrassés avec grande affection. Alors Roland réunit ses guerriers maures, et leur dit qu'il serait honteux de combattre tous ensemble un homme seul, et il leur propose de combattre lui-même du côté de Renaud. La chose est acceptée, et les deux paladins français tuent tant de Maures que c'est merveille à voir. Les douze pairs sont délivrés, et Roland va retrouver sa fiancée, qui pleure de joie. L'empereur va à sa rencontre avec toute sa chevalerie, et les r4fouissances qtie Von fit ne se pourraient raconter.
Une autre romance qui appartient également au sycle carlovingien, chante un neveu de Roland nommé Gaïferos, et qui est sans doute le Gaiferus des chroniques de Tarchevêque. Turpin. Le style en est original et soigné.
Graïferos joue au tric-trac dans le palais royal lorsque l'empereur Charles s'approchant, lui dit : " Si vous étiez aussi disposé, G-aïferos, à prendre les armes qu'à tenir les dés, votre épouse, qui est ma fille, ne resterait pas prisonnière chez les Maures. Elle fut beaucoup demandée, et ne voulut prendre personne puisqu'elle vous a épousé par amour ; l'amour devrait la délivrer. Si elle eut épousé un autre que vous, elle ne serait plus en captivité"
Gaïferos se leva de table plein de dépit, et chercha son oncle Roland qu'il trouva dans la cour avec d'autres chevaliers.
" Au nom de Dieu, mon oncle, je viens vous prier de me prêter vos armes et votre cheval ; car l'empereur m'a fort mal traité disant que je suis bon pour jouer et non pour prendre les armes. Vous savez bien, vous, mon oncle, qu'on ne peut pas m'accuser puisque j'ai été à la recherche de ma femme. Trois ans j'ai couru par monts et par vaux, mangeant la chair crue, buvant le sang rouge, traînant mes pieds déchaussés et les ongles sanglants ; je ne pus jamais la trouver. A présent je sais qu'elle est à Sansuena, à Sansuena, cette ville. Mais vous savez que je suis sans cheval et sans armes ; Montesiuos les a dans les tournois en Hongrie, c'est pourquoi je vous prie mon oncle, que vous me prêtiez les vôtres.
Don Eoland répondit : " Taisez- vous, neveu Q-aïferos, il y a sept ans que votre femme est en captivité, je vous ai toujours vu un cheval et des armes, et maintenant que vous n'en avez plus, vous voulez la chercher ; j'ai fait serment à Saint-Jean-de-Latran de ne prêter mes armes à personne pour qu'on ne me les rende pas lâches. Mon cheval est bien dressé. Je ne voudrais pas qu'on le gâtât."
G-aïferos irrité tire son épée, et veut se battre avec son oncle. Les grands s'interposent, et Eoland lui dit qu'il le châtie parce qu'il l'aime bien, et qu'il le sait bon chevalier. Non seulement il lui prête ses armes et son cheval, mais, il oflPre de l'accompagner. Q-aïferos refuse, et part seul, après avoir été armé par Don Eoland qui lui remet même son épée en lui disant : " Quand même viendraient deux milles Maures, ne tournez jamais la tête. Eendez la bride à mon cheval, et qu'il fasse à sa volonté ; il saura vous aider et vous sortir de danger." " Graïferos chevauche dans le pays des Maures ; un voyage de quinze jours il l'a fait en huit. Par les montagnes de Sansuena il s'en va très irrité ; les clameurs qu'il poussait arrivaient jusqu'au ciel. Il allait maudissant le vin ; il allait maudissant le pain, le pain que mangent les Maures et non celui de la chrétienté. Il allait maudissant la femme qui n'a qu'un fils, car si les ennemis le tuent personne ne le vengera. Il allait maudissant le chevalier qui chevauche sans page, car si son éperon se détache il n'a personne pour le lui chausser. Il allait maudissant l'arbre qui nait seul dans un champ, parce que tous les oiseaux du monde viennent y becque-
— lôâ —
ter, et qu'ils ne le laissent jouir ni d'une branche ni d'une feuille. "
Q-aîferos arrive à Sansuena, cette ville, pendant que le roi Almanzor est à prier dans la mosquée avec ses chevaliers. Sur le chemin de ronde il aperçoit un captif, et l'interroge. Il apprend que parmi les captives chrétiennes il en est une qui est française, et que beaucoup de rois Maures voudraient épouser. ' Il s'en va sur la grande place faisant face âu palais royal, et il aperçoit Melicenda, son épouse, à une grande fenêtre.
** Chevalier, lui crie-t-elle, si vous vous en allez en France, informez- vous de don G-aïferos, et dites-lai que son épouse se recommande bien à lui, et qu'il est temps qu'il vienne la délivrer. S'il n'a pas peur de combattre les Maures, c'est qu'il a d'autres amours qui m'ont fait oublier. S'il ne reçoit pas ce message avec plaisir, remplissez-le près d'Olivier, remplissez-le près de Roland. Transmettez-le à mon père l'empereur. On veut ici que j'épouse un roi Maure ; un roi d'au-delà de la mer, et de cet autre roi Maure on veut me couronner la reine. Ces rois me tourmentent tant qu'enfin ils me rendront mauresque, mais l'amour de Graïferos je ne puis ainsi l'oublier. "
" Ne pleurez pas ainsi, madame, répond Gaïferos ; toutes vos commissions vous les pouvez faire vousmême ; quand je suis en France, on m'appelle Graïferos, et c'est mon amour pour Melicenda qui m'a conduit ici."
" A ces mots Melicenda accourt sur la place et vient embraisser Graïferos. Un chien de Maure qui gardait des chrétiens pousse alors des cris qui montent jusqu'au
ciel. On ferme les portes de la ville, et Q-aïferos en fait sept fois le tour sans trouver par où s'échapper. Le roi Almanzor sort de la mosquée, des trompettes sonnent, et tant de Maures s'arment que c'est chose merveilleuse à voir.
" Plût au Dieu du ciel, dit Mélicenda, et à sainte Marie sa rnère, que votre cheval fût tel que celui de don Eoland ! Souvent je lui ai entendu dire dans le palais de l'empereur que lorsqu'il se trouvait entouré par les Maures, il n'avait qu'à serrer la sangle, dégager le poitrail, attaquer sans pitié des éperons, et que le cheval était forcé de sauter pardessus tous les obstacles.
" Q-aïferos met aussitôt pied à terre, serre la sangle, et dégage le poitrail ; prend en croupe Mélicenda qui tient son corps embrassé par la ceinture, et comme les Maures l'entouraient en poussant des clameurs il attaque le cheval des éperons et lui rend les rênes. Le cheval bondit, et saute pardessus les Maures et les remparts.
*' Mais bientôt sept bataillons de Maures se mettent à sa poursuite, et finissent par l'entourer, parce que le cheval ne voulait pas marcher quand il fuyait les Maures ; mais quand il revenait contre eux il allait avec une telle fureur, que de l'emportement qu'il y mettait il semblait que la terre tremblait. Si le chevalier combattait bien, le cheval se battait mieux encore. Il tuait tellement de Maures que la terre était toute couverte de sang.
" Le roi Almanzor dit : ce doit être le paladin Roland qui est encha^nté, et il renonça à la poursuite.
" Mélicenda chevauche à côté de Gaïferos sur un cheval alezan pris aux Maures. Ils s'en vont devisant d'amour, d'amour et non pas d'autre chose. Ils n'ont aucune peur des Maures, et ne se soucient point d'eux. Heureux tous deux ils ne cessent de marcher, de nuit par les chemins, de jour par les halliers ; se nourrissant d'herbe verte et d'eau quand ils en peuvent trouver, jusqu'à ce qu'ils rentrent en France, la gentille, et en terre de chrétienté.
*• Au bas d'une montagne, ils voient venir de loin un chevalier portant des armes blanches. G-aïferos s'apprête à le combattre, mais les chevaux se sont reconnus et commencent à hennir. C'est Montésinos qui vient au devant de son cousin Graïferos avec son cheval et ses armes.
" Les deux cousins se font grand accueil, et les deux époux reprennent leur route, devisant d'amour et ne voulant pas parler d'autre chose. Tous les chevaliers qu'ils rencontrent veulent les accompagner. A sept lieues de Paris, Tempereur vient pour les recevoir ; avec lui vient Olivier, avec lui vient Eoland, avec lui vient l'infant Gruarinos, l'amiral de la mer, avec lui vient don Belmudèz, et le bon vieux don Beltram avec beaucoup des dou^e pairs qui mangent le pain à la même table.
" Avec lui vient la belle Aude, la fiancée de Roland, avec lui vient Julianna, la fille du roi Julian ; duègnes, dames et damoiselles du plus haut lignage. L'empereur embrasse sa fille en ne cessant point de pleurer.
" Toutes les fêtes qu'ils firent ne se peuvent raconter."
Il y a bien d'antres romances appartenant soit a l'histoire d'Espagne, soit an cycle carlovingien qui mériteraient d'être citées. Je ne puis que mentionner celles des sept infants de Lara et du Maure Calenos.
Mais il y a un autre recueil désigné sous le titre de . romances chevaleresques détachées, dont l'inspiration appartient à la poésie populaire, et dont la lecture est pleine de charmes. J'en veux détacher une qui fera juger du genre.
LE MABINIEB.
Au bord de la mer il y a une jeune fille qui brode d'un mouchoir la fleur la plus belle. Quand il fut à moitié brodé la soie lui manqua. Elle vit venir un brigantin et dit : Holà ! la voile, marinier, bon marinier, avez- vous de la soie ? — De quelle couleur la voulez-vous ? Blanche ou Rouge ? — Rouge je la veux parce qu'elle est plus fine, rouge je la veux parce que c'est pour la Reine. — Entrez dans mon vaisseau» Quand elle fut dans le navire, le navire mit à la voile. Le marinier commença à chanter une chanson nouvelle. Au chant du marinier, elle s'est endormie. Au mouvement de la mer, elle s'est éveillée. Quand elle se réveille elle se trouve loin de la terre.— rMarinier, bon marinier, conduisez-moi à terre, car les vagues de la mer me font mal. — C'est ce que je ne ferai pas, vous resterez avec moi. — De trois sœurs que nous sommes, je suis la plus bella L'une est mariée à un duc, l'autre est comtesse, et, moi
malheureuse, je serais marinière. L'une se revêt d'or, l'autre se revêt de soie, et moi malheureuse je n'aurais que de l'étamine. — Vous n'aurez pas d'étamine, pas plus que de soie. Yous ne serez pas marinière, non : vous serez reine, car je suis le fils du roi d'Angleterre, et il y a sept ans que je cours le monde pour vous, damoiselle.
l'ancien théâtre espagnol
Le mystère de la PassioD. — Les premiers essais dramatiques. — Luis Yelei de Guevara. — Francisco de Rojas. — Juan Ruiz Alaroon y Mendoza. — ^Agostino Moreto.
En Espagne, comme en Allemagne et en France, le drame est né dans l'église, et ses débuts avaient pour objet de représenter sur la scène les mystères chrétiens. Même aujourd'hui on joue encore dans certains théâtres espagnols la Passion de Notre Seigneur, et ces représentations produisent encore un immense eflFet.
Ce mystère formait un drame en cinq actes avec un grand nombre de tableaux. Il y avait dans le premier acte une très belle scène, dans laquelle Jésus avant de rentrer dans Jérusalem où la mort l'attendait, venait demander à sa mère la permission de se sacrifier pour l'humanité. La mère refusait, et Madeleine joignait ses supplications aux siennes pour le retenir. Mais Jésus désobéissait en pleurant, et dans la scène suivante les spectateurs assistaient à son entrée triomphale dans Jérusalem.
M. Habeneck, qui assista à l'une de ses représentations, raconte qu'elle obtenait un grand succès. Le rôle
du Christ était joué avec une foi profonde, et quant à Judas, le parterre était tellement irrité contre lui qu'il l'aurait tué s'il ne s'était pas suicidé.
Les scènes du Prétoire, de la Flagellation, du Couronnement d'épines, de la montée au Calvaire étaient représentées avec un réalisme effrayant:
" Je n'ai jamais assisté, dit M. Habeneck, à un spectacle plus éinotionnant, plus déchirant : l'acteur ne faisait grâce ni d'un soupir, ni d'une larme, ni d'un cri ; Jésus fut lentement cloué sur la croix, et chaque coup de marteau retentissait lugubrement dans l'âme des spectateurs, frappés d'épouvante. Enfin la croix fut dressée, Jésus respira l'éponge imbibée de vinaigre, parla avec les larrons. Les soldats jouèrent aux dés son man-
teau, pendant que les saintes femmes pleuraient. Puis lorsque le Christ s'écria : Elie ! Elie ! lama sabacthani ! laissa tomber sa tête, et rendit l'âme, toutes les lumières s'éteignirent dans la salle, une lueur effrayante éclaira la scène, un coup de grosse caisse retentit, les tombes s'entrouvrirent, et tous les spectateurs tombèrent à genoux, se frappèrent lourdement la poitrine en 8'écriant : Jésus ! Jésus ! "
Il va sans dire qu'en Espagne comme ailleurs le théâtre, en se déveveloppant, a bientôt abandonné les sujets exclusivement religieux, et a représenté des scènes historiques et mondaines, et des études de mœurs.
Mais il est bien remarquable qu'en sortant de l'église le théâtre espagnol n'est pas devenu impie ni païen. La forme a été souvent libre, parfois même licencieuse, mais le fond est resté catholique.
Les titres mêmes de certains drames montrent qu'on y traite souvent des questions de casuistique et de dogme. Ainsi Tirso de Molina, dans le Damné pour manque de foi, s'efforce de démontrer que celui qui vivrait dans le désert et la pénitence, mais qui ne .croirait pas, serait damné, tandis que celui qui aurait des faiblesses et qui croirait serait sauvé.
Un auteur espagnol contemporain a traité le même sujet sous ce titre : le méchant apôtre et le bon larron.
Nous retrouverons dans la suite de cette étude d'autres drames sacrés traitant des sujets théologiques ; et la chose s'explique quand on sait que les plus grands dramaturges de l'Espagne ont été des prêtres et des religieux.
Il faut remonter à la fin du quinzième siècle pour troi^ver les premiers essais du théâtre profane en Espagne. Encore faut-il ajouter que la première pièce dramatique, connue sous le nom de Célestine, n'a jamais été jouée.
Elle est de 1480, et contient vingt et un actes bien dialogues. Les critiques affirment qu'elle est pleine d'intrigue et de mouvement, et supérieure à tout ce qui se publiait alors dans les autres pays.
En 1492, des compagnies d'acteurs s'étaient formées, et représentaient dans les palais et les châteaux des pièces dont l'auteur était Juan de la Enzina.
Les représentations publiques ne paraissent avoir commencé qu'après 1644, avec les comédies de Lope de Recéda, qui était lui-même acteur.
L'Eglise mit des entraves à rintroduction du théâtre, et vers 1668 il fut réglé à Madrid que les acteurs ne pourraient jouer dans cette ville que dans deux endroits désignés par deux confréries religieuses, et moyennant une redevance qui serait payée à ces confréries. '
Ces représentations avaient lieu le jour, dans des cours sans toiture, et les femmes y avaient une place séparée des hommes.
Les auteurs dont les pièces furent ainsi représentées étaient Argensola, Alonzo de la Vega, et de Oisneros. Puis vinrent Juan de la Ceneva, Eomero de Zepeda, Christoval de Viruès et Cervantes dont les 'comédies ne paraissent pas avoir obtenu un très grand succès.
Les dramatistes qui suivirent méritent que nous leur consacrions quelques pages.
Luis Vêlez de Guevara né vers 16*70 dans l'Andalousie, et dont la vie est très peu connue, a écrit quatre cents comédies et drames qui obtinrent beaucoup de succès.
Un très petit nombre sont venus jusqu'à nous. Le roi est plus qui un fih^ est un 'de ses drames émouvants dans lequel un chef militaire préfère sacrifier son fils que de rendre aux Maures la ville de Tarifa.
C'est le même auteur qui a dramatisé la touchante histoire d'Inez de Castro dans la Reine morte.
Inez a épousé secrètement le prince héritier du royaume de Portugal, mais elle n'est pas de sang royal, et les intérêts du royaume exigent que le prince épouse doua Blanca, infante de Navarre. Il ne l'aime pas, et il adore Inez ; mais le roi et ses conseillers sont inflexibles et ont décidé que le^prince épousera Blanca. Ce mariage
n'est possible que par la mort d'Inez, et les conseillers du roi ont prononcé sa mort. Le sort de la malheureuse femme se décide dans le troisième acte, et ses paroles au roi sont des plus touchantes. Quand l'un des conseillers lui ordonne de descendre devant le roi, elle va se jeter à ses pieds en disant : Se mettre aux pieds du roi ce n'est pas descendre, c'est s'élever.
Suivant la mode du temps, le poète a mis en scène un bouffon, et il lui fait tenir le langage le plus extravagant. Brito (c'est le nom du bouffon) rendrait des points à Molière dans le style des précieuses.
Ecoutez plutôt ce langage figuré dans lequel Brito, chargé d'un message pour Inez, rend compte au prince de sa visite : ** Je dirigeai mes pas vers le domaine du Mondego qui tient en gage la beauté souveraine de ta maitresse. J'y entrai lorsque le soleil rendant l'aurore jalouse, semble s'ennamourer de cet orient divin qui a
nom Inez, soleil d'un soleil plus voyageur Sur
le lit doré, théâtre de votre amour, j'admire s'é veillant avec le matin, et perdant d'amour les bronzes et les marbres, j'admire les yeux, splendides étoiles, le visage de neige et de nacre, la bouche, cet œillet ! le front et les mains en cristal de roche, les cheveux, véritables rayons de soleil d'Inez de Castro,entourée d' Alonso et de Dionis, suspendus dans un accès de tendresse au cou d'albâtre de leur mère, Inez de Castro, cette aurore en chair humaine, cet avril tissé de matin, ce ciel abrégé et illuminé du feu des étoiles. Je demeurai attendri et hésitant ; contemplant cet arbre généreux d'où pendaient ces deux enfants en guise de grappe de diamant...
En ce moment Alonzo et Dionis se réveillèrent, et tous deux d'un même cri demandèrent leur père. Inez s'attendrit en les entendant. Soit amour, soit jalousie elle obscurcit ses deux ciels par des larmes. Au milieu de cette pluie étrangère ses cils devinrent des chapelets de perles ; dans ses beaux yeux les perles se changèrent en papillons, qui s'enflammant se transformèrent sur
les paupières en une grêle d'étoiles. "
Abrégeons ce récit pittoresque de Brito, et disons, qu'après avoir lu la lettre de son prince Inez lui répondit, et que pendant qu'elle écrivait, une âme tombait avec chacun de ses pleurs.
Comme on le voil^ c'est le genre des " Précieuses " mais c'est au bouffon que le poète prête ce langage, et nous devons reconnaître qu'il fait preuve d'une imagination riche et brillante.
Le goût du maniéré était alors très répandu, et les sentiments des chevaliers espagnols étaient sujets à l'exaltation. En réalité, c'est donc une espèce de parodie des sentiments et du langage de son maître que nous venons d'entendre de la bouche du bouffon, et comme critique du genre cette page nous semble fort réussie.
Francisco de Eojas a été l'un des grands dramaturges de l'Espagne. Il vécut au commencement du dix-septième siècle et plusieurs poètes dramatiques de la France, Rotrou, Thomas Corneille, et Scaron l'ont imité.
Don Garcia est son plus beau drame, et Victor Hugo, dans Hernani, parait en avoir eu des réminiscences. Il
•y a analogie dans les situations, dans les peTSonnages et même dans les idées
Juan Ruiz Alarcon y Mendoza était né au Mexique, et l'on ne connait presque rien de sa vie. On ne parait pas avoir rendu justice à son génie pendant qu'il vivait. Le succès tient à si peu de chose que c'est peut-être parcequ*il était bossu et de petite taille.
Il écrivit plus de vingt comédies dont les principales sont : le tisserand de Ségovie la vérité stLspecU^ Yemm deB mariSj et les murs entendent,
Alarcon a été non seulement imité, mais plagié pai Corneille, qui avait pourtant assez de génie pour créei de lui-même. Il y a des scènes du Mentem qui ne sont que des traductions de la Vérité suspecte.
Mais d'autres que Corneille se sont aussi inspirés du poète espagnol, et je soupçonne fort M. de Villemessant de lui avoir^emprunté une aventure galante qu'il raconte dans ses Mémoires d^unjov/rnaliste,
Alarcon a écrit aussi un Don Juan ; mais ce n'est pas un séducteur de femme comme celui de Tirso de Molina et de Molière. C'est un modèle d'honneur, de véracité, de constance, et c'est à force de vertu qu'il réussit à se faire aimer de dona Anna.
Toute sa comédie Les murs entendent est charmante C'est une étude de mœurs et de caractères d'une grande fidélité, d'mie moralité irréprochable, et pleine d'esprit. Molière et Beaumarchais n'ont fait guère mieux comme comédie, et ils ont fait plus mal comme morale.
Nous cueillons ces traits au hazard ; " un régidor de la ville a fait construire un hôpital pour les pauvres:
Il avait d'abord fait les pauvres." A combien de riches philanthropes ce mot s'applique ! Combien qui à la fin de leur vie soulagent des misères qu'ils ont eux-mêmes créées.
Ecoutez ce conseil aux jeunes filles : " il ne faut pas voir dans un homme seulement sa beauté et sa grâce. La noblesse, voilà la beauté, le savoir, voilà la grâce d'un homme. L'extérieur n'est que le trésor des filles sans cervelle. Aussi le plus souvent s'éprennent-elles d'un âne d'or."
Lisez cette autre à l'adresse des femmes mariées : - ' un mari laboureur honore plus qu'un amant royal." Je reconnais toute la supériorité du duc, mais si je suis trop petite pour être sa femme, je suis trop grande pour être sa maitresse."
Don Agostino Moreto vint après Alarcon, quoiqu'on ne sache pas exactement l'époque de sa naissance.
En 1657, il était. prêtre, et habitait la maison du cardinal Moscoso à Tolède. C'est là qu'il se lia avec Lope de Vega, Calderon et d'autres poètes, tous protégés par le cardinal. Quelle belle société possédait alors cette admirable ville de Tolède !
Les plus remarquables pièces de Moreto sont : le beau don IHego^ le Vaillant Justicier^ le Riche homme (TAlcalay et Dédain pour dédain.
La trame de cette dernière comédie est assez originale, quoique le sujet en soit vieux comme le monde. Car iepuis la première scène jusqu'à la dernière tous les personnages ne sont mus que par un sentiment, l'amour, %t ils ^0L& parlent pas d'autre chose Qu'est-ce que
Tamour ? Comment nait l'amour ? Quelles épreuves engendre l'amour ? Quels biens et quels maux résultent de l'amour ? Toujours, partout, et pour tous l'amour !
L'héroïne principale, Diana, est une espèce de bas-bleu philosophe, qui prétend s'affranchir de ce sentiment, et qui répond par le dédain à toutes les preuves d'amour qu'on lui donne.
Un des admirateurs dédaignés de cette belle insensible, don Carlos, a un domestique qui est une espèce de bouflFon fort spirituel ; ce bouffon conseille à son maître de simuler dédain pour dédain. Cette feinte blesse dans sa vanité Diana qui se croyait irrésistible, et finalement c'est à force de froideur toujours simulée que don Carlos réussit à enflammer cette coquette ignifuge.
Comme étude du cœur féminin c'est assez conforme à la nature ; et, quoiqu'un peu trop longue, la pièce abonde en traits piquants, en fines reparties, et en observations philosophiques souvent profondes.
On me saura gré d'en reproduire quelques-unes.
" Pour celui qui dans l'obscurité voyage dans un mauvais chemin, il n'y a pas de meilleure lumière qu'une chute. "
" Les femmes sont comme des artichaux dont les feuilles grossissent la marchandise, mais dont on ne mange que le cœur. "
" On estime toujours plus ce dont on est privé que ce que l'on obtient. "
Le bouffon dit en parlant de l'amour : " C'est une angoisse, une trahison, une lâche tyrannie, c'est un quitte-raison, un quitte-sommeil, un quitte-fortune, un
quitte-cheveux. Il rendrait chauve un frère lai. Celles qu'il oblige à aimer ne portent-elles pas des noms qui tous finissent en quitte : Franscisquitta, Mariquitta, etc. ? En effet, toutes nous font quitter quelque chose ".
Molière paraît avoir apprécié beaucoup cette comédie de Moreto, car il n'a fait que la parodier dans la princesse (TElide.
Nous sommes arrivés aux trois grands poètes dramatiques qui ont fait la gloire de Tlispagne, Tirso de Molina, Lope de Vega, Calderon de la Barca ; nous croyons devoir consacrer à chacun d'eux quelque chose de plus qu'une esquisse en quelques lignes.
Mais ce que nous en dirons sera encore trop peu. Car ce sont trois génies de premier ordre, qui ont précédé les grands poètes de la France du dix-septième siècle, et qui ne leur ont rien emprunté. Leurs créations sont originales, et imprégnées d'une sève vraiment nationale. Elles sont remarquables par la noblesse des sentiments et des caractères, et par la poésie toujours luxuriante d'images et de fleurs.
Leurs œuvres sont une mine que la France et l'Italie ont exploitée, mais qui contient encore bien des richesses ignorées.