LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE APRÈS CALDERON
Décadence littéraire. — Influence des lettret; françaises, et lears imitateurs en Espagne. — Ramon de la Cruz. — Ses Snynètes. — L^Héritier extravagant.
Après les esquisses et les analyses que j'ai cru devoir consacrer aux grands poètes dramatiques de l'Espagne, on me demandera sans doute ce qu'est devenue la littérature espagnole quand turent disparus les grands génies qui en avaient fait la gloire.
Pour répondre complètement à cette question, il faudrait posséder plus de connaissances que nous n'en avons. Mais nous croyons pouvoir affirmer, sans crainte de nous tromper, que la décadence littéraire a suivi de près la décadence nationale et politique.
Dans cette éclipse de la gloire espagnole qui correspond au règne de Charles II, la littérature est rentrée dans l'ombre comme la puissance de la nation ; et» comme le roi lui-même les grands génies ne laissèrent pas d'héritiers directs et légitimes.
L'Espagne dut emprunter un roi à la France, et en important une dynastie de chez sa voisine, elle importa également les lettres françaises.
Singulier phénomène à observer que ces échanges internationaux ! Au dix-septième siècle, les écrivains français imitaient et même copiaient les auteurs espagnols, et au dix-huitième ce furent les ISspagnols qui exploitèrent la littérature française.
Au reste, ils n'étaient pas les seuls. Les Anglais, les Allemands et les Italiens en faisaient autant. L'engouement fut tel que les beaux esprits en vinrent à ne plus goûter que Kacine, Corneille et Molière, et mirent en oubli Calderon, Lope et Tirso.
Heureusement le peuple résista à cet entraînement, et ne voulut pas reconnaître la supériorité des gloires étrangères. Il garda le souvenir des ancêtres glorieux, et s'il ne put imposer le culte de l'originalité native, il en conserva l'admiration.
Mais cette résistance du peuple n'empêcha pas le triomphe des imitateurs de la littérature française.
Don Inacio de Luzan, qui avait étudié en Italie, publia une poétique conforme aux traités de littérature acceptés en France, etMontiano fit jouer des tragédies composées suivant les règles établies par les grands dramatistes français. Mais on représentait surtout des pièces françaises traduites en espagnol.
Quelques écrivains se rendirent plus ou moins célèbres sous le règne de Charles III. Cadahalso publia des poèmes satiriques très spirituels. Yriarte fut un fabuliste qui imita Lafontaine. Moratin, père, fit quelques tragédies, et chanta les exploits de Fernand Cortez dans un poème épique.
Sous Charles IV, il y eut progrès,, et Von vante les poésies de Melendez^et surtoutjles comédies de Moratin, fils. Ce dernier fut le meilleur dramatiste de l'Espagne au dix -huitième siècle, et Molière fut son modèle.
Sans doute, il n'égala pas les grands génies dont iiQus avons apprécié les œuvres. Mais il avait du goût.
de l'esprit d'observation et de la verve comique. Ses principales comédies, le Vieillard et la Jeune Fille et le Oui des Jeunes Filles ont obtenu des succès dans toute l'Europe.
Quintana, Lista, Arriaza, Hermosilla furent aussi des poètes remarquables de la fin du siècle dernier.
Mais toute la littérature de ce siècle manque d'originalité et de couleur nationale. On n'y retouve plus la vieille Espagne, avec ses mœurs rudes, ses fartes croyances, son orgueil de caste et son honneur intransigeant.
" L'Espagne se consola, dit un de ses critiques les plus érudits, Agustin Duran, en se disant que PEur«>pe après tout avait eu le même sort, et qu'à cette époque le théâtre anglais, le théâtre allemand, le théâtre italien, en proie au même fléau anti-national, ne présentaient aussi que de pâles reflets de l'école classique française. Les Espagnols, et les Italiens dont le carectère et les coutumes se rapprochent davantage des nôtres, eurent même cet avantage qu'ils eurent, les premiers un. Moratin, les seconds un Alfieri.
'* Quoi qu'il en soit, le drame ancien une fois oublié, et une fois admis le système classique, il fallut bien accepter toutes ses conséquences, et nous acconunoder à ses formes, quelques restreintes, étroites et empiriques qu'elles fussent. Dans notre système dramatique étaient entrés tout le naturel, tout le caractère, tout le savoir de la nation, Il était pour nous ce qu'étaient la Bible pour les Hébreux, l'Iliade et l'Odyssée pour les Grecs, c'est-à-dire l'index et le résumé, où se trouvaient la
science higtoriqne, politique, relig:
peuple, la carte de ses vicisaitudes a et de ses mathenrs. £n lui se ré tons, tous les degrés de la poésie confondaient : la tragédie, la comû sentimental et romanesque,' jusqu'à le ^nitt du poète y faisait entrer sociaux, depuis le plus élevé jusqu sans qu'il en résultât aucun inconvi proportion entre les parties qui 1« a un portrait fidèle de la société e^pi eela même, ne pouvait choquer a dont elle était formée.
" Mais dès que nous eûmes cessé étions, dès que les circonstances uc autres, dès que nous eûmes accepté rature classique, il fallut bien admi ce genre, la division et la subdivisit son essence, avec les unités d'actîc lien. De même donc que chez ceux q modèle, la tragédie demeura exclusi représenter les catastrophes des r personnages qui, tombés du faîte d« l'abîme du malheur et de la misère, ment lejoug de la fatalité, et excitait peuple ou y répandaient la terreur ; ment dite livra aux traits du ridic polie et courtoise les vices et les moyennes, et la comédie bâtarde e lK)ur mission de mettre sur la scène
naires, les tendres amours, les passions romanesques, la vertu persécutée, la perversité châtiée, et autres actes privés qui ne s'accomplissent que dans le foyer domestique, et pour cela même ne peuvent être observés que là.
" Ces trois classes de compositions dramatiques ainsi divisées furent celles qui, avec plus ou moins de succès, se cultivèrent en Espagne, depuis le milieu à peu près du dix - huitième siècle jusques après les premières années du dix-neuvième. "
Parmi les poètes comiques de cette époque nous devons une mention spéciale à Itamon de la Oruz qui vint même avant Moratin, et dont les œuvres publiées vers 1Y89 forment dix volumes.
Sans doute, il n'a pas la brillante imagination des grands dramatistes dans l'invention des intrigues et le jeu des situations dramatiques ; mais il possède un grand esprit d'observation, de la verve , et beaucoup de vivacité dans le dialogue.
Ses tragédies et ses drames forment une collection plus volumineuse que remarquable. Mais ses saynètes le rapprochent de Molière. Ils sont piquants et pleins de vie, en même temps qu'ils sont une peinture fidèle des mœurs populaires.
M. Antoine de Latour, qui est un juge excellent des œuvres littéraires de l'Espagne, dit : " de même que la tragédie est à Corneille, la comédie à Molière, la fable à La Fontaine, la chanson à Béranger, le saynète appartient à Eamon de la Cruz. Il lui a donné sa forme dernière, et par l'observation, la verve et le sens moral,
il lui a conquis, dans la littérature de son pays, une place que, sans s'appauvrir elle-même, elle ne pourra pins lui enlever. "
Samon de la Cruz a trois genres de saynètes. Les uns sont une peinture des mœurs du peuple. Dans d'autres, il a mis en relief les caractères généraux de l'humanité. Dans un certain nombre, il a donné libre carrière à la fantaisie.
Une de ses compositions de ce dernier genre, intitulée '* Les hommes devenus sensés, "est très curieuse et originale. L'auteur y représente les hommes s'éveillant un beau matin vraiment raisonnables, et ne parlant plus,* n'agissant plus que suivant les règles de la droite raison. Jugez de l'embarras et de l'ennui des femmes qui sont complètement dépaysées, et qui ne reconnaissent plus leurs prétendus maîtres sous un pareil travestissement.
Elles s'opposent obstinément à Tintroduction de cette étrange nouveauté, et finalement les deux partis transigent. Les femmes conviennent qu'un peu plus de jugement dans la conduite ordinaire de la vie ne gâterait rien, et les hommes reconnaissent que la raison ne saurait durer toujours, et que la vie ne serait pas gaie si tout le monde était toujours raisonnable.
Tout cela n'est-il pas bien nature ?
Un autre saynète, sous ce titre " Le Pique-nique " ridiculise une coutume vicieuse qui ejiste un peu partout, même en Canada. Il s'agit d'un jeune ouvrier qui va se marier, et qui veut dire un dernier adieu au plaisir, on, comme on dit ici, enterrer sa vie de s^arçon ;
en fait tant à la veille de ses noces, que sa fiancée ie l'invite à rester dans le célibat dont il voulait
rmi les saynètes de fantaisie, il y a les Fioles de i qui est une spirituelle boutade. Un charlatan
de l'eau du fleuve Léthé, et les gens se battent
en acheter ; les coquettes pour oublier leurs Lrs de la veille, les hommes d'Etat pour oublier
programmes, et les parvenus pour efiacer de leur oire leur origine roturière et misérable, aiment, l'eau du Léthé est-elle bien nécessaire pour ■e ces gens oublieux ?
as un saynète intitulé " l'Héritier extrav^ant " >n de la Cruz a mis en scène un paysan qui vient iter de son frère, et qui veut dès lors changer son
de vie. Puisqu'il est devenu riche, il veut vivre
le un grand seigneur.
mfftra d'en citer deux scènes pour donner l'idée du
!go revient de Madrid, où son fî-ère est mort, et où assé plus d'un mois. Marica, sa femme, l'attend is longtemps, lorsqu'il arrive enfin portant une perruque, et accompagné d'un laquais nommé ), mis à la française :
Diego.
ici ma maison, jeune homme, et celle que j'aperçois la femme, senora doua Marica ?
Marica.
ist mon mari ! que signifie cela ? et quel scandale
Diego.
; que j'ai trouvé ? beaucoup et du bon ; vite nue
>le de piécettes pour donner aux cochers de quoi
3 à la santé du défunt, je n'ai sur moi que des
i-onces.
)ninient es-tu venu, Diego ?
Diego.
lUB une voiture, comme un seigneur que je suis.
Marica.
i as perdu la tête ?
Diego.
.is-toi, sotte, tu ne sais pas le tu aittem. Tu as hérité !pt cent raille réaux et de cette perruque.
Marica.
t-ce bien vrai ?
Diego.
mment ! Et sans compter tout ce que je rapporte re an bout du bec.
Marica.
lyons
Diego.
B sept cent mille réaux restent entre les mains d'un ié de mon frère, parce qu'il disait comme cela qu'a- 3 monopole ces réaux en engendrent beaucoup d'auqui, à leur tour, font d'autres petits réaux, dont l'astlage forme peu à peu un beau capital qui fait de
Diego, {à Pttko) y a-t-il que tu es à Madrid ?
Pedro.
ix ans et demi, et toujours avec des grands derrière leur fauteuil.
Diego.
réjouis, de cette nanière, ta pourras aous i nous autres et à nos enfants, toutes les de la seigneurie.
Pedro.
en Espagne pour vous enseigner comme I Ile sont encore pins sots que moi. Ça le ça pourra, profitons de l'occasion. Eap- 3n à moi. Je ne connais pas d'homme plus en
une jeune fille selon la mode. J'écris et je nol aussi par&itement que le grec. Je sais
française, je joue de dix intrumeuts ; je a voix vaut l'orgue d'un couvent. Je sais tser, et porter des lettres au courrier.
Marica.
dis-moi, comment t'appelles-tu ?
Pedro.
Diego.
inant à tes alFaires, Pedro, et, pour l'amour iTÏens vite, pour donner une leçon aux
Dans la scène suivante, Diego veut apprendre à sa femme comment on vit dans le beau monde, et comment on doit entendre Thonneur. '
Diego.
Marica, en attendant que les enfants viennent, je tiens à te prévenir, entre nous, qu'il nous faut changer de vie. Nous voilà riches. Moi, qui depuis dix ans ne fais qu'aller et venir sur le chemin de Madrid, je connais le monde, et je prétends que nous vivions en gens raisonnables, en gens comme il faut, en gens à la mode
Marica.
Rien de plus juste, et dès aujourd'hui je t'autorise à m'acheter une robe de soie et une parure de diamants.
Diego.
Cela va sans dire, et j'ai déjà commandé pour moi deux habits galonnés d'or et d'argent. Mais ceci est un brillant que les marchands et les tailleurs peuvent donner seulement aux corps. Je te parle, moi, de l'honneur qui doit nous mettre en crédit.
Marica,
L'honneur! J'en ai de reste
Diego.
Mais c'jsst un honneur grossier, de l'honneur de paysan, ma chère. Celui-là garde-le bien au fond de ta conscience. Je parle d'un autre honneur qui, moins il se montre, plus il attire les applaudissements du peuple.
Marica.
Que je ne montre gas mon honneur à tout le monde, voilà une histoire !
Diego.
Quelle mule tu fais, Marica ! L'honneur en question est un honneur moderne, commode, et divertissant au possible ; un honneur enfin qui n'a rien de mauvais, qui n'est pas bon non plus, qui va comme il peut son chemin, droit ou tortu, qui aux uns paraît blanc, qui aux autres paraît noir, mais qui généralement attire l'admiration et l'estime. Comprends-tu ?
Pas un trsdtre mot.
Diego.
Ecoute, je vais prendre un exemple. Suppose que je ne suis pas ton mari, que je suis à cent lieues de l'être, et que tu es la femme d'un autre ; que nous nous rencontrons par hasard, que je te donne dans l'œil et te dise : quel grand air ! quels yeux si beaux ! qu'ils sont agréables ! et qu'ensuite je te dise : Madama, en vous voyant je me sens mourir. Ah ! que va-t-il advenir de ma vie ? et que je te conseille et te presse de payer mes galanteries
Marica.
Eh bien ! suppose à ton tour qu'en écoutant cela je deviens toute rouge, que je me lève de mon siège et te réponds que tu es un homme ennuyeux et sans vergogne.
Diego.
Suppose alors que je me mets à rire parce que je crois que tu plaisantes, que je te prends par une de tes mains, parles deux si je peux
Marica.
Et que moi alors j'empoigne une chaise et te casse la tête
Diego.
Voilà, en effet, ce qui se fait ici. Mais c'est là un honneur tout . d'une pièce et bon seulement pour un petit endroit comme le nôtre ; là-bas il ne vaut pas le diable et tous en le voyant diraient... que sais-je, moi ?
Et que doit répondre une femme mariée ? Voyons, dis-le-moi, que dois-je faire ?
Diego.
Prendre un air aimable, t -asseoir avec grâce, te mettre à parler tranquillement de n'importe quoi, et donner au moins des espérances.
Marica.
Et que dira mon homme ?
Diego.
Moi ? Je ferai le mort : ce qui est d'usage n'a pas besoin d'excuse. Quand je verrais un régiment de sralants autour de toi, il me faudrait leur faire la rêvérence, et aller tout droit mon chemin. Voilà ce qui s'appelle savoir vivre.
Marica,
Ce serait plaisant, nous aimant comme nous faisons.
Diego,
Marica, que dis-tu là ? Nous aimer, étant mari et femme ! Quelle folie !
Marica,
Mais alors, qui m'aimera ?
Diego,
Je ne sais pas, mais ce ne sera pas moi toujours ; je ne suis, Dieu merci, ni assez ridicule ni assez sot.
Mais quand nous serons seuls, tu me détesteras ?
Diego,
Je ne crois pas que cela aille jusque là, mais je demanderai conseil "
Après quelques autres extravagances, dans (lesquelles les deux époux montrent bien leur sotte vanité et leurs ridicules prétentions, ils reçoivent de Madrid une lettre de leur agent les informant que le marchand auquel Diego avait confié son argent pour le faire valoir, a fait faillite et vient de s'enfuir.
La leçon est rude d'abord ; mais elle • est d'autant meilleure qu'après être revenus au train de vie qui leur convient, le notaire qui leur a apporté et lu la lettre de Madrid, leur avoue que la lettre est fausse, et qu'il les a trompés pour corriger leur orgueil.
Ils pardonnent ce vilain tour au notaire, et tout est pour*le mieux dans le meilleur des mondes.
liA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE EN ESPAGNE.
Gommencement^du dix-neuvième siècle. — Poètes dramatiques et lyriques. — Romanciers. — ^Don José Zorilla. — Une légende. — ^Fabulistes et fables. — Don Antonio de Trueba. — Contes et chansons.
Le^commencement de ce siècle a vu se continuer la lutte entre les héritiers^des grands maîtres du seizième siècle et les imitateurs des deux écoles françaises, les classiques et les romantiques.
L'imitation des] écrivains et des poètes anglais, surtout de Walter Scott, de Byron, de Young et d'Addison, devint aussi fort à la mode.
Il en est résulté une littérature mixte, qui n'est pas tout à fait sans originalité, parce que, tout en acceptant certains procédés étrangers, elle garde un cachet national.
Martinez de la Eosa a continué Moratin, comme dramaturge, et il a obtenu comme lui de grands succès, non seulement^ en Espagne, mais sur les théâtres de Paris et de Londres.
Breton de los Herreros, Hartzenbusch ont également réussi au théâtre, et le premier est surtout remarquable par sa fécondité. Mais les uns et les autres, tout eu se
distinguant par certaine originalité native dans le dialogue, sont des échos tantôt des classiques et tantôt des romantiques français.
D'autres ont plutôt subi l'influence de la littérature anglaise, et nous ne pouvons que nommer les plus remarquables : Pastor Biaz, G-arcia Q-uttierrez, Castro y Arozco, Espronceda, Bermudez de Castro, et don Angel de Saavedra, duc de Rivas.
Ce dernier, tout en imitant quelquefois Walter Scott, n'a pas oublié les anciens maîtres espagnols, et il a écrit en vers des légendes qui rappellent, ou plutôt qui continuent le Romancero.
Le duc de Rivas a écrit aussi pour le théâtre avec beaucoup de succès, et son drame, la Fuerza del Sino, est peut-être le plus beau que l'Espagne ait produit dans ce siècle. Verdi en a tiré son bel opéra, la Forza del Destina, comme il a tiré // Travatore . d'un chefd'œuvre espagnol, le Trovador de G-arcia.
Nous n'en finirions pas si nous voulions faire pour la littérature espagnole contemporaine une étude même rapide des œuvres remarquables qu'elle a produites. Nous en serions d'ailleurs incapables puisque les traductions font défaut.
Disons seulement que depuis un demi-siècle le génie littéraire de l'Espagne s'est réveillé, et a enfanté de& chefs-d'œuvre dans tous les genres.
Quel pays n'envierait pas à l'Espagne du dix-neuvième siècle un philosophe comme Balmès, des orateurs comme Donoso Certes et Emilio Castelar, des poètes dramatiques comme le duc de Rivas, Tamayo, qui signe
Joaquin Estebanez, Ayala qu'on appelle ThéritieT de Oalderon, et Echegaray ?
Où trouverait-on des écrivains humoristiques supérieurs à Minano, à Mesonero, et à Larra, l'infortuné jeune homme, qui, après avoir écrit tant de pages pleines de sarcasmes et de misanthropie, s'est livré au désespoir et s'est suicidé ?
Comment n'admirerait-on pas des romanciers comme Fernan Oaballero, la Avellaneda, que l'on a comparée à G-eorge Sand, mais qui n'en a pas l'immoralité, Fernandez y Gonzalez, Miguel de los Santos Alvarez, Selgas, Antonio de Trueba, Antonio de Alarcon, et Valera ?
Don Juan Valera est né dans une petite ville de l'Andalousie. Son père était contre-amiral, et sa mère était marquise. Il eut une jeunesse un peu aventureuse, et fut attaché d'ambassade à Naples, à Dresde, à Petersbourg et même au Brésil.
En 1869, il entra dans la politique, fut élu député, et collabora au journal devenu fameux, El Contemporaneo. Depuis, il a été deux fois ministre, puis il a été envoyé comme plénipotentiaire à Francfort, et aujourd'hui il est sénateur, et professeur de littérature étrangère contemporaine à Madrid, dans une sorte d'université libre.
Deux de ses romans ont été traduits et publiés sous le titre " Récits andaloux ". Ils sont très curieux et fort remarquables comme romans de mœurs andalouses et comme études psychologiques ; mais il a une teinte libérale assez prononcée, et ses principaux personnages n'ont pas toujours des mœurs édifiantes.
J'ai nommé quelques poètes dramatiques, mais il y eu a d'autres.
Il y a Ventura de la Vega, Rubi, Equilaz, Serra, Nuiiez de Arce, et d'autres encore. Il y a aussi les poètes comiques, qui raillent et châtient les ridicules et les défauts de la société, et dont les principaux sont Eusebio Blasco, Ramos Carrion, Cano, Gaspar, et Ricardo de la Vega.
J'oubliais Zorilla, non pas l'homme politique, mais le poète qui est une des gloires de l'Espagne, et dont je viens de lire une poésie très belle.
Don José Zorilla est vraiment un grand poète, lyrique et dramatique. Il a eu la vie aventureuse, la précocité, et presque les succès des illustres ancêtres du seizième siècle.
Il est né en 181Y, et il a étudié dans les universités de Valladolid et de Tolède. De 1837. à 1845, il a écrit trente pièces de théâtre, et plusieurs volumes de poésies lyriques, qui témoignent d'une inspiration élevée, et d'une verve inépuisable.
Malgré ses succès, il ne fit pas fortune, et son père ayant été ruiné par la guerre des Carlistes, il alla à Paris pour y publier une grande épopée, sous le titre de '* Grrenade ". Mais après deux années de travail et deux volumes publiés, il dut abandonner l'entreprise qui resta inachevée, et il partit pour le Mexique.
Les Mexicains l'accueillirent avec enthousiasme, et il passa douze ans au milieu d'eux. L'empereur Maximilien avait promis d'assurer son avenir ; mais l'avenir manqua au malheureux empereur, et Zorilla revint en Espagne pour y recommencer la vie.
Hélas! il était devenu vieux et on l'avait un peu oublié. Mais après de nouveaux travaux, le gouver-
nement de son pays lui vint en aide, et le chargea d'une mission en Italie. Puis il écrivit dans quelques journaux, et publia ses Souvenirs. Enfin son ami, Emilio Castelar, réclama pour lui dans les Oortès, à titre de récompense nationale, une pension viagère qui lui a été accordée.
Son Don Juan Tenorio est, parmi ses œuvres dramatiques, celle qui lui a obtenu le plus de succès. Mais il ne travaille plus guère pour le théâtre, et il fait aujourd'hui des légendes qui rappellent le vieux romancero.
Nous en trouvons une charmante, traduite en quatrains par Boris de Tannenberg et publiée dans laReime Bleue. Elle est intitulée " Le Christ de la Vega ".
La scène se passe à Tolède, au bon vieux temps des aïeux, alors que Don Pedro d'Alarcon, gouverneur, rendait la justice. Une femme, voilée de crêpe, vient se jeter à ses pieds et demande qu'on fasse droit à sa plainte. Un noble officier l'a séduite en jurant de l'épouser, et l'a depuis abandonnée.
L'officier, nommé Diego, est appelé, et interrogé. Mais il fait serment que cette femme en a menti.
— As-tu des témoins ? demande le juge à la malheureuse Inès.
— Hélas ! je n'en puis avoir, répond la pauvre femme ; et le juge est obligé de décharger don Diego, le traître.
L'officier tourne le dos Et, son grand manteau flottant, Fier, toisant tous les badauds, Il s'éloigne en sifflottant !
Or, il était déjà loin Quand Inès séohant ses pleurs S'écria : " J'ai mon témoin ; Rappeles-le, messeigneurs !
" On prend le témoin qu'on peut ; Le mien ne fera défaut.
En penchant la tête un peu Il nous regardait d'en haut."
— D'en haut, dis-tu. Ton témoin Etait donc sur quelque toit, Sur une colline, loin ?
— Il était près, comme toi I
Son pauvre corps est pendu.
C'est d'un gibet qu'il nous vit.
— Femme, ai-je bien entendu ?
Ton témoin est mort ? — Il vit î
— Vrai Dieu, tu es folle l — Non.
— Cette femme divagua.
Seigneurs Ton témoin, son nom ?
— C'est le Christ de la Vega,
Oui, le grand Christ qui, je crois, Du serment se souviendra ; Car c'est au pied de sa croix.
Là-bas, que Diego jura I "
Au nom sacré du Sauveur Comme témoin assigné, Les soldats, le gouverneur.
Tout le monde s'est signé..
" Femme, femme, en vérité, Ton témoin est le meilleur.
Mais il aurait mérité Qu'on lui fit plus grand honneur.
Le seul tribunal de Diea Eut été digne de lui ; Mais enfin, puisqu'on ce lieu Tu l'assignes aujourd'hui,
Greffier, nous allons surseoir ; Avec votre parchemin Au soleil couchant, ce soir, Vous vous mettreB en chemin.
A la Vega vous ires.
Et respectueusement
Au Christ vous demanderez
De témoigner sous serment ! "
Ainsi dit lo justicier ; Et vers la Vega, le soir, On vit aller le greffier.
Solennel, véta de noir.
Puis pâle d'émotion, Inès, — puis lo gouverneur — La foule, en procession.
Faisant sa sourde rumeur ; —
On voyait aussi marcher Dans leur plus grand appareil, Chacun suivi d'un archer.
Les juges du grand conseil ; —
Son grand feutre sur les yens, Frisant d'un air de dédain.
Sa moustache au poil soyeux Du bout de son gant do daim,
Diego venait le dernier.
Sitôt qu'on fut parvenu Devant la croix, le greffier Vint s'arrêter, le front nu.
Il lève les yenx, tremblant, Vers le bois^noir, reooavert Par le oorp8]da[]grand Christ blanc, Du grand Christ au flano ouvert.
Et dont le front, écorohé Par Pépine le ceignant, A ohaque'pointe accroché Laisse nn clair rubis saignant.
Il ^it, pliant les genous :
" Jésus, plein de vérité, Comme témoin devant nous, Ce matin tu fus cité.
Fils de Marie et de Dieu, Qui parmi les hommes vins, Fais-tu serment qu'on ce lieu Un jour à tes pieds divins,
Ce don Diego Martinez Eq échange d'un baiser Prit pour fiancée Inès Et jura de l'épouser ?
Mais un grand cri de stupeur Monte, — car tous ont ouï, Pris d'une indicible peur, Une voix répondant ; Oui !...
Et le grand Christ brusquement Tendant son bras décloué, Afin de prêter serment A levé son poing troué I
Après Zorilla qui représente éminemment la poésie lyrique et dramatique, disons quelques mots des fabulistes de l'Espagne.
La fable est un genre littéraire que* les Espagnols affectionnent beaucoup, et les écrivains qui le cultivent ne manquent pas.
C'est ainsi qu'ils possédaient, il y a peu d'années, un fabuliste dans le Sénat, un autre au Congrès, et un troisième à l'Académie.
Celui dont je veux parler n'appartient à aucun de ces corps illustres, et il n'écrit que des fables ; mais il y réussit d'une façon remarquable, et il sait approprier ce genre de composition aux mœurs et aux idées de son temps et de son pays.
Il se nomme don Miguel Agustin Principe ; et, comme sa vie a été modeste, elle est très peu connue. Entré dans la carrière administrative, il a dû subir plus ou moins le mouvement des fluctuations de la politique espagnole ; mais son talent est resté noble, honnête, élevé.
Citons quelques-unes de ses fables :