‹ A travers l'Espagne: lettres de voyageChapitre 28 sur 38 · LS BOI · texte numérisé non relu

LS BOI

Allei le voir, il peut vous anoblir.

JBAH.

Jamais.

Car je n'en suis pas digne, et sachei-le quand même, Pour moi, ce petit coin est le bonheur suprême

Le roi admire de plus en plus. Il prend le sonper avec le laboureur, et fait la connaissance de toute sa famille.

Mais, après la chasse, une fois rentré dans son palais, il veut mettre à l'épreuve le dévouement de Jean, et lui envoie demander cent mille écus. Le laboureur s'exécute de bonne grâce.

Plus tard, il lui fait demander son fils pour un poste à la cour, et sa fille pour être dame d'honneur. C'est un sacrifice immense pour le vieux Jean, mais il s'y résigne en pleurant.

Enfin le roi lui envoie l'ordre de se rendre lui-même au palais, et l'on peut imaginer sa confusion et son embarras, quand il reconnaît dans le roi le gentilhomme auquel il a donné l'hospitalité.

Le roi le fait manger à sa table, nomme son fils gouyemear de Paris, marie sa fille ayec un grand seigneur, et pour punir le vieillard de n'avoir pas voulu le voir auparavant, il le condamne à le voir désormais tous les jours, en le faisant son majordome.

La comédie ne dit pas si le majordome fut heureux ;

mais je suis bien sûr qu'il a dû regretter souvent ses champs couverts de moissons et la vie paisible de son village.

Une autre comédie, qui a aussi son côté champêtre et * qui est tout à fait remarquable, met en scène les plus nobles et les plus fiers caractères qu'il soit possible de rencontrer parmi les paysans, les Tello de Meneses.

Il y a tant de beautés dans cette pièce que je ne puis résister à la tentation de l'analyser. Elle prouve d'ailleurs que l'on a eu bien tort de soutenir que Lope de Yéga ne savait pas dessiner des caractères.

Le roi de Léo^ a voulu marier sa fille, l'infante El vire, au roi maure de Cordoue et de Tolède. Pour échapper à ce mariage odieux l'infante s'est enfuie, et pour échapper à la misère elle s'est mise en service chez des laboureurs puissamment riches, les Tello de Meneses. Elle a pris le nom de Juana, et personne ne connaît son origne.

Tello, le vieux, a un fils de vingt ans remarquable par son intelligence, par ses goûts distingués et ses hautes aspirations. Sous l'habit de la servante il a deviné la femme noble et distinguée, et il en devient éperdûment amoureux. L'orgueil de l'infante la protège quelque temps contre cet amour ; mais elle finit par s'éprendre elle-même du jeune Tello.

Le roi* de Léon croit qtie sa fille est morte, et, un jonr, il écrit au vieux Telle, qu'il sait riche et déroué, de lui prêter vingt mille ducats, pour l'aider à soutenir la guerre contre le roi de Cordoue.

— Tu lui en porteras quarante mille, dit le vieillard à son fils, vingt que je lui prête et vingt que je lui donne.

Naturellement le roi est charmé. Il nomme le jeune Tello alcaïde, et le père, seigneur de haute et basse justice. Il promet même d'aller quelque jour faire visite au vieux Tello.

Il s'y rend en effet, reconnaît sa fille, qui lui avoue son amour pour Tello, fils, et consent à leur mariage.

Neuf ans après le roi meurt, laissant le trône à son fils Alphonse, qui ne parait pas disposé à conserver des relations amicales avec les Tello de Meneses. L'infante, qui a déjà un fils de huit ans, vient de mettre au monde un autre fils, et le roi, prié d'être le parrain de l'enfant, a refusé froidement.

Le vieux Tello en est profondément blessé et affligé. Il se rappelle son bonheur paisible d'autrefois, et il exhale sa plainte :

— Oh Tello! comme tu vivais autrefois tranquille,toi seigneur de la montagne que la mer espagnole entoure et défend comme par un mur éternel ! Quelle destinée trompeuse est venue loger les chevaux des rois dans l'écurie de tes bœufs ! Toi-même ne te vantais-tu pas de te réveiller, chaque jour, avec la blanche aurore, pour voir le vert encadrement où court la fontaine sonore à la voix de cristal, les blés où murmurent les grillons,

les forêts où chantent les petits oiseaux, peints de cent couleurs ! Ne vantais-tu pas les nuits dont les heures sans horloge s'écoulaient si tranquilles? Vit-on jamais les carrosses circuler dans les ornières que creusent les humbles charrettes, quand leurs roues, en brisant les ardoises, imitent le bruit des cigales ? No disais-tu pas que l'âme ne rencontrait la paix que dans la solitude ? Qui donc a amené la cour dans ce désert, qui ressemblait à une thébaïde ? Qui a greffe dans nos habitudes le titre de seigneurie ? Tello, il faut pourtant se résigner ; puisque tu as voulu, avec tant d'imprudence, trancher du grand seigneur, sache que l'inquiétude en est la première condition, et que la grandeur est une fatigue sous le voile de la courtoisie. "

Cependant, le baptême de l'enfant vient d'être célébré avec faste, lorsque le roi survient avec une escorte et emmène sa sœur à la cour, en déclarant qu'il va rompre son mariage.

Le vieux Tello proteste, l'infante résiste, mais le roi invoque la raison d'Etat. Il n'a pas d'enfants, et il ne veut pas qu'un Tello hérite de la couronne d'Espagne.

Il va donc consulter les évêques de Léon et d'Alviédo, et l'archevêque de Saint-Jacques ; mais les évêques répondent qu'ils ne peuvent annuler le mariage, et la chose est référée à la cour de Eome.

Sut ces entrefaites, le vieux Tello va, avec son petit fils Garcia Tello, rendre visite au roi, et il lui adresse ce discours qui révèle toute la grandeur et la noblesse de ce caractère :

lî

^ Ecoutez-moi, seigneur. Je ne vous dirai pas les projets de votre père, la fuite ^e votre sœur, sa présence dans notre maison, l'amour de mon fils, vous avez su tout cela ; vous avez su aussi la manière dont votre auguste père reconnut sa fille et autorisa son mariage avec mon fils ; vous étiez alors en Portugal ; votre père mourut, vous avez hérité et êtes revenu à Léon. Je vous ai envoyé mes félicitations et mes présents, vous les avez dédaignés parce que l'humble mariage de l'infante, votre sœur, vous a toujours déplu. Pourtant le comte de Oastille, vive Dieu ! ne vaut pas mieux que Tello de Meneses ni aucun de ceux qui sont nés sur la terre dont la mer d'Espagne entoure les deux rives sous la voûte du firmament ; car je descends de ce Q-oth qui fut un prodige et un rayon, de ce Groth que le ciel engendra pour la destruction des Maures. Son sang coule dans mes veines, je suis une étincelle de cette foudre ! Si j'ai vécu parmi de rudes laboureurs, qu'ont perdu à cela mes écussons de noblesse ? Les blasons, les armoiries, les titres de mes aïeux ne redoutent pas le temps, et l'oubli ne peut les recouvrir. Les aïeux de Dieu ont été des pasteurs, et puisqu'il s'honore de cette condition, la plus ancienne et la plus noble du monde, l'homme peut bien honorer ce qu'estime Dieu lui-même ! Vous avez enlevé à l'infante son mari, contre la loi de Dieu, mais si vous avez quelque crainte, bien qu'elle soit injuste, rendez-nous l'infante et je vpus donnerai mon petit fils ; élevez-le comme vous le trouverez bon, mais ayez une meilleure idée de ma fidélité ; nous ne sommes pas tous des rois, mais tous nous sommes les

descendants des rois Goths. N'enlevez pas par crainte ou par suite de mauvais con'feeils une femme à son mari ; si vous voulez des vassaux honorez-les, car le vieux Tello a de l'argent, des armes et des chevaux ; faites attention que vous êtes maintenant un nouveau miroir dans lequel vos sujets vont se regarder ; ne le souillez pas, car il n'est pas d'un roi sage do commencer son règne par l'injustice et l'outrage."

Le Roi,

Assez, Tello ; je vous ai entendu ; si j'ai enlevé ma sœur à votre fils, c'était pour qu'elle pût devenir comtesse de Castille lorsque son mariage serait rompu ; aujourd'hui je cède à la crainte de Dieu et je la rends à son mari. Remmenez-la donc, votre bon droit est clair, mais c'est à deux conditions.

TMo.

Vous faites ce que j'attendais de votre cœur héroïque.

Le Bjoi.

D'abord mon neveu restera avec moi.

Tello, C'est juste.

Le Roi,

Je vous écrirai plus tard l'autre condition." Là-dessus le vieux Tello prend congé du roi, et peu de temps après on lui apporte une lettre qui lui

fait connaître l'autre conditipu : " c'est que l^ Tejlq n'appelleront plus la sœur du roi infante, mais Elviré 4e, Meneses."

— " Je tiens ce nom, dit alors fièrement doua Eïvire, comme un plus grand honneur que celui de Lépii."

Mais voilà que les Maures deviennent menaçants, et s'avancent contre le royaume de Léon. Mal conaçillé et entretenu dans la haine des Tello par do4 J^ri^s, le roi envoie contre les Maures Tello, le mari de l'infante, avec mille hommes seulement, bien convaincu qu'avec si peu de soldats il se fera tuer.

Ii/[ais Tello revient vainqueur, et il dit ai^ roi : Seigçeur, je ne dirai pas comme César, je suiç veijiu, j'ai vu, j'ai vaincu ; je dois dire : j^ sujis vei^u, j'ai vi;, et Dieu a vaincu. ^

Enfin, cette victoire a réconcilié le roi avec leei Tello, et il vient les visiter. Il embrasse l'enfant Tello et le fait grand d'Espagne.

Il se rend à l'église où sont suspendus les drapeaux

conquis par Tello sur les Maures, et il le complimente sur la beauté de l'édifice :

Le Bai.

Cette église est splendid^, Tello, que vous a-t-elle

coûté ?

Tello, le vieux.

— Ce que je dépense pour l'honneur de Dieu, je ne le porte pas sur n^es livres; pour tout ce, qu'il m'a donné, ce que je lui rends est bien peu die ohoae, et plus je paye et plu& ]^a dettç sy^igm^iitte.

Les tterviteu^TB apportent alors nn ùianteau, une couronne, une épée et des éperons, et le roi arme chevalier G-arcia Tello, agenouillé devant lui :

Le Roi.

— Agenouillez- vous, G-arcia Tello, aujourd'hui je vous arme chevalier.... Ecoutez avec attention à quoi ce titre vous oblige. Vous défendrez avant tout la loi de Dieu ; vous garderez la loyauté au roi et respect à la justice ; dains la guerre contre les Maures, jamais vous ne fuirez, parce que les hommes nobles reviennent vainqueurs ou inetirent au champ de bataille ; vous combattrez en champ clos toutes les fois que vous y serez appelé pour vous défendre d'une accusation de trahison ; libre ou prisonnier vous garderez foi et hommage à votre souverain, îet vous ne consentirez jamais à ce qu'on outrage une femme. Voilà, Q-arcia Tello, ce que vous devez jurer devant moi.

— ^Je le jure.

LètUK.

- — Eh bien, chevalier, recevez ces trois coups et relevezvous

Ainsi finit la pièce qui est très dramatique, et qui est remplie des plus nobles seùtiments.

Lope de Véga a fait aussi beaucoup de drames héroïques, dont les sujets sont empruntés tantôt à l'histoire d'Espagne, tantôt aux chroniques italiennes.

En voici un intitulé : " TArgent fait la noblesse ", et qui s'ouvre par un tableau des plus saisissants.

Une révolution a renversé le roi de Naples, et Julia Laurencia est proclamée reine. Elle fait son entrée dans la ville au milieu d'une pompe extraordinaire.

Toutes les maisons sont pavoisées de mille couleurs, excepté une seule qui reste sombre et triste. C'est la demeure du comte Federico, qui a combattu pour le roi détrôné, et sacrifié toute sa fortune à son service.

Il est seul avec ses trois fils, Rufino, Luciano, Octavio, et il les fait ranger sur son balcon, en leur disant :

" Yous allez servir d'ornements à ces murs nus et délabrés, puisque je n'ai point d'autre étojïe à y suspendre ; vous êtes vous-mêmes l'étoffe vivante de mon âme, et je vous mets devant cette misérable maison tous les trois, pour que l'orgueilleuse qui va passer puisse voir, devant la plus pauvre demeure, la plus riche des tentures.

Rujbiô.

Seigneur.

Mon père

Luciano.

Octavio.

Vous pleurez.

Le Comte Federico, Couvrez, couvrez ce pauvre mur.

(Les trois fils se rangent le long des murailles.)

• Rufino.

Serons-nous bien ainsi ?

Le Comte Federico.

Vous en couvrez bien peu, hélas ! Etendez aussi vos bras !

Rufino.

Sommes-nous bien ?

Le Comte Federico.

Oh ! brocards que je trouve plus beaux que tous ceux de soie et d'or ! On fait bien d'appeler la pauvreté une croix, puisque vous èt(\s crucifiés "

Mais la reine arrive au milieu des fanfares et des cris de la foule, elle s'arrête devant ce singulier spectacle, et interroge Federico qu'elle ne connait pas.

Le Comte Federico.

"J'ai voulu, madame, dépasser les merveilles que Naples déploie en votre honneur ; j'ai suspendu à ces murs les étoffes tissups par mes entrailles ; ce sont les morceaux de mon âme, ou plutôt ce sont des âmes entières, tentures vivantes que le sang de mon cœur a créées ; oui, ce sont des âmes qui servent d'ornements à mes pauvres murs ; je vous les offre, puisqu'il ne reste rien autre chose à vous offrir.

Julia.

Qui êtes-vous ?

Le Comte Federico.

Je suis celui que je n'étais pas.

Julià Qui étiez-vous ?

Le Comte Federico.

Celui que je ne suis plus maintenant ; je suis tellement différent de celui que j'étais, que je ne me connaià plus moi-même.

Julia.

Qui êtes-vous ?

Le Comte Federico.

Ce que vous voyez doit suffire à vous l'apprendre ; l'apparence le dit à haute voix.

Jtdia.

Enfin qui êtes-vous ?

Le Comte Federico.

Je fus l'homme le plus riche, le plus puissant et le plus heureux ; maintenant je suis le plus infortuné ; telle est la puissance de la pauvreté qui abaisse autant que la richesse élève. "

Ce début est tout-à-fait dans le genre de Shakespeare.

Mais je veux analyser un autre drame, qui a pour titre " l'Etoile de Séville " et que Corneille a du étudier avant d'écrire le Cid.

La Estrella de Sevilla désigne une belle Sévillane qui a pour seul protecteur son frère Busto Tabera, et pour fiancé don Sancho Ortiz de las Roëlas, ami de son frère.

Le mariage est décidé et s'apprête.

— BBi —

Mais le roi don Sancko ^el BrMo a vn Estrella et s'est épris d'elle. G-ràce à la complicité d'une esclave, gagnée à prix d'arge9t, il a pénétré dans la maison de Tabera pendant la nuit. Heureusement pour la belle Estrella son frère Busto était auprès d'elle. Il tire son épée, et veut forcer le n>î à défendre sa rie. Le roi se nomme, mais Bnsto lui dit qu'il en a menti, qu'un roi ne 6e conduit pad de la sorte, et il le tuerait si les serviteurs ne rétississaient pas à le dérober.

Busto Tabera s'assure alors de la trahison de l'esclàVe, la tue, et va suspendre son cadavre à la grille du palais royal.

On imagine facilement la fareur du roi. Pour se venger il fait appeler Sancho Ortiz dont il connaît la bravoure et le dévouement, et il lui dit :

'' Quel cbâtiment mérite l'homme qui a tiré l'épée contre son roi ?

' Don Sancho,

La mort.

Le Roi,

La donneras-tu au coupable ?

Don Sancho,

Oui, après l'avoir appelé en duel, car je ne suis pas un assassin.

Le Roi,

Pourvu qu'il meure, peu m'importe coïntnent. A quelle récompense prétends-tu ?

Don Sancho, Epouser celle que j'aime est toute mon ambition.

Le Roi.

J'y pourvoirai."

Le roi donne alors à don Sancho deux lettres scellées ; l'une est sa propre déclaration que c'est par son ordre que don Sancho a tué un homme coupable de lèsemajesté ; l'autre contient le nom de la victime désignée.

Don Sancho déchire la première, car la parole du roi lui suflB.t, et il emporte la seconde. Qu'on juge de sa douleur, quand il apprend en l'ouvrant que la victime désignée est son meilleur ami, le frère de sa fiancée.

Tabera vient le voir pour presser le mariage. Mais Sancho lui dit qu'il ne peut épouser sa sœur, le provoque en duel et le tue. Puis il se livre à la justice, et refuse de dire pourquoi il a tué Tabera.

En apprenant cette horrible nouvelle, Estrella va se jeter aux pieds du roi, et le supplie de lui livrer l'homicide. Elle veut être elle-même son juge.

Le roi lui accorde sa demande, et lui donne un anneau qui lui ouvrira la prison de don Sancho.

Elle y pénètre enveloppée dans une mante, et voilée de telle sorte que son fiancé ne la reconnaît pas.

Estrella.

** Je vous rends la liberté ; allez avec Dieu, Sancho Ortiz, sachez que j'use envers vous de clémence et de pitié ; allez avec Dieu : vous êtes libre. — Pourquoi vous arrêtez-vous ? que regardez- vous ? Pourquoi hési-

tez-vous ? Le temps s'use dans ce retard. Allez ! un cheval vous attend sur lequel vous pourrez vous échapper ; un serviteur a tout Targent nécessaire pour votre route.

Don Sancho.

Senora, laissez-moi baiser vos pieds.

Estrella,

Ce n'est pas le moment ; partez.

Don Sancho.

Je partirais plein d'un trop grand souci ; je veux savoir qui me délivre, pour savoir à qui je dois toute ma reconnaissance.

Estrella.

Je suis une femme qui ai pour vous de l'attachement ; j'ai votre liberté en mon pouvoir, et je vous la donne : allez avec Dieu.

Don Sancho.

Je ne sortirai pas de cette prison, si vous ne dites

pas qui vous êtes, ou si vous ne vous découvrez pas le

visage.

Estrella:

Je n'ai pas le temps de le faire.

Don Sancho,

Je veux vous payer ma vie et ma liberté : je veux savoir à qui j'ai une si grande obligation pour la reconnaître un jour.

Esirella.

Je suis une femme noble, et, à tout considérer, la femme qui vous aime le mieux, et que vous aimez le plus mal ; allez avec Dieu.

Don Sancho.

Je ne le ferai jamais si vous ne vous découvrez pas sur l'heure.

Esirella.

(Se déyoilant.)

Eh bien ! pour vous décider à partir c'est moi.

Don Sancho.

Quoi ! c'est vous, étoile de mon âme.

Estrella.

Je suis l'étoile qui te guide et qui te conduit è la vie ; va-t-en, l'amour a triomphé de la rigueur ; car je t'aime et je suis pour toi une étoile favorable.

Don Sancho.

Quoi! tu n'as que des tayôns de grâce pour ton plus grand ennemi ! Peux-tu avoir tant de pitié pour moi? Non, traite-moi avec plus de cruauté; car ici la rigueur sera de la pitié, puisque le châtiment est tout ce que j'implore ; ordonne donc qu'on me fasse mourir. Quoi ! tu donneras la liberté à celui qui a donné la mort à ton frère ; il n'est pas juste que je vive puisque

c'^st p4^i n^^i qu'il 9 été tué. Il doit te perdre aussi, celui qui a perdu un tel ami ! si tu me donnes la liberté j'en profiterai pour me Uvrer à la mort; en restant prisoQuier q^>urai^-je b^oin de la demander ?

Estrèlla,

Mon axnpw e^t plus feirme et plus fort que le tien ; je te doun^ la vii^.

Don Sancko.

Hé bien, moi ! je me doun,e la mort presque ty, yei^x me délivrei: : si tu agis comme tu dois a^ir, j*a^ii;i^ de mon côté comme je dois le faire.

Eslrelh.

Pourquoi veux-tu mourir ?

Don Sancho, Pour te venger.

Estrelia.

De quoi ?

Don Samdifi,

De mon action délojale.

Eitrdla.

C'est cruauté.

Don Saneho.

C'est justice Je ne vois que l'honneur ; ma vie

t'offense."

Enfin Estrella ne peut le convaincre, et il reste prisonnier.

Son procès s'instruit. Il persiste à se taije quand on lui demande pourquoi il a tué son ami. Qu'un autre le dise !

Mais cet çiutre, qui est le roi, hésite à parler. Il s'efforce d'influencer les juges afin qu'ils ne condamnent don Sancho qu'à l'exil ; et cependant le malheureux est condamné à avoir la tête tranchée.

Alors don Sancho est amené devant le roi, entouré des juges, et en présence d'Estrella.

— Qui t'a commandé de donner la mort à Tabera, lui demande le roi.

— Un papier, répond don Sancho.

— Signé par qui ?

— Si le papier pouvait parler il le dirait. Mais moi, je ne le dirai pas.

Enfin, le roi déclare que c'est lui-même qui avait donné l'ordre.

— Si vous avez donné cet ordre, disent les juges, c'est que vous aviez un motif raisonnable.

Alors don Sancho rappelle au roi qu'il s'est engagé à

lui donner pour femme celle qu'il aime, et le roi

demande le consentement d'Estrella. Ecoutez la fin de

cette scène :

Estrella,

Qu'il soit fait selon votre bon plaisir, il a mon cœur

Don Sancho.

Et elle a le mien.

Le Roi,

Alors que manque-t-il donc pour que le mariage se

fasse ?

Don Sancho,

L'union des volontés.

Estrella.

Et celle-là ne pourra jamais exister entre nous, quand même nous serions mariés.

Don Sancho.

C'est vrai, et par cette raison, je te rends ta parole.

Estrella.

Moi aussi, je te rends ta parole. Car voir toujours le meurtrier de mon frère à ma table serait un tourment pour moi.

Don Sancho,

Et ce serait pour moi une torture de toujours voir la sœur de celui que j'ai injustement tué, et que j'aimais comme mon âme.

Estrella,

Hé bien ! nous sommes donc libres.

Don Sancho, Oui.

Estrella, Hé bien ! Adieu.

Don Sancho, Adieu.

Le £oL Attendez.

EstreUa.

Seigneur, celui-là ne sera pas mon époux qui a tué mon frère ; pourtant je l'aime et ]o Tadoro.

Don Sancho.

Et moi j'ai beau l'aimer, la justice ne veut pas que je l'aie pour épouse.

Qudle grandeur d'àqie ! Tout ce monde m'étonne.

Le Juge.

O^est le caractère des gens de Séville."

On voit quelles ressemblances il y a entre ce drame et la tragédie de Corneille. Le dénouement diffère cependant, et j'avouerai que je préfôrei celui-ci. Il m'a toujours répugné que dpna Chimère éppusât le Gid qi;vi avait tué son père.

CALDEBON

Carrières diverses. — Sucoès au théâtre. — Critique des mœurs de son temps. — Lee Précieuseê espagnoles. — L'honneur des hidalgos. — Le dernier duel en Etpagne, •—La vie ett un «onge.—Jngements critiques.

La gloire artistique semble être un produit naturel de la grandeur militaire et politique d'une nation. C'est quand l'Espagne fut parvenue à Tapogée de sa puissance que les arts fleurirent chez elle avec un éclat extraordinaire.

Sur ce chemin couvert de lauriers et tout radieux de gloire que parcourt le monde civilisé pendant le seizième et le dix-septième siècle, l'Italie avait précédé l'Espagne, et l'Espagne précéda la France.

Cervantes, Lope de Vega, Tirso de Molina, et quelques autres génies espagnols parurent près d'un demi-siècle avant Corneille. Oalderon naquit six ans seulement avant le grand tragique français.

Il y avait près de vingt ans que Lope de Véga travaillait pour le théâtre, et se couvrait de gloire, lorsque Calderon entra dans la même carrière. Il eut ainsi sur Lope l'avantage d'avoir un modèle, et il le surpassa.

Sa famille était d'ancienne noblesse, et son père, don Diego Calderon de la Barca, était secrétaire du conseil des finances.

Il fat presque aussi précoce que Lope de Véga, et il fit à Vkge de treize ans une comédie intitulée " Le char du ciel " el Carro del Cielo»

Il n'était pas mieux doué, mais il profita des œuvres de ses devanciers, et ses comédies sont plus parfaites de forme. Lope de Véga fut plus fécond ; car il fut un prodige, sous ce rapport. Mais Calderon a plus d'éléyation dans les conceptions, plus de vigueur dans la création des caractères, et il n'a pas moins de verve et d'esprit.

Sa vie ne fut pas moins aventureuse que celle de son émule. Il fut d'abord avocat ; puis il entra dans l'armée, et finalement il devint prêtre. Mais dans chacune de ces trois carrières il fit des comédies, et les succès qu'il obtint furent immenses. Nul n'a mieux que lui mis en action le castigat ridendo mores des anciens. Tous les défauts des hommes, et en particulier ceux des Espagnols, ont trouvé en lui un censeur malin et spirituel. Mais sa critique n'est jamais acerbe, et ses épi^rammes sont rarement blessantes. Le poète est bienveillant, mais perspicace et de joyeuse humeur.

Ecoutez ces traits satyriques dirigés contre l'hidalgo vaniteux qui regarde tout roturier avec un souverain mépris, et auquel le travail paraît avilissant.

Don Mendo — c'est son nom — est si pauvre qu'il dine bien rarement ; mais il ne veut pas admettre qu'il ait jamais faim. " Que la canaille éprouve ce besoin, dit-il, à la bonne heure ; mais nous ne sommes pas tous égaux : un -homme de ma classe peut se passer de dîner."

Il aime une demoiselle très riche qui lui apporterait en dot de quoi dîner tous les jours de sa vie ; mais elle est fille d'un plébéien ! Vi !

XJn jour, il frappe son valet et lui casse deux dents. Nuno, le valet, lui répond : ** Vous avez très bien -fait, ce sont des meubles inutiles quand on est à votre service " — Viens me donner mes armes, demande-t-il — Et Nuno reprend : *' mais, mon maître, je ne vous en connais d'autres que celles qui sont sur la porte de votre maison."

Et, quel langage il parle ! La belle qui paraît le soir à son balcon, est pour lui, " le soleil, couronné de diamants qui recommence sa carrière, et qui se lève aujourd'hui à l'heure où il se couche ordinairement."

Elle lui dit des injures ; il lui répond que " ses rigueurs l'embellissent, et que sa colère est un ornement."

Du reste, les valets ont, comme les maîtres, lenis défauts, et le poète les stigmatise finement.

— " Faites-moi mon compte,dit l'un d'eux à son maître, je prends congé de vous. Vous avez commis une injustice criante à mon égard."

— Qu'est-ce qu'il y a donc ? demande le maître.

— Depuis un an vous êtes en amour, et vous ne m'avez pas même dit le nom de votre belle. Le nom de la Dame, ou je pars."

On questionne un domestique sur une aventure galante de son maître :

— " Je suis son valet, répond-il, je vous la dirais, même sans la savoir ! "

Voulez -vous savoir quelle est la religion d'une duègne ? — " C'est de parler, répond Oalderon ; ce serait une apostasie si elle s'avisait de se taire.

v" Plutôt que de faire ce que vous demandez, dit une de ses héroïnes, je perdrais la vie." — " Et moi, dit une autre, je resterais fille, ce qui est bien plus pénible encore."

Ce qui est à la fois curieux et intéressant dans les œuvres de Calderon c'est l'extrême variété des personnages, et les styles différents qui s'adaptent aux divers sujets qu'il traite.

Parfois sa manière a les fadeurs et les préciosités qui distinguaient ses prédécesseurs et les écrivains français de cette époque ; c'est ainsi qu'il fera le portrait d'une belle : " chaque tresse de sa blonde chevelure est un. rayon de soleil ; sa peau blanche et fine a la fraîcheur et l'éclat de la neige ; ses sourcils sont deux arcs-enciel, ses yeux des étoiles brillantes, ses joues des roses entourées de jasmin, ses dents des perles du plus bel orient, son cou un bloc d'ivoire gracieusement arrondi, sa taille celle d'une nymphe "....

D'autres fois, son style se rapproche plutôt du genre romantique, et, comme les dramaturges de nos jours, il associe la nature physique aux sentiment* de ses héros. Ainsi, dans C Alcade de Zalaméa, Isabelle s'écrie sur un ton lyrique: " jour, ne viens plus éclairer le monde... O vous dont le règne ne dure qu'une nuit, fugitives étoiles, ne permettez pas que l'aurore vienne si tôt vous remplacer dans la plaine azurée du ciel ; son aimable sourire et ses larmes ne valent point vos douces

clartés ; et s'il faut enfin que l'aurore se montre, qu'elle ne laisse voir que des larmes ! Et toi, soleil, prolonge ton séjour dans le sein des mers écumantes ; souffre pour cette fois du moins que l'empire douteux de la nuit dure quelques heures de plus. Soleil, sois sensible à ma prière ; fais en sorte qu'on puisse dire que tes faveurs sont volontaires, et non l'effet d'un ordre invariablement établi "....

Il est un sentiment qui domine dans toutes ses œuvres, et dont il ne se départit jamais ; c'est celui de l'honneur. Le noble et le roturier ne l'entendent pas de la même manière, mais tous proclament bien haut qu'ils le possèdent et sont fidèles à le défendre.

— " L'honneur ne s'achète pas, dit un noble hidalgo. Le routurier qui s'achète un titre de noblesse, ressemble à l'homme chauve qui porte une perruque. Je ne veux pas d'un honneur postiche. "

Un simple bourgeois lui dit : " Je saurai défendre mon honneur au péril de ma vie. '

— L'honneur d'un vilain !

— Est le même que le vôtre, reprend le bourgeois; nous devons sacrifier pour le roi nos biens, notre vie ; mais l'honneur, c'est notre âme : elle n'appartient qu'à Dieu ! "

Les brigands eux-mêmes parlent et agissent suivant les notions qu'ils ont de l'honneur. Il y avait jadis dans la Sierra Morena une bande de voleurs qui ne prenaient aux passants que la moitié de l'argent qu'ils avaient.

On sait que pendant plus de sept siècles les Castillans ont fait la petite gtierre contre les Mores. Ils étaient

organisées en bandes^ et pratiquaient le brigandiage contre les fils dn Prophète, partout où ils les rencontraient. Ce genre de brigandage s'est souvent reproduit en Espagne depuis lors, et Ton a appelé ces bandes organisées guerrWas,

Les guerrilleros d'autrefois n'étaient pas toujours des saints, mais ils croyaient faire œuvre pie en pillant et dévastant, et ils faisaient dire des messes pour le succès de leurs entreprises.

Un des héros de Cervantes, dans son roman ** Rinconnet et Cortadille " dit à un jeune homme :

" Vous êtes donc voleur ?

— Oui, pour servir Dieu et les honnêtes gens.

— Peut-on servir Dieu ainsi ?

— Seigneur, je ne me mêle point de théologie, mais chacun doit le servir dans l'état auquel il est appelé. "

Sans contredit, ces brigands valaient beaucoup mieux que bien des honnêtes gens de nos jours qui font fortune dans les intrigues politiques et dans l'agiotage.

Certes la politique d'alors était bien différente ; et parmi les gouvernants du jour il en est bien peu qui pourraient dire comme Charles-Quint : '* Je veux que la récompense aille au-devant du mérite, et non que le mérite soit forcé de solliciter la récompense ! "

Un autre côté fort intéressant des mœurs de ce tempslà se trouve dans le dernier duel en Espagne, l'une des plus belles comédies de Calderon. Le poète y a mis en scène de curieux détails sur les usages de la chevalerie et les combats en champ clos.

Le duel était alors un combat singulier, autorisé par les lois pour de justes causes, et qu'on accompagnait des formalités les plus solennelles, et d'un cérémonial très imposant. »'

Tout d'abord, l'autorisation d6 se battre était demandée à l'empereur, et le difierend lui était soumis. Dans le cas mis en scène par Calderon, il est référé au Connétable, chef de la justice et capitaine général des troupes.

Le Connétable par l'entremise des parrains, tente une réconciliation, et, quand il constate qu'elle est impossible, il accorde le combat. Il a lieu sur la place du palais de Valladolid, en présence de l'empereur Charles-Quint et d'un grand nombre de chevaliers. Les deux champions jurent sur l'Evangile qu'ils ne se battent pas par haine, rancune ou vengeance, mais seulement pour sou- * tenir leur honneur et le défendre.

Ils jurent de plus de combattre à armes égales, sans ruse, avec franchise et loyauté, sans avantage l'un- sur l'autre.

Charles-Quint est assis sur un trône à l'extrémité dû champ clos. Les hérauts d'armes se placent aux angles de l'estrade du trône. Aux pieds du roi, le connétable .dans un fauteuil, avec une table devant lui et. iin missel.

A l'autre extrémité du champ clos, deux tentes où sont les duellistes avec leurs parrains et leurs suites :

Ite Coîmétable, .

" Que les quatre hérauts d'armes fassent faire silence. Que le premier publie le ban à haute voix.

Le premier héraut d'armes :

Ecoutez, écoutez tous.

De par le roi et son^^nnétable, défense est faite^ sous peine de la vie, à îfcute personne, sans exception, de franchir la barrière du champ. Défense est également faite, sous la même peine, et tant que le combat durera, d'élever la voix pour applaudir ou blâmer l'un ou l'autre des deux champions, quoi qu'il arrive, de faire des signes de la main, des yeux ou de telles manières que ce soit, enfin, de se permettre aucune action, parole ou mouvement quelconque qui puisse exciter l'ardeur ou affaiblir la confiance de l'un ou l'autre des combattants.

Les quatre hérauts (T armes à lajois.

Écoutez, écoutez tous : ainsi l'ordonnent le roi et son connétable.

(Les tambours battent aa champ. Don Pèdre, armé de pied en cap, sort de la tente accompagné de son parrain et autres chevaliers. Le oonnétable s'avance vers lai poar le reconnaître.)

Le Connétable.

Quel est le chevalier armé de pied en cap qui se présente ? Chevalier, qui êtes-vous ?

Lamiral.

Celui qui vous demande l'entrée est don Pèdre de Torrellas.

Le Connétable.

S'il ne relève pas sa visière, je ne le reconnais pas.

VamiraL

(Soalevant la viiière de Don Pèdre.)

Le connaisssez-TOUs à présent ?

» Le Connétable.

Oui ; qu'il entre : mais qu'il ne dépasse pas cette ligne, et que personne autre n'entre avec lui. Attendez ; on m'appelle de l'autre coté.

(Les tamboars battent au champ, Don JérOme sort de l'autre tente, anné de pied en oap avec son parrain et autres chevaliers. Le connétable s'avance vers lui.)

Le Connétable.

Chevalier, qui entrez ici armé de pied en cap, votre nom ?

Le marquis de Brandebourg, C'est don Jérôme de Hansa.

Le Connétable, Si je ne vois son visage, je ne puis l'attester.

Le marquis

(Soulevant la visière de Don Jérôme.)

A présent vous le reconnaissez.

Le Connétable.

Qu'il entre, et que sa suite n'aille pas plus loin. Chevaliers, le champ est ouvert ; jurez de nouveau que

vous combattez pour l'honneur et non pour une vengeance particulière. Qu'on sonne VAve Maria.

(Tont le monde ee met à genoux. La enisse retentit de neaf coups de baguette, de trois en trois roulements ; tout le monde se relève, et le connétable retourne à son siège.)

Chevaliers, baissez la visière, embrassez vos parrains. Au combat, chevaliers ! '

Tous.

Allons, chevaliers, que Dieu et votre bon droit vous favorisent.

(On sonne la charge. Le combat commence d*abord avec la hache d'armes, ensuite avec l'épée ; enfin ils se saisissent corps à corps. Le roi jette la verge d*or sur le chnmp de bataille : les parvins s'élancent sur eux pour les séparer. Les deux champions ne veulent pas céder et cherchent à continuer le combat. Le connétable relève la verge d'or, le roi 8e lève sur son trône et paraît irrité de leur obstination.)

Le Connétable.

Ils en sont venus à se prendre corps à corps. Le roi a jeté sur le champ du combat sa verge d'or : tout combat doit cesser à l'instant même. Parrains, séparez-les.

Charles V.

(Descendant de son trdne)

Qu'est-ce donc ? J'ai déposé la verge d'or ; j'ai pris sur moi la cause de tous deux ; je les déclare bons chevaliers ; et leur fureur est telle qu'ils continuent encore ! Qu'on les arrête à l'instant.

V Amiral,

Ah ! sire !

he Marquis.

Ah ! sire !

Charles V.

C'est assez c'est assez Eendez grâce à de tels

parrains. Je veux bien pardonner ; qu'on détache leurs casques. Donnez- vous l'un à l'autre la main, en signe d'amitié. Vous avez fait vos preuves de valeur ; je veux que cette valeur me soit utile dans d'autres occasions plus glorieuses."

On voit dans quelles conditions le duel était permis et de quelles précautions on l'entourait pour éviter les malheurs qu'il pouvait causer. Mais ce n'est pas tout, et pour juger mieux encore les mœurs d'alors il faut connaître le dernier mot de la pièce.

Quand les deux champions se sont donné la main, et qu'ils se sont tous deux fiancés avec leurs belles, présentes au combat, Charles-Quint dit au Connétable :

" Connétable, écrivez sur le champ au pape Paul IIÎ, qui occupe aujourd'hui le Siint-Siège, que je le supplie de faire condamner par le concile de Trente, actuellement assemblé, cette coutume barbare que les idolâtres nous ont laissée. Je veux que l'abolition des duels date de mon règne, et que celui-ci soit le dernier."

Calderon mettait volontiers en scène les rois et les grands seigneurs, et leur donnait alors non seulement des leçons de morale, mais aussi des règles de gouver-

nement. C'est le but qu'il s'est proposé sans doute dans une de ses pièces les plus curieuses intitulée : " La vie est un songe."

Un roi de Pologne, très savant et surtout grand astrologue, a un fils qui a reçu en naissant le nom de Sigismond. Mais ce fils est né au moment d'une éclipse de soleil, et sa mère est morte en lui donnant le jour.

C'est un fâcheux pronostic pour le roi, et, en consultant ses livres et les astres, il croit découvrir que cet enfant sera le prince le plus cruel et le monarque le plus impie, qu'il renversera son père du trône, et gouvernera mal son peuple.

Alors il fait publier que son fils est mort en naissant, et il le relègue dans une tour solitaire bâtie sur un rocher, dans des montagnes inaccessibles. C'est au milieu de ce désert que Tenfant grandit, sans autre société qu'un vieillard qui lui enseigne les sciences et l'instruit dans la foi catholiqrœ.

Mais un jour le roi entend les cris de sa conscience qui lui reproche sa conduite, et réunissant sa cour il raconte tout, et décide de tenter une expérience. Il va faire transporter son fils pendant son sommeil, de sa tour solitaire au palais ; il va l'installer sur son trône et lui laisser croire quand il s'éveillera qu'il est le roi.

Si son fils se montre alors prudent, sage et bon, il le gardera près de lui et le fera bientôt roi légitime ; mais s'il se montre orgueilleux, intraitable et cruel, il le fera renfermer de nouveau pendant son sommeil dans la tour solitaire. Ce ne sera plus alors une cruauté, mais un châtiment.

Le projet du roi est mis à exécution, Un narcotique puissant est administré au prince qui s'endort d'un sommeil léthargique ; et quand il se réveille, il est dans un palais somptueux, dans le brocart et la soie, entouré de valets qui le servent. Son vieux professeur lui apprend alors qu'il est le prince héritier de la couronne, et pourquoi il a été tenu renfermé depuis son enfance.

En apprenant cette nouvelle le prince entre en fureur, et non seulement il condamne à mort son vieil ami,mais il veut le tuer de ses mains. Les valets s'interposent, mais il menace de les jeter par les fenêtres.

Les courtisans sont traités de la même manière, et quand on lui parle de justice, il répond qu'il n'y a de juste que son bon plaisir.

Un valet ose lui résister, il le saisit et le précipite du haut d'un balcon.

Enfin son père se présente, et il le repousse en lui disant : '* Je me passerai de vos embrassements comme j'ai fait jusqu'à ce jour. Que m'importent après tout les caresses d'un père qui m'a traité avec tant de rigueur, qui m'a fait élever parmi les bêtes sauvages et m'a renfermé comme un monstre ! "

Vient une dame de la cour, remarquable par sa beauté. Le prince lui fait une déclaration d*amour,et comme elle veut se retirer, il lui commande brutalement de rester.

" Tous n'oseriez, ni ne pourriez manquer aux égards que vous me devez, dit-elle.

'* — Ne serait-ce que pour vous montrer que je le puis, je suis capable de perdre le respect que je vous dois ; car je suis porté à faire tout ce qu'on me dit être au-delà

de mon pouvoir J'ai jeté un homme par cette fenêtre, prenez garde que je n'y jette aussi votre honneur."

Enfin, le prince fait preuve d'un caractère tellement emporté et violent, qu'on l'endort de nouveau, et qu'on le reporte dans sa tour, où il se réveille bientôt, enchaîné et couvert de peaux de bêtes.

Alors, son vieux gouverneur, Clotaldo, lui dit que tout ce qu'il a vu et fait n'était qu'un rêve. " Mais même dans un rêve, ajoute-t-il, vous auriez dû, Sigismond, vous conduire autrement que vous avouez l'avoir fait. Même en rêve, il est beau et utile de faire le bien.

Sigismond.

Il dit vrai.— Réprimons donc ce naturel farouche, ces emportements, cette ambition pour le cas où je viendrais encore à rêver. Il le faut et je le ferai, puisque je suis dans un monde si étrange que vivre c'est rêver, et je sais par expérience que Thomme qui vit rêve ce qu'il est jusqu'au réveil. — Le roi rêve qu'il est roi, et il vit dans cette illusion, commandant, disposant et gouvernant, et les louanges mensongeuses qu'il reçoit, la mort les trace sur le sable et d'un souffle les emporte.

Qui donc peut désirer de régner, en voyant qu'il lui

faudra se réveiller dans la mort ....Il rêve, le riche,

en sa richesse qui lui donne tant de soucis ; — il rêve, le pauvre, sa pauvreté, ses misères, ses souffrances ; — il rêve, celui qui s'agrandit et prospère; — il rêve, celui qui s'inquiète et sollicite ; — il rêve, celui qui offense et outrage ;— et dans le monde, enfin, bien que personne ne s^en rende compte, tous rêvent ce qu'ils sont. Moi-

même, je rêve que je suis ici chargé de fers, comme je rêvais naguère que je me voyais riche et puissant. Qu'est-ce que la vie ? Une illusion, une fiction. Et c'est pourquoi le plus grand bien est bien peu de chose, puisque la vie n'est qu'un rêve, et que les rêves ne sont que des rêves."

Mais une révolution éclate, et les rebelles, voulant secouer le joug du vieux roi, viennent oflFrir le sceptre et la couronne au malheureux prince.

Sigismond.

" Qu'est-ce donc, grand Dieu ! Vous voulez encore

que je rêve de grandeurs qui s'éviinouiront le lendemain ! Vous voulez qu'une fois encore mes yeux aperçoivent je ne sais quelle vaine apparence de majesté et de pompe qui va disparaître au moindre souffle ! Vous voulez qu'une fois encore je m'expose à un pareil désenchantement et que je coure ces dangers inséparables du pouvoir ! Non, cela ne peut pas être, cela ne

sera pas Regardez-moi désormais comme un homme

soumis à sa fortune ; et puisque je sais maintenant que la vie n'est qu'un rêve, disparaissez, vains fantômes, qui pour m'abuser avez pris une voix et un corps, et qui n'avez en réalité ni voix ni corps ! Je ne veux point d'une Majesté fantastique, je ne veux point d'une pompe menteuse, je ne veux point de ces illusions qui tombent au premier souffle,— semblables à la fleur délicate de l'amandier, que le plus léger souffle emporte au loin, et qui laisse alors tristement dépouillées ces branches dont ses couleurs charmantes faisaient le gracieux orne-

ment. — ^Je vous connais à présent, je vous connais et je sais que voas abusez de même tout homme qui vient à s'endormir. Vos mensonges ne peuvent plus m'égarer, et je me tiens sur mes gardes, — sachant bien que la vie n'est qu'un songe."

Les soldats veulent le convaincre qu'il ne rêve pas cette fois, et que, s'il a rêvé auparavant, c'était une annonce en rêve des événements réels qni vont s'accomplir.

Sigismond.

"Vous avez raison ; c'était sans doute l'annonce de ce qui devait être ; et d'ailleurs, puisque la vie est si courte, ô mon âme, livrons-nous à un nouveau rêve. Mais que ce soit avec prudence, avec sag-esse, et de manière à n'en sortir qu'au moment favorable. Le désenchantement sera moindre, dès que nous y serons préparés : car on se rit des inconvénients qu'on a prévus. C'est pourquoi, bien persuadés que même le pouvoir le plus réel n'est qu'un pouvoir emprunté, et doit revenir tôt où tard à celui à qui il appartient, jetons-nous hardiment dans l'entreprise. — Mes vassaux, je vous suis reconnaissant de votre fidélité, et vous aurez en moi un homme dont la prudence et le courage vous délivreront du joug étranger. Que l'on sonne Talarmo et marchons ! je veux vous montrer au plus tôt ma valeur. Dès ce moment, je me soulève contre mon père, et je prétends que mon horoscope s'accomplisse en le mettant à mes

pieds, {à part) Mais quoi ! si je m'éveille auparavant, pourquoi parler d'une chose qui ne sera point réalisée ? ''

Mais, cette fois, le prince se contient. Il réprime les mouvement de sa nature mauvaise, et il suit les soldats en disant :

" Allons, Fortune, marchons vers le trône, et si je dors, ne me réveille pas, et si je veille, ne me replonge pas dans le sommeil ! Mais que tout cela soit une vérité ou un rêve, l'essentiel est de se bien conduire : si c'est la vérité à cause de cela même, et si c'est un rêve, afin de se faire des amis pour le réveil."

Plus il réfléchit, plus il comprend qu'il doit bien se conduire Convaincu que tout ce qu'il voit n'est qu'un rêve, il ne pense plus qu'aux biens invisibles et éternels.

Bientôt son armée triomphe, et le roi vaincu, son vieux père, vient se livrer entre ses mains.

Alors le prince adresse aux Polonais un discours plein de sagesse dans lequel il démontre que son père a mal agi à son égard, qu'il a été injuste et cruel pour son fils, que ce n'est pas ainsi qu'il aurait dû corriger son caractère farouche, et, tendant la main au vieillard agenouillé» il lui dit : " vous devez être convaincu maintenant que vous n'avez pas interprété comme il fallait la volonté du ciel. Pour moi, je m'humilie devant vous, mon père et mon roi, et sans essayer de me défendre, j'attends votre vengeance. "

Le vieux roi lui répond en le pressant sur son cœur, et en lui remettant son sceptre et sa couronne.

Et comme il faut que toute comédie finisse par le mariage, le prince épouse Estrella, dont le rôle dans cette pièce n'est que secondaire.

Schlegel, parlant des comédies de Calderon, dit : " elles finissent par le mariage comme celles des anciens. Mais combien tout ce qui précède ce mariage n'est-il pas différent ! Dans les pièces anciennes on se sert de moyens très immoraux pour satisfaire des passions sensuelles ou remplir un but égoïste; les hommes épient leurs faiblesses mutuelles et se combattent avec leurs forces morales, comme s'ils luttaient avec leurs forces physiques.

" Dans les pièces espagnoles, au contraire, on voit régner cette ardeur passionnée qui ennoblit toujours les désirs de l'homme, parce qu'elle les met hors de proportion avec toute jouissance matérielle L'honneur,

l'amonr et la jalousie sont les ressorts de ces comédies. Le jeu hardi des passions les plus généreuses forme le tissu de l'intrigue, et aucune fourberie vulgaire n'y vient mêler ses fils grossiers. L'honneur est toujours un. principe idéal, car il repose sur cette morale élevée qui consacre les principes des actions, sans avoir égard aux

conséquences Calderon donne aussi aux femmes

un sentiment d'honneur également prononcé, qui l'emporte sur l'amour ou tient sa place à côté de lui. Ne pouvoir aimer qu'un homme irréprochable, l'aimer avec une pureté parfaite, ne souffrir aucun hommage équivoque, aucune atteinte à la dignité la plus sévère, voilà

en quoi le poète fait consister Thonneur des femmes. La jalousie n'a pas dans les mœurs que dépeint Calderon, comme dans celles de l'Orient, la possession pour objet, elle s'attache aux plus légères émotions du cœur et aux signes imperceptibles qui les trahissent ; c'est un genre de jalousie fait pour ennoblir un sentiment qui, dès qu'il n'est pas entièrement exclusif, est altéré dans son essence la plus noble et la plus intime."

Je ne suis pas prêt à adopter entièrement cette opinion du critique allemand qui me paraît un peu optimiste^ et je crois devoir citer comme correction ce qu'ajoute un critique français :

" Il ne faut pas croire aveuglément M. Schlegel, lorsqu'il vante d'une manière absolue la pureté de sentiment des personnages de Calderon. Dans plus d'une occasion il met dans la bouche de ses amoureuses une formule qu'il avait adoptée : *' Ici je me tais ; ma honte doit vous dire, ce que ma bouche ne peut vous répéter."

" Il y a mieux, ou, pour vous parler plus juste, il y a pire. Il fait quelquefois le spectateur, non pas témoin, grâce à l'opacité des décorations et des coulisses,mais confident immédiat d'événements dont le récit seul nous choquerait.

" On doit reconnaître pourtant qu'il a sur ce point un grand avantage sur Lope. Cela dut tenir au siècle où il vivait. La réunion de toute l'Espagne sous le même gouvernement, l'essor prodigieux qu'avaient pris la littérature et les arts, l'augmentation de l'aisance des citoyens, les connaissances rapportées par les militaires de leurs voyages en Italie, en Allemagne, en France,

devaient avoir singulièrement avancé la civilisation dans l'intervalle qui s'est écoulé entre le règne de Philippe II et celui de son petit-fils. La décence de l'expression, non-seulement dans les pièces de Calderon, mais dans celles de ses contemporains, suffirait pour prouver combien la société avait reçu d'amélioration sous ce rapport. "

Quoiqu'il ait inventé et dénoué dans ses comédies beaucoup d'intrigues amoureuses, ce n'est pas dans ce genre que Calderon réussissait le mieux. Je crois même qu'en cultivant ce genre il a obéi moing à ses goûts qu'à ceux du public et aux mœurs de son époque.

" Je crois, avec Schlegel, que c'est dans les compositions religieuses que les sentiments de Calderon se déploient avec le plus d'abandon et d'énergie.

" Il n'a peint l'amour terrestre que sous des traits vagues et généraux. Il n'a parlé que la langue poétique de cette passion. La religion est son amour véritable, elle est l'âme de son âme, ce n'est que pour elle qu'il pénètre jusqu'au fond de nos cœurs, et l'on croirait qu'il a tenu en réserve pour cet objet unique nos plus fortes et nos plus intimes émotions. Ce mortel favorisé s'est échappéjde l'obscur labyrinthe du doute, et a trouvé un refuge dans l'asile élevé de la foi.

'' C'est de là qu'au sein d'une paix inaltérable il contemple et décrit le cours orageux de la vie. Éclairé de la lumière religieuse, il pénètre dans les mystères de la destinée humaine ; le but même de la douleur n'est plus une énigme pour lui, et chaque larme de l'infortune lui paraît semblable à la rosée des fleurs dont le^

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