AUX CORTÈS
Le ministère—-Les partis—Contrebandiers et politiciens—Les orateurs —Emilio
Castelar.
J'ai assisté à une séance des Cortès, que le roi est venu ouvrir avec la pompe «t la solennité qui sont d'usage dans les pays constitutionnels ; mais je n'ai rien compris aux débats, non plus qu’à l’organisation des divers partis politiques qui composent la Chambre.
Les personnalités les plus marquantes du ministère sont M. Posada-Herrera, président du cabinet, M. Lopez Domingrez, ministre de la guerre, et M. Moret, ministre de l'Intérieur. J'avais une lettre d'introduction pour ce dernier ; mais par une suite de malentendus, qui arrivent souvent en voyage, je n'ai pu le rencontrer.
C’est un ministère de coalition. M. Moret est un radical rallié à la monarchie, et il représente ce qu’on appelle la gauche dynastique. M. Lopez Dominguez est le neveu du maréchal Serrano, et représente les serranistes. M. Posada-Herrera tient le milieu entre les deux groupes rivaux des libéraux dynastiques.
L'ancien ministère se composait surtout de conservateurs centralistes et de libéraux constitutionnels ; mais je ne puis pas même me rappeler les noms des nombreuses fractions qui composent tous ces partis. N'est-
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ce pas malheureux de voir ce peuple si catholique se diviser ainsi pour la politique ?
I] va sans dire que les partis s'accusent réciproquement, ici comme ailleurs, de corruption et de malhonnêteté.
Il y avait jadis en Espagne beaucoup de contrebandiers, qui ne voyaient aucun mal dans le métier qu'ils exerçaient. ‘“ Nous volons le gouvernement, disaientils, mais le gouvernement nous vole le premier avec ses taxes et contributions ” ; et ils citaient ce proverbe andaloux : “ celui qui vole un voleur gagne cent ans d'indulgence !”
Les politiciens d'Espagne raisonnent peut-ètre comme les anciens contrebandiers. Au reste, dans certains pays, qui ne sont pas dans la lune, je connais des hommes politiques qui ne sont ni Espagnols, ni contrebandiers, et qui ne sont pas plus scrupuleux avec le gouvernement.
Les Andaloux disent encore : ‘“ trois choses forment un homme, la science, la mer et la maison du roi ! ”
Pourquoi la maison du roi ? Parcequ’elle représente la faveur, et contient les caisses de l'Etat.
Mais quittons le terrain glissant de la politique, et parlons plutôt littérature.
me suis fait montrer les principaux orateurs de l'Espagne contemporaine : Canovas, l’un des hommes les plus remarquables de l’Europe, Pidal, brillant représentant des Carlistes, Rios Rosas, Martos, Rodriguez, et surtout Emilio Castelar, que les Espagnols proclament le plus grand orateur de l’Europe.
C’est un vif regret pour moi de n'avoir pu l’entendre, et je ne puis que reproduire ce qu: d’autres en ont dit, Voici comment de Amicis l’a jugé :
“ Il est la plus complète expression de l’éloquence espagnole. Il pousse le culte de la forme jusqu’à l’idolâtrie ; son éloquence est une musique, son raisonnement est esclave de son oreille; il dit une chose ou ne la dit pas, ou la dit dans un sens plutôt que dans un autre, selon qu’elle convient ou non à la période ; il a une harmonie dans la tête, et la suit ; il lui obéit, il lui sacrifie tout ce qui pourrait l’offenser ; sa période est une strophe, il faut l'cutendre pour croire que la parole humaine, sans rythme poétique et sans chant, puisse arriver aussi près de l'harmonie du chant et de la poésie. Il est plus artiste qu'homme politique ; il a de l'artiste non-seulement l'esprit, mais encore le cœur : un cœur d'enfant, incapable de haine ou d’inimitié. Dans tous ses discours on ne trouverait pas une injure ; dans les Cortès il n’a jamais provoqué une sérieuse querelle personnelle, il ne recourt jamais à la satire, il n’emploie jamais l'ironie ; dans ses plus violentes philippiques il ne verse pas une goutte de fiel, et la preuve c’est que, républicain, adversaire de tous les ministres, journaliste militant, accusateur perpétuel de quiconque exerce un pouvoir, et de quiconque n’est pas fanatique de liberté, il ne s’est fait haïr de personne. Et c’est pour cela qu'on jouit de ses discours et qu'on ne les craint pas ; sa parole est trop belle pour être terrible, son caractère trop sincère pour qu'il puisse exercer une influence politique ; il ne sait pas joûter, comploter, conduire
sa barque ; il n'est bon qu’à plaire et à briller; son éloquence est d'autant plus grande qu’elle est plus tendre, et ses plus beaux discours font pleurer. Pour lui, la chambre est un théâtre. Comme ces poêtes qui improvisent, pour avoir l'inspiration pleine et sereine, il a besoin de parler à telle heure, sur tel point déterminé, et avec telle latitude de temps devant lui. Aussi, le jour où il doit parler, il prend ses mesures avec le président de la chambre. Le président s'arrange de façon à lui donner la parole au moment où lés tribunes sont garnies, et où tous les députés sont à leur poste ; les journaux annoncent la veille au soir qu'il doit parler, pour que les dames puissent se procurer des billets ; il a besoin d’être écouté. Avant de parler, il est inquiet, il ne peut poser nulle part ; il entre dans la chambre, il en sort, il rentre, sort de nouveau, erre dans les corridors, va feuilleter un livre dans la bibliothèque, s'échappe au café pour boire un verre d’eau, semble saisi par la fièvre : il croit qu’il ne pourra pas coudre deux mots ensemble, qu'il fera rire, qu'il sera sifflé ; il ne lui reste pas dans la tête une seule idée nette, ila tout confondu, tout oublié. — Comment va le pouls ? lui demandent en souriant ses amis. Le moment arrive : il monte à son banc, la tête baissée, tremblant, pâle comme un condamné qui marche à la mort, résigné à perdre en un seul jour la gloire conquise en tant d'années, et au prix de tant de fatigues. En ce moment ses ennemis mêmes ont pitié de son état. Il se lève, regarde autour de lui et dit: “ Señores!”
Il est sauvé : son courage se raffermit, son esprit s’éclaire,
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son discours se recompose dans sa tête, comme un air oublié ; le président des Cortès, les tribunes disparaissent, il ne voit plus que son geste, il n'entend plus que sa voix, il ne sent plus que la flamme irrésistible qui le brûle, et la force mystérieuse qui le soulève. Il est beau de l'entendre dire : “ Je ne vois plus les murs de la salle, je vois des peuples et des pays lointains que je n’ai jamais vus.” Et il parle pendant des heures, et pas un député ne sort, personne ne bouge dans les tribunes, pas une voix ne l’interrompt, pas un geste ne le distrait, même quand il manque au règlement, le président n’a pas le courage de l’interrompre ; il fait briller à son aise l’image de sa république vêtue de: blanc et couronnée de roses, et les monarchistes ne se risquent pas à protester, parce qu’ainsi vêtue ils latrouvent belle, eux aussi. Castelar est maître de l'assemblée : il tonne, il éclate, il chante, il brille comme un feu d'artifice, il fait sourire, il arrache des cris d'enthousiasme, il achève au millieu d’un tonnerre d'applaudissements, et s'en va la tête à l'envers. Tel est ce fameux Üastelar, professeur d'histoire à l'Université, écrivain fécond dans les questions de politique, d'art, de religion; publiciste qui gagne cinquante mille francs par an dans les journaux d'Amérique. académicien élu à l’unanimité par l’Academia Española, montré avec admiration dans les rues, adoré du peuple, aimé même par ses ennemis politiques, jeune, beau, un peu vain, généreux et heureux.”
CERVANTEX Poète et chrétien. —Voyage au Parnasse.—Les poètes,
En sortant du palais des Cortès, je me suis arrêté en face de la statue de Cervantes. C’est une œuvre assez médiocre ; mais le sculpteur a su mettre sur les lèvres du poète le sourire amer que devait avoir ce grand moqueur un peu misanthrope.
Quand je lis ses œuvres, il me rappelle Molière par sa verve, son esprit, sa gaité, sa profonde connaissance du cœur humain, et aussi, malheureusement, par la crudité révoltante de certains récits et tableaux. Mais s'il à commis quelques-unes des fautes de Molière, il a su se les faire pardonner en souffrant et combattant pour sa foi.
S'il a adressé parfois des paroles bien dures aux prêtres, s'il a tourné souvent les moines en ridicule, il n’en a pas moins cru à l’Église avec toute la fermeté
d’un vrai chrétien. Il a pris les armes pour sa défense,
il s’est battu comme un héros à Lépante, et il y a perdu
un bras; il a subi plusieurs années de dure captivité chez les Maures, à Alger. L'Église n’a pas oublié ces grandes actions. et aujourd’hui encore elle prie pour lui.
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Dans un de ses charmants dialogues, Antonio Cavanilles met le poète en scène, et lui fait dire :
“ Tant que j'ai vécu, on m'a laissé dans la misère ; aujourd'hui on m’élève des statues dont je n'ai que faire, et on ne dit aucune messe pour le repos de mon âme, dont j'aurais pourtant grand besoin.”
Cette plainte proférée en Espagne, il y a quelques années, a été entendue : l’Académie espagnole fait célébrer annuellement depuis lors un service solennel pour le repos de l’âme de Cervantes, et des hommes de lettres morts pendant l’année. Edifiante et pieuse coutume que l’Académie Française hésitera sans doute à suivre.
Outre l’immortel poème de Don Quichotte, qui a fait sa gloire, on sait que Cervant»s a écrit des nouvelles, et fait des comédies qui n’ont pas eu tout le succès qu’elles méritaient.
En voyageant, je lis son Voyage au Parnasse, qui est moins populaire et beaucoup moins connu que Don Quichotte, et j'y trouve des choses ravissantes sur les poètes.
Pour faire ce voyage, Cervantes monte en croupe sur le Destin, parce que c’est la monture de tout le monde, tantôt légère comme l'aigle, et tantôt lente comme la tortue.
D'ailleurs, toute monture est bonne au poète, parce
qu’il n’a pas de bagage, et ne s'occupe nullement des
affaires pratiques qu’il regarde comme des vétilles. “ I] pleure la guerre ou chante l’amour, et la vie passe pour lui comme un songe, ou comme le temps pour les joueurs passionnés.”
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‘“ Les poètes, ajoute Cervantes, sont faits d’une pâte molle, tendre, flexible et souple, et ils aiment volontiers le foyer d'autrui. Le plus sage des poètes ne suit dans sa conduite que les inspirations de sa fantaisie enchanteresse, toujours riche d’expédients et d’une éternelle ignorance. Absorbé par ses chimères, et admirant ses propres actes, il ne vise ni à s'enrichir, ni à s'élever à une position honorable.”
De nos jours, les poètes sont un peu pius pratiques, et il y en a qui ne négligent pas de faire fortune. Mais il en reste encore qui tiennent des ancêtres. Dans notre pays surtout, ils ne sont pas dégénérés, et c'est pour eux que je reproduis ici quelques extraits des priviléges, statuts et avis adressés par Apollon aux poètes espagnols :
“ Si un poète dit qu'il est pauvre, qu'il soit aussitôt cru sur parole, sans plus ample informé ni serment.
“ Que le poète qui arrive chez un de ses amis ou chez une de ses connaissances, au moment de se mettre à table, et reçoit une invitation, ne se fasse pas prier ; et s’il affirme qu'il a déjà diné, qu'on n’ajoute point créance à ses paroles, et qu’on le fasse manger par force ; ce ne sera pas lui faire bien grande violence.
‘ Que le plus pauvre des poètes, à moins qu'il n’appartienne à la catégorie des Adam et des Mathusalem, puisse dire qu'il est amoureux, bien qu'il ne le soit pas, et transformer le nom de sa dame selon son bon plaisir, l'appelant tantôt Amaryllis, tantôt Anarda, tantôt Chloris, tantôt Philis ou Philida, ou bien encore Juana Tellez,
ou tout autrement, sans que nul n’aitle droit de lui en
demander raison,
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“ On ordonne de plus que tout poète, n’importe son
rang ou sa qualité, soit tenu pour bon gentilhomme, eu
égard à la noblesse de sa profession.
“ Que tout poète comique, auteur de trois bonnes comédies représentées, ait ses franches entrées au théâtre.
‘ On prévient les poètes que, lorsque l’un d’eux veut faire imprimer quelqu'ouvrage de sa façon, il est bien entendu que le dit ouvrage n’en vaudra pas mieux pour être dédié à un Mécène quelconque ; s’il n’est pas bon, la dédicace ne le rendra pas meilleur, le Mécène fut-il le prieur de la Guadeloupe.
“Je veux encore que tout poète puisse disposer de moi à son gré, et de tout ce qu’il y a dans le ciel; j’entends qu’il puisse appliquer les rayons de ma chevelure aux cheveux de sa dame, faire de ses yeux deux soleils, ce qui fera trois en comptant le mien, de telle sorte que le monde s’en trouvera plus éclairé ; il usera à son gré des étoiles, des signes célestes et des planètes, de façon à la transformer tout doucement en sphère astronomique.
“ Que les jours de jeûne, il soit bien entendu que le jeûne n’a point été rompu par le poète qui aura rongé ses ongles, tout en faisant ses vers.
On prévient qu’il ne faut pas tenir pour larron tout poète qui aurait dérobé quelques vers appartenant à un autre, pour l’enchâsser dans les siens, à moins qu’il ne prenne un? pensée complète, ou tout un couplet; car il est, dans ce cas, tout aussi voleur que Cacus.
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‘“ On avertit les poètes qui jouissent de la faveur de quelque prince, de ne pas lui rendre de fréquentes visites, de ne lui rien demander, et de se laisser aller tout doucement où les mène la fortune ; car celui, dont la providence veille au soutien des vermisseaux qui rarmpent sur la terre, et des animalcules qui s’agitent dans l’eau, n’oubliera pas de fournir l'aliment au poète, quel-
que rampant qu'il soit.”