‹ A travers l'Espagne [microforme]Chapitre 29 sur 85 · MD · texte numérisé non relu

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GRENADE Équipage fantastique.—Ascension pittoresque à la citadelle de l'Albkambra.—

Le généralife.—Les jardins de Sémiramis.—TL'Alhambra.—Caractère militant de l’'Islamisme.—Chant de guerre du Coran,—?LQn Porte de Justice et son véri-

table portier. —La Montagne des larmes.

Notre arrivée à Grenade a quelque peu ressemblé à un rêve, troublé de cauchemars. (C'était la nuit, mais une nuit sans lune, ave des nuées de pompiers qui arrosaient la terre à torrents. Pas une étoile, pas même une filante, n’accordait un regard à cette terre privilégiée de l’Andalousie.

En sortant de la gare, je demandai l'hôtel de los Siete Suelos Un cocher fantastique surgit de l'ombre à cette appellation, et nous entassa dans une voiture étrange, traînée par quatre ou cinq bêtes efllanquées qui ressemblaient à des chevaux. D'autres voyageurs arrivèrent, montèrent à l'avant de l’omvibus, et se logèrent dans une espèce d’alcôve que je ne saurais vous décrire, mais qui était déjà encombrée de colis Puis notre automédon de féerie s'installa quelque part sur la queue des chevaux, leur adressa un juron cabalistique qu'ils parurent comprendre, fit claquer un fouet sonore, et notre équipage-fantôme s’ébranla.

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La pluie fouettait les vitres. Le mistral, ou le siroco, ou le levantin, peut-être les trois, chantaient ou plutôt sifHaient un trio cacaphonique. Quelques réverbères mourants nous regardaient passer d’un œil attristé. Le chemin pavé de cailloux était plein d'ornières, et notre chariot se détraquait et criait.

Nous montions dans des rues sombres, et si étroites qu'en tendant les bras à travers les vitres brisées nous touchions les murs des maisons de chaque côté. La ville semblait morte, mais nous vimes bien le lendemain qu'elle n’était qu'endormie. Les chevaux se plaignaient, le fouet claquait, et le cocher jurait.

Nous montions toujours et nous n'arrivions jamais, Tout-à-coup nous passons sous une porte mauresque, et nous entrons dans une forêt. Où allons-nous donc ? Nous avons traversé toute la ville, et nous voici dans un bois, gravissant une montagne.

Les chevaux essoufflés s'arrêtent et regimbent contre l'aiguillon. Le cocher descend et leur administre une volée de bois vert. Nous repartons, et nous nous enfonçons sous une voûte de verdure. De chaque côté de la route tourbillonnent des torrents qui descendent en criant vers la ville. Les grands arbres qui nous abritent ruissellent.

Enfin, une pâle lumière apparait dans le lointain à travers les branches feuillues, et nous arrivons à une porte qui s'illumine. C’est la Fonda de los Siete Suelos, l'Auberge des Sept Tours.

Le lendemain, nous étions émerveillés d’être encore

de ce monde, et nous avions devant nous le plus splen-

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dide panorama que l’on puisse voir, éclairé par un soleil de juin, quoique nous fussions à la fin de décembre.

Cependant, nous n'avions pas fini de monter ; car pour aller voir le CGrénéralife il fallait faire encore une ascension. La route serpente au milieu des eucalyptus et des orangers, parmi lesquels se cachent quelques carmens orientaux. La pluie d'hier a verdi toutes choses, et les haies de cactus mêlent aux bords du chemin leurs feuilles épaisses et de teintes différentes, comme une marqueterle de verdure.

Le Généralife était la maison de campagne des rois maures, et il est assis sur le versant d'une montagne, qui domine toute la ville, et même les hautes tours et les palais de l'Alhambra.

Il n’est plus que l'ombre de ce qu'il était, et comme toutes les résidences mauresques il n’a aucune apparence extérieure Mais l’intérieur est ravissant L'artiste maure ne faisait rien pour le publie, rien qui putattirer les regards du passant ; mais il déployait toutes les ressources de son génie pour le roi et les favorites.

Salles, galeries, pavillons, promenoirs, il sculptait,

ciselait, ornait, peignait et dorait tout.

Le marbre est taillé, découpé, poli, percé à jour comme

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de l’albâtre. Le stuc est fouillé comme une dentelle, et peint avec une variété infinie de dessins et de couleurs. Les plafonds en stuc ciselé forment des arcs, des voûtes, des coupoles de toutes formes, et d’où pendent des milliers de stalactites.

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Les patios sont des parterres où murmurent mille jets d’eau, qui alimentent les fleurs et les touffes de verdure, autour des bassins de marbre, Les cyprès s'y courbent en arcs et en coupoles: les lauriers, les buis et les myrtes s'arrondissent en berveaux; les manzanillas dressent leurs petits panaches lilas, comme autant de bouquets, et les macassars laissent pendre leurs aigrettes embaumées.

Autour des parterres circulent les promenoirs percés d'arcades, ouvertes des deux côté, et par lesquelles le promeneur peut admirer à droite les plates-bandes fleuries, et à gauche un horizon immense.

À chaque instant, vous croyez avoir tout vu, et toujours on vous réserve une surprise nouvelle. Les parterres s'étagent les uns au-dessus des autres, reliés entre eux par des escaliers de marbre, et des arcades à colonnes. Ce sont les jardins suspendus de Sémiramis.

Vous montez les escaliers entre des haies de myrtes et de lauriers, d'où jaillissent les rosiers en fleurs, et à chaque palier circulaire vous trouvez une vasque de marbre et un jet d’eau, jusqu'à ce que vous arriviez au mirador. C'est la tour la plus élevée, et elle est couronnée d’une terrasse à arcades.

Quel panorama incomparable se déploie alors sous vos yeux ! À vos pieds l'Alhambra, et cent mètres plus bas la ville. C’est un vertige, car vous êtes à une hauteur de plus de deux mille pieds, et le versant de

Ja montagne est un immense escalier dont chaque

degré est un parterre.

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