LAN
Mais notre impatience de voir l'Alhambra nous fit descendre bien vite de ces hauteurs ; et nous arrivâmes par un chemin embaumé, en écoutant la musique des ruisseaux qui descendent des Sierras voisines.
L’Alhambra est le chef-d'œuvre de l’art mauresque, et l’on s'étonne, en le contemplant, que le génie musulman ait pu produire une telle merveille
Ce n’est pas seulement un palais, ou plutôt une réunion de palais jetés comme au hasard au milieu de jardins féeriques, c’est encore une forteresse et des plus formidables. Quand on aperçoit d'en bas, c’est-à-dire de la ville, ses hautes murailles percées de meurtrières, ses bastions et ses tours crénelées qui se dressent au sommet d’une montagne escarpée, l’on comprend le caractère essentiellement militant de l’'Tslamisme.
C’est par la force des armes qu’il voulait imposer ses croyances, et il avait rêvé de conquérir l’univers. Le Coran lui-même était bien fait pour fanatiser ses croyants, et les exciter à la guerre. Sous les voûtes sombres des mosquées, lorsque la foule se prosternait le front dans la poussière en adorant Allah, la voix de leurs pontifes s'élevait, et leur lisait ces textes du Coran qui les électrisaient :
“ Allah a ordonné de combattre les peuples, jusqu'à ce qu'ils reconnaissent qu’il n’y a qu’un Dieu.
“ La flamme de la guerre ne s'éteindra pas jusqu’à la fin du monde.
‘ La bénédiction tombera sur la crinière du cheval de guerre jusqu’au jour du jugement.
OT
‘ Armés de pied en cap, cu armés à la légère, levezvous, partez !
“ Préfèrez-vous la vie de ce monde à la vie future ?
“ O croyants ! qu’arrivera-t-il de vous si, quand on vous appelle à la bataille, vous restez le visage tourné vers votre seuil ?
“ Croyez-moi : les portes du paradis sont à l'ombre des épées.
“ Celui qui meurt dans la bataille pour la cause de Dieu lave dans son sang toutes les taches de ses péchés.
“ Son corps ne sera pas laré comme les autres cadavres, parce qu'au jour du jugement ses blessures répandront un parfum comme le musc.
# Quand les guerriers se présenteront à la porte du paradis, une voix demandera de l'intérieur : Qu’avezvous fait pendant votre vie ?
“ Et ils répondront : Nous avons brandi l'épée dans la lutte pour la cause de Dieu.
“ Alors les portes éternelles s'ouvriront, et les guerriers entreront quarante ans avant les autres.
“ Levez-vous donc, croyants ; quittez vos femmes, vos fils, vos frères, vos biens, et allez à la guerre sainte.
“ Et toi, Ô Dieu, maitre du monde présent et du monde futur, combats pour les armées de ceux qui reconnaissent ton unité ! Renverse les incrédules, les idolâtres, les ennemis de la sainte foi ! Brise leurs étendards, et remets-les avec tout ce qu'ils possèdent en butin aux mains des Musulmans ! ”
Voilà les hymnes que chantaient les Maures ! Voilà
comment ils devinrent des guerriers si redoutables ; et
ss 08
quand ils furent maîtres de l'empire d'Orient, des côtes
du nord de l'Afrique, et d’une grande partie l'Espa-
gne, ils ne doutèrent pas un instant que la domination universelle ne leur fût réservée.
C’est alors qu'ils firent de l’Alhambra une citadelle formidable, dont la prise leur semblait impossible. Au-dessus de la Porte de Justice par laquelle nous entrons, l’on voit une main sculptée dans la pierre, et plus bas, une clef qui est l’image de celle de la forteresse ; or, les Musulmans disaient que l’Alhambra serait pris quand cette main descendrait prendre la clef et ouvrir la porte.
C'était une espèce de commentaire de ce texte du Coran: ‘“ Dieu a remis les clefs à son élu, avec le titre de portier et le pouvoir d'ouvrir aux ennemis.”
Mais il y avait à Rome un autre élu, auquel Dien avait vraiment donné ses clefs et le titre de portier, et, pour Islam, c'était l'infidèle et l'ennemi.
La lutte s'engagea donc entre les successeurs de Mahomet et les successeurs de Jésus. Ce fut une guerre de géants qui dura des siècles, et qui se termina par le triomphe du vrai dépositaire des clefs, représentant du Christ sur la terre. Un jour vint où le dernier roi maure, Boabdil, voyant que la main de pierre, ou plutôt de Pierre, le portier céleste, allait descendre et ouvrir la Porte de Justice, s'enfuit de l’Alhambra pour n’y jamais revenir !
À plusieurs milles de Grenade, l’on voit se dresser une colline où le roi fugitif vint s'arrêter, et l’on raconte que jetant un dernier regard vers l’Alhambra, il se prit
à pleurer. Sa mère lui adressa alors ces paroles pleines d'amertume : ‘Tu peux bien pleurer comme une femme ce que tu n’a pas su défendre comme un homme. ”
Cette colline porte aujourd'hui le nom de “ Montagne des larmes. ”
Certes, quand on a visité l’'Alhambra, l’on se dit que Boabdil avait bien des raisons de pleurer. Il ne perdait pas seulement l’empire d'Occident, et son prestige auprès des Musulmans ; mais, comme le premier homme après sa chute, il était chassé pour jamais d’un véritable paradis terrestre.
Lorsque je vis pour la première fois cet Eden, je restai sous le coup d’une émotion indéfinissable. Je cherchais des mots, des images, des figures de rhétorique pour exprimer mes impressions, et je ne trouvais rien. Toutes sortes d’idées plus ou moins exagérées, de visions plus ou moins fantastiques, m’assiégeaient, et quand j'essayais de leur donner une forme, je sentais qu'elle n’était pas au diapason de mon enthousiasme.
Il me semblait que j'avais fait une ascension dans les sphères de l'idéal, et que j'étais retombé sur la terre. Et pourtant ce n'était là que le paradis de Mahomet. Comment donc, me disais-je, saint Paul a-t-il pu voir le Paradis chrétien sans mourir ?
Au temps de sa splendeur, l’Alhambra était toute une ville composée de quartiers militaires, de palais et de mosquées. Ses grandes tours carrées, couronnées ae crénaux, qui s’élançaient des murailles, et qui s’éta-
me Ode:
geaient en gravissant la montagne, étaient à l’intérieur autant de palais.
Il est impossible aujourd’hui de se faire une idée juste de l’aspect que devaient offrir toutes ces merveilles, dans la surabondance de leur vie, et dans l'apogée de leur splendeur; et quand on se représente le luxe, les richesses, les beautés artistiques que ces palais renfermaient, et la multiplicité variée des jouissances qui formaient la vie des rois maures, des sultanes et de leur entourage, on a le vertige.
XIIT