‹ A travers l'Espagne [microforme]Chapitre 52 sur 85 · À LÉ · texte numérisé non relu

À LÉ

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Les romances consacrées au Cid sont postérieures à celle que nous venons de citer. Le style en est naïf et rude, mais elles n’offrent guère d'intérêt, quoiqu’elles ne soient pas dénuées de simplicité et de grandeur. Le paladin y apparait comme une espèce de barbare, qui ne reconnaît d'autre droit que la force brutale, et devant lequel le roi lui-même tremble.

La plus originale est celle où le Cid fait jurer au roi qu’il n’a participé en rien à la mort de son frère.

Voici les paroles que le terrible chevalier adresse au roi:

“Que les vilains te tuent, Alphonse, les vilains et non les gentilshommes ; qu’ils ne soient point des Castillans mais des Asturies d'Oviedo ; qu'ils te tuent avec des aiguillons, et non avec des lances et des dards, avec des couteaux à manche de corne, et non avec des poignards dorés; qu’ils portent des chaussures grossières et non des souliers avec lacets ; qu'ils aient des capes pour la pluie, et non de drap de Courtray ou frisé ; qu'ils aient de grosses chemises d’étoupe, et non de Hollande ni travaillées ; qu'ils montent des ânesses, et non des mules ni des chevaux, qu'ils se servent de brides de corde, et non de cuir passé au feu ; qu’ils te tuent dans des champs labourés et non dans un bourg ni dans un village; qu’ils t’arrachent le cœur par le côté gauche, si tu ne dis la vérité sur ce que je t'ai demandé.”

On comprend qu'après avoir prêté un tel serment sur une serrure de fer, et sur une arbalète de bois, le roi ait pu dire au Cid : “ Va-t-en, Rodrigo, va-t-en au diable ; tu

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as le visage d’un homme et les manières d’un lion sauvage; ne reviens pas de ce jour en un an.” ‘ Tu me bannis pour un an, reprend le bon Cid, mais je m'exile

. pour quatre; etil s’en va avec trois cents cavaliers, tous

gentilshommes, tous jeunes et la lance au poing. ”

Les poètes espagnols de cette époque n’ont pas célébré seulement les preux chevaliers de leur pays ; ils ont aussi chanté les paladins de France, et surtout Roland, Renaud de Montauban, Olivier, et les autres guerriers fameux de Charlemagne.

L'un d’eux a raconté un exploit assez bizarre et comique de Roland. A l’occasion d’une fête, les douze pairs de France s'étaient réunis auprès de l’empereur Charles. Renaud seul était absent, et les chevaliers poussés par Ganelon l’accusèrent alors de trahison. Roland prit sa défense, et parla si durement à l’empereur que ce dernier lui donna un soufflet. Don Roland irrité jura de tirer vengeance des douze pairs, et il partit seul avec un petit page pour l'Espagne. À la frontière, il rencontra un Maure vaillant qui gardait un pont, et qui refusa de les laisser passer. Roland tua le Maure, prit ses armes, ses vêtements, et il quitta les siennes pour en revêtir le Maure. Il envoya le corps en France par son petit page auquel il dit de le porter à la belle Aude, et de lui dire que c'était son fiancé, et qu’elle eût à le faire enterrer. On imagine avec quelle douleur la belle Aude reçut ce triste message, et quelle fut la tristesse de toute la France. L'empereur et les douze pairs pleurèrent amèrement, et les archevêques et prélats firent de pompeu-

ses funérailles au regretté paladin.

Pendant ce temps-là, don Roland, couvert des armes et des habits du guerrier maure, se rendit jusqu'auprès du roi musulman, raconta qu'il avait tué Roland, fut reçu avec beaucoup d'honneur, et demanda des guerriers. pour aller combattre les douze pairs de France. Le roi lui accorda ce qu'il demandait, et Roland revint avec eux jusqu'aux portes de Paris, où il provoqua les douze pairs. Un jour fut fixé pour le combat, et la bataille fut terrible ; mais les maures étaient nombreux et les douze pairs furent faits prisonniers.

Du haut de son palais l’ernpereur a tout vu, et il est accablé du déshonneur des douze. Il se rappelle alors don Renaud, le meilleur des bous, qui est resté à l'écart dans Montauban parce qu'on l’a accusé injustement. L'empereur envoie vers lui, et lui mande de venir dé-

fendre la majesté royale parce qu'en France personne ne lui est supérieur. Renaud accourt, et va combattre le vaillant Sarrasin. Aux premières rencontres les cou-

sins se sont reconnus à leur façon de combattre, ils ont laissé tomber leurs armes et se sont embrassés avec grande affection. Alors Roland réunit ses guerriers maures, et leur dit qu'il serait honteux de combattre tous ensemble un homme seul, et il leur propose de combattre lui-même du côté de Renaud. La chose est acceptée, et les deux paladins français tuent tant de Maures que c’est merveille à voir. Les douze pairs sont délivrés, et Roland va retrouver sa fiancée, qui pleure de joie. L'empereur va à sa rencontre avec toute sa chevalerie, et les réouissances que l'on fit ne se pourraient raconter.

Une autre romance qui appartient également au sycle carlovingien, chante un neveu de Roland nommé Gaïferos, et qui est sans doute le Gaiferus des chroniques de l'archevêque Turpin. Le style en est original et sojrné.

Graiferos joue au tric-trac dans le palais royal lorsque l’empereur Charles s'approchant, lui dit: “Si vous étiez aussi disposé, Gaïferos, à prendre les armes qu’à tenir les dés, votre épouse, qui est ma fille, ne resterait pas prisonnière chez les Maures. Elle fut beaucoup demandée, et ne voulut prendre personne puisqu'elle vous a épousé par amour ; l'amour devrait la délivrer. Si elle eut épousé un autre que vous, elle ne serait plus en captivité ”

Gtaiferos se leva de table plein de dépit, et chercha son oncle Roland qu'il trouva dans la cour avec d’autres chevaliers. |

‘ Au nom de Dieu, mon oncle, je viens vous prier de me prêter vos armes et votre cheval; car l’empereur m'a fort mal traité disant que je suis bon pour jouer et non pour prendre les armes. Vous savez bien, vous, mon oncle, qu'on ne peut pas m’accuser puisque j'ai été à la recherche de ma femme. Trois ans j'ai couru par monts et par vaux, mangeant la chair crue, buvant le sang rouge, trainant mes pieds déchaussés et les ongles sanglants ; je ne pusjamais la trouver. A présent je sais qu'elle est à Sansuena, à Sansuena, cette ville. Mais vous savez que je suis sans cheval et sans armes ; Montesinos les a dans les tournois en Hongrie, c’est pourquoi je vous prie mon oncle, que vous me prêtiez les vôtres.

Don Roland répondit : “ Taisez-vous, neveu Gaiferos, il y a sept ans que votre femme est en captivité, je vous ai toujours vu un cheval et des armes, et maintenant que vous n’en avez plus, vous voulez la chercher; j'ai fait serment à Saint-Jean-de-Latran de ne prêter mes armes à personne pour qu'on ne me les rende pas lâches. Mon cheval est bien dressé. Je ne voudrais pas qu'on le gâtat.” |

Gaïferos irrité tire son épée, et veut se battre avec son oncle. Les grands s’interposent, et Roland lui dit qu'il le châtie parce qu'il l'aime bien, et qu'il le sait bon chevalier. Mon seulement il lui prête ses armes et son cheval, mais il offre de l'accompagner. Graïferos refuse, et part seul, après avoir été armé par Don Roland qui lui remet même son épée en lui disant: ‘“ Quand même viendraient deux milles Maures, ne tournez jamais la tête. Rendez la bride à mon cheval, et qu’il fasse à sa volonté; il saura vous aider et vous sortir de danger.”

“ Graïferos chevauche dans le pays des Maures; un voyage de quinze jours il l’a fait en huit. Par les montagnes de Sansuena il s’en va très irrité ; les clameurs qu’il poussait arrivaient jusqu'au ciel. Il allait maudissant le vin; il allait maudissant le pain, le pain que mangent les Maures et non celui de la chrétienté. Il allait maudissant la femme qui n’a qu'un fils, car si les ennemis le tuent personne ne le vengera. Il allait maudissant le chevalier qui chevauche sans page, car si son éperon se détache il n’a personne pour le lui chausser. Il allait maudissant l'arbre qui naït seul dans un champ, parce que tous les oiseaux du monde viennent y becque-

ter, et qu'ils ne le laissent jouir ni d’une branche ni d’une feuille. ”

Gaïferos arrive à Sansuena, cette ville, pendant que le roi Almanzor est à prier dans la mosquée avec ses chevaliers. Sur le chemin de ronde il aperçoit un captif, et l’interroge. Il apprend que parmi les captives chrétiennes il en est une qui est française, et que beaucoup de rois Maures voudraient épouser. Ils’en va sur la grande place faisant face au palais royal, et il aperçoit Melicenda, son épouse, à une grande fenêtre.

“ Chevalier, lui crie-t-elle, si vous vous en allez en France, informez-vous de don Gaïiferos, et dites-lui que son épouse se recommande bien à lui, et qu'il est temps qu'il vienne la délivrer. S'il n’a pas peur de combattre les Maures, c’est qu'il a d’autres amours qui m'ont fait oublier. S'il ne reçoit pas ce message avec plaisir, remplissez-le près d'Olivier, remplissez-le près de Roland. Transmettez-le à mon père l’empereur. On veut ici que j'épouse un roi Maure; un roi d’au-delà de la mer, et de cet autre roi Maure on veut me couronner la reine. Ces rois me tourmentent tant qu’enfin ils me rendront mauresque, mais l'amour de Graïferos je ne puis ainsi l'oublier. ”

“Ne pleurez pas ainsi, madame, répond Graïferos ; toutes vos commissions vous les pouvez faire vousmême ; quand je suis en France, on m'appelle Gaïferos; et c’est mon amour pour Mélicenda qui m’a conduit ici.”

“ À ces mots Mélicenda accourt sur la place et vient embrasser Graïferos. Un chien de Maure qui gardait des chrétiens pousse alors des cris qui montent jusqu’au

ciel. On ferme les portes de la ville, et Graïiferos en fait sept fois le tour sans trouver par où s'échapper. Le roi

Almanzor sort de la mosquée, des trompettes sonnent, et tant de Maures s'arment que c’est chose merveilleuse à voir.

“ Plût au Dieu du ciel, dit Mélicenda, et à sainte Marie sa mère, que votre cheval fût tel que celui de don Roland ! Souvent je lui ai entendu dire dans le palais de l’empereur que lorsqu'il se trouvait entouré par les Maures, il n'avait qu'à serrer la sangle, dégager le poitrail, attaquer sans pitié des éperons, et que le cheval était forcé de sauter pardessus tous les obstacles.

“ Craïferos met aussitôt pied à terre, serre la sangle, et dégage le poitrail; prend en croupe Mélicenda qui tient son corps embrassé par la ceinture, et comme les Maures l’entouraient en poussant des clameurs il attaque le cheval des éperons et lui rend les rènes. Le cheval bondit, et saute pardessus les Maures et les remparts.

“ Mais bientôt sept bataillons de Maures se mettent à sa poursuite, et finissent par l’entourer, parce que le cheval ne voulait pas marcher quand il fuyait les Maures; mais quand il revenait contre eux il allait avec une telle fureur, que de l'emportement qu'il y mettait il semblait que la terre tremblait. Si le chevalier combâttait bien, le cheval se battait mieux encore. Il tuait tellement de Maures que la terre était toute couverte de sang.

“ Le roi Almanzor dit : ce doit être le paladin Roland qui est enchanté, et il renonça à la poursuite.

“Mélicenda chevauche à côté de Gaïferos sur un cheval alezan pris aux Maures. Ils s'en vont devisant d'amour, d'amour et non pas d'autre chose. Ils n'ont aucune peur des Maures, et ne se soucient point d'eux. Heureux tous deux ils ne cessent de marcher, de nuit par les chemins, de jour par les halliers ; se nourrissant d'herbe verte et d'eau quand ils en peuvent trouver, jusqu'à ce qu'ils rentrent en France, la gentille, et en terre de chrétienté.

“ Au bas d'une montagne, ils voient venir de loin un chevalier Lurtant des armes blanches. Gaiïferos s'apprête à le combattre, mais les chevaux se sont reconnus et co nmencent à hennir. C’est Montésinos qui vient au devant de son cousin Gaïferos avec son cheval et ses armes.

‘“ Les deux cousins se font grand accueil, et les deux époux reprennent leur route, devisant d'amour et ne voulant pas parler d'autre chose. Tous les chevaliers qu'ils rencontrent veulent les accompagner. A sept lieues de Paris, l'empereur vient pour les recevoir ; avec lui vient Olivier, avec lui vient Roland, avec lui vient l’infant Guarinos, l'amiral de la mer, avec lui vient don

Belmudèz, et le bon vieux don Beltram avec beaucoup des douze pairs qui mangent le pain à la même table. “ Avec lui vient la belle Aude, la fiancée de Roland, avec lui vient Julianna, la fille du roi Julian ; duègnes, dames et damoiselles du plus haut lignage. L'empereur eu: brasse sa fille en ne cessant point de pleurer. “ Toutes les fêtes qu'ils firent ne se peuvent raconter.”

Il y a bien d’autres romances appartenant soit à l’histoire d'Espagne, soit au cycle carlovingien qui mériteraient d’être citées. Je ne puis que mentionner celles des sept infants de Lara et du Maure Calenos. |

Mais il y a un autre recueil désigné sous le titre de romances chevaleresques détachées, dont l'inspiration appartient à.la poésie populaire, et dont la lecture est pleine de charmes. J'en veux détacher une qui fera juger du

genre.

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