‹ A travers l'Espagne [microforme]Chapitre 55 sur 85 · TIRSO DE MOLINA · texte numérisé non relu

TIRSO DE MOLINA

Gabriel Tellez,—Ses qualités littéraires. —Ses principales comédies.—Don Juan. —La paysanne de Vallecas.

Le grand poète connu sous le nom de Tirso de Molina avait pour nom véritable Gabriel Tellez. On croit qu'il naquit à Madrid vers l’année 1570. Il passa sa jeunesse à l'Université d’Alcala d'Hénarès qui était alors célèbre dans toute l'Europe, et qui comptait plus de dix mille

étudiants.

Il apprit la théologie et la philosophie, et quand il eut pris ses degrés il revint à Madrid pour tenter la fortune du théatre. Mais il ne fut pas un de ces heureux auquels la fortune sourit dès le début ; la carrière dramatique lui apporta de nombreux déboires. L'une de ses pièces intitulée : Le timide à la Cour fut mal accueillie par le public, et lui attira des critiques amères. On suppose que le découragement s’empara alors de lui, et qu'il renonça à la carrière dramatique et aux luttes qu’elle lui imposait. (Car il se réfugia au couvent de la Merci à Toiède vers 1618.

Il est probable qu'il cessa alors de travailler pour le théâtre ; mais il ne publia ses drames et comédies que postérieurement. Il prétend lui-même avoir composé

Juan,

que osé

trois cents pièces, toutes en vers ; mais on n'en connait que soixante-dix-sept,

Quelques lettrés assignent le second rang à Tirso de Molina parmi les anciens dramatistes de l'Espagne ; mais la plupart des critiques placent au-dessus de lui Lope de Véga et Calderon. Ce qui est certain c’est qu'il est original, et que son génie est essentiellement national. Il n’a imité personne, mais il a été imité et même plagié par des poètes dont la réputation a dépassé la sienne. (C’est ainsi que Calderon lui a emprunté

le sujet du Jaloux prudent dans son drame À outrage

secret vengeance secrète. Molière lui a pris Don Juan. Moreto a plagié la Paysanne de Vallecas. Montalvan et Fragoso l'ont aussi plus ou moins copié.

Tirso de Molina s'est essayé dans tous les genres, depuis le drame sacré jusqu’au simple intermède.

Il est à la fois tragique, lyrique et comique ; peu de poètes ont plus de verve et plus d’esprit.

Son style, “dit M. Alphonse Royer,” est peut-être son plus beau titre de gloire, nerveux, enjoué, rapide, varié selon les circonstances, et toujours d’une irréprochable pureté. Sa phrase poétique est aussi étincelante que celle de Lope; mais tous les critiques se plaisent à reconnaître qu'elle est plus correcte. Les rimes ont une ampleur et une abondance rares. Il a enrichi la langue espagnole d’une foule d'expressions nouvelles et de tours de phrases inconnus avant lui. Beaucoup de ses vors sont devenus des proverbes.”

M. Philarète Chasles l’a appelé un Beaumarchais en soutane ; et il est certain qu'il a des points de contact

Re

avec l’auteur du Barbier de Séville. Sa verve, son esprit brillant, sa liberté d’allures qui pousse quelquefois la plaisanterie jusqu’à la licence, le font ressembler au dramaturge français. Mais il a le fond sérieux d’un penseur.

Il faut reconnaître que le langage galant qu'il prête à ses personnages amoureux est souvent maniéré et excessif. Mais il a de l'originalité et de la saveur.

Tirso n’a pas inventé la légende de Don Juan, mais il est le premier qui l’ait transportée de la chronique au théâtre; et la forme saisissante qu’il lui a donnée ont rendu son héros célèbre dans toute l'Europe. Molière et Thomas Corneille s’en sont emparé, et l’on sait que Mozart en à fait le plus beau des opéras. Le Don Juan espagnol que Tirso appelle le Séducteur de Séville est un grand débauché, mais il n’est pas un impie. Malgré ses fautes, et au milieu même de ses désordres, il reste croyant. Non dernier mot, quand la statue du Commandeur l'entraine en enfer, est celui-ci : ‘“ laisse moi appeler un prêtre qui me confesse et m’absolve.” La statue lui répond: “tu y songes trop tard.”

Suivant une autre tradition qui a cours en Espagne, Don Juan dont on fait un personnage historique se serait converti, et il aurait fondé la Caridad, grand hospice de charité que j'ai visité à Séville.

Le drame de Tirso est l’un des plus décousus de tout son théâtre, mais il contient des scènes magnifiques.

La plus charmante comédie qu'il ait écrite peut-être, est la Paysane de Vallecas que l’on joue encore en Espagne avec quelques modifications.

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