DS
Pour donner une idée de cette pièce et du styie de l’auteur, je ne crois pas pouvoir mieux faire que d’en reproduire toute une scène :
Don Juan, Dona Violante Déguisée en fille de boulanger et portant du pain.
Don Juan.
Vous êtes bienvenue comme la pluie en mai, comme le soleil en janvier, comme la lune dans son croissant qui réjouit le voyageur, lui montre son chemin et lui fait éviter les périls.
Dona Violante.
Votre Grâce était là ? Vous vous êtes donc levé bien matin ?
Don Juan.
Le corps oui, mais l'âme depuis hier, est à votre
recherche.
Dona Violante.
Vous avez une âme chercheuse !
Don Juan.
Et si elle trouve ce que je désire, je me flatte qu’elle sera bien récompensée.
Dona Violante.
Qu'avez-vous perdu ?
Don Juan.
Des choses précieuses : la liberté qui s’en est allée de ma maison, et qui, comme un petit enfant, pleure sans retrouver son chemin.
Dona Violante.
Eh bien, placez-lui un écriteau sur le dos, ou donnez un réal au. crieur, il la trouvera, füt-elle mince comme une aiguille; et, après, vous lui mettrez les eniraves pour qu’elle ne se sauve plus.
Don Juan.
Je crains qu'une gitana qui vint hier ne me l'ait
dérobée.
Dona Violante.
Les gitanas sont méchantes.
Don Juan.
Et si c'était vous ?
Dona Violante.
Eh ! arri, parlez avec mesure ; j':ntends peu aux lignes et ne suis pas sorcière.
| C'est votre beauté qui l’est, et vous êtes la gitana
1 qui pouvez me dire ma bonne aventure.
Dona Violante.
Je serais bien sotte de vous la dire ; comment pourais-je vous prédire du bonheur, moi qui n’en ai pas ?
Don Juan.
Vous êtcs charmante.
Dona Violante.
Va-t-on descendre pour le pain ©?
me es
ait
Don Juan.
Est-il blanc ?
Comme du sucre.
Don Juan.
Est-il savoureux ?
Dona Violante.
Comme des noix.
Don Juan.
Frais ?
Dona Violante.
Il fume encore.
Don Juan.
Tout ce que vous portez brûle.
Dona Violante.
‘ Je serais la fièvre ?
Don Juan.
L'avez-vous pétri vous-même ?
: Non, c’est le curé!
Don Juan.
Coupez-le pour voir s’il est blanc.
Dona Violante.
C'est un caprice.
à Don Juan.
Sans doute.
Dona Violante.
(Lui offrant un morceuu qu’elle a coupé)
Prenez.
Don Juan.
Vous ne le coupez pas avec les dents ?
Dona Violante.
De ma bourrique? Voulez-vous aussi que je vous le mâche ? Arri! Vous vous moquez.
Don Juan.
Du pain mordu par votre jolie bouche est une saine
nourriture pour l’amour. Vous savez bien que je vous
adore.
Dona Violante.
Je sais que vous voulez rire de moi. Celui qui a des truites à la ville ne pêche pas des grenouilles dans une mare. |
Don Juan.
Vous vous trompez ; les meilleurs mets sont aux champs : le lapin dans la feuillée, le lièvre dans la plaine, et sur le sable fin la perdrix et la colombe. Près des sources claires on tend des filets aux oiseaux, et les alguazils de leur plume les arrètent avec des baguettes engluées de sorte qu’il n’y a pas de régal sur la table d’un gourmand qui ne soit produit par les champs. Vous vivez aux champs, je suis chasseur, les oiseaux carnassiers m’importunent, et je chasse les perdrix dans les champs.
je vous
Le saine je vous
qui a es dans
ht aux ans la e. Près aux, et es basur la amps.
seaux « dans
Dona Violante.
Pardieu ! vous avez bien trouvé ; les oiseaux de Madrid sont des perroquets, belles plumes et chair dure. Qui ne les voit se pavanant, foulant aux pieds leur taffetas, portant plus de joyaux qu'une relique, et plus de tentures qu’une église ! À pied, c’est de la neige sous du linge, la honte de la peinture ; elles marchent dans la boue avec des chaussures d'argent. En carrosse, elles ont quatre roues et la fortune sur l’une d'elles, parcequ'’elles sont trois fois plus inconstantes que la fortune. Déplumez-les, et vous verrez comme le curé a peu profité quand il les a salées à l'église, pour mieux les conserver. Ceux qui les mangent ont coutume de dire que les perdrix et les femmes se servent ainsi.
Don Juan.
A-t-on plus de grâce ? Donnez-moi cette main. Dona Violante.
Qu'en voulez-vous faire ?
Don Juan.
La neige dé sa blanckeur apaisera peut-être le feu qui me brüle.
Dona Violante.
Ma main est-elle une main de Judas avec laquelle on éteint les cierges à l’église ?
Don Juan.
Donnez-la moi; ne soyez pas cruelle
Dona Violante.
Ne vous en occupez pas, elle a son maître,
Don Juan.
Vraiment ?
Dona Violante.
Ne vous ai-je pas dit que quelqu'un a des droits sur elle ?
Don Juan.
Des droits ! vous aimez ?
Dona Violante.
Un peu.
Don Juan.
il D'amour ?
Dona Violante.
Une pointe.
Don Juan.
i Etes-vous mariée ?
Do Dona Violante.
| Je m'y. dispose. à
! Vous êtes donc une demoiselle ? ; None, ! Dona Violante.
1 En mue.
| | : Don Juan.
| Vous êtes promise ?
Dona Violante.
Je l’étais.
Don Juan.
Et maintenant ? b Dona Violante. à
J'ai des scrupules.
Don Juan.
Qu'attendez-vous ?
Dona Violante.
Qu'on me les enlève.
Don Juan.
its
Qui ?
Dona Violante.
Un prêtre.
Pour vous marier ?
Dona Violente.
Plus tard,
Don Juan.
Qui vous en empêche ?
Dona Violante.
Ma destinée.
Don Juan.
Vous êtes jalouse ?
Dona Violante.
Immensément.
Don Juan.
Vous avez des motifs ? :
Dona Violante.
Très justes.
Don Juan.
Je vous vengerai !
Le pouvez-vous ?
Don Juan.
Pourquoi pas ?
{ Dona Violante.
u Mon amoureux est un homme robuste.
Ru. Don Juan.
C’est un vilain ?
( Dona Violante.
En actions.
à Don Juan.
À Il mourrt.
. Donu Violante.
1 Qui le condamne ?
i Don Jnan.
i L’affront qu’il vous fait.
1 Dona Violante.
‘ Il peut s’amender.
| Alors c’est moi qu'il offense.
|: Dona Violante.
4 En quoi ?
Don Juan.
En vous aimant.
Dona Violante.
Plüt à Diéu!
Don Juan.
Il est inconstant ?
Dona Violante.
Comme la lune.
Don Juan.
Méprisez-le.
Pour qui ?
Don Juan.
Pour moi. ?
Dona Violante.
% Arri! Vous vous moquez.
Don Juan.
Auteur de mes peines, qui, en me racontant les vôtres, découragez mon espoir, si vous vous mariez, et me laissez là, l'amour célèbrera du même coup votre bonheur et ma mort.
Dona Violante.
Il y aura Requiem et Alleluia Votre Grâce croitelle que les paysannes se contentent d’un amour sans honneur ?
Don Juan.
Mon amour est pur.
Don Violante.
Oui, si on le lave, se mariera-t-il avec moi comme “mon Antoine?
Ce sera un grand bonheur que le ciel m’enverra.
Don Violante.
Ï] est bien grand, et mon sort est bien petit.
Don Juan.
L'amour égalise tout.
Don Violante.
Je ne saurais pas me planchéier, ni m'’enfler de quatre lieues d’étoffe comme un berceau d'enfant. Il ferait beau voir une fille du peuple pour avoir voulu faire figure, souffrir devant le monde, les attaques des mauvaises langues ! L'amour demande l'égalité de condition. Il n’y a pas de laboureur qui attelle au joug s’il veut labourer également une mule et un chameau. Cela dit, ou prenez mon pain ou adieu !
Don Juan.
Écoute, fille simple et sage. Si des paroles sont une assurance, si des serments obligent, si des gages donnés peuvent enlever le doute, par la lumière de ces deux soleils qui éclairent mes ténèbres, par le printemps de ce visage que l'hiver n’attriste jamais, si la renommée répond à ta beauté, sans regarder à la condition (l'amour n’y prend jamais garde) je partagerai avec toi, en devenant ton époux, mes biens qui donnent deux milles ducats de rente.
Dona Violante.
“: Je re éais quel diable me remue dans le cœur depuis que je vous ai vu; j y sens plus de mille aiguilles. Enfin vous vous marjeriez avec moi ?
Don Juan.
Sans aucun doute.
Dona Violante.
Ne vous ennuieriez-vous pas bien vite ?
Don Juan.
L'amour vrai dure toujours.
Dona Violante.
r de On se lasse vite de mets sucrés, et comme l'amour Il est un fruit, on le mange volontiers dans sa primeur, et oulu quand il est trop mûr il dégoûte. | s des Don Juan.
sé N | ela : cela.
joug e craignez pas eau. Dona Violante Vraiment ?
Don Juan.
Par votre vie.
une Dona. Violante.
nnés V| Et par la vôtre ?
leux Don Juan.
s de C’est tout un.
imée Dona Violante.
nour | Enfin je vous plais ?
1 de- Don Juan. illes Infiniment.
Dona Violante.
Je puis être tranquille ?
PUIS les. Don Juan.
Je suis gentilhomme.
Dona Violante.
Vous m'’aimerez bien ?
Don Juan.
Je vous adorerai.
Dona Violante:
Pour rire ?
Don Juan.
Véritablement.
Dona Violante.
J'aurai des cadeaux ?
Don Juan.
Dignes d’une reine.
Dona Violante.
Vous ferez des folies ?
Don Juan.
En vous aimant.
Dona Violante,
Etes-vous passionné ?
Plus qu'un Portugais.
Dona Violante.
Vous roucoulez ?
Don Juan.
Comme une colombe.
Dona Violante.
Etes-vous querelleur ?
Don Juan.
En aucune façon.
Dona Violante.
Grondeur ?
Don Juan.
Rarement.
Dona Violante.
Etes-vous joueur ?
Don Juan.
Je vous aime.
Dona Violante.
Vous levez-vous matin ?
Don Juan.
Non.
Dona Violante.
Rentrez-vous tard ?
Don Juan.
Comme le soleil.
Dona Violante.
Quelle sagesse ! Comment m'appellerez-vous ?
Don Juan.
Mon ciel.
; Dona Violante.
Quoi de plus ?
Don Juan.
Mon soleil.
Dona Violante.
Avec des griffes ?
Don Juan.
Ma reine !
Dona Violante.
Vous me vêtirez bien ?
Don Juan.
Comme un printemps.
Dona Violante.
Vous ne me querellerez pas ?
Don Juan.
De ma vie.
Dona Violante.
Irai-je en coche ?
Don Juan.
Et en carosse.
Aurai-je des dentelles ?
Don Juan.
De Flandre.
Dona Violante.
Et des pierres bleues ?
Don Juan.
Aussi.
Dona Violante.
Je sortirai quelquefois ?
Don Juan.
Souvent.
- Dona Vioiante.
Pour faire des visites ?
Don Juan.
Oui.
Dona Violante.
J'irai aux courses de tan:eaux ?
Don Juan.
Sur un balcon.
Je mangerai des confitures ?
Don Juan.
Tant que vous voudrez.
Donux Violante.
S’il y a comédie ?
Don Juan.
Vous n’en perdrez rien.
Dona Violante.
Je les verrai toutes ?
Don Juan.
Toutes.
Dona Violante.
Irai-je au Prado ?
Don Juan.
Les jours de soleil.
Dona Violante.
Et le suir, à la lune ?
Don Juan.
Au printemps.
Lona Violante.
Que me donnere. , vus ?
Don Juan.
Mon âme.
Arri! vous voas moquez !
Polonia !.........
Don Juan achète le pain de Dona Violante qui lui dit :
Dona Violante.
Payez-moi.
Don Juan.
Lui donnant sa bague.
Avec ce diamant.
Dona Violante.
Voyez comme il reluit !
Don Juan.
Comme vos yeux.
Dona Viclante.
Est-il faux ?
Don Jurn.
Il n’y a rien de faux en moi.
Donna Vinlante.
Que me donnerez-vous encc"e ?
Don Jua.
Cette chaîne.
Dona Violinte.
De cuivre ?
Don Juan.
De vingt-quatre carats, comme votre beauté.
Dona Violante.
Comme il vend bien ses aiguilles !
Don Juan.
(Donnant sa bourse)
Et encore cette bourse.
Dona Violante.
C’est de la même monnaie ?
Don Juan.
Elle est même comparée à vos mérites qui valent toutes les richesses de San-Lucar.
Vous êtes généreux !
Don Juan.
Soyez aussi généreuse.
Dona Violante.
Comment ?
Don Juan.
En me donnant une main.
Dona Violante.
Une seule ?
Don Juan.
Cela suffit.
Dona Violante.
Regardez-les toutes les deux.
Don Juan.
Donnez-les moi.
Donu Violante.
Arri! vous vous moquez.
Pour juger du mérite littéraire de ce dialogue, il ne
faut pas oublier que la scène se passe en Espagne, au
seizième siècle, et que l’art dramatique alors est à peine sorti de l'enfance.
Même aujourd’hui, avec tous les perfectionnements du métier on ne fait rien de plus léger, de plus vif et de plus spirituel. Mais je reconnais qu’on réussit mieux la plaisanterie grivoise ou obscène.