LE
croix, puisque vous êtes crucifiés..….....….
Mais la reine arrive au milieu des fanfares et des cris de la foule, elle s'arrête devant ce singulier spectacle, et
interroge Federico qu’elle ne connait pas.
Le Comte Federico.
“ J'ai voulu, madame, dépasser les merveilles que Naples déploie en votre honneur ; j'ai suspendu à ces
murs les étoffes tissues par mes entrailles ; ce sont les
morceaux de mon âme, ou plutôt ce sont des âmes entières, tentures vivantes que le sang de mon cœur a créées ; oui, ce sont des âmes qui servent d'ornements à
mes pauvres murs ; je vous les offre, puisqu'il ne reste
rien autre chose à vous offrir.
Julia.
Qui êtes-vous ?
Le Comte Federico.
Je suis celui que je n'étais pas.
ER Sn en SR ns =
ÉPS RE ASS RES Se eus
Julia Qui étiez-vous ?
Le Comte Federico.
Celui que je ne suis plus maintenant ; je suis tellement différent de celui que j'étais, que je ne me connais plus moi-même.
Julia.
Qui êtes-vous ?
Le Comte Federico.
Ce que vous voyez doit suffire à vous l'apprendre ; l'apparence le dit à haute voix.
Julia.
Enfin qui êtes-vous ?
Le Comte Federico.
Je fus l’homme le plus riche, le plus puissant et le plus heureux ; maintenant je suis le plus infortuné ; telle est la puissance de la pauvreté qui abaisse autant que la richesse élève. ”
Ce début est tout-à-fait dans le genre de Shakespeare.
Mais je veux analyser un autre drame, qui a pour titre “ l'Etoile de Séville ” et que Corneille a dû étudier avant d'écrire le Cid.
La Estrella de Sevilla désigne une belle Sévillane qui a pour seul protecteur son frère Busto Tabera, et pour fiancé don Sancho Ortiz de las Roëlas, ami de son frère.
Le meriage est décidé et s’apprète.
Mais le roi don Sancho al Bravo a vu Estrella et s’est épris d'elle. Grâce à la complicité d'une esclave, gagnée à prix d'argent, il a pénétré dans la maison de Tabera pendant la nuit. Heureusement pour la belle Estrella son frère Busto était auprès d'elle. Il tire son épée, et veut forcer le roi à défendre sa vie. Le roi se nomme, mais Busto lui dit qu’il en a menti, qu'un roi ne se conduit pas de la sorte, et il le tuerait si les serviteurs ne réussissaient pas à le dérober.
Busto Tabera s'assure alors de la trahison de l’esclave, la tue, et va suspendre son cadavre à la grille du palais royal.
On imagine facilement la fureur du roi. Pour se venger. il fait appeler Sancho Ortiz dont il connaît la bravoure et le dévouement, et il lui dit :
“Quel châtiment mérite l’homme qui a tiré l'épée contre son roi ?
Don Sancho.
La mort.
Le Roi.
La donneras-tu au coupable ?
Don Sancho.
Oui, après l'avoir appelé eu duel, car je ne suis pas
un assassin.
Le Roi.
Pourvu qu'il meure, peu m'importe comment. À quelle récompense prétends-tu ?
Don Sancho.
Epouser celle que j'aime est toute mon ambition.
Le Roi.
J'y pourvoirai.”
Le roi donne alors à don Sancho deux lettres scellées ; l’une est sa propre déclaration que c’est par son ordre que don Sancho a tué un homme coupable de lèsemajesté ; l’autre contient le nom de la victime désignée.
Don Sancho déchire la première, car la parole du roi lui suffit, et il emporte la seconde. Qu'on juge de sa douleur, quand il apprend en l’ouvrant que la victime désignée est son meilleur ami, le frère de sa fiancée.
Tabera vient le voir pour presser le mariage. Mais Sancho lui dit qu’il ne peut épouser sa sœur, le provoque en duel et le tue. Puis il se livre à la justice, et refuse de dire pourquoi il a tué Tabera.
En apprenant cette horrible nouvelle, Estrella va se jeter aux pieds du roi, et le supplie de lui livrer l’homicide. Elle veut être elle-même son juge.
Le roi lui accorde sa demande, et lui donne un anneau qui lui ouvrira la prison de don Sancho.
Elle y pénètre enveloppée dans une munte, et voilée de telle sorte que son fiancé ne la reconnaît pas.
Estrella.
“Je vous rends la liberté ; allez avec Dieu, Sancho Ortiz, sachez que j'use envers vous de clémence et de
pitié ; allez avec Dieu: vous êtes libre.-—Pourquoi vous arrêtez-vous ? que regardez-vous ? Pourquoi hési-
tez-vous ? Le temps s'use dans ce retard. Allez! un cheval vous attend sur lequel vous pourrez vous échapper ; un serviteur a tout l'argent nécessaire pour votre route.
Don Sancho.
Senor:, Laissez-moi baiser vos pieds. Estrella.
Ce n'est pas le moment; partez.
Don Sancho.
Je partirais plein d’un trop grand souci; je veux savoir qui me délivre, pour savoir à qni je dois toute ma reconnaissance.
Estrella.
Je suis une femme qui ai pour vous de l’attachement; j'ai votre liberté en mon pouvoir, et je vous la donne : allez avec Dieu.
Don Sancho.
Je ne sortirai pas de cette prison, si vous ne dites pas qui vous êtes, ou si vous ne vous découvrez pas le visage.
Estrella.
Je n'ai pas le temps de le faire.
Don Sancho.
Je veux vous payer ma vie et ma liberté: je veux savoir à qui j'ai une si grande obligation pour la reconnaître un jour.
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Estrella.
Je suis une femme noble, et, à tout considérer, la femme qui vous aime le mieux, et que vous aimez le plus mal; allez avec Dieu.
Don Sancho.
Je ne le ferai jamais si vous ne vous découvrez pas sur l’heure.
Estrella.
(Se dévoilant.)
Eh bien ! pour vous décider à partir c’est m°:
Don Sancho.
Quoi ! c’est vous, étoile de mon âme.
Estrellc.
Je suis l'étoile qui te guide et qui te conduit à la vie; va-t-en, l’amour a triomphé de la rigueur ; car je t’aime et je suis pour toi une étoile favorable.
Don Sancho,
Quoi! tu n'as que des rayons de grâce pour ton plus grand ennemi! Peux-tu avoir tant de pitié pour moi? Non, traite-moi avec plus de cruauté; car ici la rigueur sera de la pitié, puisque le châtiment est tout ce que j'implore ; ordonne donc qu'on me fasse mourir. Quoi ! tu donneras la liberté à celui qui a donné la mort à ton frère; il n’est pas juste que je vive puisque
c'est par moi qu'il a été tué. Il doit te perdre aussi, celui qui a perdu un tel ami! si tu me donnes la liberté j'en profiterai pour me livrer à la mort; en restant prisonnier qu'aurais-je besoin de la demander ?
Estrella.
Mon amour est plus ferme et plus fort que le tien : je te donne la vie.
Don Sancho.
Hé bien, moi ! je me donne la mort puisque tu veux me délivrer : si tu agis comme tu dois agir, j'agirai de mon côté comme je dois le faire.
Estrella.
Pourquoi veux-tu mourir ?
Don Sancho.
Pour te venger.
Estrella.
De quoi ?
Don Sancho.
De mon action déloyale.
Estrella.
C’est cruauté.
Don Sancho.
C'est justice... Je ne vois que l'honneur ; ma vie t’offense.”
Enfin Estrella ne peut le convaincre, et il reste prisonnier.
Son procès s’instruit. Il persiste à se taire quand on lui demande pourquoi il a tué son ami. Qu'un autre le dise !
Mais cet autre, qui est le roi, hésite à parler. Il s'efforce d’influencer les juges afin qu’ils ne condamnent don Sancho qu’à l’exil ; et cependant le malheureux est condamné à avoir la tête tranchée.
Alors don Sancho est amené devant le roi, entouré des juges, et en présence d’Estrella.
—Qui t’a commandé de donner la mort à Tabera, lui demande le roi.
— Un papier, répond don Sancho.
—Signé'par qui ?
—Si le papier pouvait parler il le dirait. Mais moi, je ne le dirai pas.
Enfin, le roi déclare que c’est lui-mêrie qui avait donné l’ordre.
—Si vous avez donné cet ordre, disent les juges, c’est que vous aviez un motif raisonnable.
Alors don Sancho rappelle au roi qu'il s'est engagé a lui donner pour femme celle qu’il aime, et le roi demande le consentement d’Estrella. Ecoutez la fin de cette scène :
Estrella.
Qu'il soit fait selon votre bon plaisir, il a mon cœur
Don Sancho.
Et elle a le mien.
Le Roi.
Alors que manque-t-il donc pour que le mariage se fasse ?
Don Sancho.
L'union des volontés.
Estrella.
Et celle-là ne pourra jamais exister entre nous, quand même nous serions mariés.
Don Sancho.
C’est vrai, et'par cette raison, je te rends ta parole. Estrella.
Moi aussi, je te rends ta parole. Car voir toujours le meurtrier de mon frère à ma table serait un tourment pour moi.
Don Sancho.
Et ce serait pour moi une torture de toujours voir la sœur de celui que j'ai injustement tué, et que j'aimais comme mon âme.
Estrella.
Hé bien ! nous sommes donc libres.
Don Sancho.
Oui.
Estrella.
Hé bien ! Adieu.
Don Sancho.
Adieu.