‹ A travers l'Espagne [microforme]Chapitre 64 sur 85 · CALDERON · texte numérisé non relu

CALDERON

Carrières diverses.—Succès au théâtre. —Critique des mœurs de son temps.—Les Précieuses espagnoles.—{'honneur des hidalgos.—Ze dernier duel en Espagne.

— La vie est un songe.—-Jugements critiques.

La gloire artistique semble être un produit naturel de la grandeur militaire et politique d’une nation. C’est quand l'Espagne fut parvenue à l'apogée de sa puissance que les arts fleurirent chez elle avec un éclat extraordinaire. |

Sur ce chemin couvert de lauriers et tout radieux de gloire que parcourt le monde civilisé pendant le seizième et le dix-septième siècle, l'Italie avait précédé l'Espagne, et l'Espagne précèda la France.

Cervantes, Lope de Vega, Tirso de Molina, et quelques autres génies espagnols parurent près d’un demi-siècle avant Corneille. Calderon naquit six ans seulement avant le grand tragique français.

Il y avait près de vingt ans que Lope de Véga travaillait pour le théâtre, et se.couvrait de gloire, lorsque Calderon entra dans la même carrière. Il eut ainsi sur Lope l’avantage d’avoir un modèle, et il le surpassa.

Sa famille était d'ancienne noblesse, et son père, don Diego Calderon de la Barca, était secrétaire du conseil des finances. «

Il fut presque aussi précoce que Lope de Véga, et il fit à l’Age de treize ans une comédie intitulée ‘“ Le char du ciel ” el Curro del Cielo.

Il n'était pas mieux doué, mais il profita des œuvres de ses devanciers, et ses comédies sont plus parfaites de forme. Lope de Véga fut plus fécond ; car il fut un prodige, sous ce rapport. Mais Calderon a plus d’élévation dans les conceptions, plus de vigueur dans la création des caractères, et il n’a pas moins de verve et d'esprit.

Sa vie ne fut pas moins aventureuse que celle de son émule. Il fut d’abord avocat; puis il entra dans l’armée, et finalement il devint prêtre. Mais dans chacune de ces trois carrières il fit des comédies, et les succès qu'il obtint furent immenses. Nul n’a mieux que lui mis en action le castigat ridendo mores des anciens. Tous les défauts des hommes, et en particulier ceux des Espagnols, ont trouvé en lui un censeur malin et spirituel. Mais sa critique n’est jamais acerbe, et ses épizrammes sont rarement blessantes. Le poète est bienveillant, mais perspicace et de joyeuse humeur.

Ecoutez ces traits satyriques dirigés contre l’hidalgo vaniteux qui regarde tout roturier avec un souverain mépris, et auquel le travail paraît avilissant.

Don Mendo—c'est son nom—est si pauvre qu’il dine bien rarement ; mais il ne veut pas admettre qu'il ait jamais faim. ‘“ Que la canaille éprouve ce besoin, dit-il, à la bonne heure ; mais nous ne sommes pas tous égaux :

un homme de ma classe peut se passer de dîner.” L 2 S

Il aime une demoiselle très riche qui lui apporterait en dot de quoi dîner tous les jours de sa vie: mais elle est fille d’un plébéien ! Fi

Un jour, il frappe son valet et lui casse deux dents. Nuño, le valet, lui répond: ‘“ Vous avez très bien fait, ce sont des meubles inutiles quand on est à votre service ”’—Viens me donner mes armes, demande-t-1]—Et Nuno reprend : “ rmais, mon maître, je ne vous en connais d’autres que celles qui sont sur la porte de votre maison.”

Et, quel langage il parle ! La belle qui paraît le soir à son balcon, est pour lui, “le soleil, couronné de diamants qui recommence sa carrière, et qui se lève aujourd'hui à l'heure où il se couche ordinairement ”

Elle lui dit des injures ; il lui répond que “ ses rigueurs l'embellissent, et que sa colère est un ornement.”

Da reste, les valets ont, comme les maîtres, leurs défauts, et le poète les stigmatise finement.

—“ Faites-moi mon compte,dit l’un d'eux à son maitre, je prends congé de vous. Vous avez commis une injustice criante à mon égard.”

—Qu'est-ce qu'il y a donc ? demande le maitre.

—Depuis un an vous êtes en amour, et vous ne m'avez pas même dit le nom de votre belle, Le nom de la Dame, ou je pars.”

On questionne un domestique sur une aventure galante de son maitre :

—“ Je suis son valet, répond-il, je vous la dirais, même sans la savoir !”

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