‹ A travers l'Espagne [microforme]Chapitre 73 sur 85 · LE RÊVE DU ROI ET CELUI DU VILLAGEOIS · texte numérisé non relu

LE RÊVE DU ROI ET CELUI DU VILLAGEOIS

Un villageois dormait, et pendant son sommeil révait

qu'il était roi, et la joie que lui donnait ce rêve était si

grande, qu’il se regardait comme l’homme le plus ñneureux du monde.

Le même jour, en un doux repos, certain roi rêvait qu’il était un simple villageois, et sa joie en était si grande qu’il se croyait l’homme le plus heureux du monde.

En se réveillant, tous les deux s’écrièrent :—‘ Songe trompeur ! pourquoi faut-il que dans cette vie les peines soient des choses réelles, et que la félicité et le plaisir ne soient qu’un rêve ? ”

Ces trois fables font connaître l’homme, et la morale qu’il prêche. Nous est avis qu'il ressemble à l'olivier modeste qui, en produisant l’huile, fournit aux hommes une lumière douce et discrète.

Nous avons déjà cité une page d’un autre poète également modeste, don Antonio de Trueba

Il est le poète et le conteur des Biscayes, comme Fernan Caballero est le romancier de l’Andalousie. Tous deux affectionnent le genre pastoral, et décrivent les mœurs des campagnards dans des idylles charmantes. Tous deux ont le respect de la morale et de la religion.

Trueba fait aussi des fables et des chansons. (C’est le vrai santeur populaire, mais pas à la façon de Béranger qui a tant outragé la morale.

Il est né de simples laboureurs dans un hameau des Biscayes, et ce sont les vs'lér: at les montagnes de son pays natal qu’il décrit toujours dans ses nouvelles.

À quinze ans, il fut envoyé à Madrid, pour servir de commis chez un parent quincailler ; mais tout en débitant de la quincailerie aerrière son comptoir, il lisait

beaucour : puis il suivit les cours universitaires et prit ses degrfs. Tr1e uit sur deux était consacrée à l'étude.

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h * | On comprend qu’il finit par abandonner le magasin,

| et par se livrer entièrement à ses chers travaux litté-

| raires Il collabora à plusieurs journaux pour gagner

| le pain quotidien, et pendant ses nuits il faisait des | chansons dont il a publié un volume, et des noure!les | qui ont pour titre “ Contes couleur de rose ”. DE | | Les souvenirs du pays natal y abondent, et ses des- | criptions sont toujours des peintures naïves et charmantes des vallées et des collines où s’écoula son Ÿ enfance.

Lisez cette description du hameau de Car: ‘ni

signifie nid en langue basque, et qui se compose de‘'ix

| ou douze maisons blanches comme la neige et d’une . {0 modeste église, groupées dans un ravia, ax bord d’un | torrent que deux collines ombragent :

“ Le torrent court entre elles, se plaignant tout haut de l’âpreté du chemin, et roulant comme une pierre détachée de la pointe de Pico-Ointo c1 Colisa, comme pour se hâter de franchir le mauvais pa; mais, arrivé à la dernière pente des collines, son murmiure est déjà

moins haut, sa colère jette moins d'écume, et quand il arrive tout en bas, c'est à peine si on l'entend.

‘ Au pied des collines, le torrent ne murmure plus ; il sourit et gazouille agréablement, parce que là il rencontre des noyers et des cerisiers dont l'ombre le repose de ses fatigues, des lèvres fraîches et souriantes qui l'effleurent, de beaux vergers parfumés de la fleur des arbres fruitiers, entre lesquels il va faire un tour pour se distraire et recevoir les ovations des pêchers et des |

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pommiers qui lui jettent leurs fleurs à pleins: mains.

“ La colline du midi se soulève légèrement à droite, et celle du nord à gauche, comme pour protéger des deux côtés le petit village de Cabia, et Cabia, ainsi abrité, vit content, tranquille et heureux. Les hommes l’oublient, mais Dieu se souvient de lui, et il n’en

demande pas davantage ”.

Le conteur a gardé l’amour du clocher, et il se complait à rappeler les jours de son enfance.

Dans ses chansons, il a chanté ses jeunes amours avec une naïveté et une grâce charmantes. On en jugera par celle-ci :

“ Les jeunes filles au teint de neige, et à la blonde chevelure, sont de jolies petites fleurs, mais de petites fleurs sans parfum. Enfants glacés du Nord, aimez-les, rien de mieux, elles doivent vous plaire comme la neige de vos sierras ; mais, en Castille, nous aimons les jeunes filles aux brunes joues, nous voulons des âmes ardentes comme ce soleil qui nous brûle. On nous représente Jésus brun, et brune aussi Madeleine. Brunes ont été assurément Azulema la Grenadine, et Isabelle l'Aragonaïise, et la Castillane Chimène, qui laissèrent une mémoire éternelle dans les annales de l'amour. Elles sont brunes aussi, les jeunes filles de mon pays, brune est la belle que j'adore ; vivent les brunes |

“ Ainsi demandant à l’histoire des arguments qu’elle leur refuse, les chansons du midi exaltent les brunes, ainsi le peuple de Castille prète la couleur de l’ébène à votre blonde chevelure, ê Jésus ! à Madeleine! Moi, Anton le chanteur, je naquis comme eux dans cette patrie bienheureuse, où l'amour c’est le paradis, où l’in-

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différence ce sont les limbes ; mais je ne demande pas à l'amour une joue basanée, je lui demande une joue de lis et de rose! O jeune fille aux yeux bleus que je vis dans mon village, pleurant d'amour et de mélancolie, quand le triste soleil des morts dorait la crète de la sierra, j'aime ton amour et ta tristesse ”.

lel est l'accent ani domine dans les chansons du pe … Une douce mélancolie gonfle son cœur chaque fois “ue sa pensée revient au village où s’écoula son enfance.

Citons encore cette page :

“ Bien des fois, rêvant de mon pays, car c’est mon rêve de tous les instants, je me représente le moment où Dieu permettra que je retourne à mon vallon natal. Quand ce moment sera venu, il y aura déjà des rides à mon front et des cheveux blancs sur ma tête.

“ Je choisirai un jour de fête pour arriver à ma chère vallée, et, au détour de la colline, d’où on la découvre tout entière, j'entendrai sonner les cloches de la grand’messe. Comme elles retentiront doucement à mon oreille, ces cloches, qui tant de fois me remplirent de joie dans mon enfance !

“ J'avancerai dans le vallon, le cœur palpitant, la respiration haletante et les yeux remplis de larmes d’allégresse. Là, je verrai apparaître, avec son clocher blanc et sonore, l’église où sur le front de mes pères et sur le mien fut versée l’eau sainte du baptême... la petite maison blanche où nous naquimes tous, et mon aïeul et mon père, et mes frères et moi...

“ Mais où seront, mon Dieu ! tous ceux qui, les yeux pleins de larmes, me firent leurs adieux, il y a déjà tant d'années ? Je continuerai à avancer dans la vallée ; elle, je la reconnaîtrai, mais non ses habitants. Sera-t-il alors entre les douleurs une douleur plus grande que la mienne ? Les gens réunis sous le porche de l’église, pour attendre le moment d'entrer à la messe, s’approcheront de la rampe qui donne sur la chaussée, d’autres se mettront aux fenêtres, tous pour voir passer l’étranger, et ni eux ne me reconnaîtront, ni moi je ne les reconnaîtrai ; car ces enfants, ces jeunes gens, ces vieillards, ne seront ni les vieillards, ni les jeunes gens, ni les enfants que je laissai dans ma vallée natale ” !

Terminons par ce chant plaintif l’esquisse absolument incomplète que nous venons de faire de la littérature espagnole. Il nous semble imprégné du sentiment général qui la caractérise : l'amour du sol natal et de la religion.

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