‹ A travers l'Espagne [microforme]Chapitre 77 sur 85 · ALGER · texte numérisé non relu

ALGER

Le littoral.—-Oran.—Blidah.—Les gorges de la Chiffa et les singes.—La rade d’Alger.—Son climnt.—Les mosquées. —Dévotion des musulmans.—Les églises catholiques.—Notre-Dame d’Afrique.—L’ahsoute des naufragés.—Les Aïssaouas, —-Les sacrifices de coqs.—La trappe de Staouéli.—Le jardin d’Essai.—

Histoire.

DE SRE RTE ra CG ÉTÉ A

Le steamer Manoubiu semble avoir, comme nous, quelque peine à se détacher de l'Espagne ; car il revient de Tanger à Gibraltar et Malaga, et c’est de cette dernière ville qu'il dirige sa course vers la côte africaine.

Le temps est beau, et la mer clapote légèrement sur les flancs du navire, qui s'incline sous un souffle frais venant de l'Est. La nuit vient, et le ciel se couvre d'étoiles que je ne reconnais pas ; c’est que nous avons bien changé de latitude.

Dès l’aurore, nous arrivons à Melilla, prison espagnole perchée sur un rocher sauvage et entourée de fortifications. C’est le grand pénitencier de l'Espagne élevé, | comme une menace, sur une côte déserte de l’ancien pays des corsaires.

Le vent est devenu violent, et la vague grossie nous force à lever l'ancre. Nous longeons le littoral africain dout l’aspect en cet endroit est désolé. C’est une chaîne de montagnes servant de barrière à la mer et à la civilisation, sans habitations, sans culture, sans gazon vert.

Des caps, des baies, des rochers nus et du sable ; de loin en loin, au sommet d’un promontoire, les débris d’une tour moresque : tel est le coup d'œil que présente cette côte inhospitalière jusqu'à Nemours.

Nemours—village fortifié au fond d’une anse de sable, peuplé d’Espagnols, de Français et d’Arabes. A la cime d'un promontoire, du côté Est, un ancien château-fort qui s'écroule. Sur la grève, une caravane défile lentement : dix chameaux dessinent leurs silhouettes difformes sur le front vert d'un petit bois de palmiers.

Beni-Saf—tout petit port cerclé de montagnes géantes. Deux steamers y chargent du minerai de fer, que des trains apportent de l’intérieur et que des ascenseurs descendent au bord de la mer.

Oran—capitale de la province du même nom, ayant une population de 50,000 âmes et grandissant beaucoup.

Je ne connais pas au juste l'étymologie d'Oran ; mais ce nom doit lui venir de la teinte dorée dont est revêtu tout ce qui la compose. Le sol, les rochers, les murailles, les édifices, tout est jaune comme du vieil or ; et si les indigènes se lavaient plus souvent ils auraient également le teint doré.

Oran est une ville très pittoresque et accidentée. Ici, elle se prélasse sur la grève, au fond d’une baie d'azur ; là elle escalade une montagne; ailleurs elle se cache dans la profondeur d’un ravin, plus loin elle s'étend à son aise sur de vastes plateaux. Nes rues sont tantôt larges comme des boulevards, tantôt étroites comme des corridors, tortueuses comme des impasses, et raides comme des échelles.

sm

De quelque côté que vous vous dirigiez, vous arrivez toujours à des escarpements, et si vous levez les yeux vous apercevez soit un Château-fort, soit une tour, soit un clocher qui dominent la ville. Santa-Cruz, avec ses bastions formidables et ses créneaux, s'élève à plus de mille pieds au-dessus de votre tête ; et sur un plateau, à côté du château-fort, une chapelle élancée porte à son sommet une statue de la sainte Vierge dont les bras tendus semblent bénir le port et la ville.

Je ne connais que Notre-Dame de la Garde, à Marseille, qui puisse être comparée comme point de vue à cette chapelle de Santa-Cruz.

Oran, dont l’origine ne remonte guère an-delà du dixième siècle a souvent changé de maîtres.

Les Maures,expulsés de l'Espagne au quinzième siècle, y trouvèrent un refuge. Mais les Espagnols les y poursuivirent, et le cardinal Ximénès les en chassa en 1509. Deuxsiècles après, l'Espagne perdit cette ville, la reprit en 1732, et l’'évacua définitivement en 1792. Elle resta soumise à un Bey jusqu’en 1831, et fut alors conquise par la France.

Cinq ou six forts la protègent aujourd’hui, tant du côté de la mer que du côté de la terre, et lui forment une ceinture à la fois redoutable et pittoresque.

Il faut aller visiter sa promenade de l’Etang, sa cathédrale Saint-Louis, la grande mosquée et le quartier nègre.

Un chemin de fer relie maintenant Oran à Alger, et c'est par cette voie que nous nous dirigeons vers cette dernière ville. Mais nous ne pouvons résister à la ten-

tation de nous arrêter à Blidah, la séduisante ville des orangers.

Elle est très agréablement située aux pieds de l’Atlas, entourée de jardins et d'immenses orangeries ; et elle possède un dépôt de remonte pour la cavalerie française où j'ai vu les plus beaux chevaux du monde.

Son 7ardin Bizot est délicieux, et son Bois sacré mérite une visite.

Une des grandes attractions de Blidah, ce sont les gorges de la Chiffa, déchirure étroite et profonde dans la chaîne de l'Atlas, où nous conduit une route des plus pittoresques, suspendue comme une corniche à mi-hauteur des rochers, au-dessus de l’abîime où gronde la rivière. C’est là que nous avons eu le plaisir de rencontrer une troupe de singes, qui ont bien voulu nous donner une représentation gratis. Ces sémillants quadrumanes, que Darwin et les évolutionnistes veulent nous donner pour ancêtres, étaient au nombre de quarante ou cinquante de toutes tailles, et paraissaient réunis en séance au bord du torrent comme une chambre de députés.

Sur une roche élevée, un vieil orang-outang solidement assis semblait présider, et je crois même que les débats de ses collègues l'avaient endormi. Au-dessous, une autre roche servait de tribune, où les préopipants se succèdaient rapidement, non sans lutte. Le débat était tumultueux et manquait un peu de décorum. Plusieurs faisaient des cabrioles que les politi-

ciens les plus souples ne sauraient exécuter. Bien différents des conférenciers, ils se lassèrent de s’exhiber

me

avant d’avoir cessé de nous amuser, et quoiqu'il ne fût qu'environ trois heures P. M, ils décidèrent qu'il était six heures et votèrent l’ajournement.

Alors le président piqua une tête en bas de son fauteuil, je veux dire de son rocher. Je crus qu’il allait se tuer ; mais l’habile acrobate, en tombant à travers les branches d’un arbre, s’y était cramponné (est-ce bien cramponné ?) avec deux ou trois tours de queue ; et tous disparurent.

Au Ruisseau des Singes, nous en trouvons d’autres; mais ce sont des intransigeants farouches qui en veulent à la société. Car ils se sont enfuis à notre approche en secouant violemient les arbres.

J'ai pu constater ici que tous les singes raffolent des noix, tandis qu'il est constant que le père de l'humanité aimait les pommes. Je soumets cette objection aux évolutionistes.

À mon grand regret, nous arrivons à Alger de nuit, et ce n’est que le lendemain que nous pouvons admirer cette ville superbe, cette perle rose, enchassée d’émeraudes et de saphirs, étincelante de reflets lumineux, et pittoresque comme une féerie.

Au saut du lit, je cours à ma fenêtre (hôtel de l’Oasis), et j'ai sous les yeux un coin de la ville, une mosquée, le port, et la mer miroitant au soleil. J'ai vu ce tableau pendant quinze jours, et je ne m'en suis pas lassé.

La rade d'Alger est l’une des plus belles que l’on puisse contempler, surtout le soir, vers le coucher du

soleil. Cette courbe harmonnieuse où la mer vient dormir, ces magnifiques collines qui lui servent de ceinture et sur les flancs desquelles sont échelonnées

de blanches villas entourées de bosquets, la chaîne des montagnes de la Kabylie, dont les sommets lointains lui forment une couronne d'azur, cette belle mer bleue sillonnée de navires qui viennent apporter à la blanche ville des corsaires les produits de la civilisation, ce mélange de Barbares et d'Européens qui se coudoient partout, tout cet ensemble fait d'Alger une des villes les plus originales et les plus intéressantes du monde.

Mais ce qui fait surtout l’incomparable beauté de cette ville, c’est qu’elle est presque toujours inondée de lumière. Le soleil est le grand artiste qui l’orne, la décore et la fait resplendir.

Sans doute, il y a pendant l'hiver, de temps en temps, des jours de pluie, et ces pluies sont même abondantes. Mais elles ne durent jamais longtemps ; le soleil finit toujours par percer les nuages, et dès qu’il paraît tout sourit, s’embellit, et se transfigure. Ses rayons mettent au cœur plns de gaîté que les vins les plus généreux.

Une heure après un orage, qui paraît un déluge, vous sortez et vous n’en voyez plus trace ; je me trompe, les palmiers sont plus verts, les oranges plus brillantes, les amandiers et les églantiers plus fleuris, et la lumière plus limpide.

Un poète algérien avait raison d'écrire à ses amis de

France :

Pendant que de froides haleines Glacent votre ciel obscuroi, Pendant qu’il neige dans vos plaines Sur nos côteaux il neige aussi.

Il neige au pied de la colline, Il neige au détour du sentier, Il noige des fleurs d’aubépine,

Il neige des fleurs d’églantier.

Nous sommes en janvier, et les jours sont longs et beaux. Les nuits sont froides mais claires, et la brise de mer se réchauffe chaque matin dans un bain de soleil.

Aussi tout le monde vit-il dehors. La grande place du gouvernement, et les rues Bab-Azoun, Bab-el-Oued, de Chartres et d’Isly sont pleines de peuple; et ce peuple est le plus bariolé que l’on puisse voir. Français, Espagnols, Berbères, Kabyles, Mozabites, Juifs, ont des costumes différents et de toutes couleurs. Ajoutez à cela les uniformes des nombreux militaires que l'on coudoie partout, et vous aurez une idée de la variété du coup d'œil.

Le quartier arabe d'Alger n’a pas ce caractère cosmopolite, maïs c’est une merveille de pittoresque. On imagine difficilement un pareil labyrinthe de sombres corridors, d’impasses tortueuses, d’escaliers flanqués d’échoppes borgnes, et de mystérieuses galeries.

Il s'étend sur le flanc de la montagne, où s'élève la kasbah, ancienne forteresse arabe, aujourd’hui occupée par les soldats français.

Ce que les étrangers ne manquent pas de visiter à Alger, ce sont les mosquées. Les plus remarquables sont la grande mosquée et celle d’Abd-er-Rhaman el Tealbi. Celle-ci est à l’ombre des palmiers du jardin Marengo, et est surmontée d'un minaret fort élégant. En y allant, le vendredi, vous y verrez des femmes mores-

ques dévoilées, priant sur des tombeaux qui sont en grande vénération. Car là reposent plusieurs pachas et le grand marabout Abd-er-Rhaman, qui vécut au quinzième siècle.

Le même jour, dans la grande mosqnée, vous aurez un autre spectacle. Des centaines d’Arabes sont là prosternés, le front collé sur les dalles de marbre, pendant que le marabout, monté dans une espèce de chaire, leur déclame ou leur chante des versets du Coran.

Selon le Prophète, le Seigneur exigeait autrefois que ses fils prient cinquante fois par jour ; mais, à la demande de Mahomet, il veut bien aujourd’hui se contenter de cinq fois. C'est pourquoi l’on voit hissé cinq fois par jour, au sommet des minarets, un petit drapeau blanc qui attire l'attention des fidèles, et qui annonce l’arrivée prochaine du muezzin. Un instant après, il apparaît en effet au sommet de la tour, et il appelle les fils d'Islam à la prière.

L'appel de l'aurore est vraiment beau: Æouwmou ! Koumou ! La Tenoumou !

Levez-vous ! levez-vous ! Ne dormez plus ! C’est le moment de faire le bien ; Vous ne vivrez pas éternellement...

Dieu seul est grand ! Et Mal:omet est son prophète ! La Allah illahoullah, Mohammed racout Allah !

A ce cri, les Musulmans, quoi qu'ils fassent alors, et où qu'ils se trouvent, se tournent vers lorient et se prosternent la face contre terre en adorant Allah !

Bien souvent, sur les chemins,’ dans les champs, an

désert, sur les montagnes, dans la diligence même où

nous voyagions, nous avons été témoins de ces oraisons qu'aucun respect humain n'arrête. Dans les solitudes charmantes de la Kabylie, à l'heure du soleil couchant, nous avons aperçu je ne sais combien de centaines de ces bons agriculteurs Kabyles, dont les silhouettes blanches se prosternaient dans les vallées et sur les versants des collines, et j'avoue que ce spectacle m'a ému et édifié. Ces dévotions redoublent pendant le Rhamadan, qui est le carême musulman, et auprès duquel notre carême est une orgie. Le Rhamadan dure trenie jours, et perpétue le souvenir du mois où le Coran est tombé du ciel. Pendant ce temps, il n’est pas permis de manger, ni de fumer, depuis l’aurore jusqu’à la nuit. Je suis sûr, après cela, que personne de vous ne se fera musulman.

Le jour férié des musulmans est le vendredi ; celui des juifs est le samedi, et celui des chrétiens, le dimanche. Il en résulte une autre curiosité pour ces villes du lit-

toral africain : c’est que trois jours par semaine il y a

une grande partie de la population qui ferme ses boutiques et vaque à la prière.

Les églises catholiques d'Alger sont en général très pauvres, et la cathédrale elle-même n’a rien de monumental Le seul caractère qui la distingue est son architecture arabe, et l'apparence de mosquée qu’elle conserve encore malgré sa conversion.

Mais à la porte d'Alger, au sommet d'un promontoire qui s'avance dans la Méditerranée, s'élève un joli sanctuaire dédié à la sainte Vierge, sous le vocable de Notre- Dame d’Afrique. Par le site, il ressemble à Notre-Dame

de la Garde, à Marseille, et à Notre-Dame d'Oran. Lequel des trois sanctuaires est le plus pitoresque ? C’est assez difficile à dire ; mais il n’est pas douteux que celui d'Oran est le plus élevé, et qu'il commande une vue incomparable ; seulement, la chapelle en est toute petite et très pauvre, tandis que Notre-Dame de la Garde et Notre-Dame d'Afrique ont une architecture et des proportions monumentales.

Notre-Dame d'Afrique est la plus spacieuse des trois, et elle est bâtie dans le style oriental avec des arcs et des coupoles bysantines. C’est une croix grecque formée par une nef et un transept, qui se terminent par trois demi-coupoles, et qui sont courcnnées par un dôme spacieux. Au chevet, flaruué de deux autres petites coupoles, se dresse une tour très liaute qui ressemble au minaret d’une mosquée.

La façade n’est pas encore terminée et me semble assez bizarre ; mais elle est surmontée d’une grande statue de la sainte Vierge. Tout autour de l’église, sur les murs extérieurs, court une frise très large en mosaique de faïence.

L'intérieur est inachevé, et n’a rien de remarquable. De simples cartons peints remplacent les statues qui devraient remplir les niches. Mais les murs sont tapissés d’ex-voto qui attestent un nombre incalculable de guérisons dues à l’intercession de Notre-Dame d'Afrique.

Nous avons voulu assister aux vêpres dans cette église qui a maintenant le titre de basilique, et nous y avons été témoins d’une cérémonie touchante qu'on ne

voit nulle part ailleurs, je pense : l’absoute des marins

naufragés, dont les corps reposent dans l'immense sépulcre de la Méditerranée.

À l'issue des vêpres, les chantres entonnent tout à coup le libera. Le prêtre officiant revêt son écharpe de deuil ; la croix suivie du clergé, s'avance dans la nef comme pour un enterrement vers la porte de l’église.

Sur la terrasse qui couronne le promontoire se rangent le clergé et la foule. Le porte-croix va se placer entre les deux acolytes au bord de l’escarpement, le prêtre officiant se met en face, et n’en est séparé que par un drap mortuaire porté par quatre enfants de chœur, puis, il récite les prières de l’absoute, il jette vers la mer quelques gouttes d’eau bénite, et, levant les mains, il bénit cette tombe où tant de malheureux gisent ensevelis.

Rien n'égale la solennité touchante et la grandeur dramatique de ce spectacle.

O vous tous, pensais-je, qui dormez dans les plis funêbres des abîmes de la mer, n’avez-vous pas tressailli ? Ne vous êtes-vous pas réveillés de votre sommeil ? Ces murmures et ces chants que vous avez dû entendre, ce ne sont pas les vagues qui se plaignent au rivage, ce ne sont pas les vents qui soulèvent les flots, ce ne sont pas les navires encombrés de vos frères vivants qui sillonnent la mer, ce sont des prières, des cris vers Dieu qui sollicitent pour vous la résurection et la vie.

La cérémonie était finie, et je restais là, rêveur, les

yeux fixés sur la mer qui battait le pied du promontoire ; Le vent en ridait légèrement la surface; et des

se

ef

ur

barques pavoisées la sillonnaient en s’inclinant sous leurs voiles latines.

Au loin passaient de grands vaisseaux remplis de voyageurs, et nul d’entre eux ne songeait sans doute qu'il se promenait dans le plus vaste et le plus peuplé des cimetières.

Sur le rivage et sur les versants des collines, depuis la pointe Pescade jusqu’à Alger, d'innombrables villas blanches et roses souriaient dans la verdure des jardins. Aux sommets couverts de bruyères vertes, de grands troupeaux de chèvres blanches paissaient tranquillement, Sur tous les chemins cireulait la foule, et le soleil enveloppait toutes choses de ses flots de lumière.

C'était la vie, toujours la vie, à côté de la mort, et coudoyant les tombeaux sans s’en douter.

k* + J'ai retrouvé à Alger, comme à Tanger, des charmeurs de serpents, espèce de thaumaturges qu'on nomme Aissaouas, et j'ai voulu assister à une de leurs représentations. Mais ce n’est qu'avec une peine infinie, et après une longue course de nuit dans des ruelles qui m'ont rappelé les cercles de l'enfer de Dante, que

j'ai pu les découvrir.

Nous sommes partis sept de l’hôtel, mais nous ne sommes arrivés que trois : quatre de nos compagnons effrayés et découragés nous ont abandonnés en route.

Nous entrons dans un patio pavé de larges pierres plates, autour duquel sont assis par terre, les jambes croisées, cinquante ou soixante Arabes, parmi lesquels

nous prenons place, Au-dessus de nos têtes, sur les quatre côtés du patio, est accroché un long balcon où sont accoudées des femmes voilées, dont nous ne voyons que les yeux, et qui applaudissent le sorcier, en criant : you! you ! you ! you!

Au milieu du palio se tient l’aïssaoua, tête nue, se balançant et sautant comme un homme ivre au-dessus d'un petit feu d’où monte une fumée blanche qu'il aspire et qui paraît le griser. En face de lui, tout près du feu, trois musiciens, l’un soufllant dans une espèce de clarinette et les deux autres battant, à coups redoublés, de larges tambourins qu’on appelle bemdios. L'aïssaoua chante, et les musiciens l’accompagnent Mais

quelle musique, grand Dieu, que cette musique arabe !

Mélopée d’une monotonie désespéraunte, et qu'on peut entendre des heures sans en pouvoir rien retenir. J'ai fait de mon mieux pour en graver quelques mesures dans ma mémoire ; mais je n’ai pu y réussir, parce que la musique arabe ne connaît, ni les tons, ni les demitons, mais procède par tiers de tons.

Le premier chant est un cantique à Aiïssa qui est monté au ciel et a délivré les enfants d'Israël ; mais bientôt le chanteur ne fait que pousser des cris plaintifs, des lamentations, des rugissements accompagnés de bonds et de contorsions inimaginables. T1 chancelle, il tombe, se relève, puis retombe, et semble en proie à des souffrances atroces.

Quand enfin il est parvenu au degré d’hallucination, ou de délire vouln, il commence ses sortiléges, avalant des scorpions et du verre pilé, se perçant les joues avec

de grandes aiguilles, marchant nu-pieds sur le feu, et sur le tranchant d'un sabre,

On affirme que les jours de grande fête un agneau

tout vivant est apporté à l'aissaoua qui le dévore à belles dents, et le mange en entier, os, chair, peau et

laine.

Si tous ces sortiléges ne m'ont pas émerveillé, j'ai été

bien étonné en revanche de découvrir que leur nom

signifie disciples de Jésus. Aïssa est l'un des noms arabes

qu'on donne à Jésus, et oÿas, signifie disciples. Dans

leurs croyances, Aïssa fut un marabout célèbre qui

domptait les serpents, changeait l’eau en vin et faisait

apparaître soudainement devant lui des tables som]

tueusement servies. N'est-ce pas bien 1à le Christ vain-

queur du serpent, multipliant les pains et opérant le miracle de Cana ? N'est-ce pas bien le Christ prédisant

à ses disciples qu’ils prendraient impunément les ser-

pents dans leurs mains ?

Singulier rapprochement, n'est-ce pas, entre le divin fondateur du Christianisme, et ces faux thaumaturges qui prétendent faire des miracles en son nom !

Un autre spectacle assez curieux auquel on peut assister tous les mercredis, sur une grêve appelée le rocher de Cancale, à deux milles d’Algers, ce sont les

sacrifices de coqs.

Vers huit heures du matin, on y voit arriver des femmes et des jeunes filles, mauresques, juives et né-

gresses, qui désirent connaître leur avenir, et se rendre

nero

le ciel propice. Elles apportent avec elles des couples de poulets qu'elles remettent avec une offrande à deux ou trois marabouts nègres qui sont les sacrificateurs. Ils portent le costume arabe, mais leur gandoura blanche est relevée par une ceinture rouge, où pend un grand couteau.

[s prennent les poulets des mains de chaque femme, s'approchent d’un petit feu où brülent des parfums,

font des croix et autres figures avec les poulets au-dessus

du feu, les font ensuite toucher à la tête, au dos, et à la poitrine de la femme qui les offre ; puis ils les placent par terre, les ailes étendues, mettent le pied dessus, et, les saisissant par la tête, ils leur coupent le cou à moitié, et les laissent aller. La pauvre victime sautille quelque temps en battant de l'aile, et meurt.

Ces battements d'ailes, les contorsions de l’agonie, le temps qu’elle dure, sont observés avec soin, et ont une signification que je ne saurais vous expliquer.

La femme trempe alors ses doigts dans le sang des victimes, se trace des croix sur le front, et des anneaux de sang autour des bras et des jambes ; puis elle jette dans le feu de petites pailles, et des grains de résine, et la cérémonie, finie pour elle, recommence avec uue autre femme.

Je n'ai pas vu un seul homme apporter des poulets aux sacrificateurs, qui en ont immolé une centaine sous nos yeux, et qui ont dù faire ensuite un joli festin. J’en ai conclu que cette superstition est peut-être exclusivement féminine.

Page 1