L’HOTEL POPULAIRE DE MILAN
Dans Paprès-midi et sous la conduite du très aimable M. Pacini, nous nous rendons avec M. Buffet à l’Hôtel Populaire, situé via Marco d’Oggiono, 9.
C’est la dernière création due au dévouement inlassable de M. Luigi Buffbli, Président de l’Union Coopérative. Comme cette fondation est extrêmement intéressante, il me paraît très utile de donner sur elle des renseignements complets.
Le bâtiment couvre un emplacement de plus de 2000 mètres de superficie et son prix de revient y compris l’ameublement et l'outillage est de 800 mille francs.
Il a été construit sur le modèle des Rowton-Houses de Londres que M. Luigi Buffoli est allé visiter et étudier sur place 'spécialement en vue de Ja fondation de l’Hôtel Populaire.
kk
Un perron d’une dizaine de marches donne accès dans le vestibule de ThoteL A droite de l’entrée, se trouve l’ascenseur qui dessert les cinq étages. A gauche, le bureau de distribution des tickets de séjour.
Sur les murs du vestibule on lit diverses inscriptions. L'une d’elles rappelle que l’Hôtel Populaire est la première construction de l’Europe continentale édifiée sur le modèle des Rowton-Houses; une autre porte la date de l’inauguralion de l’édifice, 18 juin 1901, et la dernière indique que la maison est destinée à loger les personnes disposant de peu de ressources, afin qu’elles trouvent dans la salubrité,
l’aisance et la dignité du milieu, le désir et les moyens de s’élever dans l’échelle sociale.
La porte de l’hôtel est toujours ouverte, ses hôtes peuvent donc s’y présenter à n’importe quelle heure de la nuit. En pénétrant dans l’escalier ils sont salués par ces mots peints sur le mur; « Puisse le repos être la source de nouvelles
énergies. »
L’Hôtel populaire n’admet que les hommes.
La personne qui désire loger a l’Hôtel doit se munir d un billet poui la durée du séjour qu’elle désire faire.
Le ticket coûte 0,50 c. pour une journée, plus 0.10 c. pour du linge blanc de lessive. Si l’hôte reste plus d’un jour, le ticket des journées suivantes ne coûte plus que 0.50 c. et il est réduit à 3 l’r. pour une semaine entière, soit 0 fr. 43 par jour.
ir
Dans une vaste salle du rez-de-chaussée, se trouvent 600 armoires qui servent
de garde-robes aux hôtes de la maison.
Quelques unes sont doubles. I^a location, sans limitation de duiee, coûte Olr. 60 centimes pour les armoires simples et 1 fr. pour les doubles. Quand rhôle quitte la maison on lui restitue, quand il rend la clef : dO, ou 50 centimes suivant le type de garde-robe dont il faisait usage, c est-a-diie que, poui un joui comme pour plusieurs années, la location de sa garde-robe ne lui coûtera que 0 fr. 30 ou 0 fr. 60 centimes. A coté de la salle des garde-robes il y a un cabinet
de toilette.
La salle à manger de l’hôtel peut contenir 250 personnes et on y liouve des mets et des boissons à des prix très modérés.
Un bol de bouillon 0. 05
Café noir 0.10
Calé au lait
Ain (1 5 de litre) 0.10
Potage (au bouillon ou autre) 0.15, 0.20, 0.2;>
Portion de viande Ü.30, 0.40, 0.60
Portion de légumes 0.10, 0.15
Portion de fromage O.IO, O.lo
Inutile d’ajouter que tout est de première qualité et fourni par TUnion coopérative.
l/llôtel Populaire, possède un fumoir oii ses clients peuvent se livrer aux délices de la pipe ou de la cigarette. Ils peuvent également jouer aux dames, aux dominos et aux échecs. Mais il est expressément défendu d’y faire du tapage et de s’y disputer.
On lit sur les murs du fumoir : « Le jeu doit être un soulagement de l’esprit et non pas une préoccupation de gain ».
La salle de lecture que nous visitons ensuite a, comme le fumoir, quelques clients; nous remarquons, toutefois, que la majeure partie de ceux-ci dorment tranquillement appuyés sur fes tables. Nous pensons que ce sont des ouvriers sans travail qui passent ainsi la journée économiquement.
Comme le fumoir et la salle à manger, la salle de lecture a ses murs recou verts de carreaux vernissés jusqu’à 1"^50 de hauteur. Au-dessus les murs sont peints avec des couleurs vitrifiables. Il en est de même de tous les corridors.
La bibliothèque contient environ 1000 volumes et sur les tables, autour desquelles sont disposés de beaux fauteuils en noyer, se trouvent de nombreux journaux. Le tout est mis gratuitement à la disposition des hôtes de la maison.
Nous avons remarqué sur les murs des corridors et des diverses salles une abondante distribution de maximes et de recommandations. La salle de lecture ne fait pas exception et sur les murs et au-dessus de l’entrée on lit : c< Une maison sans livres est une maison sans dignité, — Toutes les fois que lu ouvriras un livre tu apprendras quelque chose ».
Nous montons aux étages supérieurs pour visiter les chambres à coucher.
L’Hôtel comprend cinq étages dans lesquels ont été aménagées 530 chambres:
Les corridors des étages sont surveillés par un personnel chargé de prévenir le lapage et d’aider et donner les soins voulus aux clients qui auraient besoin d’assistance. Tous les corridors sont pourvus de deux fontaines et de quatre cabinets d’aisances.
Les hôles peuvent à leur gré rester dans riiôlel loule la journée, mais ils doivent quitter leur chambre à coucher avant 9 heures du matin et ne peuvent y rentrer avant 7 heures du soir.
Voici la description d’une chambre à coucher. — Elles sont toutes pareilles. Les chambres sont toutes petites et leurs dimensions ont été réduites à leur extrême minimum.
Chacune d’elles a 2^20 de longueur, l-"70 de largeur et 3^20 de hauteur. Les murs de séparation ont sur trois côtés environ 2'^20 a 2*^30 de hauleui seulement et laissent un espace vide de 90 cent, à 1 mètre, de façon que 1 air puisse circuler facilement dans les chambreltes. Une fenêtre a été pratiquée sur le quatrième côté des chambres, donnant sur la rue ou la cour, pour éclairer le logis.
Chaque chambre contient un lit, une chaise, un porte-manteau et un vase de nuit. Elle est éclairée au moyen d’une petite lampe électrique et chauffée à
la vapeur.
Le lit est en fer avec grille élastique remplaçant le sommier et contient un matelas d’algues marines, un oreiller, des draps, dont un est changé chaque lundi, une, deux ou trois couvertures au gré de l’occupant et une courte -pointe
blanche.
* ic
Nous franchissons les derniers escaliers et nous voici au faîte de la maison. Une vaste terrasse sur iaquelle ont été disposés les appareils utiles pour le séchage du linge. Au moment de notre visite, la terrasse est entièrement garnie de linge que surveillent deux braves femmes.
De la terrasse nous apercevons dans le lointain les Apennins, distants d’environ 120 kilomètres, et de l’autre côté les Grandes Alpes, où se détache nettement, sous la lumière d’un soleil étincelant, le mont Rose.
Après avoir admiré pendant un moment le panorama de la ville de Milan qui se déroule autour de nous, nous redescendons les six étages.
Nous voyons en passant le salon de coiffure de 1 liolel où ses hôtes peuvent se faire raser el couper les cheveux à peu de frais, dans une boutique très proprette.
Un cordonnier a été installé également dans la maison pour faire les repaialions utiles aux chaussures, hélas! trop souvent délabrées des pensionnaires de rhôlel. En passant, nous le voyons tirer le ligneul avec ardeur.
Les lieux d’aisances sont très bien installés, la pièce est vaste el haute, l’eau y coule en abondance et leur aération est parfaite.
On y compte vingt-deux cabinets distincts et des urinoirs nombreux.
Dans cet endroit on lit sur les murs : « La pudeur et la propreté doivent présider en ce lieu. • — (t Du maintien des visiteurs on a la mesure et la preuve de leur éducation. i
Nous descendons plus bas encore, au sous-sol, pour jeter un coup-d’œil sur les installations nombreuses autant que nécessaires pour les soins d’hygiène et de propreté.
Sur les murs de l’escalier, commode et élégant qui y conduit, on lit : « Celui qui aime la propreté s’embellit et prolonge sa vie. — L’eau est à la peau ce que l’air est aux poumons ».
Nous arrivons aux lavabos : huit tables de marbre, comprenant chacune six grandes cuvettes avec miroirs et porte- manteaux, ayîint chacune deux robinets, un pour l’eau froide et l’autre pour l’eau chaude, sont à la disposition des pensionnaires.
A côté, se trouvent les bains de pieds. Quatorze baignoires fixées aux murs sont également munies de robinets à eau chaude et eau froide.
Plus loin sont les bains et les douches. Lès baignoires sont en fer émaillé et les prix sont fixés à 30 centimes pour un bain et 10 centimes pour une douche Un lavoir à vapeur a été installé qui peut blanchir 500 draps par jour ainsi que le linge des pensionnaires dont l’hôtel se charge à des prix modérés.
Enfin, pour répondre aux besoins des lavabos, des douches, des bains et du lavoir, des chaudières ont été installées dans le sous-sol, qui alimentent également les appareils de chauffage des chambres et des salles communes.
Pendant l’année 1903, l’Holel Populaire a hébergé 143.643 personnes, soit 393 par jour. En 1904, la moyenne sera probablement de 450.
11 a servi en 1903, 4.466 bains el 361 douches.
11 a été visité par plus de 2.000 personnes s’intéressant à la coopération et à l’amélioration du sort des classes populaires.
Avant de quitter F Hôtel Populaire, nous avons lait une visite au Directeur de rétablissement que nous avons lélicilé sur la tenue parfaite de tous les locaux et de l’exquise propreté que nous avons constatée partout, au cours de notre visite.
Le Directeur nous a présenté le livre des visiteurs sur lequel nous avons relevé les noms d’une foule de pei’sonnages illustres qui ont tenu a manifester leur satisfaction au pi’oinoteur de l’œuvre Luigi Bulfoli et a ses collaborateurs, ensinsciivant sur le livre. Quelques- uns ont fait précéder leur signature de quelques phrases émues et élogieuses. Avec .M. Ifuffel, nous suivons cet exemple, et en quelques mots nous exprimons à notre tour notre admiration pour notre eminent collègue Luigi Buffoli (1) qui est un employé des chemins de fer italiens et, par conséquent, nous est cher à ce double titre de coopérateur et do cheminot.
X quatre heures, nous quittons l’hôtel et nous allons visiter une des vingt-six succursales de l’ünione Cooperativa, située dans une rue à côté.
(1) M. Luigi Buffoti est l'un des Coopéi-ateurs les plus éminents de l'Kui-ope et l’un des chefs les plus aimés cl des plus écoulés du mouvement Coopératif en Italie. 11 unit à une puissance de travail peu commune, une facilité d’assimilation remarriuable. Modeste et timide autant >iue dévoué, il fuit l’éloge et se repose du labeur de la veille en préparant l’organisation des fondations du lendemain. que son cerveau sans eessi' en travail élabore pour le plus grand bonheur du monde des travaillDiirs et des déslicrilês de la fortune.
Uùiii lîuir.di,tini a d.-buté dans la vie conmw' (•oiimiis diez un épicier, est entré ensuite au service de la Compagnie des Chemins de fer de la Méditerranée à Milan, où il est encore en qualité d'emplové à rAduiinistration centrale, au bun-aii de la Comptabilité.
CuigM Buifuli. a fondé successivement ii Milan. la Société Coopérative des employés de Chemins defer. en 1870, la Société Coopérative l'Union Coopérative en 188(i. l'Auberge populaire en 1001, les Dormilori popolari en 1004.
Knlre temps, il siège comme Conseiller communal de la Ville de Milan, ou I a appelé la conliance
populaire. , i i i
En récompense de ses longs services sociaux, il est nomme Uievaliei- de 1 ordre royal de la
Couronne d'Italie, et reçoit la Ciavate de Commandeur de cet Ordre des mains du Hoi d llalie à l'occasion fie l'inauguration de l'Auberge l’opulaire. présidée par le Iloi lui-méme.
Lui"i Bulfoli mène une vie très occupée et l'énoncé seul des lonetions qu il rernidit donnera une ide"e très nette du formidable labeur auquel il consacre depuis longtemps tous les instants dont il peut disposer :
Président de l'Union Coopérative, depuis sa fondation :
— de l'Auberge Populaire, —
— des Dorinitori popolari, —
Prufl’homme de la Société Coopérative^ de Pharmacie ;
Syndic suppléant delà Coopérative “ Senoia Musicale;
Membre du Comité de l'Asile nocturne graliiit :
Membre du Conseil de la Société contre la mendicité.
Au cours de nos pérégrinations à travers les rues de Milan, noire guide nous fait traverser fe Foro Bonaparte sur lequel est érigée une slatue équestre de Giuseppe Garibaldi, nous traversons également le château Sforza qui fut la demeure des Visconti et des Sforza, de là nous nous engageons dans le parc du château.
Au retour, nous admirons successivement les statues de Napoléon 111, dans la cour du Sénat; de Cavour, aux Jardins publics ; le monument de Léonard de Vinci, place de la Scala, et, à côté, le Municipio ou l’IIôlel de Ville.
Sous la conduite de notre guide, nous visitons la Cathédrale, le Dôme de Milan.
Cet édifice superbe couvre une superficie de 11 .700 mètres carrés, et peut con- .
tenir 40.000 personnes. Il a 148 mètres de long, 88 de large el 48 de haut. La tour de la coupole a 108 métrés de haut. Le sol est recouvert d’une mosaïque de marbre.
L’extérieur de l’église est couvert de 2.000 statues, dont l’une représente Napoléon DL La construction en a été commencée en 1386. Le toit, comme tout l’édifice, est en marbre. '
En face du Dôme, se Irouve la statue équestre de Victor- Emmanuel II, et, à
côté, s’élève le Palais Royal.
Nous rentrons pour dîner el je fais mes adieux à mon compagnon de voyage, cet excellent ami M. Buffet, qui reste à Milan un jour de plus pour revoir de plus prés les magnifiques installations de TUnione Cooperaliva.
Au moment de monter en voiture pour me rendre à la gare, je remarque un attroupement assez important de personnes aulourd’une affiche que vient de faire apposer le maire de Milan, et j’entends dire à côlé de moi, que 50.000 ouvriers el ouvrières se sont mis en grève aujourd’hui à Milan, que les employés des postes, ceux des télégraphes el des téléphones ont promis de s’y metli’e également, et que les employés et ouvriers des chemins de 1er vont se réunir ce soir 4
pour s’entendre sur la conduite à tenir par leur corporation qui manifeste déjà des ;
tendances à cesser le travail dès demain.
A huit heures dix, le train qui doit me ramener en France part de Milan,
En passant à Turin, un employé me réveille pour me demander ma destination. J’en profile pour donner un coup-d’œil à la gare très animée à ce moment, et je me rendors.
Nous avons terminé maintenant le récit de ce qu’il nous a été permis de voir et d’étudier au cours de notre long voyage à travers l’Europe, ainsi que l’exposé des travaux qui ont été effectués à Buda-Pesth, par les délégués de la Coopération universelle — mais, comme ces délégués constituaient en quelque sorte le Parlement international de la Coopération mondiale, notre tâche serait incomplètement remplie, si nous ne placions pas sous les yeux de nos lecteurs, le tableau général de la grande et pacifique armée de la Coopération.
C’est pourquoi, puisant largement dans les nombreux rapports qui ont été distribués au Congrès de Buda- Pesth et m’appuyant sur les travaux publiés par des coopérateurs éminents, des hommes d Etat et des économistes distingués, i’ai lâché de réunir dans le tableau qui va suivre les éléments d’une statistique générale des Sociétés Coopératives de toute nature existant dans le monde entier en 1904.
J’ai fait suivre ce tableau d’une étude particulière sur différents pays, donnant sur chacun d’eux, sous une forme concise, des renseignements de
nature à intéresser les militants de l’Etat-major Coopératif.
TABLEAU numérique des Sociétés Coopératives de tonte nature existant dans le monde entier en 1904
PAYS ou NATIONS