TYPOGRAPHIE DE P.-G. DELISLE
SIX ANS APRfes.
UAND j'^crivaia, e mis de Paris, les demi^res pages du mier volume de eet ouvrage, j'^tais a de penser que j'allais bientftt revoir Capitals de la France. Ce plaieir prSvu m'a ^t^ donn^ pourtant: j'ai .^:u Pane.
Sauf quelques changements'que je vaia indiquer, Ba physionomie g^n^rale est rest^e la mgme : il est toujours le bizarrt assemblage de toutes lea contradictions, le centre oil couvergent i la fois les travailleurs de la peiiB^e et lea oiaife. Le rendez-vous dee ainistres conspirateurs et dea viveurs insouciants, un foyer de vertus et un enfer de corruptions.
A I'extfirieur, il est toujours souriant, aimable, expansif et gai, courant k ses plaisirs sans regarder detri^re lui, fenuant les yeux sur lea ruines qui
bordent sa route et sur les abtmes qui s'ouvrent devant lui, r^pondant k ceux qui I'en avertissent : bah I qu'est-ce que cela fait?
Ville Strange en v6rit6, puissante et faible, rieuse et terrible, foUe et grave, apte k tous les d^voiiments, 8t toutes les folies, k tous les crimes ! Coupe immense oA la liqueur humaine est toujours en fermentation, et dont le fond monte k la surface. De temps en temps une secousse se produit et l'6cume est jet^e par-dessus, bord, mais la fermentation continue et I'^cume monte toujours. La coupe est belle, artistiquementtravaill^e, colorfe, parfum^e ; mais la liqueur est empoisonn^e.
Pendant quelques semaines encore, j'ai pu sillonner en tous sens les boulevards, les avenues, les quais, les jardins de la grande ville, revoir les endroits fr6quent6s nagu^re et peupl^s de mes souvenirs, admirer de nouveau sa persistante jeunesse et son incontestable beauts.
Avec une Amotion que j'exprimerais difl&cilement, mais que I'on comprendra, j'ai voulu visiter la maison que j'habitais en 1876 avec ma femme et mon dernier enfant — qui y 6tait n6 et qui est.mort depuis. — Je Pai retrouv^e telle que nous I'avions laiss6e, avec son petit jardin plants d'arbustes et de fleurs, oil j'ai tant de fois promen6 mes reveries ; mais nos h6tes d'alors n'y sont plus.
Notre h6tesse 6tait une femrae encore jeune, jolie, et florissante de sante. Son mari 6tait un vieillard ch^tif, malingre, que sa femme faisait vivre, et qui
se plaignait sans cesse. En la voyant toujours s6millante, alerte et gaie, k c6t6 de son vieux, morose et appuy6 siir sa canne, nous nous disions souvent : elle I'enterrera bient6t, et s'en consolera avec un plus jeune.
Eh bien I je n'ai pas et6 plus prophSte si I'^tranger que dans mon pays : c'est le contraire qui est arriv6. La jeune femme est morte, et e'est le vieux barbon qui est remari^...avec une jeune fille I Proh pudor ! II demeure maintenant si Versailles.
La topographie de Paris a peu chang6, si ce n'est qu'elle a encore quelque peu rajeuni. C'est le propre des villes de progr^s, comme des femmes mondainefe, de ne pas vieillir. Mais cette jeunesse des femmes ne pent durer bien longtemps, en d^pit de leurs efforts, tandis que celle des villes de progr^s semble ^tre 6ternelle. Paris avait encore quelques rides v6n6rable8 ; il ne lui en restera bient6t plus.
L'avenue de TOp^ra, le Boulevard St-Germain, k peine commences en 1876, sont aujourd'hui terming, et forment de grandes rues bien 4clair6es et bord6es de superbes boutiques. II y avait dans Fancien foubourg St-Germain, rue St-Dominique, certaines maisons que je fr^quentais ; jene les ai pas retrouv6es. L'oeuvre de demolition se poursuivra, et le jour n'est pas eloign^ oi tout le vieux Paris dormtra au cimetifere comme Ses d6funts habitants ; le cimetiSre lui-m^me sera neuf et jeune.
Ah I si I'on ne d6molissait que les maisons, nous 616verions k peine une plainte ; mais ce sont les ins-
titutions qu'on d^molit, et quand on aura fait table rase des principes et des doctrines qui servent de base aux soci^t^s chr^tiennes, je me demande oii sera la s6curit6 publique, et ce que deviendront le droit et la justice.
Les nouveaux quartiers de Paris, sillonn6s delarges avenues, ne permettant guSre de demolitions, on se contente d'en d^baptiser les rues. Pourquoi pas ? puisqu'on d6baptise la France elle-m^me.
Les anciennes denominations rappelaient, les unes le temps de I'Empire, d'autres certaines gloires de la Monarchic, d'autres enfin le pass6 religieux de la France. C'6tait intolerable ; car il faut que tout cela soit oublie, enterr6. II faut que la France sache enfin que son histoire glorieuse date vraiment de la Revolution, et que tout ce qui a pr^c^de soit honni, reni^, efface de la m^moire des hommes.
II y avait une rue du Luxembourg, rappelant le fameux mar^chal de Louis XIV, qui revenait toujours vainqueur, et qui avait cou vert les votites de la cathedrale de drapeaux conquis sur Pennemi. Cetait assez pour que ce nom tomb^t dans la disgrace du conseil municipal, et il a 6te remplac6 par celui de Cambon, ministre de la Revolution.
II y avait une rue qui se nommait Saint- Arnaud, et le vainqueur de I'Alma devait, ce semble, meriter ce mince honneur. Mais il avait pris part au coup d'Etat du 2 decembre ; n'etait-ce pas assez pour que sa memoire f&t execree ? Cette rue s'appelle maintenant Volney.
PAftIS 11
II y en avait une autre qui honorait la m6moire de la famille Abbatucci, dont les pSres et les fils avaient vers6 leur sang pour la Prance ; mais ce nom avait le tort grave de rappeler en m^rae temps le ministre de la justice lors du coup d'Etat : qu'il soit ray6, a d6cret6 le conseil municipal, et remplac6 par La Boetie, qui a fait une si bonne critique des abus de la royaut6 dans son Discours de la servitude votontaire,
II y avait deux rues de la Visitation. Ce nom, par trop clerical, a 6t6 remplac6, par ceux de St-Simon et Paul-Louis-Courrier, qui, comme on sait, n'6taient "pas des calottins.
Les avenues de Plmperatrice, du Roi-de-Rome, de la Reine-Hortense, Josephine, et quelques autres, ont 6galement re^u d'autres noms au nouveau bapt^me que leur a conf6r6 M. Harold.*
Parmi les changements operas depuis 1876, il en est un qui m'a fait plaisir, c'est la reconstruction de l'H6tel-de-ville, que la Commune avait incendi^, Je n'ai pas vu I'ancien, et je ne saurais dire s'il ^tait preferable k celui que Ton termine en ce moment. Mais celui-ci est certainement magnifique, et j'ai 6te charm6 de voir 6tinceler ses pavilions de marbre et ses statues, ^ce m^me endroit oi je n'avais vu qu'un amas de d6combres lors de mon premier voyage.
^Cette manie de rayer les noma d'ua pafis^ qui ne fut pourtant pas sans gloire se manifeste aussi dans d'autres yilles de France, et j'apprendsqu'll Montpeilier, patrie de Montcalm, on aremplac^ ce nom illustre par celui d'un Conseiller municipal. Marquis de Montcalm a 4i^ jug^ un nom trop aristocratique et monarchique.
Malheureusement ces statues honorentles h6ro8 de la Revolution.
Les changements que je viens d'indiquer n'ont aucune importauce si je les compare k ceux qui se sont op6r6s dons I'ordre politique et social. C'est dans cette voie que Paris et la France ne restentguSre stationnaires.
Les id6es ont march^, et le mouvement de la Revolution s'acc61Sre. La France a franchi la distance qui s^parait Mac-Mahon de Gr^vy, et Buffet de Jules Ferry. Elle a expuls6 les religieux, laicis6 I'enseigiiement, ruin6 le prestige et Pautorit^ de la magistrature, desorganis6 Parm^e.
Elle a pass6 par Gambetta, et ce petit dieu s'est trouve trop grand pour elle : elle n'a pu le contenir. Cot homme, gr^ce ^ la complaisance de la France, avait pris des proportions qui faisaient craquer r^difice social.
Elle a maintenant M. Jules Ferry, qui, comme homme de gouvernement, est probablement plus habile et plus fort que Gambetta, mais qui ne durera pas tr^s longtemps parce que rien ne dure en France.
D6j^ Catilina est aux portes de Rome, et Jules Ferry ne sera pas aussi puissant que Cic6ron.
II va sans dire que Catilina n'est pas le Comte de Chambord, ni aucun autre prince.
Le Catilina fran9ais, c'est le peuple, que la nation a cent fois proclam6 souverain, et qu'elle ne couronne jamais.
II commence si trouver qu'on met bien du temps k charpenter les marches de son tr6ne. II est las d'attendre dans la rue, expos6 k toutes les intemp6ries de Pair et de la nuit, pendant que ses ministres reluisent, jouissent et s'engraissent dans Topulence et le luxe des palais.
C'est juste ; puisqu'il est roi, pourquoi le laisse-t-on k la porte ? Partout ailleurs les rois ne sont-ils pas log68 et nourris ? N'a-t-il 4)as droit d'avoir aussi, lui, sa liste civile? N'a-t-il pasjou6 assez longtemps le rdlededupe? Lui faudra-t-il servir de marchepied k tous les ambitieux que produit la France ? Mais alors il n'aura jamais son jour !
Oui, Ton a trop abus6 de la cr^dulite de Catilina, et I'heure approche od, franchissant les portes de Rome, et enfongant celles du Palais Bourbon, il criera aux gouvernants : trSve de rh^torique et de phrases, donnez-moi du pain !
Oui, le flot r6volutionnaire monte, et Pinondation socialiste est imminente. Quelle digue pourra la contenir ?
La division . est plus profonde et plus accentu^e que jamais entre les divers groupes politiques. Mais au-dessus, ou plutdt au-dessous de la guerre des partis, se poursuivent avec acharnement la guerre sociale et la guerre religieuse. Cette demi^re surtout est terrible, parce qu'elle sert de point de ralliement aux groupes ennemis.
Opportunistes et intransigeants, r6publicains et radicaux, patrons et ouvriers, bourgeois et prol6-
tairefl, autocrates et lib^raux, vainqueurs et vaincus se donnent la main quand il s'agit de combattre le Catholicisme.
Les hommes politiques disent : I'Eglise est une institution sociale, une puissance occulte, I'ennemie naturelle de tout ce que nous faisons !
Les savants s'^crient : en face de ses dogmes, de sa morale, de sa discipline, de sa hierarchic, la science n'est pas libre !
Les radicaux murmurent entre eux : nous voulons d6truire I'autorit^, la propri6t6, la famille, et elle les defend: c'est^'ennemi !
Voil^ le mot d'ordre lanc6, et tons le connaissent. En I'entendant, ils oublient leurs antipathies, leurs haines, leurs griefs ; ils ajournent leurs ambitions et leurs esp6rances ; ils sacrifient leurs opinions, leurs programmes, leurs inter^ts, et ils s'^lancent en criant: sus au clericalism e I
' Et la France? vont me dire mes chers lecteurs canadiens-frangais, qui lui conservent encore une tendresse vraiment filiale, que fait-elle done ?
Ecoutez. J'ai vu k Londres un grand tableau de Gustave Dore repr^sentant le Songe de la femTne de Pilate. Somnambule inspir6e, elle est descendue de son lit, et se tient debout au chevet, la figure transfigur6e par P^motion que lui causent et ce qu'elle voit et ce qu'elle entend. Ce qu'elle entend, ce sont les inspirations que lui souffle k Poreille un ange dessin^ par I'artiste dans Tombre des rideaux. Ce qu'elle voit.
pAttis l5
c'est une" porte eatrebllill6e sur le pr6toire, et pai* laquelle plonge gon regard, c'est le Christ se tenant debout dans tout I'^clat. de la Divinity en presence du Gouverneur, c'est Pilate, son man, se lavant les mains en pronongant la condamnation du Juste.
Eh bien I lecteurs, ce tableau me semble une image parfaite de I'attitude de la France. Comme la femme de Pilate, elle ne voit la persecution de son gcruvernement contre le Christ qu'gt travers une esp^ce de cauchemar, et dans I'assoupissement qui I'accable elle est impuissante k- I'emp^cher. De temps en temps, elle paralt s'6veiller, et faisant un mouvement elle dit k Pilate : ne vous embarrassez point dans I'affaire de ce Juste. Mais Pilate ne l'6coute pas, et il ne se lave pas m^me les mains !
II a prononc6 ^a sentence contre I'Eglise, et si elle pouvait mourir, elle mourrait de sa main. Mais le sang du Christ I'a faite immortelle !
C'est Pilate qui mourra, et la femme de Pilate se convertira, et elle vivra !
AU PALAIS BOUKBON.
ES esp^rances de renovation sociale que j'entretiens pour la Prance sont appuy6es sur des fondements que je crois solides ; mais je dois avouer que ce n'est pas an Palais Bourbon que je les ai coniQues. Les deux stances auxquelles je viens d'assister seraient plut6t de nature sL les 6branler.
Dans la premiere, j'ai entendu toute la gauche vocif6rer parce que M. de la BassetiSre, I'^minent et courageux d6put6 de la Vendue, osait parler, en levant la main vers le ciel, dea esp^ancea d^une vie meUleure.
Dans la seconde, c'^tait le fougueux Madier de Monjau qui s'^criait du haut de la tribune : '' On me demande pourquoi je ne veux pas que les pr^tres enseignent? La raison en est bien simple, c'est qu'ils n'ont pas le droit d'exister I "
Tout ce que j'ai vu et entendu dans ces deux stances m'a convaincu des progr&s incontestables qu'a faits la Revolution depuis mon premier voyage.
Je me souviens d'avoir assists plusieurs fois aux d6bats de l'Assembl6e qui si6geait k Versailles dans
I'hiver de 1875-1876, et je n'y ai jamais observ6 ces explosions de haine contre la religion catholique et ses ministres, que la chambre actuelle ne pent r^primer.
Les stances n'6taient pas moins orageuses, et j'en ai vu de terribles sL la fin de d^cembre 1875 ; mais elles n'avaient pas le m^me caract^re, et la majority respectait les sentiments religieux et d6fendait I'ordre social.
M. BuflFet, alors premier ministre, ne plaisait r6ellement ni sL la droite ni k la gauche, et ceux qui le soutenaient loyalement ne formaient qu'une minority. Sa chute paraissait imminente, et cependant, k la veille des Elections, il rallia la majority, parce qu'il sut 6voquer habilement le spectre du p6ril social.
II s'agissait d'un projet de loi relatif k l'6tat de si&ge et k la presse, et la discussion dura deux jours. Ce fut un spectacle k la fois curieux et int^ressant pour moi, et je veux I'esquisser pour mes lecteurs canadiens-frangais, qui ne sauraient se faire une id6e juste des orages dont Penceinte parlementaire est sou vent le th64tre en France.
C'est quelque chose d'indescriptible, et ce qui m'6tonnetoujours,c'estqu'on n'en vienne pasaux coups. Les parties se prennent corps k corps, se disputentla tribune, et sous forme d'interruptions se lancent des filches en si grand nombre que le ciel en est obscurci, comme dans les combats d6crits par Hom^re.
Le premier jour, ce fut M. Albert Gr6vy qui, dans un discours rude etfroid, vint demander au gouver-
nement de lever d'abord P^tat de sifege, et de faire ensuite une loi s6par6e sur la presse. Mais le gouvemement, qui voyait dans F^tat de si^ge des grandes villes, eomme Paris, Lille, Lyon, Bordeaux, Marseille, un gage de security pour les Elections qui approchaient, ne voulait pas faire cette concession, et M, Buflfet devait expliquer et justifier sa resistance.
Son discours eut un grand succ^s, et il devait en avoir, puisqu'il p'y a plus gu&re en politique que des formules et des expedients. II 6tait plein d'allusions voil6es, de reticences, de sous-entendus, de menaces indirectes, de promesses vagues, et de declarations plus ou moins formelles. Mais au milieu de tout cela, il y avait une affirmation qui devait faire oublier tout le reste. II y avait un fait habilement mis en relief, qui allait decider la majorite ^ se grouper encore une fois autour dii gouvernement : c'etait que Fordre social etait en peril.
Vai^ement M. Laboulaye, qui parla avec le ton calme et mielleux d'un pasteur calviniste, M. Jules Favre, qui fit un bon plaidoyer d'avocat, M. Louis Blanc, I'enfant terrible de la France, que j'ai trouve eloquent, mont&rent successivement sL la tribune pour demolir le discours du Premier Ministre.
Tous leurs eflforts furent inutiles. lis soulevSrent des applaudissements, des murmures, des oris, du tumulte. Mais M. Buflfet avait trouve le mot de la situation, et la majorite se disait : il y a peril social ; sauvons la societe.
Deux jours aprfes, la lutte recommen9a. M. Raoul Duval alluma le feu, et llncendie gagna tous les
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bancs comme si le parquet etlt 6t6 arros6 de p^trole. M. Dufaure, M. de Broglie, M. Ernest Pieard parururent tour 4 tour k la tribune, et I'agitation fut k son comble.
— Votre langage, crie M. Pieard k M. de Broglie, est le langage de I'ambition d69ue I
— Et le v6tre, interrompt M. de Ravinel, est celui de I'ambition repue !
MM. Jules Favre et de Valon se provoquent, s'attaquent, se d6noncent avec une violence inouie, et des cris de rage s'61Svent tantdt de la droite, tant6t de la gauche, tant6t des centres.
M. Haentjens s'61ance k la tribune et soulfeve uhe temp^te. Le tapage devient 6pouvahtable. Un grand nombre de d6put6s sont jdebout et vocif&rent. Le President frappe k coups redoubles sur la sonnette et crie vainement: Al'ordre, messieurs... A I'ordre I... Personne ne l'6coute. II supplie M. Haenlyens de descendre de la tribune ; mais celui-ci gesticule comme un 6nergum^ne, et fait d'inutiles efiforts pour se faire entendre. M. Gambetta monte sur son siSge, et mugit d'une voix puissante : " L'ordre du jour... I'ordre du jour.-.Pordre du jour..."
Et ce tumulte dure au moins vingt minutes I
Enfin, de guerre lasse, M. Haentjens descend de la tribune, ext6nu6, sans avoir pu se faire entendre ; et la stance reprend son cours avec plus de calme.
Les d^bats auxquels j'ai pu assister cette ann6e (1882) etaient un peu moins bruyants peut-^tre;
mais je n'ai plus retrouv6 cette majority conservatrice qui, en d^cembre 1875, avait la frayeur salutaire du p6ril social.
Les groupes monarchiques sont encore IsL, pleins de courage, d'^nergie, et m^me d'esp6rance. lis ont des orateurs, des 6crivain8,de grand noms et de grands. talents ; mais la majority republicaine les 6crase de sa masse, et ce n'est qd'en votant quelquefois avec I'extr^me gauche qu'ils deviennent une puissance.
J'ai 6t6 t6moin d'un de ces spectacles 6tranges oil I'extr^me droite, conduite par Mgr Freppel et M. de Mun, et I'extr^me gauche men6e au combat par Cl^menceau et Madier de Montjau, s'unissaient pour combattre le gouverneraent. Quand je dis qu'elles s'unissaient je m'exprime mal ; elles demeu raient profondement dfeunies, et tout en poussant le m^me cri, leurs voix restaient discordantes.
Qu'on en juge. Toutes deux disaient : " le projet de loi imposant si ceux qui veulent enseigner Pobligation de subir un examen devant un comite et d'en obtenir un certificat d 'aptitude p^dagogique, sera, entre les mains du gouvemement, un instrument tyrannique et une entrave k la liberte."
Mais, de ces premisses communes, la droite et la gauche tiraient des conclusions contradictoires. Mgr Freppel et M. de Mun soutenaient que le gouvemement, arme de cette loi, ferait mille embarras aux pr^tres qui voudraient enseigner, et leur refuserait le certificat requis. " Bien au contraire, reprenait M. Madier de Montjau,, avec cette loi le gouvernement
rouvre la porte aux religieux que nous venons d'expulser ; or ce que je reclame e'est I'^limination absolue de la pr^traille."
M. Jules Ferry, ministre de I'lnstruction Publique^ a r^pondu par un discours peu sincere mais fort habile, sorte de balangoire entre la gauche et la droite. Une periode respirant la persecution religieuse, 6tait suivie d'une autre pleine d'onction pour le catholicisme. Un 61oge bien sfenti de certains savants religieux servait d'accompagnement aux calomnies lanc6es contre les monastferes. En un mot, tout son discours pouvait se r^sumer dans deux phrases et deux attitudes. . En se penchant vers la gauche il disait : notre politique sera anti-cl6ricale ; puis se tournant vers la droite, il ajoutait : elle ne sera pas anti-religieuse.
Ce double jeu a seduit les centres, et donn6 la mamajorit6 au gouvernement.
/ J'ai 6t6 charm6 d'eiitendre Mgr Freppel, et j'ai constate qu'il commande I'attention en chambre.
. S'il ne r6ussit pas k faire accepter ses doctrines, il se fait au moins 6couter, et Ton respecte sa parole franche, bardie, parfois sarcastique et toujours ^loquente.
M. de Mun s'est montr6, comme toujours, le type de rei^gance et de la distinction ; mais il a manqu6 de chaleur et d'entratnement. La Chambre I'^coute avec une attitude pleine de deference.
M. Madier de Montjau m'a vivement int^resse.
Outre qu'il est eloquent, j'6tais curieux d'entendre ce
farouche r^Dublicain donner cours k sa haine. II ne s'est pas g^ne, et il a attaqu6 le clerg^ non seulem^nt dans Fecole, mais encore dans la chaire et au confessionnal. II a parl6 avec un emportement et une violence extremes, et la gauche Pa applaud! avec enthousiasme.
Letriomphe remport6 par le gouvernement cejour- Istn'a retard6 sa chute que de quelques jours, et deux ou trois ministSres lui ont succede depuis, sans faire plus long sejour au pouvoir.
Le malaise est extreme, et la confiance n'est nuUe part. Tout le monde est mecontent ; chacun se plaint, et dit qu'il faut un changement.
Mais quel changement apportera remade ^ la situation ? C'est le secret de Dieu.
La R6publique pourra-t-elle enrayer le socialisme, et maintenir la paix sociale? Je ne le crois pas. Mais quand elle aura bien prouve son impuissance, vers qui se tournera-t-on ? Voilsl le probl&me.
Le comte de Chambord, debout sur la terre ^trai;gSre, regarde par-dessus la fronti^re ce qui se passe dans sa patrie ; mais il ne bouge pas, il attend. De temps en temps sa voix s'6leve et semble dire k la France : " sto ad ostium et pulso, je suis k la porte et je frappe ; quand tu voudras, 5 France, ouvre-moi, la parole est £l toi."
Pais, il ajoute : Pheure est k Dieu ; et il attend que le ciel lui donne un signe. Or il semble que les
signes se multiplient, et que la Providence lui aplanit visiblement le chemin du tr6ne.
La mort du Prince imperial, celle de Gambetta, la persecution dirigee contre les princes d'Orl^ans, sont autant d'6tapes qui le rapprochent, et le jour de son avSnement sera celui oi I'anarchie sera plus forte que la R^publique.
II fut un temps oii toutes les preventions et tons les pr^juges se coalisaient contre le Roi ; mais il semble que ces pr6juges tombent, et la noble conduite de rh^ritier des Bourbons, dans ces temps oi Tambition et I'intrigue se disputent le pouvoir, impose le respect a tons.
Les radicaux eux-memes sont forc68 de s'incliner quand ils s'arr^tent k contempler cette grande figure d'un glorieux pass6. Ecoutez ces vers que publiait dans VIntrandgeant en juillet dernier (1882) M. Glovis Hugues, le farouche depute de I'extr^me gauche :
" Oh ! quand je pense k ce fant6me, A ce descendant de nos rois Qui pr6f6ra perdre un royaume Plut6t que de tronquer ses droits ; J'envie au lis mort sur sa tige, J'envie aux Louvres sans prestige, J'envie k ce sceptre bris^ Le Roi qui du moins a su faire A ses anc^tres un suaire De leur drapeau fleurdelis6 !