‹ A travers l'hygièneChapitre 14 sur 15 · SUR L’HABITUDE · texte numérisé non relu

SUR L’HABITUDE

Et l’habitude est tout au pauvre cœur humain.

A. de Musset.

Chateaubriand disait que s’il avait la folie de croire au bonheur, il le placerait dans l’habitude.

Le propre de l’habitude est, en effet, de donner plus d’aisance aux divers actes de la vie.

Elle amoindrit les frottements, diminue les résistances et épargne à l’organisme le choc et la rudesse des objets nouveaux.

« Il me semble, disait un disciple d’Epicure, que sur le duvet de mes habitudes, je n’ai presque pas besoin de me donner la peine de vivre. »

La puissance de l’habitude est un phénomène dont la médecine peut tirer parti dans certaines circonstances.

C’est une corde que l’on touche souvent avec succès.

Le célèbre mathématicien de Lagny avait complètement perdu la parole et paraissait ne plus entendre.

Son médecin ayant eu l'idée de lui demander à haute voix : Quel est le carré de douze? Le malade répondit immédiatement : Cent quarante-quatre.

Tissot raconte qu’une vieille femme, fort avare, était tombée dans un état de léthargie dont rien ne pouvait la tirer, quand son médecin s’avisa de lui mettre quelques écus neufs dans la main.

Elle les serra et reprit aussitôt connaissance.

M. Miraud parle d’un joueur qui nesortit d’un état complet d’insensibilité que quand on lui eut crié : Quinte, quatorze et le point.

Un acteur qui se trouvait dans la même position se dressa brusquement sur son lit en entendant le bruit d’un sifflet.

Un individu atteint de rétention d’urine et qu’on avait inutilement tenté de sonder, demanda à être conduit dans un endroit où il avait l’habitude de stationner chaque jour, et à la même heure, en sortant du café.

À peine y fut-il arrivé à l’heure accoutumée que Turine coula en abondance.

sur l’habitude.

On sait avec quelle facilité l’organisme s’habitue à certains médicaments.

La tolérance qui s’établit en pareil cas peut atteindre des proportions incroyables.

Trousseau a vu un fabricant de brosses avaler des verrées entières de laudanum.

On cite une vieille dame d’Anvers atteinte de névralgie épileptiforme et qui était arrivée graduellement à prendre jusqu’à vingt grammes d’opium par jour, c’est-à-dire une dose cinq ou six cents fois plus forte que celle qui suffit dans les cas ordinaires pour calmer les douleurs d’un adulte.

M. le professeur Bouchardat a découvert et formulé une loi physiologique assez singulière : C’est que l’homme ne peut s’habituer qu’aux poisons relatifs, mais que les substances qui sont des poisons pour tous les êtres de l’échelle animale sont tout à fait rebelles à l’accoutumance.

Ainsi l’homme s’habitue facilement à l’opium,

qui n’est un poison ni pour les plantes, ni pour un grand nombre d’animaux.

Au contraire, il ne s’habitue jamais aux préparations cyaniques qui tuent tous les êtres de la série animale.

Ainsi, on peut augmenter graduellement et avec prudence les doses de l’opium, de la belladone, de la jusquiame, etc.; mais il en est autrement de l’acide prussique médicinal, de l’eau de lauriercerise, du cyanure de potassium, etc., dont on ne peut dépasser les doses sans de grands dangers.

L’observation démontre que les diverses fonctions de l’organisme humain ont la propriété de s’accommoder aux milieux où ils s’exercent.

Ainsi l’homme s’habitue à respirer l’air raréfié des plus hautes montagnes.

Les voyageurs admirent la force et la prodigieuse agilité des toréadors de Quito.

On voit à Potosi des femmes jeunes et délicates se livrer pendant des nuits entières à des danses effrénées.

Ces villes sont cependant presque aussi élevées

sur l’habitude.

que certaines régions du Mont-Blanc, où Saussure trouvait à peine assez de force pour consulter ses instruments, et où ses vigoureux montagnards tombaient en défaillance en voulant soulever quelques pelletées de neige.

Un air malsain qui se renouvelle difficilement peut être rendu par une longue habitude plus convenable qu’un air pur.

Sanctorius raconte qu’un homme qui avait passé vingt ans dans un cachot, ne fut pas plus tôt sorti de ce lieu infect et ténébreux qu’il tomba malade, et qu’il ne se rétablit qu’ après avoir été réintégré dans sa prison pour un nouveau méfait.

Barthez a eu connaissance d’un cas analogue.

Des aliments dont la digestion paraît devoir être très difficile et même dangereuse, peuvent être d’un usage nécessaire à ceux qui y sont habitués.

M. Clerc rapporte que les Kamtschadales vivent d’aliments putréfiés sans en être incommodés, tandis qu’une nourriture plus saine devient pour eux un poison lent auquel la plupart d’entre eux finissent par succomber.

Il y a certains besoins engendrés par l’habitude, auxquels on a donné le nom de tics et qui sont très curieux à étudier.

Ces besoins sont souvent si impérieux qu’ils peuvent donner lieu à des accidents plus ou moins graves lorsqu’on cherche à les réprimer.

On m’a montré à Gènes un original, le duc de M..., qui ne peut faire plus de douze à quinze pas sans s’arrêter pour se frotter le tibia de la jambe gauche avec le mollet de la jambe droite.

Quand il se trouve pour une cause quelconque dans l’impossibilité de satisfaire ce besoin, il éprouve une anxiété spasmodique accompagnée d’accidents nerveux d’une certaine gravité, notamment d’un hoquet extrêmement pénible.

J’ai entendu parler d’un Espagnol qui habitait une ville du Midi de la France, et qui avait contracté l'habitude de se gratter la hanche droite avec le coude.

Comme dans les dernières années de sa vie il ne pouvait marcher sans s’appuyer fortement sur une canne et qu’il aurait perdu l’équilibre en se livrant à son exercice favori, il se faisait accompagner

sur l’habitude.

d’un domestique dont les fonctions consistaient à gratter son maître.

Quand le besoin était trop impérieux, il lui disait : Rasca, Pedro. Gratte-moi, Pierre.

Un autre individu de Mantoue avait pris depuis sa jeunesse l’habitude de se ronger les ongles avec les dents.

Sa mâchoire s’étant dégarnie de la majeure partie de ses osselets et ceux qui restaient ne conservant pas la coïncidence désirable, il avait

fait faire un petit instrument avec lequel il se

tourmentait constamment l’extrémité des doigts.

Le cardinal de Richelieu, chaque fois qu’il venait de terminer un travail important, quittait son bureau et faisait trois fois le tour de son cabinet à cloche-pied.

Etait-ce pour rétablir l’équilibre de la circulation et ramener aux extrémités inférieures le sangqu’un travail assidu avait fait affluer au cerveau?

11 est souvent dangereux de se soustraire brusquement à l’empire de l’habitude.

Un genre de vie qui a Uni par s’harmoniser avec

le mécanisme de la constitution est souvent indispensable au maintien de la santé, surtout chez les personnes âgées.

Pour le vieillard, de nouvelles habitudes sont des oscillations violentes imprimées à sa manière d’être, oscillations qui peuvent entraîner la dégradation et la ruine complète de l’organisme.

« Les habitudes anciennes, disait Hippocrate, » même lorsqu’elles sont mauvaises, troublent » moins que les choses inaccoutumées. »

L’habitude est un tyran avec lequel il faut user de ménagements et de diplomatie.

Mais c’est en même temps un auxiliaire puissant dans bien des circonstances de la vie.

Elle peut, en effet, donner du charme à des choses insignifiantes et même pénibles.

De là ce précepte des Pythagoriciens :

<( Choisis la voie qui est la meilleure. L’ac- » coutumance te la rendra agréable et plaisante. »

PISSENLIT ET CRESSON

Nous avons foi pour l’avenir dans la restauration des moyens tirés de l’hygiène thérapeutique.

Fonssagrives.

Le printemps n’a pas été chanté seulement par les poètes; les médecins de tous les siècles l’ont célébré à l’envi comme la plus bienfaisante des saisons.

C’est, en effet, l’époque de l’année où la puissance médicatrice de la nature se révèle avec le plus d’énergie.

C’est le moment de la périodicité annuelle où les lois physiologiques ont le plus de prépondérance sur les lois physiques.

Les anciens, se reposant sur le concours de cet utile auxiliaire, désertaient souvent, au printemps,

l’arsenal de leurs moyens thérapeutiques habituels pour combattre les maladies chroniques, même les plus graves, par une médication d’une simplicité toute primitive.

Ils avaient notamment, dans l’usage de certaines herbes, une confiance qui, bien qu’affaiblie, s’est perpétuée par tradition jusqu’à nos jours dans la médecine domestique.

Prenons pour exemples le pissenlit et le cresson.

C’est à tort que le vulgaire méprise et foule aux pieds le pissenlit.

Ce qui rend injuste envers cette plante, c’est qu’elle est dotée d’un nom malheureux et que la nature l’a répandue partout avec profusion.

Rien cependant n’égale l’éclat de ses fleurs qui, disséminées sur une pelouse, ont été comparées par les poètes à des étoiles d’or émaillant un tapis d’émeraude.

Rien de plus gracieux et de mieux construit, si je puis m’exprimer ainsi, que ses semences à aigrettes qui, destinées à être emportées au loin par le plus léger souffle, ont en petit la forme du volant qui fend l’air, chassé par la raquette.

PISSENLIT ET CRESSON

Le pissenlit est peut-être la plante la plus répandue du globe.

On le trouve dans l’Ancien et dans le Nouveau- Monde, sous le pôle et sous l’équateur.

Il croît dans les plaines et sur les plus hautes montagnes, dans les marais et sur les rochers les plus arides.

Pourquoi la Providence aurait-elle voulu que l’homme le rencontrât partout sous ses pas, s’il ne devait pas jouer un certain rôle dans l’hygiène alimentaire?

Ce qui prouve que la nature a attaché une certaine importance à ce végétal; c’est qu’elle a mis tous ses soins à en assurer la reproduction.

Le jeu des folioles de son calice est une particularité botanique qu’on ne saurait trop admirer.

Avant que les fleurs ne soient épanouies, le calice, en les embrassant, les tient à l’abri des variations atmosphériques.

Le moment de la floraison arrivé, les folioles du

calice s’entr’ouvrent, laissent les corolles déployer au soleil leurs pétales rayonnants, et se replient sur elles à l’approche de la nuit ou du mauvais temps.

La fécondation opérée, les corolles se flétrissent; mais le calice continue son œuvre de protection, et tient captives les jeunes semences jusqu’à l’époque de leur parfaite maturité.

Alors le calice se renverse et donne la liberté aux semences, qui ne tardent pas à se disperser au loin, soutenues par leurs aigrettes plumeuses.

Un médecin, dont j’ai oublié le nom, appelle le pissenlit « un des trésors de la végétation. »

Le suc de cette plante, mêlé avec celui de la saponaire et du trèfle d’eau, guérit souvent mieux les dartres invétérées que les dépuratifs les plus énergiques.

Il peut rendre de grands services chez les enfants atteints d'engorgements glanduleux.

Des praticiens célèbres, tels que Stoll, Barthez, etc., en ont souvent obtenu des effets merveilleux dans les obstructions du foie. Us le près-

PISSENLIT ET CRESSON

crivaient ordinairement associé au lait ou au bouillon de veau.

Yan Swieten en faisait un fréquent usage pour résoudre les engorgements abdominaux, nés de fièvres intermittentes ou d’affections hypocondriaques.

Zimmermann lui attribue la propriété de favoriser la résorption des tubercules pulmonaires.

Le célèbre auteur de La Solitude le prescrivait souvent dans les hydropisies rebelles.

Un des titres de gloire du pissenlit, c’est d’avoir soulagé le grand Frédéric dans sa dernière maladie.

La salade de pissenlit est une excellente nourriture pour les tempéraments bilieux.

Le docteur Roques la conseille aux gourmands qui éprouvent des embarras intestinaux et qui ont perdu l’appétit.

La célébrité du cresson comme plante alimentaire et médicinale est mieux établie, au point de vue de l’histoire, que celle du pissenlit.

Elle remonte à une époque très reculée.

Les Perses en faisaient grand usage et en

nourrissaient de bonne heure leurs enfants pour les rendre sains et vigoureux.

C’est à cette particularité qu’on attribuait ce fait remarquable qu’après les batailles les cadavres des Perses demeuraient fermes et résistaient longtemps à la putréfaction, tandis que ceux de leurs ennemis n’étaient plus reconnaissables au bout de quatre jours.

Les Grecs mangeaient du cresson pour se donner du courage, de l’activité.

Aristophane nous a transmis cette locution populaire qu’on adressait aux gens pusillanimes et paresseux : Mange donc du cresson. »

Nous passerons légèrement sur quelques propriétés bizarres ou équivoques que les anciens attribuaient au cresson.

Ainsi Sextius prétend que le cresson brûlé met en fuite les serpents et neutralise le venin des scorpions.

On croyait autrefois que le suc de cresson instillé dans les oreilles, guérissait le mal de dents.

On prétendait que ce suc additionné de moutarde faisait pousser les cheveux.

PISSENLIT ET CRESSON

Une autre propriété qui est peut-être réelle, et qui s’expliquerait par l’action irritante du cresson, serait celle dont serait douée cette plante, de guérir la coxalgie et le lumbago, broyée avec du vinaigre et appliquée en cataplasme sur la partie douloureuse.

Pline recommande le cresson mélangé de levain comme un excellent moyen de hâter la maturité des furoncles.

Le cresson se rencontre à l’état sauvage dans les lieux à demi inondés de toutes les régions froides ou tempérées du globe.

La nature , que nous avons vue si attentive à assurer la propagation du pissenlit, semble aussi s’être ingéniée à favoriser la multiplication du cresson.

La culture artificielle de cette dernière plante a dernièrement mis en relief un mode bien singulier de reproduction : celui de la plante entière par de simples fragments de feuilles.

Ce mode anormal a beaucoup occupé les savants qui avaient quelque répugnance à admettre que la

feuille, simple appendice, pût donner naissance à l’axe ou au corps même d’une plante.

Une foliole de cresson surnage; de sa base s’échappent d’abord quelques radicelles parfaitement blanches.

Au centre de ces petites racines se forme un bourgeon conique, vert, duquel se déroule successivement toute la partie aérienne d’une nouvelle plante de cresson, tandis que les radicelles s’allongent et finissent par s’enfoncer dans la vase.

L’empirisme avait depuis des siècles révélé les vertus médicinales du cresson ; la chimie est venue dans ces derniers temps en donner l’explication rationnelle.

Muller a constaté dans le cresson la présence de l’iode, cet agent si utile dans les maladies du système lymphatique.

On a aussi trouvé dans cette plante, sous deux combinaisons différentes, quoique analogues, une proportion considérable de soufre, cet élément si important de la plupart des médications qui s’adressent aux affections des voies respiratoires, aux

PISSENLIT ET CRESSON

maladies de la peau et à diverses altérations du sang.

Le cresson contient en outre du fer, du phosphore et un principe amer.

Le docteur Chatin, qui a étudié d’une manière spéciale la composition chimique du cresson, a découvert et signalé un fait singulier.

C’est que le cresson, quand il végète dans des eaux ferrugineuses, peut se charger d’une quantité de fer quintuple de ce qu’il contient à l’état normal.

Ce phénomène doit fixer l’attention des médecins, qui trouveront là, à l’état le mieux préparé pour l'assimilation, un élément minéral auquel ils ont si souvent recours, et qui est indispensable à la vie de l’homme.

Connaissant la composition chimique du cresson, il est facile d’en déduire les affections que cette plante peut combattre avec avantage.

Tous les médecins sont d’accord sur la vertu antiscorbutique du cresson.

Le professeur Peyrilhe a guéri un cas désespéré de scorbut atonique, en nourrissant presque exclusivement le malade avec du cresson, dont il mangeait, sur la fin du traitement, dix-sept bottes par jour.

Le cresson est aussi un puissant dépuratif.

Le docteur Roques l’a vu guérir des dartreux qui avaient fait usage sans résultat des eaux sulfureuses les plus réputées, telles que celles d’Enghien ou de Barèges, et que des hommes spéciaux avaient déclarés incurables.

On a attribué au cresson des propriétés merveilleuses contre la phthisie pulmonaire; mais les expériences qu’on a faites à ce sujet dans ces dernières années ne les ont pas confirmées.

Tout ce qu’on peut attendre du cresson dans les maladies des organes respiratoires , c’est de le voir enrayer la marche d’une phthisie commençante, ou de voir modifier d’une manière heureuse certains catarrhes chroniques.

PISSENLIT ET CRESSON

Le cresson peut aussi rendre de grands services comme tonique et stimulant dans les engorgements abdominaux, chez les sujets qui ont le sang appauvri, la fibre molle décolorée.

Les individus qui sont affectés de la gravelle ou d’une irritation de la vessie ne doivent en faire usage qu’avec beaucoup de réserve.

C’est au moment où il est en fleur que le cresson a le plus d’activité.

Ne nous étonnons pas de voir des herbes aussi insignifiantes en apparence que le pissenlit et le cresson, produire sur le corps humain des effets remarquables.

Ces plantes ne contiennent qu’une petite quantité de principes actifs ; mais ces principes, à raison de l’état de combinaison dans lequel ils se trouvent, s’assimilent avec facilité et d’une manière complète.

Les remèdes minéraux, dont on abuse de nos jours, s’éloignent trop de la nature intime de notre constitution.

Ils fatiguent les viscères qui ont de la répugnance

à les accepter parce qu’ils sont obligés de les travailler avant de les laisser passer dans le torrent circulatoire.

Les plantes médicinales semblent avoir été créées pour procéder à cette élaboration et pour faire subir aux substances minérales un premier degré de digestion, — si je puis m’exprimer ainsi, — qui les rende moins réfractaires à l’organisme humain.

LE LEVER MATINAL

Ne pourrait-on pas rajeunir un peu une complexion usée, énervée, en l’astreignant à une vie matineuse, puisque par une conduite opposée les hommes vieillissent de bonne heure?

VlREY.

J. Westley, fondateur de la secte des Méthodistes, avait fait du lever matinal une obligation religieuse.

Il avait pour devise cette maxime : « Se coucher » de bonne heure et se lever de bonne heure, » donnent à l’homme santé, fortune et sagesse. » Saint François de Sales disait : « Le lever tôt » conserve santé et sainteté. »

Le sommeil est pour l’homme d’un prix inestimable.

Milton l’a fait entrer comme un don de Dieu

dans son paradis terrestre. Voltaire l’a placé à côté de l’espérance.

C’est une mort qui redonne la vie ; car il nous procure le bonheur de renaître pour ainsi dire tous les matins et de passer d’un état de néant dans une vie nouvelle.

Mais en échange de ses bienfaits, il prélève comme tribut un tiers de notre existence.

Ce qui a fait dire à un poète :

Noxia, somne, quies, facturaque maxima vitæ.

Il est dangereux de se soustraire brutalement aux exigences du sommeil.

Mais en ordonnant sa vie avec intelligence, il est presque toujours facile de le frustrer de quelques heures sans nuire à la santé.

Il ne s’agit que de le rendre plus profond et plus réparateur, en même temps qu’on en abrège la durée.

La solution du problème repose en grande partie sur cette donnée physiologique, qui devrait être

LE LEVER MATINAL

inscrite en lettres d’or dans tous les livres d’hygiène :

Le sommeil pris avant minuit compte double.

De telle sorte que deux heures de sommeil avant minuit en valent quatre le matin.

Il ne faut pas croire, en effet, qu’il soit indifférent de dormir le matin ou le soir, le jour ou la nuit.

Les animaux, les insectes, les plantes et les fleurs s’endorment à l’heure que leur a assignée la nature.

L’homme, qui possède à un plus haut degré la perfection organique, jouit d’une vie plus indépendante.

Néanmoins il y a, relativement au sommeil, une loi primordiale qu’il ne peut enfreindre impunément.

Par suite d’une consonnance harmonique et d’une affinité mystérieuse qui existent entre l’organisme humain et le système général du monde

extérieur, la périodicité diurne qui est l’unité de notre chronologie naturelle, exerce une influence bien marquée sur nos diverses fonctions.

C’est ainsi que le pouls, qui est l’expression vitale par excellence, subit des variations remarquables suivant les différentes heures de la journée.

Il se produit, notamment le soir, un mouvement fébrile qui augmente sensiblement jusqu’à minuit.

Or l’évolution de cette crise, dont le but est de débarrasser le corps de matériaux hétérogènes qui ne peuvent séjourner sans danger dans les couloirs secrets de l’économie, ne peut s’accomplir d’une manière régulière et complète que dans l’état de repos.

L’état de veille, dans les heures qui précèdent minuit, déconcerte la nature et la trouble dans ses opérations bienfaisantes.

Si à l’excitation physiologique du soir s’ajoute l’animation fébrile qu’entraînent dans les villes les habitudes malsaines de la vie sociale, il en résulte nécessairement une altération lente de la santé, une espèce de consomption physique et morale.

LE LEVER MATINAL

C’est par suite de cette violation de la loi naturelle que la vie du monde étiole un aussi grand nombre d’organisations et abrège tant d’existences.

Si le paysan est plus vigoureux que le citadin, bien que son régime soit peu animalisé, c’est en grande partie parce qu’il se couche de meilleure heure et se lève plus matin.

On a dit qu’on pouvait regarder chaque jour comme l’image de la vie.

Le matin, la jeunesse; à midi, l’âge mûr; le soir, la vieillesse.

Ne vaut-il pas mieux profiter de ses jeunes années pour travailler que d’attendre la caducité?

Le matin, le corps et l’esprit peuvent s’exercer avec des organes rajeunis et doués de toute leur énergie.

On a dit que les veillées donnaient de l’esprit.

Le soir est peut-être, grâce à la double excitation dont nous venons de parler, le moment le plus favorable pour les œuvres légères et les productions fantaisistes; mais c’est le matin que naissent de préférence les aperçus profonds et les conceptions vigoureuses.

Aussi les hommes d’Etat, les grands penseurs et les savants ont-ils généralement l’habitude du lever matinal.

Sully, qui n’était pas moins économe du temps que des deniers de l’Etat, se levait régulièrement à quatre heures.

Lord Brougham, le plus laborieux des Anglais, quittait son lit à la même heure.

Thomas Morus se levait également à quatre heures. Dans la préface de son « Utopie », il fait remarquer que cette œuvre est un vol fait au sommeil.

Fontenelle, qui mourut presque centenaire, se levait à cinq heures; Linné, à trois heures.

Thiers est toujours à cinq heures à son bureau de travail.

Milton, faible et maladif, ne recouvra la santé qu’a près avoir pris l’habitude de se lever matin.

Le lever matinal suppose un sommeil calme et réparateur.

Un grand point pour pouvoir goûter promptement et en paix « les délices du vrai dormir »,

LE LEVER MATINAL

comme disait Montaigne, c’est de déposer avec ses vêtements toutes les agitations de la journée.

Il faut, aux approches de la nuit, prévenir l’affluence d’idées qui, en s’emparant du cerveau, en chasseraient le sommeil.

Lamartine, par exemple, s’était imposé la loi de ni lire ni écrire quoi que ce fût après six heures du soir.

Il se disposait au repos par le charme d’une conversation facile et réservait toute l’activité de son esprit pour le réveil, qui avait lieu constamment à quatre heures.

Cette dernière circonstance ne révèle-t-elle pas le secret des qualités qui distinguent les œuvres du grand poète : pureté de la forme, fraîcheur exquise du style, limpidité des pensées?

Quel contraste entre les parfums qui s’en exhalent et l’odeur malsaine que répandent la plupart des poésies modernes écloses le soir dans un accès de fièvre et presque toujours sous l’inspiration artificielle de la « muse aux yeux verts! »

Il y a deux manières de rompre l’habitude du lever tardif.

On peut, d’une part, la traiter comme toutes les autres habitudes, avec douceur et ménagement, à la manière de Frédéric Borgia qui, pour se déshabituer du vin dont il faisait excès, jetait chaque matin une goutte de cire dans sa vaste coupe.

En se levant chaque matin cinq minutes plus tôt, ce qui trouble peu le sommeil, au bout d’un mois la victoire est complète.

Mais le mieux, c’est de rompre brusquement et de se lever de suite, sans capituler, à l’heure qu’on s’est fixée après avoir bien réfléchi aux bienfaits de l’activité matinale.

Un bon stimulant, c’est de commencer la journée par le travail le plus attrayant.

Nous ne dirons rien de ce procédé un peu naïf, qui a été recommandé par une femme d’esprit, et qui consisterait à s’imposer, en cas d’infraction, une amende au profit des pauvres.

Si, ce qui est rare, la volonté seule ne parvient pas à briser l’habitude, il faut recourir à des moyens extrêmes.

LE LEVER MATINAL

Ainsi Buffon avait recommandé à son domestique de l’arracher du lit par force.

Frédéric-le- Grand avait ordonné à son valet de chambre de lui appliquer sur la face une serviette trempée dans de l’eau froide, s’il ne sautait pas à bas du lit au premier avertissement.

Mentionnons seulement, à titre de singularité, ce mécanisme d’origine anglaise qui, après trois sommations exécutées au moyen d’une sonnerie, jetait brusquement hors du lit le dormeur obstiné.

Non seulement le lever matinal ajoute plusieurs heures à la journée, mais il prolonge l’existence.

Presque tous les centenaires sont des gens matineux.

J’ai ouï parler d’un grand-juge de Londres, qui, obsédé du désir de figurer dans les fastes de la longévité, questionnait sur leur manière de vivre toutes les personnes d’un âge très avancé qui comparaissaient devant lui.

Il prenait note de leur moralité, de leur profession et de leurs habitudes.

Il dépouilla ses documents au bout de quelques années et arriva à un résultat singulier.

Parmi les vieillards soumis à ses investigations, la plupart avaient été sobres, mais quelques-uns intempérants.

Le plus grand nombre s’était plus ou moins rigoureusement conformé aux prescriptions de l’hygiène; mais d’autres avaient commis de nombreuses infractions au code de la santé.

Une seule particularité était commune à ces privilégiés de l'existence :

Ils avaient tous l’habitude de se lever matin.

LA DOUCETTE

C’est une bonne plante ; sa cueillette est une des petites industries du pauvre.

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La plante dont nous allons nous occuper n’appartient pas à l’aristocratie du monde végétal.

C’est une petite paysanne qui n’a pour elle que sa jeunesse, sa fraîcheur, sa mine appétissante et ses vertus printanières.

Aucune fiction mythologique n’a consacré ses propriétés bienfaisantes; elle n’a jamais figuré sur aucun blason; les poètes l’ont dédaignée.

Le littérateur le plus érudit aurait beau se chatouiller la mémoire, comme disait Montaigne, et fouiller dans les bibliothèques, il ne découvrirait guère en l’honneur de la doucette que le distique suivant qui lui a été adressé au siècle dernier par

un versificateur gastronome, et dont la confection n’a pas exigé un souffle poétique de première puissance :

Prémices du printemps, doucette verdoyante,

Ta suave fraîcheur me ravit et m’enchante.

La doucette a traversé modestement les siècles sans faire beaucoup parler d’elle.

Un savant hollandais, Nonnius, qui a publié sur la cuisine des anciens un livre dont le seul défaut est d’être écrit dans un latin de circonstance, en fait à peine mention , ce qui prouve qu’elle n’occupait pas un rang bien élevé dans la flore alimentaire des Grecs et des Romains.

Je ne crois même pas que dans les temps modernes elle ait jamais été, comme plusieurs autres légumes , le mets favori d’aucun grand personnage.

Louis XIV aimait passionnément la salade; mais c’était celle de laitue, dont Louis XV était aussi très friand.

Napoléon n’estimait qu’un genre de salade : celle des haricots.

LA DOUCETTE

Frédéric-le-Grand adorait le pissenlit, d’abord par goût, ensuite par reconnaissance, car il devait la vie à cette plante apéritive dont le suc l’avait guéri d’une hydropisie.

La salade de prédilection de Rabelais était la « romaine » qu’il avait importée de Rome, où il avait appris à la connaître et à l’estimer pendant le séjour qu’il avait fait en cette ville vers 1525.

L’histoire de la doucette est donc peu accidentée.

Au xve siècle néanmoins elle se trouva indirectement mêlée à une dispute scolastique et fit couler bien innocemment des Ilots d’encre et de bile.

On sait que d’après les saintes Ecritures, saint Jean se nourrissait de sauterelles dans le désert.

Or de savants commentateurs, en rapprochant des textes, avaient fait une découverte étourdissante.

Hermolaus Rarbarus et ses disciple soutenaient que ces soi-disant sauterelles n’étaient autre chose que de la doucette.

D’autres savants en us ripostèrent, on cria à l’hérésie, et la mêlée devint générale.

Cet épisode de l’histoire de la doucette montre à quelles aberrations arrivent les savants riches de connaissances mais pauvres d’esprit, une fois qu’ils sont engagés dans le labyrinthe des interprétations hardies, des rapprochements forcés, des inductions hyperboliques et des déductions fantaisistes.

Au xvne siècle, le célèbre La Quintinie qui n’estimait en fait de plantes potagères que celles qui avaient crû sous sa haute direction dans les jardins de Versailles et de Trianon , accabla la doucette de son majestueux mépris.

Il déclara cette fille des champs indigne de paraître en bonne compagnie.

Elle fut exclue de la cour; mais elle n’en conserva pas moins l’estime de quelques gourmets et notamment des gens d’église.

On la désignait alors sous le nom de (( salade de chanoine », ce qui n’était pas une mince recommandation à cette époque , bien différente de la nôtre, où le canonicat était le sanctuaire de la

LA DOUCETTE

sensualité gastronomique et des douceurs épicuriennes.

Le type pittoresque du chanoine rougeaud, ventru, digérant avec béatitude un repas succulent, les mains croisées sur l’abdomen et les yeux demiclos, est devenu excessivement rare de nos jours et aura bientôt complètement disparu.

Néanmoins, par une espèce d’anachronisme, la doucette est encore connue, dans quelques parties de la France, st»us le nom qui rappelle en sa faveur le patronage des fameux apôtres du « far niente » et de la bonne chère.

Nos horticulteurs modernes, tout à fait dépourvus, il est vrai, de la majesté que donnaient à La Quintinie son habit de velours, sa grande perruque et ses manchettes de dentelle, se sont montrés, à l’égard de la doucette , moins dédaigneux que le jardinier du grand roi.

Frappés des qualités précieuses de la petite plante, ils l’ont tirée de l’obscurité, l’ont élevée, et, il faut le dire, elle a répondu à leurs espérances.

Par des soins assidus et intelligents, ils sont

parvenus à donner plus de régularité à sa tournure, plus de délicatesse à son tissu, plus d’ampleur à ses formes.

Toutefois, si elle a gagné sous le rapport des apparences extérieures, elle a perdu quant aux qualités intrinsèques.

Il y a entre la doucelte sauvage et la doucette cultivée une différence de saveur qui ne saurait échapper même aux individus dont la sensualité gustuelle est peu développée.

C’est la différence que l’on retrouve entre l’asperge qui a poussé dans le terreau d’un jardin et celle qui a crû dans nos vignes, entre l’escargot qui a vécu sous le pampre et celui qui a passé sa vie dans les bois.

La doucette (dont le nom scientifique est mâche), n’a, quoi qu’on en dise, aucune vertu dépurative; mais c’est une salade très saine.

La mollesse de son parenchyme la rend précieuse pour les personnes dont les osselets masticateurs sont en désarroi.

Rafraîchissante, elle calme admirablement l’ar-

LA DOUCETTE

deur des entrailles échauffées en hiver par un régime excitant ou trop animalisé.

Légèrement émolliente, elle adoucit les muqueuses respiratoires éprouvées par les intempéries.

Nous dirons donc : Mangez de la doucette.

Donnez surtout la préférence à la doucette sauvage.

C’est une salade savoureuse et qui le parait davantage encore quand on songe que, cueillie par de pauvres enfants, elle a peut-être contribué à soulager quelque misère.

La première apparition de la doucette dans les champs est saluée avec bonheur par la famille du pauvre.

Elle lui annonce la fin des mauvais jours ; puis elle amène enfin quelques oboles dans ces froides demeures qui ont recelé en hiver tant de privations et de souffrances.

LES HUITRES

Malherbe dit qu’il 11’y a rien de meilleur au monde que les femmes et les melons. Comment le poëte normand a-t-il pu oublier les huîtres ?

Réveillé-Parise.

Les nations policées ont de tout temps payé un tribut d’hommage et d’amour à ces savoureuses habitantes des roches marines.

Elles ont joué un rôle considérable dans les annales gastronomiques des Grecs et des Romains. Un des titres de gloire d’Apicius (troisième du nom) est d’avoir trouvé le moyen de les conserver longtemps dans toute leur fraîcheur.

Elles étaient le prélude obligé de tout festin. On en mangeait une centaine pour éveiller l’appétit.

Cœnet licet ostrea centum.

Les dames romaines, qui en raffolaient, avaient même trouvé le moyen de donner libre cours à leur sensualité.

Après s’en être largement repues, elles passaient dans une salle voisine du cénacle.

Là, elles se titillaient la gorge avec une plume, — les grandes coquettes employaient à cet usage une plume de flamant, — pour faire reprendre aux bestioles, mais en sens inverse, le chemin qu’elles avaient déjà parcouru.

Les anciens appelaient les huîtres « les oreilles de Vénus. »

Faut-il voir dans ce gracieux surnom une allusion à certaines propriétés de l’huître, mentionnées par Juvénal?

Grandia quæ mediis jam noctibus ostrea raordet.

Notons que Cicéron se méfiait des huîtres et que Sénèque s’était fait une loi de ne jamais en goûter.

Il n’en était pas de même des pontifes.

Macrobe dit qu’on en voyait constamment sur leurs tables et qu’ils en faisaient une consommation prodigieuse.

LES HUITRES

Le goût des huîtres, qui est toujours en rapport direct avec le degré de culture intellectuelle d’un peuple ou d’une époque, parut se perdre au milieu des ténèbres du moyen âge; mais il se releva au xve siècle plus raffiné et plus répandu que jamais.

En 1590, ces testacés faillirent amener, à Rouen, une catastrophe dont les conséquences politiques eussent été incalculables : la mort du « meilleur des rois. »

Henri IV pensa payer de la vie sa passion immodérée pour les huîtres, comme le patricien dont parle un satirique latin.

Mais Fabius Rutilius avait commis la faute d’arroser ses huîtres avec du lait, tandis que le Réarnais qui avait appris de bonne heure à aimer le vin, puisque son père lui en avait mouillé les lèvres au moment de la naissance, se servit de ce breuvage stimulant pour précipiter la descente de son mollusque favori.

Martial, Horace et beaucoup d’autres poètes latins font mention de l'huître dans leurs écrits; mais il faut arriver au xixe siècle pour la voir dignement célébrée dans le langage des dieux.

Il y a cinquante ans , Antoine-Vincent Arnault, de l’Académie française, composa une série de strophes en son honneur.

Dans l’une d’elles il s’écrie d’un ton mélancolique :

J’oublie un monde corrompu.

Loin de moi, faquins et bélîtres!

Que n’ai-je, hélas, toujours vécu Avec des huîtres!

Faisons observer qu’ Antoine- Vincent Arnault avait successivement encensé tous les régimes , et que s’il n’eût fréquenté que des huîtres, il n’aurait jamais été comblé de faveurs par les Bourbons, ni finalement inscrit pour cent mille francs sur le testament de Napoléon.

C’était, du reste, un grand amateur d’huitres, et il y a lieu de croire que lorsqu’il voulait les chanter, il ne prenait jamais sa lyre (petit meuble inséparable des académiciens de l’époque) sans être plein de son sujet.

Un autre littérateur, de Piis, ne s’est pas borné à célébrer les malheurs de l’huître et le charme de sa société; il a chanté ses vertus.

LES HUITRES

A l’entendre, on croirait qu’il a découvert dans le cœur de ce bivalve des trésors de sensibilité.

Manger un animal passif,

Est d’abord une forfaiture,

Mais le manger cru, tout vif,

C’est deux fois blesser la nature.

Cette protestation en dix couplets sur l’air de : Femmes, voulez -vous éprouver , était purement platonique ; car il paraît que l’aimable vaudevilliste mettait encore plus d’ardeur à dévorer ses protégées que de verve à les chanter.

Brillât- Savarin a désigné sous le nom d 'éprouvettes gastronomiques , certains mets ou certaines combinaisons culinaires propres à mesurer la valeur des convives, d’après l’impression qu’ils produisent sur leurs puissances dégustatrices.

L’huître, dont il ne fait pas mention, nous semble cependant réunir toutes les qualités requises pour constituer, au point de vue physiologique, une excellente éprouvette.

Il s’agit d’observer le sujet en tête-à-tête avec

une bourriche largement éventrée, et dans les entrailles de laquelle il lui soit permis de puiser à discrétion.

S’il se borne à prélever une douzaine de mollusques et qu’il les avale sans que sa physionomie reflète aucune satisfaction intérieure, c’est un triste sujet; il n’a pas reçu du ciel le feu sacré.

S’il en hume trois douzaines, c’est un homme qui mérite quelque estime; ce n’est déjà plus un profane.

S’il en absorbe six douzaines et qu’il s’arrête spontanément, on peut le proclamer expert dans l’art de bien vivre.

Passé six douzaines, on n’a plus affaire qu’à un mangeur d’huîtres, c’est-à-dire à un fanfaron ou un goinfre.

Les houppes gustatives ne sont douées, en effet, que d’une dose déterminée d’impressionnabilité.

Cette faculté s’oblitère au contact trop prolongé du même aliment et ne se réveille que sous l’action d’un mets d’une sapidité différente.

Or, à moins d’être doté d’une idiosyncrasie

LES HUITRES

particulière ou de posséder des papilles chargées d’une dose exceptionnelle de fluide nerveux, les sensations du goût deviennent obtuses, quant aux huîtres, au bout de cinq à six douzaines.

Des professeurs émérites, entre autres Grimod de la Reynière, ont constaté sur eux-mêmes, et par des expériences comparatives, que, passé ce chiffre, les huîtres cessent de flatter le goût et de stimuler l’estomac.

Les personnages que nous allons citer à titre de célébrités « ostréophagiques )> étaient donc plutôt, des gouffres inconscients que des gourmets prodigues.

Plaçons en tête Vitellius qui ingurgitait douze cents huîtres.

Albinus, qui disputa l’empire à Septime-Sévère, en mangeait quatre cents ; mais ce n’était pour lui qu’un jeu, un intermède, une velléité.

S’il eût véritablement aimé les huîtres, il aurait dépeuplé à lui seul le lac Lucrin et le golfe de Tarente; car sa puissance digestive était telle que, d’après les historiens, il avala un jour, sans désemparer, cinq cents figues sèches.

Parmi les modernes, nous devons citer le vicomte de Mirabeau, frère de l’illustre orateur.

Il avait un jour mangé trente douzaines d’huîtres et le « tonneau » allait éclater, lorsque la nature amena bénévolement une de ces crises que les dames romaines savaient si bien solliciter.

On dit que Junot, duc d’Abrantès, avait l'habitude d’avaler chaque matin trois cents huîtres avant son déjeuner, et cela tant que durait la saison.

Une des notabilités du genre a été Crébillon fils. Il passait ses journées au restaurant du Rocher de Cancale, et là il absorbait des quantité d’huîtres qui défiaient tout calcul.

Il y a un type d'amateur qui a presque entièrement disparu, mais que l’on rencontre encore quelquefois, dit- on, dans les grands restaurants.

C’est celui du Monsieur qui, pour affecter une délicatesse de palais refusée au commun des mortels, demande à haute voix, en promenant sur ses voisins un regard circulaire, des huîtres mâles ou des huîtres femelles.

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Le garçon, quand il est intelligent et Lien dressé, s’incline sans sourciller et revient bientôt après avec les huîtres demandées.

Quelques notions d’histoire naturelle n’ajouteraient probablement rien à l’assurance de cet employé, mais elles feraient taire ses scrupules s’il était susceptible d’en éprouver.

Il saurait que d’une façon ou de l’autre, l’amateur est servi à souhait, l’huître étant hermaphrodite, c’est-à-dire à la fois mâle et femelle.

Chaque huître est père et mère, mode d’organisation qui simplifie singulièrement les devoirs de famille : aussi sa fécondité est-elle prodigieuse.

Elle pond 50 à 60,000 œufs par an.

On peut calculer que si tous les embryons, déjouant les lois harmoniques de la nature, échappaient aux dangers qui les entourent et parvenaient à l’âge d’huître, il suffirait de la progéniture d’uri seul de ces acéphales pour bouleverser en quelques années la configuration du globe et anéantir l’espèce humaine.

Douze générations rempliraient la Méditerranée. Vingt-deux combleraient l’Océan et amèneraient un déluge universel.

La manière la plus délicate et la plus rationnelle d’en user avec l’huître, c’est de l’avaler crue et vivante.

C’est un affreux barbarisme culinaire que de la soumettre à l’action du feu.

Non seulement le calorique altère l’esculence de l’huître, mais elle en fait un aliment indigeste en coagulant l’albumine qu’elle contient en forte proportion.

Les véritables amateurs la mangent dans « le simple appareil de ses grâces et de sa saveur naturelle », et taxent d’hérésie l’adjonction du poivre et du citron.

Comme les acides faibles ajoutent encore à la digestibilité des huîtres, c’est avec du vin blanc qu’il convient de les arroser.

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L’huître est éminemment digestive et se dissout dans l’estomac avec une facilité merveilleuse.

Aussi est-elle d’un prix inestimable pour les malades chez lesquels rien ne passe encore ou ne passe plus.

C’est un des premiers aliments de la convalescence.

Le malade l’accueille toujours le sourire sur les lèvres; car, suivant l’expression d’un auteur, « elle annonce l’aile de volaille comme l’alouette » annonce le printemps. »

Le gourmet, sevré des plaisirs de la table, la salue surtout avec bonheur et la savoure avec béatitude ; car elle inaugure pour lui le moment si ardemment désiré où la thérapeutique dpit l’abandonner pour le rendre à la gastronomie.

L’huitre possède même des vertus curatives incontestables.

Boerhaave et d’autres praticiens ont prétendu en avoir obtenu des résultats inespérés dans la phthisie pulmonaire.

Cette assertion n’a rien de surprenant. L’huître

vivant dans un milieu chargé d’iode, emmagasine pour ainsi dire ce métalloïde qui est, comme on le sait, un des éléments auxquels l’huile de foie de morue doit ses propriétés.

Aussi les huîtres consommées méthodiquement et à doses convenables seraient-elles peut-être le meilleur succédané de ce breuvage nauséabond.

L’eau d’huîtres elle-même, — qui n’est pas simplement de l’eau de mer, mais un liquide élaboré par l’animal, — a été indiquée comme un excellent résolutif.

Le docteur Bodin disait l’avoir souvent prescrite avec succès dans des engorgements du pylore et dans certaines affections cancéreuses de l’estomac.

Il envoyait ses malades boire chaque jour cinq à six cuillerées d’eau d’huîtres, et même davantage, chez les écaillères de la rue Montorgueil ou des Halles.

L’huître a sous tous ces rapports des droits trop légitimes à notre reconnaissance pour que nous ne protestions pas, en terminant, contre l’imputation dont elle a été l’objet au point de vue intellectuel.

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La « sagesse des nations » (! !) en a fait l'emblème de la stupidité.

L’escargot est-il donc plus spirituel, la moule plus éveillée et plus intelligente?

Les pêcheurs qui ont étudié les mœurs de l’huître et ses habitudes savent tout ce qu’elle déploie de force, de vigilance et de ruse pour vivre dans le milieu exceptionnel que lui a assigné la nature.

Elle est dépourvue d’yeux et d’oreilles, mais elle a un cœur et un ganglion nerveux, ce qui suppose chez elle des impressions et des volitions.

Elle a reçu sa part du fonds commun de Inintelligence universelle, et l’on peut dire qu’elle occupe aussi dignement que l’homme la place qui lui est dévolue dans l’œuvre dvine.

Un humoriste qui a accablé l’huître de ses sarcasmes, va jusqu’à lui reprocher d’avoir jadis prêté ses coquilles aux citoyens qui ont frappé d’ostracisme Thémistocle et Aristide.

Il la poursuit de ses insinuations perfides jusque dans les temps modernes, et il ajoute :

« Les condamnations s’inscrivent aujourd’hui » sur d’autres tablettes que sur des écailles » d’huîtres; mais s’ensuit-il que des huîtres ne » soient pas encore complices de plus d’une pro- » scription? »

Hâtons-nous d’ajouter que ces paroles ne contiennent aucune allusion à notre histoire contemporaine et qu’elles ont été écrites il y a un demisiècle.

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