HYGIÈNE ET PHILOSOPHIE
C’est dans la nature seule qu’on trouve la vérité, le repos et la santé.
Feuchtersleben.
Le symbolisme, qui est la forme primitive de la sagesse, nous a montré un géant, fils de la Terre, qui, terrassé plusieurs fois par Hercule, se relevait rempli d’une vigueur nouvelle, aussitôt qu’il avait touché sa mère.
Une grande vérité hygiénique et morale se cache sous le voile de cette ingénieuse fiction.
La terre retrempe, en leur infusant une vie nouvelle, ceux qui se jettent avec amour dans ses bras.
« Fouillez la terre, disait un grand médecin de l’antiquité, vous vous sentirez renaître. »
Rien n’est aussi puissant que le contact de cette mère féconde pour relever les santés épuisées, les âmes défaillantes et les cœurs brisés.
La culture des fleurs, surtout, est une source de bien-être et de plaisirs.
C’est dans un jardin que les philosophes et les poètes ont toujours placé l’idéal de la félicité humaine.
Parcourez toutes les théogonies, toutes les religions, toutes les histoires, toutes les fables, il n’y en a pas une , comme on l’a remarqué , qui ne fasse commencer l’homme dans un Eden, c’est-àdire dans un jardin.
Il n’y en a pas une qui ne le place après sa mort dans un Elysée;
Pas une qui ne mêle cette image d’un jardin abondant en eaux, en fruits et en fleurs aux songes de bonheur primitif ou de félicité future.
Rien n’est plus propre que les occupations horticoles à faire oublier les soucis de la grandeur, les revers de la fortune et les désillusions de la vie.
Dès les temps héroïques, nous voyons Alcinoüs et. Laërte abandonner le soin des affaires publiques
l’horticulture.
pour prendre la bêche et soigner ces jardins dont Homère nous a laissé une si délicieuse peinture.
Dioclétien oubliait les soucis du trône et les intrigues de Galérius en cultivant son jardin de Salone.
Salomon lui-même, le plus sage et le plus magnifique des rois, faisait ses délices de son jardin du Liban.
C’est aux fleurs et aux fruits qu’il emprunte les plus gracieuses images , quand il peint la beauté de la jeune Sulamite pour laquelle un époux mystérieux se consumait d’amour.
Même au point de vue purement matériel , il semble que les émanations de la terre aient quelque chose de vivifiant.
François Bacon recommandait comme très salutaire une ancienne pratique qui consistait à respirer tous les jours l’odeur d’une terre fraîchement remuée, soit en marchant à la suite de la charrue, soit en piochant soi-même la terre de son jardin.
Le grand-chancelier d’Angleterre a même connu
un vieillard remarquable par la bonne santé dont il jouissait, et qui attribuait ce privilège à ce que tous les matins, à son réveil , il se faisait apporter un baril de terre fraîche qu’on remuait sous son nez afin qu’il pût en aspirer les vapeurs.
L’arôme des fleurs peut lui-même imprimer à l’organisme une stimulation bienfaisante.
Les médecins grecs recommandaient, pour le traitement des maladies nerveuses, des promenades fréquentes dans des jardins ornés de fleurs odorantes.
On remarquait que les plantes opéraient d’autant plus promptement la guérison que les malades les aimaient davantage.
C’est surtout au déclin de la vie que les occupations faciles du jardinage offrent un genre d’exercice aussi salutaire qu’attrayant.
Cicéron, dans le dénombrement qu’il fait des vieillards romains, les représente presque tous comme cultivant un jardin.
La culture des fleurs était un des moyens qu’employait le célèbre vénitien Cornaro pour prolonger artificiellement sa débile existence.
l’horticulture.
Le nommé Annibal Camoux, de Marseille, un des hommes qui, de nos jours, se sont le plus avancés dans « l’avenue de la vieillesse », car il est mort à cent vingt-deux ans, avait la passion des fleurs.
Au cœur même de l’hiver le plus rigoureux, on ne le voyait jamais sans qu’il eût un brin de violette à sa boutonnière.
Il était si sensible au plaisir de voir ses plantes croître et prospérer, qu’il lui semblait chaque jour, disait-il, qu’il goûtait ce bonheur pour la première fois.
L’horticulture résume toutes les conditions physiques et morales qui peuvent conduire à un âge avancé et jeter quelques teintes joyeuses sur les derniers jours ordinairement si décolorés de la vie :
Air pur, exercice, occupations attrayantes, sérénité d’esprit.
A aucun âge l’air des champs n’est peut-être aussi nécessaire que dans la vieillesse.
L’air est le pain de la respiration ; il est digéré
par les poumons comme les aliments sont digérés par l’estomac.
Or le vieillard, par suite de certaines modifications que l’âge apporte dans la structure de ses organes respiratoires, absorbe à chaque inspiration une moindre quantité d’air que l’adulte.
L’équilibre vital ne peut donc être maintenu qu’à une condition :
C’est que le fluide destiné à l’entretien de la vie soit plus substantiel et plus pur.
L’exercice physique et l’activité morale sont des conditions essentielles de longévité.
On l’a dit avec raison : « La vie est une tension » plus ou moins énergique de nos forces. Le re- » lâchement, c’est la maladie, c’est la mort. » L’homme qui n’a plus rien à craindre ni à espérer dans ce monde, et pour lequel l’emploi de la journée est un problème sans cesse renaissant, est généralement doué d’une faible vitalité.
Pour qu’un vieillard marche longtemps et d’un pas ferme dans la vie, il faut que chaque lendemain lui réserve une crainte ou un plaisir, que
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chaque jour lui amène, dans la mesure de ses forces, un devoir à remplir, une tâche à surmonter.
Il faut qu’il soit sans cesse stimulé par la perspective d’un but à atteindre, comme l’enfant dont la mère encourage les premiers pas en lui présentant un objet qu’elle fait scintiller à ses yeux, mais qu’elle éloigne au moment où ses petites mains vont le saisir.
L’homme à qui l’âge ou la fortune ont fait des loisirs, doit nomseulement imposer un but à son activité, mais se mettre en garde contre les défaillances de sa volonté.
L’horticulture, avec son heureux enchaînement de travaux faciles et de douces jouissances, n’estelle pas le plus agréable des stimulants et la plus aimable des sujétions?
On a de tout temps considéré la paternité et les devoirs qu’elle impose comme une cause de ténacité vitale.
Or élever des plantes qu’on a vues naître, protéger ces êtres vivants dans leurs évolutions successives, surveiller le bourgeon qui s’entr’ouvre ,
la fleur qui s’épanouit, le fruit qui se colore, n’est-ce pas (qu’on nous pardonne cette comparaison) l’amour paternel avec ses espérances et ses craintes, ses appréhensions et ses joies?
La vie agreste contribue encore à la longévité et au bonheur en nous rapprochant de la nature qui est non seulement une source d’émotions salutaires et d’impressions fortifiantes, mais une école de philosophie et de sagesse.
Par une espèce de dérivation morale, elle nous soustrait à cette atmosphère de mensonges qui, maintenant plus que jamais, nous étouffe et nous aveugle : mensonges sociaux , mensonges politiques, mensonges de toutes sortes.
Elle dissipe les vains prestiges, les vagues rêveries, les folles illusions.
C’est dans la retraite, au milieu de ses jardins fleuris, que l’auteur des Guêpes va de temps en temps retremper la verve sarcastique et le lumineux bon sens avec lequel il flagelle les acteurs de la comédie contemporaine.
l’horticulture.
Epicure, le grand théoricien du plaisir, recommandait à ses disciples la culture des fleurs.
Il avait créé lui-même des jardins qui sont restés célèbres.
Ce philosophe, dont la doctrine était plutôt un sensualisme négatif qu’un matérialisme grossier (il ne vivait que de pain trempé dans de l’eau, avec un peu de fromage les jours de fête), ce philosophe, disons-nous, ne voyait rien de mieux que le jardinage pour maintenir la sérénité de l’âme et assurer une longue et heureuse vieillesse.
Toutefois, pour que la vie champêtre portât tous ses fruits, il fallait que rien ne vînt en troubler la douce quiétude.
Comme le besoin de s’immiscer dans les affaires publiques était déjà un des travers de l’ancienne Athènes, Epicure recommandait à ses adeptes de se tenir à distance de l’arène politique et de laisser rouler en paix le char de l’Etat.
LA LENTILLE
La lentille renferme une énorme proportion de matière végétç-animale.
De Morogues.
La lentille, dans certains pays, figure traditionnellement sur la table des fidèles pendant les derniers jours d’abstinence qui précèdent la fête de Pâques.
Cet usage, auquel semblent se lier quelques idées superstitieuses , ne remonterait-il pas à l’origine du christianisme?
Ne se rattacherait-il pas aux traditions païennes, comme le Carnaval qui est une imitation des fêtes de Saturne et de Bacchus, comme la promenade du bœuf gras qui rappelle la procession du bœuf Apis par laquelle les Egyptiens célébraient l’équinoxe du printemps?
Les Romains mettaient la lentille au nombre des mets tristes , c’est - à - dire de ceux qui se servaient dans les jours d’affliction et de deuil.
C’était un légume de mauvais augure.
Quand les soldats de Crassus eurent passé l’Euphrate , les premiers aliments qu’on leur distribua furent des lentilles.
« C’était présage de mort, dit Plutarque, pource que l’on en sert ez funérailles des trespassez. » Quelques jours après, vingt mille Romains restaient sur le champ de bataille.
Du reste , si les vertus qu’on attribuait autrefois à la lentille étaient réelles, aucun mets ne serait mieux approprié aux époques de jeûne et de mortification.
Les lentilles, d’après les philosophes grecs, auraient la propriété de procurer à l’homme une égalité d’âme parfaite et de modérer les mouvements tumultueux des passions.
Les stoïciens surtout en faisaient grand cas sous ce rapport.
Ils avaient pour maxime de bien agir en toute chose et d’assaisonner prudemment les lentilles: Omnia recleagrre et lentem prudenter condire.
LA LENTILLE
La lentille est souvent mentionnée dans les livres saints.
On sait qu’Esaü, revenant de la chasse exténué de fatigue, vendit son droit d’aînesse pour un plat de lentilles.
Quand David vint au camp de Mahanaïm, Sobi et Machir lui offrirent des lits, des tapis , des pois fricassés et des lentilles.
Quatre cents ans plus tard , Dieu ordonna à Ezéchiel de manger du pain de lentilles et de dormir sur le côté gauche pendant trois cent quatre-vingt-dix jours pour expier les iniquités d’Israël.
Chez les Egyptiens, la lentille était consacrée à Isis.
Elle était aussi en grande estime chez les Romains et chez les Grecs.
On lit dans Athénée : « Nous vidâmes un plat de » lentilles, puis un autre qui vint à la suite, et on » en servit encore d’autres bien arrosés de vi- » n aigre. »
Le comique Diphile dit dans ses Colombes : « Ce » petit dîner fut charmant; nous eûmes chacun » une grande jatte de lentilles. »
Néanmoins, dans les derniers temps de l’Empire romain, la lentille devint un mets vulgaire.
On disait d’un parvenu qui négligeait ses anciens amis : « Dives factus , jam desiit gaudere lente. » Devenu riche, il a perdu le goût des lentilles.
Les Anciens avaient encore cette locution : ln lente unguentum , prendre des lentilles pour de l’onguent.
Ce proverbe s’appliquait aux individus qui attribuaient à des choses communes des propriétés imaginaires.
Quelques industriels, notamment un docteur Du Barry, ont, dans ces dernières années, pris cet adage au sérieux et l’ont mis en action.
Ils ont vendu et vendent encore, à des prix exorbitants, comme un produit tropical propre à guérir tous les maux, une poudre alimentaire qui n’est autre chose que de la farine de lentilles.
LA LENTILLE
Certains mets ont été pour de grands personnages l’objet d’une prédilection particulière.
Ainsi Héliogabale faisait ses délices des cervelles d’autruches et des talons de chameaux; l’empereur Tacite, des œufs; Alexandre Sévère, du lièvre; Auguste, des petits poissons; Apicius, des homards; Tibère, des concombres; Claude, des champignons.
Frédéric le Pacifique, Maximilien II, son fils, et Henri IV, aimaient passionnément le melon; Paul Ier, empereur de Russie, les pâtés de foie de canards; le Tasse, les massepains; Crébillon, les huîtres ; Nicolo et Rossini, le macaroni ; Fontenelle, les fraises.
Le maréchal d’Hocquincourt, disent les mémoires du temps , avait un goût tout spécial pour les queues de moutons.
Il prétendait leur avoir reconnu la propriété d’exciter la gaîté, de telle sorte qu’il en emportait toujours à l’armée, pour mettre, disait-il, ses officiers en belle humeur.
La lentille a aussi été le mets favori de plusieurs célébrités.
PuBarry, la belle maîtresse de Louis XV,
préférait ce légume à toutes les préparations dont les raffinements de l’art culinaire chargeaient sa table somptueuse.
Kant partageait avec les stoïciens le goût des lentilles; seulement il est probable qu’il les assaisonnait avec moins de simplicité que les anciens philosophes.
Il ne faudrait pas croire, en effet, que l’auteur de Y Anthropologie se complût uniquement dans les régions nébuleuses de la métaphysique.
Il savait apprécier certaines jouissances plus positives, car il ne restait jamais moins de trois heures à table.
Lessing, qu’on a appelé le Diderot de l'Allemagne, était aussi très friand de lentilles.
Néanmoins il y a peu de légumes dont on ait autant médit que des lentilles.
On les accusait autrefois d’obscurcir la vue.
On a prétendu qu’elles produisaient des sucs atrabilaires assez malins pour engendrer l’épilepsie, la lèpre, etc.
LA LENTILLE
On est même allé jusqu’à insinuer qu’elles pouvaient rendre les mariages inféconds.
Aussi Galien avait-il une répugnance insurmontable pour cet aliment.
Ces propriétés malfaisantes de la lentille sont chimériques. Il en est de même des vertus salutaires qu’on lui a attribuées.
On a prétendu qu’une décoction de cette graine était très propre à favoriser l’éruption de la petite vérole.
Cette opinion remonte à la médecine arabe. Elle est uniquement fondée sur l’analogie de forme qui existe entre les lentilles et les pustules varioliques.
La lentille est simplement une substance alimentaire très riche en principes nutritifs, et beaucoup moins sujette à donner des flatuosités que le haricot et le pois.
On avait autrefois un usage qui la rendait beaucoup plus digestible.
C’était de la faire germer avant de la soumettre à la cuisson, pour en développer le principe sucré.