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CHAPITRE TROISIEME

Solution logique

Nous avons marqué l'insuffisance du système adopté par M. Maurras et ceux de ses collaborateurs qui partagent son incrédulité. Essayons un nouveau pas. Cet ordre social qu'ils préconisent, ne saurait-il fournir un argument plus direct pour l'existence d'un être nécessaire?

Dieu

La société est un fait de nature. Et ce fait accuse une fin déterminée, facile à discerner, placée bien en dehors et au-dessus des intérêts et des calculs individuels, parfaitement indépendante des volontés particulières. De cette fin, un principe intelligent peut seul rendre raison. Toute interprétation matérialiste, encore plus le hasard, est inapte à

livrer le pourquoi, et de ce penchant irrésistible qui pousse les hommes à s'unir en groupes organisés, et de ce plan dicté par l'intérêt général qui préside à l'évolution du corps entier et assure la synthèse harmonieuse de tous ses membres. Pour une telle orientation, ce n'est pas trop d'une intelligence qui conçoive, d'un vouloir qui exécute d'après un dessein très arrêté, et cette intelligence, ce vouloir, il est impossible de les confondre avec la matière. Les identifier avec la nature comme le veut certain panthéisme immanent est tout aussi impossible. Quant aies attribuer à l'homme, lequel les aurait déposées dans les réserves de l'univers, c'est ne pas songer qu'elles étaient là pour l'accueillir à son entrée dans ce monde, qu'elles le dépassent dans son influence, dans ses prévisions, qu'elles le mènent et s'imposent à lui avec l'empire d'un souverain absolu.

L'homme n'étant pour rien dans leur genèse, d'où viennent-elles donc? et d'où procède-t-il, cet « art diffus au sein de la masse humaine » que les sociologues de l'école de l'Action française ont si bien mis en lumière? La réponse s'offre d'ellemême. Cette intelligence est une intelligence « maîtresse à la fois et des fatalités de la nature et des volontés de l'homme ». Cette volonté est une volonté capable de plier à ses fins même ce qui voudrait ne point plier. Et cette intelligence, cette volonté sont celles-là vers qui marche l'activité humaine, en qui l'âme trouve le repos de ses facultés, le terme de ses aspirations. Intelligence qui a conçu d'après les nécessités d'un ordre idéal et parfait les relations de subordination qui existeront

entre les divers membres de cet ordre social, volonté qui aura fait surgir ceux-ci dans l'existence et leur aura imposé de toute nécessité la réalisation du plan fondé sur cet ordre transcendant; intelligence et volonté d'un être qui représente lui-même l'ordre dans toute sa plénitude, celui sur qui l'ordre social comme tous les ordres particuliers se modèleront, — d'un être qui fonde les relations de tous les êtres entre eux, qui soit la cause d'où ils procèdent, la fin où ils tendent, qui les dirige, les soutienne, les achève, d'un être qui soit l'ordre, l'harmonie par essence et qui n'ait dans la ligne de l'ordre, comme dans la ligne de l'être, d'autre raison que lui-même. Or cet être, c'est Dieu, lequel donne à l'homme en société son vrai sens et sa signification plénière.

Pour faire court : l'ordre social, — que l'on considère le principe selon lequel se groupent, se subordonnent ses divers éléments, ou la fin vers laquelle ils sont irrésistiblement entraînés, ou que l'on considère l'existence pure et simple de ces mêmes éléments, — netrouvepas en lui-même sa raison d'être. Il la lui faut chercher au dehors dans unêtre indépendant et premier sans plus. Toutappel à une autre explication est vain ; tout recours à une série même infinie d'intelligences qui l'auraient conçu, de volontés qui l'auraient imposé, d'hommes qui s'en seraient transmis le plan est impuissant à l'expliquer : une série même infinie d'êtres contingents par nature, qui auraientpune pas être et n'ont pas en eux la raison de leur existence, n'a pas en soi la raison de son existence et la réunion de ces êtres en série ne peut suppléer à l'indigence radi-

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cale de chacun d'eux. Allongez un canal, vous n'aurez pas créé de source pour autant \

Jusqu'à ce que nous ayons rejoint un Premier immobile et nécessaire, cause sans cause, principe sans principe, l'ordre social et avec lui le monde est inintelligible.

Le système particulier à M. Maurras suggère des conclusions plus immédiates encore. Pour plus de clarté, construisons la majeure de notre argument à l'aide des données qu'il nous apporte.

Quelle est, pour M. Maurras, la caractéristique

1. Cf. Sertillanges, les Sources de la croyance en Dieu, pp. 482- 492 (édit. in-8'). Dans ma pensée cet argument ne se confond pas avec l'argument tiré de l'ordre du monde. En se bornant à une catégorie d'êtres très déterminés, dont l'orientation vers une fin précise, parfaitement délimitable, est aisée à saisir, il esquive, semble-t-il, les objections d'ailleurs sans fondement et toutes de surface, que l'on a faites à l'argument plus général. — Il ne sera pas inutile à ce propos de noter que cet argument tiré de l'ordre social ne reçoit sa pleine valeur qu'une fois prouvée la contingence de ce même ordre et l'impossibilité d identifier l'absolu avec le monde. En quoi je suis pleinement d'accord avec M. Halleux qui, dans la Revue néo-scolastique (mai 1907, pp. 146-166 et août 1907, pp. 304-329), a complété de ce point de vue l'argument du P. Sertillanges et solidement établi la double thèse de la contingence du monde et de l'absurdité du panthéisme. Aussi me suis-je efforcé de faire sentir dans mon texte, sans y insister autrement, l'impuissance de l'ordre social à s'expliquer lui-même et sa dépendance intrinsèque vis-à-vis d'un être distinct de qui il tient tout ce qu'il est. Mais en procédant ainsi, je ne pense pas m'ètre pour autant séparé du P. Sertillanges lui-même. Dans son Saint Thomas d'Aquin (t. I, pp. 143, 162, 163) cet auteur estime que, pour établir rexiatence de Dieu, on peut partir de n'importe quelle catégorie d'être, et qu'il n'y a au fond qu'une seule preuve de Dieu, la preuve par « l'indigence du monde », par l'indigence d'être que le monde manifeste. A l'entendre, le nerf de cette preuve sera toujours, quelque « voie » que l'on suive, l'idée d'être -, or rien ne me semble plus vrai. On pourra seulement regretter que dans les Sources de la croyance en Dieu, cette pensée très juste ne se dégage pas avec assez de netteté.

de la hiérarchie et de la subordination des divers individus réunis en corps? Dans les espaces inférieurs, l'organisation est à peine ébauchée, seule la force triomphe. Les familles, les groupes sont autonomes : c'est la lutte pour la vie inspirée par ces principes : « Chacun pour soi et raison du plus fort. » Pour l'homme, il n'en va pas ainsi; son titre d'être intelligent et libre lui crée avec ses semblables des rapports spéciaux. Or, il semble que ces rapports correspondent toujours exactement au degré d'indépendance mutuelle des citoyens et que l'autorité, dont la mission est de surveiller le jeu de ces rapports sociaux, tire, elle aussi, de cette indépendance le premier élément qui la distinguera et la fondera, son premier critère. Critère plus compliqué, plus se/i^/è/e qu'il ne paraît tout d'abord : les éléments qui entrent en ligne ne sont-ils pas variés à l'infini? qualités physiques dans le chef de famille, plus encore qualités morales et intellectuelles, situation de fortune, rang et prestige, caractère d'hérédité s'ajoutant par surcroît, accumulant au cours des siècles et au sein des générations successives des réserves

ï d'énergie et de vie, tant que les rejetons n'ont pas

I dégénéré de leurs pères...

A notre tour de poursuivre avec cette mineure : Or, par la nature même de ces éléments, l'indépendance humaine, enfin de compte, est limitée, et celui-là qui, dans une société, la possède à son degré maximum, le souverain, n'est pas libre de gouverner à sa fantaisie. Cet indépendant, même dans l'instant qu'il ordonne, est asservi à des lois, il est plus haut que son peuple; mais, plus haut

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que lui, voici les lois politiques et sociales, condition «/ne ^wa no/i de tout bien public. 11 est supérieur à cette matière organique qu'ausculte et dissèque quiconque s'adonne à Tétude des sociétés et des phénomènes économiques; mais le bien-être, la prospérité, le bonheur de cette inférieure sont l'unique raison de son autorité. Au faîte de la hiérarchie, quand cesse tout vasselage vis-à-vis des hommes, voilà l'indépendance; mais voilà l'indépendance servante elle aussi, voilà le chef qui a trouvé son maître dans la loi et derrière la loi. Donc la loi n'est pas le fait du chef. Son caractère impératif ne lui vient pas non plus du peuple : celui-ci serait à la fois, et sous le même aspect, monarque et sujet, ce qui implique contradiction!

Que conclure? N'émanant ni de la foule, ni du prince, cette loi directrice de l'autorité, qui a la vertu d'obliger intelligences et cœurs, où la poserez-vous? — Sera-ce une abstraction de l'esprit? — Mais comment m'estimerais-je jamais lié par une abstraction que je sais née de moi? Comment ma nature consentirait-elle cette naïveté de se lier ellemême envers elle-même ? Comment se prendraitelle au sérieux au moment où elle se soumettrait à ses propres injonctions et céderait à ses propres menaces ?

Cette loi, pour qu'elle ait sur moi un ascendant vainqueur, je la veux issued'une réalité supérieure, d'un être en acte qui se subordonne et ce que j'ai d'acte et tout ce que je suis en puissance. En sorte que cette dépendance des sujets entre eux, à tous les degrés de l'échelle sociale, comme l'indépendance du chef vis-à-vis de ses sujets, ne soit qu'une

même dépendance par rapport à cet être supérieur, par nature, à toute la série, à toute l'espèce; — Etre indépendant, autonome, source de toute autorité qui ne doive rien qu'à lui et ne s'explique que par lui-même. Or cette dépendance consiste en ce que l'espèce entière est son œuvre et le doit reconnaître pour son auteur ^ .

L'existence de l'être nécessaire une fois prouvée, aisément on verra jour à le montrer infini en perfection; et pour cela deux voies s'offrent au philosophe. La première établit d'abord l'unicité de cet être et en déduit son infinité. La marche du raisonnement prend alors à peu près cette forme.

L'Etre nécessaireest unique. Enefîet l'être concret actuel d'un individu ne saurait être multiplié. Or la

1. Ce qui revient à dire en bref sous une forme négative : pour le positiviste agnostique, le Grand Etre c'est l'humanité; mais, d'autre part, ses observations le forcent d'arriver à une conception aristocratique, voire monarchique de l'humanité, où l'autorité dans son origine se distingue de la masse et suppose un principe réel et substantiel extérieur à celle-ci, de qui tout dépend. Il y a donc chez lui une contradiction à soutenir que la masse puisse représenter le Grand Etre. Le positiviste agnostique répondra sans doute : « le Grand Etre, le souverain Bien, ce qui pour moi est Dieu, c'est le bien de l'humanité, le bien vrai tel qu'il est compris par les hommes intelligents ; leur « concept objectif » de bien me suffit ; l'ensemble conçu comme ensemble par l'élite est supérieur au souverain, et de même la loi de cet ensemble qui est condition pour que se réalise le bien public. Or, cette abstraction réussit par elle seule à pacifier mon intelligence ». Cette réplique est la seule possible; mais nous savons ce qu'il enfant penser et quel crédit il sied d'accorder à une philosophie qui ne s'est tant travaillée que pour enfanter ce résultat dérisoire. Pitoyable système que celui qui présente à nos hommages une philosophie décapitée, et ne dit mot de cette science dont le rôle est de faire se rencontrer et se confondre toutes les vérités par leurs sommets !

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nature de l'être nécessaire qui possède en soi la raison de son existence est, par identité, son existence son être actuel, personnel : Dieu est celui qui est. Sa nature ne saurait donc être multipliée.

Argument que l'on peut développer ainsi avec saint Thomas : le principe en vertu duquel un individu est tel individu distinct de tout autre, c'està-dire Vêtj^e actuel de tel individu, mon être personnel par exemple, ne saurait être communiqué à qui que ce soit. Les caractères et attributs qui font de moi un homme, l'animalité et la rationalité ne s'identifiant pas avec leur existence, au moins dans les concepts, c'est-à-dire n'exigeant pas par ellesmêmes d'être^ ne se définissant pas par l'existence, peuvent être communiqués à une multitude d'autres hommes; supposant un degré de perfection fini et déterminé qui n'entraîne pas avec soi la raison de son existence, mais dépendant d'un autre par définition quant à la réalité, ou mieux quant à l'actualité de son être, la nature humaine peut être actualisée et reproduite dans un nombre indéfini d'individus. Or ce qui fait que je suis tel homme déterminé, vivant, ce qui constitue mon être personnel, actuel ne peut appartenir qu'à moi seul: un être concret ne peut être multiplié. Si ce qui fait que je suis homme, c'est-à-dire l'animalité et la rationalité se confondait en moi, par identité absolue de concept, avec ce qui fait que je suis tel homme et épuisait en quelque sorte le contenu de ce même concept, de même qu'il ne peut y avoir plusieurs « moi )),il ne pourrait y avoir plusieurs hommes. Appliquons cette doctrine à Dieu. Le principe en vertu duquel Dieu est un être concret, déterminé est

celui-là même en vertu duquel il a telle nature, puisque son essence est d'exister, d'être et qu'elle s'identifie formellement avec l'existence. La nature divine ne saurait donc être partagée par plusieurs, donc Dieu est unique'.

Mais s'il est unique, il Q?>iinfini en perfection; car s'il est nécessaire et unique, il a toutes les perfections, celles qui sont la raison même de son être, c'est-à-dire l'être sans limites, dans toute son amplitude par hypothèse, et toutes les perfections des autres êtres, puisque ceux-ci n'existent que par leur participation à cet être nécessaire 2.

La seconde voie suit une marche inverse. L'existence de l'être nécessaire unefois établie, on prouve directement son infinité et de celle-ci on conclut à son unicité. Ou peut alors procéder ainsi.

a) L'être nécessaire ayant en lui-même la raison complète de son existence est l'être pleinement indépendant en qui l'essence (ce qui fait qu'il est ce qu'il est, ce qu'exprime sa définition) et l'existence (l'essence dans l'ordre réel) ne font qu'un et sont absolument identiques même dans les concepts (l=rl) : si en effet cette identité n'était pas absolue, cette essence devrait être conçue comme actualisée par un être distinct d'elle, elle n'aurait donc pas la raison complète de son existence en elle-même^.

Or l'être dont l'essence est par identité formelle son existence ne saurait exclure quelque perfection

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