‹ A travers l'œuvre de M. Ch. MaurrasChapitre 132 sur 155 · De fide orthod. 1. iv · texte numérisé non relu

De fide orthod. 1. iv

gine et la fin, ainsi Dieu ne serait plus l'être nécessaire et parfait et souverainement indépendant, si la malice et l'imperfection de sa créature pouvait le détourner de poser un acte qui n'est, par lui-même, que l'expression de sa bonté et un moyen de procurer sa gloire.

Cette vérité comprise, l'esprit n'est plus tenté de se révolter contre Dieu. Ne songeant plus qu'à la bonté d'où toutes choses procèdent, il s'incline devant la volonté divine et le châtiment qu'elle inflige aux coupables. Bien plus, lorsque la grâce le soutient, il en vient parfois à ces accents étranges, échappés à certains saints dans l'ardeur de leur amour, qui glorifient et remercient Dieu de ses vengeances mêmes : « l'horreur du péché, l'horreur du démon est l'élément fondamental et essentiel de toute vérité, de toute sainteté par conséquent; mais dans un état d'âme qu'on pourrait appeler transcendental, le sentiment de la justice accomplie réconcilie l'âme divinisée non pas avec le mal, avec le péché, avec le démon, mais avec Vordre absolu qui, par le moyen de l'enfer éternel, les fait rentrer dans son sein immense. L'âme déiforme, ne voyant plus dans l'enfer comme dans le ciel que la vérité, la justice, et l'ordre, adore autant Dieu pour avoir creusé l'abîme que pour avoir élevé les cieux^ ».

Tous ne peuvent atteindre ces hauteurs, tous du moins peuvent jeter les yeux sur la Croix : il y trouveront le calme à l'heure de l'angoisse. Ils n'y déchiffreront pas entièrement l'énigme de la souffranceet dumal; mais forceleur sera bien d'imposer

1. Le livre des visions et instructions de la Bienheureuse Angèle de Foligno, traduit par E. Hello, p. 77, note.

silence aux révoltes de la nature : Dieu lui-même s'est incarné pour pouvoir souffrir et nous montrer le prix de la souffrance. Le péché avait bouleversé, détruit le plan providentiel. La souffrance physique et morale, non pas voulue directement, mais permise par Dieu comme châtiment de la faute, s'était ruée sur l'humanité jusqu'à la pousser aux plus effrayantes révoltes. Or, voilà que, soudain, cette souffrance intolérable s'est métamorphosée en un merveilleux instrument de restauration. Dieu, dans la personne de son Fils, a souffert, et, en expiant, il a rendu aux hommes leur première destinée. Les douleurs sous lesquelles gémit le monde ont été sanctifiées au Calvaire, et la lutte, la peine dans la soumission à la volonté divine, sont devenues les plus sûrs garants du bonheur. Dieu, en envoyant son Verbe habiter parmi nous, nous a livré sinon la clef de toutes les énigmes, du moins la réponse à toutes les difficultés. 11 demande seulement aux hommes d'écouter cette parole de vie et, pour cela, de commencer par reconnaître dans l'univers, dans l'ordre du monde, des esprits et des cœurs, un reflet de la Vérité qu'il est, de la Beauté qu'il est, de l'Ordre qu'il est.

Les lacunes que nous avons signalées dans l'œuvre de M. Maurras ne doivent pas nous empêcher d'en admirer les beaux côtés, les parties solides, ni de nous réjouir qu'un homme d'un incontestable talent consacre ses meilleures énergies à répandre dans notre société, à l'encontre d'erreurs funestes, nombre d'idées salutaires. Quoi qu'on pense du mouvement qu'il a lancé, il n'y a qu'à s'incliner devant le dévouement loyal, la hauteur de vues de M. Maurras. A une époque d'individualisme et d'égoïsme aigus, de mobiles mesquins et irraisonnés, il nous offre le spectacle d'un écrivain taillé pour plaire aux foules, et se réservant à une œuvre sans gloriole, ridicule aux yeux de beaucoup, démodée et rétrograde : le retour aux traditions! Cet homme intelligent a osé accepter d'être contre-révolutionnaire, de discuter la déclaration des droits de l'homme, de se proclamer, en un siècle de licence et de parfait désordre, le philosophe et l'apôtre de Vordre, de la discipline et de la règle en tout! Il a une passion fière et tenace, celle de la mesure, de l'harmonie, de la proportion, de Téquilibre.

C'est bien quelque chose.

Oui, c'est quelque chose, c'est même beaucoup de posséder une doctrine politique bien en forme, qui se tient et a de la cohésion. C'est déjà beaucoup d'avoir su lire au grand livre de la nature le dessein de son auteur, pulvérisé quantité d'équivoques, préparé la voie à des excursions plus fécondes dans le domaine de la vérité. Nous l'établissions précédemment : les conclusions politiques de M. Maurras sont, d'une manière générale, parfaitement recevables, et elles demeurent vraies, alors même qu'il leur manque leur couronnement indispensable, ce principe intime, seul capable de leur assurer vie, développement, durée. La vérité est une et parce qu'on n'en détient que des parcelles, faudrait-il dédaigner ce trésor incomplet?

Aussi comprend-on que le système de M. Maurras, quelque inachevé qu'il soit, et en dépit des éléments de décomposition que nous y avons relevés, n'ait pas produit, dans V ensemble ^ de funestes résultats, que même il ait exercé, çà et là, au point de vue catholique, une salutaire influence. L'ordre naturel qu'il préconise est le vrai; loin de s'opposera l'ordre surnaturel, il se trouve en harmonie parfaite avec lui, et Dieu peut y enter sa grâce sans obstacle.

La société civile est, pour M. Maurras, une hiérarchie où l'autorité joue un grand rôle, tandis que la part du sentiment individuel y est reléguée au second plan : rien n'est plus conforme à ce que nous fournit la plus sûre observation; rien n'est plus conforme aussi à la vraie notion de l'Eglise, de la religion du Christ qui est une religion de l'esprit, mais aussi essentiellement une religion d'autorité

et subordonne toute vie à cette autorité. Pareille correspondance, on le saisit sans peine, écarte les dangers qu'offrent d'autres doctrines défendues par des catholiques fervents, mais ignorants des réalités sociales et férus des erreurs individualistes : la vérité même fragmentaire, ne cessons de le redire, n'engendre pas de ruines nécessairement par elle-même dans un cerveau bien fait, elle lui ménage au contraire un libre accès à la pleine lumière.

Et voilà pourquoi, lorsque nous invitions les catholiques qui voudraient conclure une alliance politique avec les incroyants de l'Action française à s'assurer que leur foi et leur piété n'y courraient aucun péril, lorsque nous lespressions de s'entourer de précautions et d'exiger des garanties, nous n'avons argué ni des constructions, ni des visées politiques de M. Maurras en tant que telles. Nous avons recouru à des considérations qui leur étaient tout étrangères. Comment aurions-nous pu envelopper d'une suspicion définitive un ensemble de faits, de vues, dont la synthèse postule si évidemment, à notre sens, l'aveu du divin, et qui pourrait fournir à l'apologétique chrétienne un solide champ de lutte ? On a parlé, à propos de M. Maurras, d'apologétique du dehors. Certains se sont scandalisés du mot : et pourquoi ? Ce « dehors » ne peut-il donc amener à découvrir le « dedans » et celui que séduisent les apparences extérieures ne sera-t-il pas tenté quelque jour, pour peu qu'il soit loyal, de pénétrer jusqu'au cœur de la doctrine tant admirée ?

A voir M. Maurras se rencontrer fréquemment

a\ec l'Eglise, on le croirait presque un de ses filsV

Vestiges d'une éducation très chrétienne? affinités natives? fruits d'une enquête consciencieuse? perspicacité d'un esprit lucide? Son enthousiasme pour l'œuvre du Christ résulte de tout cela peutêtre, mais son intelligence est impuissante àdégager les fondements de cet ordre merveilleux, et l'amour qu'il porte à l'Eglise est tout de raison humaine ; il ne monte pas du cœur, il ne s'illumine pas des chaudes clartés de la foi : c'est l'amour d'un

1. Nous disions plus haut que M. Maurras comprenait parfois mieux l'esprit catholique que certains catholiques. Je n'en apporterai pour preuve que cette critique du Dilemme glanée dans la Chronique du Sud-Est, revue mensuelle d'études sociales et d'action catholique, mars 1907, pp. 90-91. « Soustrait à la loi de l'hérédité physiologique, le gouvernement de l'Eglise s'est même employé historiquement à y soustraire les hommes (!!?) et à dégager le droit de l'individu de la gangue où l'enserraient les idées de caste et de race. — Mais « l'ordre » n'est même pas ce qui caractérise l'originalité de l'Eglise ; la hiérarchie n'est que le cadre qui définit et qui protège le tableau, que M. Maurras est excusable de n'avoir point découvert, puisqu'il n'est visible qu'aux seuls croyants : le gouvernement de l'Eglise n'est pas une dictature, c'est une jurisprudence dont les arrêts déclarent et sanctionnent les suffrages mystiques de lacroyance « uniuerselle ». L'originalité de l'Eglise est d'essence mystique et non politique ; la hiérarchie est la harpe visible de ces accords invisibles dont la symphonie s'appelle en théologie la «Communion des Saints » Mais n'insistons pas... » La sixième proposition condamnée par le décret Lamentabili (3 juillet 1907) est ainsi libellée : « dans les définitions doctrinales, l'Eglise enseignée et l'Eglise enseignante collaborent de telle sorte qu'il ne reste à l'Eglise enseignante qu'à sanctionner les opinions communes de l'Eglise enseignée ». Nous aurions à notre tour mauvaise grâce à insister. — Wnivers du 3 septembre 1910, à propos de l'origine du pouvoir, a fait dans le même sens un rapprochement non moins significatif entre un article de M. Maurras sur le droit divin des Rois et tel discours d'un orateur catholique très applaudi. Nous y renvoyons le lecteur.

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philosophe, heureux d'apporter à la construction d'une brillante thèse de sociologie, quelques-uns de ses matériaux les plus imposants, ce n'est pas celui d'un croyant, l'amour véritable « qui surpasse la science et est plus parfait que l'intelligence, l'amour qui aime plus qu'il ne connaît, l'amour qui entre dansl'homme, alors quela science lui demeure extérieure^ ». Parce qu'« il n'en saisit les phénomènes que par les investigations de l'esprit et que l'Eglise n'est pas comme personnifiée » en lui par les admirables transfusions de l'amour, elle lui reste étrangère; la thèse peut être estimable : il lui manquera toujours, — revanche cruelle de la vérité, — le fini qui convainc et le charme qui persuade.

Il lui serait cependant si aisé de parachever son œuvre! Ce n'est qu'en vertu d'un principe a priori, purement arbitraire, que M. Maurras s'arrête dans l'étude du fait social, de l'ordre social, et ne conclut pas à l'auteur de ce fait, de cet ordre. La logique exige qu'il passe outre : les réalités à la défense desquelles il s'est dévoué appellent un complément et pour lui, comme pour ceux quilesuivent dans son agnosticisme et dans son réalisme, le dilemme se pose inéluctable: ou la fidélité au réalisme politique, et c'est immédiatement l'existence de Dieu reconnue, la transcendance de la religion catholique confessée, — ou la fidélité au principe agnostique, et c'est la négation pratique du réalisme politique, c'est l'impuissance à se maintenir sur un terrain qui se dérobe de toutes parts, c'est l'anar-

1. Hugues de S. Victor cité par, S. Thomas, In. IV Dist. 49, q. 1, al.

chie consentie et justifiée. Entre les deux positions aucune transaction possible.

Au terme de cette longue étude, où nous avons essayé d'exposer sa pensée sans la fausser, et de la critiquer sans en dissimuler la vigueur ni les lacunes, qu'il nous soit permis d'espérer que M. Maurras la complétera, la corrigera et l'achèvera; qu'il donnera aux idées d'ordre, d'autorité, de tradition, dont il s'est fait en notre temps le persuasif apôtre, l'intransigeant champion, le fondementhors duquel on ne bâtit que sur le sable.

D'une loyauté parfaite, passionné pour le vrai, il ne peut pas ne pas ouvrir les yeux aux conclusions que contiennent en germe ses théories. — Catholique de tempérament, de goût, de doctrine même par maints côtés, force lui sera tôt ou tard, s'il veut rester conséquent avec lui-même, de sortir de cette impasse où le bloque son positivisme.

Et pour cela, faisant taire les hautaines et décevantes objections d'une raison qui se refuse toute réalité qui le dépasse, puisse-t-il apprendre à connaître la personne adorable de celui qui, « tout en étant dans la condition de Dieu, n'a pas retenu avidement son égalité avec Dieu, mais s'est anéanti lui-même en prenant la condition d'esclave, en se rendant semblable aux hommes^ », et a souffert les plus atroces douleurs par amour pur en vue de les sauver et de leur rendre plus supportables, plus douces, les épreuves par lesquelles toutes les créatures de péché que nous sommes doivent passer;

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