‹ A travers l'œuvre de M. Ch. MaurrasChapitre 131 sur 155 · Edit. Didot, t. II, p. 205, Timée. 29 e · texte numérisé non relu

Edit. Didot, t. II, p. 205, Timée. 29 e

372 A TRAVERS l'œUVRE DE M. CH. MAURRAS

notre ignorance et confesserons le mystère ^ . 11 nous suffira d'écarter de son œuvre le reproche de cruauté et de donner de son choix une raison au moins approchée qui le justifie.

Or Dieu donne à tous le moyen de se sauver et si beaucoup se perdent, la faute n'en est qu'à eux : du coup voilà la justice divine sauve. Mais aussi sa bonté : le don de l'existence et la faculté laissée à tous d'atteindre au bonheur sont des bienfaits incomparables dus àla seule bienveillance, à la seule libéralité de Dieu : et c'est là sans doute une grande marque de bonté! La raison, d'autre part, n'a pas de peine à démêler que la liberté, instrument de notre malheur comme de notre bonheur, fait de nous ce qu'il y a de plus noble au monde, des personnes morales et donne à chacune de nos actions une valeur du plus haut prix. N'est-ce pas là quelque chose et dira-t-on que la liberté, parce qu'elle est capable de mal, n'est que mal et ne constitue pas la plus éminente prérogative de Thomme?

Accordons toutefois que, par la faute de cette prérogative, il est des multitudes d'hommes qui, selon la doctrine catholique, se perdent à jamais, alors que Dieu pouvait les empêcher de se perdre, alors qu'il pouvait créer un monde où tous, quoique libres, se seraient sauvés. Et devant ce fait les récriminations, les blasphèmes de se presser : « s'il le pouvait, il le devait : sa bonté l'y contraignait. Celui que vous dites toute bonté ne peut sans se nier lui-même tirer sa gloire Je la faute du pécheur ou du châtiment qu'il lui

1. Cf. de Bonniot, Le problème du mal, 2* édit. Préface de X. ?»Ioisant, p. xix.

inflige en enfer. Dieu, s'il est parfait, ne peut vouloir le mal ». — Oui, il est certain, il est de foi que Dieu ne peut couloir \e mal; mais il est non moins certain, répétons-le encore, que nos calculs toujours si courts ne saisissent pas les raisons qui ont guidé Dieu dans le choix de l'ordre où nous vivons. De plus, parce que Dieu ne peut vouloir le mal, ne le ^qw\-W. permettre ? On cherche vainement en quoi cela répugnerait à sa nature et à la nature de la création, puisque tout ce qui n'est pas lui ne saurait être qu'imparfait, déficient et donc mauvais par quelque endroit. Lorsqu'un chef d'Etat promulgue, pour le bien général, des règlements qui froisseront certains de ses sujets, il prévoit sans peine des désobéissances et qu'il lui faudra sévir. S'il doit ensuite châtier, l'en rendra-t-on responsable et pourra-t-on dire qu'il a voulu leur châtiment?

Dieu eût pu de fait sauver tous les hommes. Mais comment prétendre, sans tomber dans les contradictions inextricables de l'optimisme absolu ou du dualisme manichéen, qu'il était tenu de les sauver tous? Ce serait nier son indépendance souveraine à l'égard de ses créatures, ce serait nier sa liberté, le nier lui-même. Comme le remarque profondément saint Jean Damascène : « Si, quand ils (les damnés) allaient être appelés à l'existence de par la bonté de Dieu, le fait que de leur propre choix ils deviendraient pervers les avait empêchés d'être, c'est le mal qui l'emportait sur la bonté divine'. » De même que Dieu ne serait plus l'être nécessaire, si quelque chose pouvait exister dont il ne fût l'ori-

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