Ibid., p
2. Le vrai et le faux n'ont-ils donc plus dô rapports avec l'action .^ Le vrai et le bien ne sont-ils plus les attributs transcendentaux de l'être et la volonté ne reçoit-elle plus sa direclion de l'intelligence ? Nos idées sont-elles donc des réalités mortes ? Sinon par elles-mêmes, du moins par les images qui les accompagnent ne tendent-elles pas à nous mouvoir, n'éveillent-elles pas nos appétits, ne mettent-elles pas en branle tout notre être?
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ordre, qui est celui de la spéculation. Il affirme que le positivisme contient des vérltés partielles, et que ces vérités partielles peuvent servir à retrouver ou à confirmer ldi\ÉR\TÉ intégrale. Une analyse détaillée lui découvre dans le positivisme des éléments sains et ces éléments sains, il se les approprie, il les fait entrer dans la synthèse totale qui lui rend raison de ses origines, de sa destinée. En quoi cela est-il contradictoire, « absurde » et « bas » ? Rien ne me paraît plus raisonnable, plus logique, plus digne. A moins qu'on n'ait plus le droit de distinguer dans une doctrine en mouvement le métal précieux des scories qu'on la voit charrier? à moins que l'on se flatte de saisir l'explication de l'univers tout de go ? Loin d'évoquer une idée de « trafic intellectuel », d'apologétique ravalée, cette méthode est éminemment rationnelle et l'on chercherait vainement un système philosophique ou politique, — celui de l'Action française moins que tout autre, — ou une défense de la religion, qui ne se soient construits progressivement avec l'aide de ces vérités fragmentaires, qui n'aient « utilisé » d'autres doctrines.
Je m'explique d'ailleurs sans trop de peine l'animosité de M. Moreau et de ses amis contre Brunetière. Celui-ci ne partage pas les antipathies de l'Action française pour la démocratie. Avec ou sans enthousiasme pour elle, la nuance importe peu, il la considère comme un fait contre lequel en vertu de l'évolutionnisme quasi déterministe qui est le sien, il renonce à lutter. Et cela est de conséquence. De plus, au point de vue religieux, son œuvre peut n'être pas exempte de fidéisme et son apologétique
est loin d'être complète et sûre^. Mais vouloir le prendre en défaut sur tous les points et se refuser à « utiliser » ce qu'il contient d'excellent, c'est là un jeu funeste qui laisse troj) soupçonner l'amour du paradoxe et du parti pris. On a vraiment mieux à faire que de rejeter le secours d'une œuvre aussi substantielle. Passionné défenseur de l'ordre et de l'intelligence, de l'idée de patrie et de cette littérature classique qui nous assura longtemps l'hégémoniedesespritscultivés, Brunetière, dans leretour aux saines traditionsnationalesjatenu littérairement et chronologiquement l'un des tout premiers rôles. L'Action française, qui combat le même combat, peut critiquer sa manière de concevoir l'ordre social, ses velléités immaneutistes, le ton agressif et dominateur qui lui est familier, — ce défaut, il est vrai, n'est pas personnel à Brunetière ! Elle ne devrait pas oublier qu'elle se rencontre avec lui dans plusieurs de ses revendications essentielles. Il y aurait singulière inintelligence de sa part à ne pas recourir davantage à son autorité, à laisser accaparer par d'autres une telle puissance^.
1. Ce qui n'empêche nullement de l'utiliser dans une larg-e mesure. M. de Pully, dans la Revue apologétique (de Bruxelles) de décembre 1909 et de janvier 1910, a très heureusement montré quelles richesses présente «on œuvre, au point de vue apologétique ; nous nous rangeons absolument à son avis.
2. Pour être juste, notons que M. Raoul Monier dans la Revue critique des idées et des livres (10 juillet 1911) s'est essayé à porter un jugement plus équitable sur l'œuvre de Brunetière et lui a reconnu plus d'un mérite : ses charges contre le dilettantisme, le naturalisme brutal, l'impressionnisme, son intelligence du romantisme, son rôle dans le retour au xvii» siècle, sa conception de la littérature classique à la fois nationale et humaine, rationnelle et réaliste, d'un mot son anti-individualisme lui constitue des titres réels à notre admiration. Mai» à côté de ces belles pai'-
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ties, M. Monier signale le libéralisme et le démocratisme de Brunetière en politique et il rattache à ces tendances un peu bien opposées aux premières son érolutionnisme littéraire et religieux, son pessimisme et, en religion, son fidéisme. Ce traditionnel est un passionné de l'égalité et un logicien fragile; sa pensée dut se débattre toute sa vie entre des courants contraires. Du moins eut-il des parties magnifiques de l'orateur : « si nos contemporains tiennent absolument à lui élever un monument, nous ne nous y opposerons pas, à condition qu'ils oublient le penseur médiocre et même le critique, si intéressant qu'il fut, pour ne se souvenir que de l'orateur qui est grand ». — Parmi les dirigeants d'Action française, on ne lui avait pas encore rendu à ce point justice: mais il reste encore beaucoup à faire. Nous sommes tout disposé à reconnaître chez Brunetière les contradictions et les lacunes du philosophe, mais nous ne voyons pas la nécessité de lui refuser parfois, même au point de vue de la pensée, une réelle force : et surtout nous nous garderons de renoncer avec une telle légèreté au critique littéraire qui ne fut pas seulement intéressant, mais honora beaucoup les lettres françaises et fut grand.
L'Avenir de l'Intelligence
Aucun ouvrage ne donne une idée plus complète du talent et de la manière propre à M. Maurras que V Avenir de V Intelligence. Successivement politique, philosophe, critique littéraire, historien, sans jamais cesser d'être artiste, M. Maurras est tout cela en ce volume, et il l'est à un degré éminent. Toutefois, malgré des parties superbes en chacune de ces provinces du savoir, quelque lacune ne se laisset-elle pas entrevoir de-cide-là ? Faute d'un principe ferme et stable qui soutienne ses spéculations, ne laisse-t-il pas l'esprit et le cœur désemparés ? Une brève analyse de VAs^enir de V Intelligence nous permettra de faire saillir ce qui constitue le mérite incontesté, mais aussi la faiblesse de ce maître de la pensée contemporaine.
Deux forces se disputent le monde, nous dit M. Maurras dans une première partie, l'or et le sang:
1. Note critique parue en 1909 dans la revue Hors de France,.
l'or, symbole de l'individualisme, avec le cortège de ses servitudes et de ses hontes, le sang avec ses vertus familiales et héréditaires, le sang, condition de la liberté et de la prospérité d'une patrie. Au-dessus de ces deux forces, « l'intelligence garde un pouvoir : celui de choisir,de nommer le plus digne et de faire un vainqueur ». A elle est réservée la noble tâche de « faire triompher aux dépens d'un métal ou d'un papier sans âme, la force lumineuse et la chaleur vivante, celle qui se nomme et se montre, celle qui dure et se transmet, celle qui connaît ses actes, qui les signe, qui en répond ». L'histoire nous montre le rôle exact qui est le sien; aux époques prospères, elle commande en maîtresse. Les principes d'ordre, dont elle a la garde, viennent-ils à s'énerver, la société fléchit dans la même proportion ; tombent-ils dans le mépris, elle s'écroule. Et M. Maurras de conclure le tableau des luttes de l'intelligence au XIX® siècle contre les ennemis du dedans et du dehors: « elle s'est exilée à l'intérieur, elle s'est pervertie, elle a couru tous les barbares de l'univers: supposez qu'elle essaye de retrouver son ordre, sa patrie, ses dieux naturels. Elle a propagé la Révolution: supposez qu'elle enseigne, au rebours, le salut public », qu'elle fasse alliance avec des forces « personnelles nominatives et responsables, auxquelles les lumières qu'elle a en propre montreraient le moyen de s'affranchir avec elle de la tyrannie de Eargent », c'en serait bientôt fait des pouvoirs absurdes de l'opinion, le triomphe de la vérité serait bien près d'être acquis. A elle « de mener la réaction du désespoir », et, devant l'horizon sinistre qui nous écrase, *( de se lier à ceux qui
essayent de faire quelque chose de beau avant de sombrer ».
M. Maurras développait ces idées il y aura bientôt dix ans : depuis lors trop d'événements en sont venus confirmer la parfaite justesse, pour qu'il soit besoin d'insister. Mais depuis lors a-t-on vu l'Intelligence commencer de se ressaisir? Assistonsnous à l'aurore de ce règne tant désiré? Est-ce chimère ou réalité ?
Dans une seconde étude, M. Maurras cherche les moyens pratiques de rétablir la discipline de la pensée en France. Tout incroyant qu'il est, le remède qu'il propose aux catholiques sera religieux: ceux d'entre eux « qui veulent guérir de misère logique n'ont qu'à utiliser les ressources que leur présente l'économie intime de leur religion ». Aux autres, dont il est, « la règle magnifique instituée par le génie d'A. Comte sous le nom de Positivisme » suffira peut-être. D*où le long chapitre sur A. Comte, essentiel à qui veutcomprendre l'œuvre entière de M. Maurras. On en sait les grandes lignes, comment l'observation et l'expérience deviennent la règle unique de toute science, mais aussi comment la philosophie bornée, incomplète d'A. Comte est affirmée le terme delà spéculation humaine : elle a suffi, écrit M. Maurras, à donner à plusieurs d'entre nous « l'espérance de l'ordre » et l'en voilà satisfait ! Mais hélas! en dépit de la pénétration de son exposé et de sa critique ou plutôt à cause de cette pénétration même, M. Maurras ne parvient pas à donner le change sur la valeur du système qu'il défend. Comment un esprit si haut, avide de vérité et de lumière, passionné pour le grand, tourmenté
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d'infini, malgré qu'il en ait, peut-il s'arrêter à des constructions aussi fragiles, dont il ne peut pas ne pas confesser lui-même le mal-fondé et le côté ruineux? Comment ne passe-t-il pasoutre àla défense, contradictoire dans Tespèce, qu'impose Comte, de franchir les limites du sensible? Comment espèret-il ramener l'ordre dans la société, quand il en supprime le fondement naturel. Dieu ? Il y a là pour les âmes réfléchies et sincèrement croyantes une cause, non pas de scandale, mais de surprise et de douleur. Pourlesindécis et les tourmentés, le spectacle de ce positivisme inconséquent qui suffit à pacifier, en apparence, un esprit de la trempe de M. Maurras pourra au contraire devenir une occasion de trouble, de chute même contre laquelle il est juste de les prévenir.
Le chapitre consacré au Romantisme féminin ne se ressent pas de cette métaphysique flottante et incertaine. M. Maurras y fait entendre la voix du plus ferme bon sens en rappelant à la juste raison et au respect d'elles-mêmes quatre femmes d'un talent prodigieusement désordonné : Mesdames Vivien, de Régnier, Delarue-Mardrus et de Noailles. 11 faut bien apporter quelques précautions à s'initier aux hardiesses de ces Ménades que l'auteur se voit contraint de nous dévoiler. Mais avec quelle joie on fustige en sa compagnie le « prestige d'être bien soi », la frénésie du vocable, le goût du pervers, la passion de l'étrange, « la révolte individuelle reconnue sous le nom d'originalité, pour principe d'art «, le raffinement du libertinage. L'une « s'est rageusement complue à refaire le composé précieux auquel nos ancêtres avaient appliqué leur génie » ;
l'autre n'aime qu'à sentir, à se voir sentante et souffrante, elle vide entre ses pages, avec art et mesure, tout le sachet secret de l'essence la plus hardie; le moi est érigé en souverain absolu. Puis voici en fin de compte la suprématie révoltante du Mot sur l'Idée, les vocables reçoivent ce poids matériel, cette valeur physique, ce ton qui de nécessité ralentira le mouvement, mais augmentera la puissance de suggestion » ; on lesrendra lourds de sensation et comme « sensibles au toucher des papilles de notre main ; et vite on en deviendra la dupe: «on veut sentir tout ce qu'on est, on veut nommer tout ce qu'on sent. On est donc amené à sentir bien au delà de la normale ». Et malgré les regrets qu'il doit provoquer, le châtiment de cette poétique échevelée n'en apparaît pas moins fatal : en exaspérant perpétuellement la sensibilité, ces femmes tarissent les âmes ; avec de telles bacchantes « les vertus du cœur féminin : résignation, douceur, patience sont exposées à dépérir », telle était la rançon nécessaire de la déraison.
Dans un dernier chapitre sur Aimée de Goigny, qu'il appelle Mlle Monk, l'auteur étudie sur un fait particulier la génération des événements humains et montre comment les plus graves révolutions sont conduites par quelques hommes conscients du but qu'ils se proposent, comment aussi parfois elles dépendent de circonstances bien secondaires et bien humiliantes. L'aventure de cette dame très païenne conquérant à la cause de la Monarchie très chrétienne le prince de Talleyrand par des moyens inavouables, est à ce dernier point de vue très instructive. A un autre point de vue qui est celui de la
morale, il faut regretter que M. Maurras mette tant d'indifférence à apprécier les procédés de cette femme, encore qu'il préfère « la poétique aventure de Jeanne d'Arc à cette intrigue de château et de salon )) ; on ne lui refusera pas cependant pour ce motif d'avoir su dégager de ce fait divers une leçon pratique de haute portée.
L'invocation à Minerve qui clôt le volume révélera encore en lui un autre talent, je veux dire la puissance évocatrice de civilisations disparues, la perfection incomparable de la forme. Toute l'âme de la Grèce, son souci des réalités, son culte du beau et de l'eurythmie ont passé dans cette page. L'art y est merveilleux et peut rivaliser avec celui des plus délicats ! Mais pourquoi faut-il que l'inspiration en soit encore si limitée, pourquoi à la suite du divin Platon, l'auteur ne prend-il enfin son vol vers les régions de l'au delà ? Nul n'aurait été mieux qualifié pour nous ouvrir quelque « échappée féconde sur l'idéal ». Puisse bientôt le foyer inépuisable où s'alimente l'idée laisser tomber en son âme quelque rayon de véritable espérance !
Si imparfait qu'il soit, V Avenir de V Intelligence marqueensomme un effort méritoire et souventheureux contre l'oubli où sonttombésles vrais principes de la raison. Si M. Maurras ne revendique pas pour l'Intelligence cette plénitude de lumière à laquelle elle a droit, du moins lui rapporte-t-il justement le rôle qui devrait être le sien dans la crise présente ; il lui suggère une méthode qui peut la mettre à l'abri de bien des erreurs et qui, poussée jusqu'au bout, l'amènera peut-être lui-même, on en a vu d'autres exemples, à la complète vérité. Il tâche enfin à la
préserver de tout esclavage du sentiment, de la passion ou de l'or. Pareil mérite vaut la peine d'être salué avec intérêt. Quand l'ensemble de nos publicistes se laissera guider par de telles vues, n'y aura-t-il pas quelque chose de changé en notre France ?