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le contenu de la Bible : ce qui, avouons-le, ne manque pas de saveur chez un incroyant.

Et qu'on ne dise pas cette exégèse forcée ! Dans Une campas^ne royaliste au Figaro, parue en 1902, M. Maurras a nettement fixé sa pensée sur ce point. Sans doute, il conserve la même défiance exagérée à l'égard de l'Ecriture, comme à l'égard de la conscience ; il n'en dénonce pas moins fort justement le danger maintes fois dénoncé par l'Eglise ellemême de tenir la Bible « pour la seule source orthodoxe » : « N'avons-nous pas besoin de Rome, écrit-il, contre ces abbés démocrates qui recherchent dans l'Evangile des ferments de révolution? On a beaucoup admiré que la Loïe Fuller, interrogée l'autre mois (en 1901) par le Figaro ait attribué les excès du socialisme anarchiste au délire des biblomanes. La jeune Américaine ne faisait qu'exprimer une opinion qui court en pays protestants; on y a fait l'expérience des leçons que le caprice humain peut puiser dans le Livre. Il ne viendrait pas à l'idée d'un bon catholique français de tirer de S. Luc un encouragement au pillage et à l'insurrection. Et cependant S. Luc se réjouit parce que « le Seigneur déposa les puissants du trône », parce qu'il exalta les plus humbles, parce qu'il « combla de biens les afîamés », et qu'il « renvoya les riches les mains vides ^ ». De même S. Matthieu, dans le sermon sur la montagne, donne ces paroles du Christ : « n'appelez personne votre maître, car vous n'avez qu'un maître et il

1. Je n'ai évidemment pas à montrer au lecteur l'étrange contre-sens qu'il y aurait à vouloir trouver dans le Magnificat une invitation à la sédition. Parce que Dieu infiniment juste et bon châtie l'orgueil et le vice, parce qu'il protège le faible et récom-

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habite dans les cieux; n'appelez personne votre père, car vous n'avez qu'un père et il habite dans les cieux ». Heureusement, l'Eglise, l'antique Eglise catholique et apostolique de Rome avertit son fidèle qu'il n'a rien à tirer de textes semblables contre l'autorité des pères de famille, ni contre les maîtres de la cité humaine ». Et M. Maurras de conclure : « croyez-vous que cet enseignement de l'Eglise rende un service médiocre à la société civile ? Le simple catalogue des sectes réformées et de leurs turbulences répondrait à cette question^ ». Et de fait là où l'interprétation du texte sacré a été laissée, comme le voulait Luther, aulibre examen de chacun, il n'est pires extravagances que l'on n'ait vu soutenir au nom de Dieu.

Ce premier point éclaire!, il reste à apprécier les motifs qui ont pu exciter chez M. Maurras une telle haine pour le Christ des protestants et à rechercher si, hélas ! cette aversion ne se porte pas en même temps sur le Christ de l'histoire.

M. Maurras qui a beaucoup fréquenté Renan et qui a constaté trop souvent l'usage qu'ont fait delà Bible les démocrates de toutes nuances et les anarchistes des derniers siècles, a pris en horreur ce sentimentalisme pseudo-chrétien des penseurs protestants et des mystiques révolutionnaires, dont la manie a toujours été de représenter l'enseignement

pense la vertu d'humilité, comment en conclure que les individus pourraient s'arroger le droit de déposer les rois, de déposséder les riches, c'est ce qu'on ne voit pas du tout. Seuls des Réformateurs en mal de révolution ont pu vouloir trouver ici où se justifier; mais c'a été et ce sera toujours en vain. 1. Une campagne royaliste au Figaro^ pp. 42-43,

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de Jésus-Christ dans l'Evangile avant tout comme un catéchisme social et d'appuyer leurs revendications les plus subversives sur les textes de l'Ecriture. Depuis Luther jusqu'à Tolstoï, en passant par Rousseau, le procédé n'a pas changé et il suffît de se rappeler les commentaires de quelques textes célèbres de l'Evangile : « Vous ne jugerez pas, tu ne tueras pas », ou des conseils sur la non résistance au mal donnés par le célèbre romancier russe pour s'expliquer dans une certaine mesure la suspicion où M. Maurras tient ce livre divin ; en s'appuyant sur la lettre pure, l'auteur de Résurrection par exemple, a vite fait de rendre toute société impossible et de diviniser l'anarchie ^, et l'on conçoit sans peine qu'un passionné de l'ordre social se détourne avec mépris de commentaires aussi insensés. Or malheureusement c'est chez ces hommes funestes, dans les doctrines perverses de la Réforme, du Romantisme et de Saint-Simon que M. Maurras a cru trouver l'esprit propre du Christ et du christianisme. Mais en faitle Christde ces hérésiarques n'est pas le vrai Christ, leur christianisme n'est pas le christianisme authentique; et par suite on ne doit pas faire un grief irrémissible à M. Maurras de ne pas s'attachera leurs faux Christs, à leur faux christianisme, encore que de celui-ci, tout défiguré qu'il est, puisse jaillir parfois quelque étincelle de vérité. Aussi bien vouloir trouver dans la doctrine authentique du Christ, avec ces fauteurs de révolution, les principes de l'égalité sociale,

1. M. Anatole Leroy-Beaulieu dans la Revue des Deux Mondes du 15 décembre l'JlO, pp. 825-829, à l'occasion de la mort de Tolstoï, a rappelé quelques-unes de ces aberrations fameuses.

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cela ne donne-t-il pas l'impression d'une forte gageure ?

Le développement illimité de l'individu en face d'un Etat de moins en moins puissant, de même que le droit imprescriptible de tous les citoyens à prendre une part égale aux affaires publiques, découlent peut-être du christianisme individualiste, ou, si l'on veut, du mysticisme démocratique si fort en honneur dans certains milieux ; et de là à l'anarchie, quelle distance y a-t-il?... Mais entreprendre de fonder une telle sociologie sur le texte sacré, voilà qui est intolérable et ce que l'Eglise gardienne de la tradition primitive et dépositaire du véritable esprit du Christ ne permettra jamais de soutenir, quelque argutie que les exégètes les plus retors soulèvent à l'encontre. De même le sentiment de la responsabilité amenant au terme de son évolution la suppression de toute loi, dans l'ordre moral et religieux aussi bien que dans l'ordre politique et social ; — ou encore l'autonomie absolue de la raison ne reconnaissant d'autre maître qu'elle-même et s'arrogeant le droit de tout discuter d'après ses propres lumières : autant de rêveries funestes que l'on peut appuyer de quelques versets isolés de l'Ecriture, mais que celle-ci interprétée par le « concert des Pères et des Conciles », comme dit M. Maurras, condamnera impitoyablement. Si donc M. Maurras ne s'en prenait qu'à ce christianisme frelaté et contaminé, nous ne lui jetterions pas la pierre : ce christianisme n'est pas et ne sera jamais le nôtre, le Dieu de Rousseau et des Romantiques et le Christ protestant n'étant ni le vrai Dien ni le vrai Christ; et si nous ne pouvons pas ne pas être

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gravement offensés par les propos blasphématoires que nous avons rapportés plus haut, du moins en tant que ces propos visent les points signalés, nous pouvons nous expliquer en partie le mépris que M. Maurras a voué à ce christianisme et au « Christ intérieur des gens de la Réforme^ ».

Cette explication toutefois ne saurait ni excuser ni justifier M. Maurras. Sans doute celui-ci ne fait pas grief de ces théories à l'Eglise: il reconnaît que son interprétation authentique du texte sacré est dans un sens tout contraire. Mais — et c'est ici que nous ne pouvons pas ne pas nous séparer de lui entièrement, — de quel droit distinguer l'Evan-

1. J'ai parlé plus haut de Tolstoï et de ses commentaires anarchiques de la Bible. Je ne me retiendrai pas de citer ici cette réflexion que les mêoies commentaires ont suggérée à M. V. Giraud dans une étude très pénétrante de l'œuvre de P. Bourget. Rien ne confirmera mieux ce qui vient d'être dit et j'imagine que l'autorité de cet écrivain ne sera pas contestée. Critiquant donc — avec bienveillance d'ailleurs — l'idëe que M. Bourget se fait du catholicisme, M. Giraud estime, — à tort ou à raison, je ne discute pas, — que l'auteur de VEtape insiste trop sur le principe de l'autorité; puis il poursuit ainsi: « Jai beaucoup « lu les Evangiles », fait-il dire à son Jean Monneron et si j'en traduisais l'enseignement, je le résumerais dans ces trois mots : (( Discipline, Hiérarchie, Charité ». Charité ; oui, sans doute. Discipline, hiérarchie, est-ce bien sûr? L'Evangile interprété par l'Eglise y peut être. Mais l'Evangile tout seul, j'en doute un peu. Et au reste ne voyons-nous pas, par un illustre exemple contemporain, ce que la pensée individuelle, placée sans intermédiaire en face de l'Evangile tout seul, en peut assez naturellement tirer ? Et l'anarchisme moral qu'un Tolstoï y a puisé, dans ce que M. André Bellesort appelait si joliment son « ébriété mystique », ne nous prouve-t-il pas que l'Evangile ne suggère pas aussi nécessairement que paraît le croire l'auteur de l'Etape des idées de discipline et de hiérarchie ? » (Les Maîtres de l'heure, p. 320). Si je ne me trompe, on trouve exprimée là très exactement la pensée de M. Maurras sur l'Evangile. Or nul, que je sache, ne s'est avisé d'excommunier M. Giraudpour avoir écrit celte phrase.

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gile et l'Eglise, le Christ et son épouse mystique? et M. Maurras ne pouvait-il s'aviser plus t(St que l'autorité chargée d'interpréter l'Ecriture, et à laquelle il reconnaît une sagesse sans égale, ne procède pas selon son caprice, qu'elle a au contraire le véritable esprit de son fondateur? L'Eglise prétend bien, en effet, conserver aux Livres saints leur sens véritable, celui qu'y attachait leur auteur, et ne pas les « solliciter ». La tradition et l'assistance du Saint- Esprit sont dans cette œuvre d'exégèse ses principaux soutiens, et la lumière qu'elle en reçoit ne change rien au contenu objectif des textes.

Concédons-le d'autre part à M. Maurras, l'Evangile pourrait prêter à certaines interprétations dangereureuses, si tous les enseignements de Jésus-Christ devaient être tenus comme également obligatoires pour tous, s'il n'y avait pas à mettre d'un côté les devoirs de la vie sociale, de l'autre, les conseils qui visent la perfection de la vie surnaturelle et ne s'adressent qu'à une élite*. Mais est-il besoin d'une grande sagacité pour établir un départ, dont le texte et le contexte fournissent tous les éléments ? — Accordons encore que, pour l'intelligence de l'Ecriture et pour prévenir toute interprétation fan-

1. Exemple : s'il fallait entendre directement de l'ordre politique et social ce que Notre-Seigneur dit avant tout de l'ordre moral et surnaturel et de la perfection individuelle dans le Sermon sur la montagne, on serait en droit de l'estimer par certains côtés un ennemi des lois et de la société. Mais il y aurait erreur manifeste à l'entendre ainsi. Aussi bien Jésus-Christ n'a pas prétendu que sa loi dût suppléer les Codes humains ; il n'a rien fait qui eût directement pour but de changer même en mieux l'état social de son temps. En S. Luc (xii, 14), on le voit se défendre de toute intervention dans les compétitions temporelles. Les chefs d'Etat, selon lui, gardent le devoir d'assurer le bien public,

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taisiste, la nécessité s'impose d'un magistère chargé d'en déterminer authentiquement le sens, et si M. Maurras ne voulait rien dire de plus quand il écrit : « Le Romain supprimé et, avec ce Romain, l'unité et la force de la tradition énervées, les monuments écrits de la foi catholique obtiendront nécessairement toute la part de l'influence religieuse enlevée à Rome ; on lira directement dans les textes, on y lira surtout la lettre. Cette lettre, qui est juive, agira, si Rome ne l'explique, à la juive ^ », — nous n'y contredirions pas 2. Mais s'il veut signifier, — comme cela semble ressortir d'une partie au moins de son œuvre, — que cet esprit romain n'est pas tant l'esprit du Christ qu'un héritage du paganisme latin et hellène ^, et que la doctrine de l'Evangile est essentiellement, en dehors du commentaire reçu dans la confession catholique, une doctrine anarchique, individualiste, destructive des sociétés,

comme de protéger le droit naturel. Le « rendez à César » enfin distingue l'ordre delà conscience réservé à Dieu, indépendant de l'Etat, et l'ordre de la loi civile, qui relève léoitimement de César. Ce qui d'ailleurs n'entraîne en aucune manière à nier l'existence dans l'Evangile d'une merveilleuse doctrine sociale. Gomme l'a si bien dit Pie X, il s'y trouve « des enseignements qu'on aurait tort d'appliquer seulement à la vie individuelle en vue du salut éternel ». Mais un départ s'impose de toute nécessité.

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