Cf. Encycl. Immortale Dei^ 1. c.,pp. 27 sq
tent entre eux; ce sera le moyen le plus sûr de répondre à quelques-unes des difficultés soulevées par la méthode de M. Maurras.
Quoi qu'il en soit de la question de droit, en fait, l'Etat concourt d'une manière indirecte, il est vrai, mais très efficace, à procurer à ses membres le bonheur de la vision intuitive. En retour, il reçoit infiniment de la société spirituelle. Celle-ci, dépositaire de la révélation, lui assure avant tout la paix sociale, fruit de l'espérance en la vie future, et c'est de tous ses bienfaits le moins discuté. Mais il en est d'autres que l'on oublie trop. Ainsi l'Eglise conserve certaines vérités naturelles très précieuses pour l'élaboration des lois et rapports sociaux. La raison livrée à elle même, les eût découvertes, — peut-être! mais au prix de quelles peines, et si imparfaitement! Les controverses récentes nous en suggèrent une preuve qui montrera clairement dans quel sens la révélation fait et ne fait pas double emploi avec la science humaine.
Y a-t-il primaire dans nos écoles officielles qui ne soit capable d'exécuter sur la dignité et la valeur delà personne humaine les plus étourdissantes variations ? Or le bénéfice de cette idée, son progrès surtout, à qui le doit-il cependant, sinon à l'Eglise ? Depuis sa fondation, celle-ci ne cesse de revendiquer plus de justice sociale, de préparer l'émancipation des esclaves, de poursuivre l'amélioration du sort des humbles, parce que, de par sa doctrine sur la fin dernière, elle a jugé ces transformations souverainement utiles, nécessaires parfois, pour garantir aux individus leurs droits essentiels et l'accomplissement de leurs devoirs religieux. Que
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Ton se rappelle le sort de l'esclave dans l'antiquité, et l'on comprendra en quel mépris l'individu était tombé, de quels bienfaits il est redevable au christianisme ! Mais si la révélation nous a conservé cette vérité primordiale, si elle lui a assigné un fondement surnaturel qui recule dans une très large mesure les limites naturelles des droits de l'individu et que la seule raison eût été impuissante à déterminer, n'oublions pas que cette même vérité est pour une bonne part objet de connaissance naturelle. Qui connaît l'existence de Dieu, la dépendance de la créature vis-à-vis de lui et l'obligation pour l'être raisonnable de tendre vers le souverain bien, possède tous les éléments qui fondent la dignité imprescriptible de l'homme.
Tout de même, les liens de solidarité qui unissent les hommes, le principe de l'aide mutuelle et des obligations sociales sont des vérités élémentaires pour les intelligences de notre temps. En était-il ainsi dans l'antiquité, et leur diffusion n'estelle pas en grande partie l'œuvre de l'Eglise? Evidemment la charité chrétienne est beaucoup plus que la fraternité de 1789, que la solidarité de M. Bourgeois. Ici nous avons pour base la communauté de nature ; là, nous avons en plus la participation aux grâces que Jésus-Christ nous a values par sa passion et sa mort. La charité ignore les frontières, les castes ; elle enseigne que tous les hommes sont membres d'un même corps, qu'ils se doivent aide mutuelle, respect, amour. Mais ce surplus magnifique ne doit pas' nous faire oublier que nous lui sommes redevables même de l'essentiel. La fraternité simplement humaine, idéal
suprême de tant de nos contemporains, n'est-ce pas l'Eglise qui l'a dégagée des ombres païennes ? Ce qui d'ailleurs n'autorise pas à affirmer sans explication que cette idée de fraternité, fondement de la politique chrétienne, est, au point de vue scientifique, comme on l'a soutenu, une hypothèse invérifiée. S'il s'agit de la fraternité surnaturelle, cela ne fait pas de doute, la révélation seule nous la manifeste. Mais parle-t-on de la fraternité naturelle^ il n'est pas prouvé que l'obscurcissement de cette vérité morale ait été aussi complet dans l'antiquité qu'on le prétend, et, dût-on le concéder, il ne s'ensuivrait pas qu'elle n'ait pu être en droit soupçonnée et formulée par la raison. Il faut même croire le contraire. L'idée chrétienne a pu servir, en fait, de point de départ à la détermination de la loi, mais il n'y avait à cela aucune nécessité. Les traités de droit naturel qui étudient cette loi de charité naturelle^ obligatoire pour tous les hommes, ne font pas, que je sache, appel à la révélation en pareille occurrence.
Les services rendus par la société religieuse à la société civile ne se bornent pas là. L'Eglise est souvent en mesure d'indiquer au législateur telles ou telles voies où il lui sera très utile de s'engager pour assurera ses subordonnés plus de bien-être et de bonheur même terrestre ; et si, dans les questions simplement économiques, dans la détermination des dernières modalités légales ou des formes constitutionnelles, là où la justice et l'équité sont respectées, elle n'apasàs'immiscer, alors même il peut y avoir grand profit à la consulter. Divine conseillère, elle inonde de clartés nos contingences humai-
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nés, sans que la confusion entre les deux ordres soit pour cela autorisée.
C'est ce qui apparaît entre autres, à propos de la doctrine du péché originel que l'on reproche tant à M. Maurras de n'avoir pas prise en considération. Ce dogme reconnu, on perce le secret du désordre de la nature ; ce dogme supprimé, on n'explique pas le triomphe des tendances mauvaises; et, sans lui, les catastrophes de tout genre qui accablent l'humanité deviennent pour beaucoup une pierre de scandale. Est-ce à dire que, pour l'incroyant, le fait du mal et du désordre soit insaisissable et qu'en dehors de la lumière divine il soit contraint de « prendre la formule de ce qui est pour ce qui doit être, le mal pour le bien, le juste pour l'injuste » ? Certes, il y sera exposé, faute de tenir le pourquoi définitif du problème; mais il y aura là pour lui simple péril, jamais nécessité. La seule raison, à condition qu'elle soit droite, peut discerner le bien du mal, et constater dans la nature de l'homme un désordre très opposé à la bonté native rêvée par Rousseau ^ Aussiorganise-t-elle la législation en
1. Ce qui n'entraîne nullement les exagérations de Joseph de Maistre et de beaucoup d'autres en cette ruatière. Nous admettons sans peine avec S. Thomas [Contra Gentiles, IV, c. 52), que les vices de notre nature peuvent nous amener à conclure satis vr.>habiuter à une faute dont ils ne seraient que le châtiment. Mais nous nous garderons bien d'affirmer que les misères de cette vie démontrent apodictiquement l'existence du péché originel : de là à nier la possibilité de l'état de nature pure revendiquée par l'Eglise contre Baïus et la gratuité des dons surnaturels conférés à Adam, la pente est trop glissante. Dans la réalité historique nos mauvais penchants sont une suite du péché originel ; absolument parlant, nous aurions pu être créés tels que nous sommes, sans que le péché de nos premiers parents ait été commis (Denzinger-Bannwart, Enchiridion, n. 1033).
conséquence. Mais qu'elle soit humble et ne dise pas au dogme : « Je n'ai que faire de vos enseignements ! »
On voit ainsi la marche commune et amicale de la foi et de la raison en ces matières délicates. La révélation souvent précède et éclaire : avec un tel guide, l'esprit humain s'avance au vrai d'un pas assuré. Mais le vrai atteint de la sorte demeure, s'il s'agit de lois sociales et de vérités purement philosophiques, proportionné, en partie au moins, à la force naturelle de nos facultés, donc naturel luimême. Pour employer une formule chère aux théologiens, l'objet de la connaissance est alors naturel, le mode d'acquisition en est surnaturel : « supernaturale quoadmodum, naturalequoad substantiam » ; ce qui permet de saisir nettement la distinction des deux ordres, comme leurs rapports intimes. De là à conclure qu'en pratique, naturel et surnaturel, politique et religion, iront de compagnie, il n'y a qu'un pas \
Mais poursuivons. D'après les principes qui viennent d'être énoncés sur les rapports de la politique
1. Un critique a cru pouvoir conclure de cette formule si simple et si évidente que je n'assig'nais à la religion d'autre fonction que de coaserver, de « canoniser la fin et les moyens de l'Etat positiviste ». Parquels procédés sophistiques, je ne m'attarderai pas à le démêler. Parce que l'on aflQrme que la religion sanctionne des vérités d'ordre naturel, — et qui donc le niera ? — on ne signifie pas pour cela, qu'elle ne propose pas à ses fidèles d'autres vérités, qu'elle n'a pas une fin transcendante à cet ordre naturel. Parce qu'en un sens très réel, — qui donc encore l'oserait nier? — elle ne contredit nullement, et sanctionne dans une large mesure la conception d'un Etat, d'une société fondée sur l'observation positive (le mot positiviste n'a rien à voir ici) de la nature, sur Us faits, il n'en résulte pas qu'elle n'a p'aS d'autr-e objet...
et de la religion, le sociologue demeure, dans une large mesure, libre d'étudier les conditions d'existence et de vie de la société temporelle, d'un point de vue expérimental et rationnel. L'Eglise n'a pas à résoudre tous les problèmes : il en est qui ne ressortissent pas naturellement à sa juridiction. Un brave chrétien désirant connaître la pensée de l'Eglise sur la question monétaire demandait un jour à M. Sertillanges si le bimétallisme était conforme ou non à la doctrine catholique. M. Sertillanges lui répondit très sagement : « L'Eglise n'en pense rien du tout, elle n'a pas d'idée là-dessus. » L'ordre économique est sans doute plus libre vis-à-vis de la morale que l'ordre politique et social ; mais beaucoup de problèmes soulevés par ce dernier sont aussi trop souventconditionnés pardescirconstances indépendantes de l'ordre moral pour que l'Eglise y ait à intervenir. Certes, jamais l'Eglise ne s'est désintéressée ni ne se désintéressera de la situation matérielle des peuples; sa sphère d'influence n'est pas exclusivement le bien spirituel. Mais, lorsqu'il s'agit de questions de pure politique, ses principes sont assezlarges pour s'accommoder de toutes les formes de gouvernement, dès là que celles-ci rendent possible la poursuite du salut. Et l'on aurait mauvaise grâce, par exemple, à exiger de l'Eglise seule la solution du problème démocratique tel qu'il se pose aujourd'hui.
II est notoire que les directeurs « laïques » de la démocratie ont été mis aux abois par la faillite de la science: « Ils avaient dûment escompté, en faveur de leurs idées, ce qu'ils appelaient le progrès scientifique et voici qu'ils sont contraints d'avouer que la
science, en l'espèce, ne leur est d'aucune ressource ^ » Ya-t-on alors demander à l'Eglise de suppléer à cette faillite et de déclarer le régime démocratique (avec tout ce que ce terme vague comporte de sens) seul capable de répondre aux justes i'éclamations des masses opprimées ? A Dieu ne plaise. En proclamant tel ou tel régime politique seul conforme à son esprit, elle se renierait ellemême. L'Eglise domine de haut toutes ces contingences. Est-il loisible au chrétien de faire son salut, les droits de Dieu sont-ils respectés, peu lui importe que les destinées d'un pays soient aux mains d'un roi ou d'une assemblée élue par le peuple. C'est aux nations, et non à elle, à décider de la forme de gouvernement dont s'accommodera leur tempérament, leur état social, leur situation extérieure. Et l'on peut mettre sans crainte quelque démocrate que ce soit au défi de prouver par l'Ecriture et la tradition catholique que la République est un aboutissement logique, une extension naturelle des principes surnaturels catholiques, que christianisme et démocratie, comme beaucoup l'affirment, ne font qu'un ^.