CHAPITRE DEUXIEME
Rappel de principes
Qu'il existe une politique catholique, née des principes catholiques, rien n'est plus certain. Comment l'Eglise n'aurait-elle pas sa doctrine sur les relations qui unissent les hommes en société dans une commune tendance vers une même fin ? Ces relations supposent des actes humains, et ceux-ci, comme tels, sont liés à notre destinée surnaturelle, règle suprême de notre activité entière.
Sans doute, le temporel est distinct réellement du spirituel; la prospérité de ce monde et en ce monde, — fin de la société politique, — n'est pas le salut des âmes, — fin de la société religieuse. De là, pour chacun des pouvoirs, autonomie dans sa sphère propre. Mais si la société civile n'a pas la même fin que la société religieuse, si son objet, ses moyens d'action diffèrent, elle ne peut faire abstraction des principes qui fondent toute société stable. Parce qu'elle ne se propose pas directement le salut éternel de ses membres, elle n'en est pas pour autant dispensée d'avoir une morale, de professer
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une philosophie, de prendre position en face du problème qui commande tous les autres. Elle ne peut ignorer Dieu, son auteur, et lui doit, comme société, un culte officiel; elle ne peut se désintéresser de l'existence de l'autre vie qui conditionne toute l'activité humaine; et, pour ne pas entraver ses membres dans la conquête de leur fin suprême, force lui est de reconnaître l'au-delà, d'assurer à tous la pleine liberté de gagner le ciel et, dans la mesure du possible, de favoriser les circonstances qui permettront la marche facile de tous vers ce terme réparateur ^
La prospérité temporelle et le fonctionnement de l'organisme social ne peuvent donc demeurer indifférents au salut éternel des individus. Dans la mesure au moins où ils ont contact avec cette fin, la législation et les statuts politiques d'un pays seront soumis au contrôle de l'autorité religieuse.
Aussi bien, distinction n'est pas séparation : entre le surnaturel et le naturel, il y a non pas cloison étanche, mais quasi-continuité. L'un et l'autre se rejoignant dans le même sujet qui est l'homme,
1. « Tous tant que nous sommes, nous sommes nés et élevés en vue d'un bien suprême et final auquel il faut tout rapporter, placé qu'il est aux cieux, au delà de cette fragile et courte existence. Puisque c'est de cela que dépend la complète et parfaite félicité des hommes, il est de l'intérêt suprême de chacun d'atteindre cette fin. Comme donc la société civile a été établie pour l'utilité de tous, elle doit en favorisant la prospérité publique, pourvoir au bien des citoyens de façon non seulement à ne mettre aucun obstacle, mais à assurer toutes les facilités possibles à la poursuite et à l'acquisition de ce bien suprême et immuable, auquel ils aspirent eux-mêmes. La première de toutes consiste à faire respecter la sainte et inviolable observance de la religion, dont les devoirs unissent l'homme à Dieu » (Léon XIII, Encycl. Immortale Dei^ Lettres^ t. II, p. 23).
entre les deux autorités politique et religieuse qui président aux destinées de celui-ci, on ne saurait concevoir d'opposition absolue. Ne détiennent-elles pas une partie de la même autorité divine? Ne sontelles pas appelées à procurer, bien que de manière différente, le bonheur du même individu, et le bonheur peut-il se trouver dans la contradiction? S'il survient parfois quelque conflit apparent, la logique et le bon sens disent assez que le dernier mot doit revenir à la puissance surnaturelle qui règle, en dernière analyse, le sort de l'homme, et à qui tout le reste est subordonné^.
D'où cette première conséquence : dans quelque direction que se porte l'activité humaine, il lui faudra compter plus ou moins avec la fin dernière, selon la nature des actes à poser. S'agit-il de la vie morale, de quelque démarche qui a trait au salut, la subordination est immédiate et étroite. S'agit-il d'intérêts temporels, l'influence de la fin surnaturelle s'atténue et n'est plus qu'indirecte. Qu'en déduire pour la société civile? Celle-ci a pour mission essentielle de protéger les citoyens et de promouvoir le bien public, mais à la condition expresse de ne léser en rien les intérêts éternels des âmes. Sa raison d'être étant d'aider l'homme dans sa lutte pour la vie et dans son ascension vers le bonheur parfait, comment pourrait-elle jamais lui commander de sacrifier ses intérêts les plus hauts et en appeler à la raison d'Etat, à l'intérêt général, au
1. Cf. Mgr Mignol, lettre au Cardinal Andrîeu [Chronique de la Presse, 21 avril 1910, p. 232) : « Tout se tient dans le réel... »
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salut public, là où la loi morale, la loi divine positive interdisent de passer outre, là où le salut est en jeu ?
Deuxième conséquence : parce que les intérêts temporels ont d'étroites relations avec les intérêts spirituels et parce que la société civile ne peut rien contre la loi divine, il ne s'ensuit pas que celle-ci doive se proposer directement de fournir à ses membres les moyens d'acquérir le ciel. Si elle obtient ce résultat par ses lois et coutumes, elle se rend plus utile à ses membres, elle se montre plus parfaite dans son organisme : en rigueur, directement au moins, elle n'y est pas tenue, et ceux-là même qui imposent à l'Etat d'y concourir d'une manière positive ^ encore qu'indirecte, lui reconnaissent son domaine propre et donc aussi des obligations distinctes proportionnées.
Troisième conséquence ; cheminant côte à côte, souvent les intérêts des deux sociétés politique et religieuse se toucheront, s'allieront au point de paraître se confondre. Bien que parfois la distinction doive être difficile à établir, elle n'en subsistera pas moins. En ces questions mixtes, l'intervention de l'Eglise sera nécessaire. Dans quelle mesure? Affaire de droit ecclésiastique ou de philosophie morale que nous n'avons pas à étudier ici^. Qu'il nous suffise de souligner l'échange constantde biens et de services entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, suite logique des attaches intimes qui exis-
1. Beaucoup de philosophes catholiques nient que cette obligation soit positive ; ils se contentent d'en faire à l'Etat un devoir négatif.