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CHAPITRE TROISIEME

Objections et réponses

Ces vérités remises en mémoire, il nous sera plus aisé d'apprécier la méthode de M. Maurras et de discuter les objections ' par lesquelles on a cru pouvoir l'infirmer. En bref, y a-t-il incompatibilité absolue entre le système politique deM. Maurras et ses principes sur les rapports de la politique, de la morale et de la religion d'une part et, de l'autre, les principes catholiques? Ses conclusions s'opposent-elleS; oui ou non, aux conclusions permises à des croyants sincères et avérés?

M. Maurras et les catholiques sociaux

« Sur tous les points principaux de la physique politique, famille, commune, corporation, Etat, écri-

1, Remarquons-le, d'ailleurs, ces objections se présentent sons une forme presque contradictoire: d'un côté, on lui reproche de séparer trop le naturel et le surnaturel; de l'autre on soutient qu'il les confoiid. Mais la contradiction n'est peut-être qu'apparente.

vaît-on naguère ^ l'accord est parfait entre le théoricien de T Association catholique^ et le positiviste de l'Action française. »

A qui connaît les doctrines de l'un et l'autre, ce jugement ne paraîtra pas étrange. La conformité de vues entre M. Maurras et M. de la Tour du Pin est à ce point complète sur le terrain social que d'aucuns croient reconnaître dans « le positiviste de V Action française » un authentique continuateur de l'un des principaux chefs des catholiques sociaux, encore que ce continuateur ne soit pas catholique et que son système, dont toutes les parties solides semblent inspirées du catholicisme social, manque de son complément essentiel. Des deux côtés, même souci de restaurer la société sur les bases traditionnelles, de lui rendre ses organes nécessaires, d'assurer, par le moyen d'un gouvernement très fort, qui plonge ses racines au cœur de la famille, la prospérité de l'ensemble et le libre jeu des initiatives et des activités individuelles; même lutte acharnée contre l'individualisme et le libéralisme de 1789, sous quelque forme qu'il se présente ; même conviction intime que la société civile, sans parler de la société religieuse, n'a pas de pire ennemi et que, tant qu'on n'aura pas réduit à l'impuissance cet adversaire incorrigible, aux aspects fuyants et trompeurs, l'édifice social n'aura pas de stabilité ; même affirmation que la religion s'impose avec une absolue nécessité, au moins comme fait, à

1. M. Vimal, dans la Revue de la jeunesse catholique , février, 1904.

2. Devenue aujourd'hui le Mouvement social, dirigé par l'Action populaire deReimi.

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qui veutassurer l'ordre, la discipline etle bon fonctionnement du corps entier. Le Marquis de la Tour du Pin, dont on sait la foi catholique profonde, affirme, il est vrai, bien davantage, etconçoit le rôle de la religion de manière très différente; mais sur tous les points que nous avons rappelés, M. Maurras ne pense pas autrement que lui. Et de fait tous ces points peuvent sans aucune difficulté être tenus par un catholique. Même ilestpermis d'estimer que ce plan de rénovation sociale, non seulement ne contredit en rien l'enseignement de l'Eglise, mais présente (quel que soit son couronnementpolitique) un ensemble remarquable de vérités salutaires et libératrices destinées à fixer de plus en plus l'attention des esprits réfléchis.

Aussi bien, M. Maurras ne tolère pas que l'on répande quelque doute sur les relations étroites qui existent entre ses théories sociales et celles des catholiques sociaux, je veux dire des catholiques sociaux authentiques, des fondateurs de l'œuvre des Cercles, pour qui l'intangibilité de la famille, l'inégalité des conditions et la distinction des classes étaient les dogmes fondamentaux qui devaient présider à la reconstitution de la société. En preuve de quoi, il nous suffira de citer deux faits.

La Croix de Limoges^ à propos de la Semaine sociale de Saint-Etienne en 1911, ayant insinué que M. Maurras était « l'adversaire très avéré de certaines tendances sociales, tendances caractérisées par l'enseignement de M. de la Tour du Pin, l'encyclique Her uni No{> arum et l'enseignement de (son) ami M. Adéodat Boissard à la Semaine sociale », s'attira

cette brève réponse : « D'al)ord les tendances sociales dont on parle, ces tendances en elles-mêmes et toute influence politique laissée de côté, ce sont les miennes, ce sont les nôtres et il n'y en a point d'autre à l'Action française. Il serait donc étrange que je me fusse attaché à présenter comme « notre adversaire très avéré » le maître respecté, admiré et aimé dont je m'étais appliqué à faire connaître l'élévation d'esprit et la noblesse de cœur^ »

Quelques jours plus tard mettant en opposition certaines pauvretés inconsistantes de M. Sangnier avec les théories sociales de M. de Mun, l'un des maîtres les plus autorisés des catholiques sociaux après le marquis de la Tour du Pin, M. Maurras écrivait cette forte page qui nous édifiera plus que tout commentaire sur ses idées sociales : « La supériorité de M. de Mun tient à ce que le fondateur de l'œuvre des Cercles, l'auteur de Ma vocation sociale s'est élevé bien au-dessus de ces questions d'individus et de personnes. M. de Mun s'est rendu compte que la Révolution et la destruction des corps, compagnies et communautés, puis le développement de la grande industrie avait créé, avait posé, en plus d'une question sociale, une question ouvrière, et que ces deux questions devaient être résolues, la première par la défaite de l'individualisme et de l'anarchisme, la seconde par l'organisation du travail. M. de Mun a bien vu, d'une part, qu'il fallait faire écho, un écho simple et net, un écho généreux et franc, àla plainte infinie, profonde, légitime des masses égarées par la révolution,

1. V Action française (quotidienne), 9 août 1911: Une double diffamation .

mais qui, dans leur ordre et suivant leur ordre, ont raison. Mais il a vu aussi que cet ordre ne pouvait être reconnu ni cette raison imposée qu'avec la collaboration des classes dirigeantes. L'intelligence de celles-ci doit faire, je ne dis pas la moitié, mais les trois quarts, mais les neuf dixièmes du chemin au-devant des multitudes qu'agite le désir de retrouver leur organisation nécessaire. M. de Mun ne s'est trompé que sur le moyen. 11 a cru que les classes supérieures pouvaient être endoctrinées et éclairées directement. Il n'a pas vu qu'elles seraient aveuglées par leur égoïsme. 11 a négligé cet intermédiaire indispensable, un Etat juste et fort, qui, en France, ne saurait porterqu'un seul nom, le Roi. Avec le roi, un programme social eût pu s'imposer à la haute classe. Avec le roi, la justice et la paix sociale auraient pu s'établir par la collaboration du capital et du monde ouvrier. Avec le roi, le prolétariat eût pu accéder de la sorte à la société, à la propriété. Il ne manquait aux idées de M. de Mun qu'un organe d'exécution. Son erreur est politique, mais elle n'est pas sociale ^ »

Il est vrai que ces mêmes catholiques sociaux, dont M. Maurras se déclare solidaire sur le terrain social, sont aujourd hui l'objet d'attaques très vives parmi les catholiques mêmes. Sans vouloir en au-

1. îhid , 13 août 1911. Poussée jusqu'au point indiqué dans les dernières lignes et qui est celui de la politique, la question échappe à notre compétence et au cadre de ce livre. Nous avons cru cependant utile de reproduire le morceau en son entier, parce que l'opposition qu'il établit entre les deux points de vue, fait vivement ressortir l'accord profond qui existe entre les deux écoles de VAssociation catholique et de l'Action française en matière sociale.

cune manière examiner si ces attaques sont fondées OU non, nous constaterons simplement quequelquesuns de leurs principaux représentants sont accusés de professer un démocratisme à tendance égalitaire suspect, et de manifester des sympathies pour les idées socialistes et étatistes qu'un bon chrétien peut difficilement approuver. La conséquence dès lors sauteauxyeux. M.Maurras, quise ditencommunauté d'idées avec eux et dont on sait les avances aux cégétistes, comme les encouragements au mouvement syndicaliste, ne devrait-il pas être accusé lui aussi, en vertu du principe du troisième équivalent, d'égalitarisme, de socialisme et d'étatisme ?

Quelle que soit la valeur de l'interprétation, donnée par certains publicistes des doctrines des catholiques sociaux actuels, l'exposé qui a été fait plus haut du système de M. Maurras fournit à cette objection une très facile réponse. Le soupçonner de démocratisme serait vraiment trop fort : aussi n'insisterons-nous pas. Quant à son étatisme, nous avons vu qu'au lieu de vouloir laisser absorber l'individu par l'Etat, M. Maurras ne veut que donner par l'Etat à l'individu une plus grande somme de liberté et de puissance. Si donc, comme on l'affirme, certains catholiques sociaux d'aujourd'hui avaient des tendances étatistes et socialistes, conséquence naturelle de certaines de leurs idées démocratiques, on ne saurait en conclure que M. Maurras, antidémocrate jusqu'à la moelle, soit, le moins du monde, atteint de ce mal redoutable. D'ailleurs, loin de vouloir dans les circonstances présentes asservir la masse des ouvriers non syndiqués aux caprices de quelques énergumènes qui ne représentent en aucune

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manière la profession, nul n'est plus opposé que lui à la tyrannie syndicale que les syndicalistes actuels préconisent avec une hardiesse déconcertante. A l'affût de toute manifestation favorable à l'idée d'association, de toute tentative de retour à l'organisation professionnelle et au régime corporatif, M. Maurras l'est à coup sûr et avec tous les catholiques sociaux, il se trouve parfaitement d'accord pour « remettre l'organisation professionnelle à la base du régime économique et à celle du régime politique ». Mais il ne faudrait pas oublier quels sont au juste les moyens qu'il préconise pour atteindre ce but. L'ordre social, rêvé par lui, de même que par le marquis de la Tour du Pin, comporte bien la profession, obligatoire, comme l'organe le plus apte (sinon en droit, du moins en fait et conformément aux leçons de notre histoire) à assurer au Français la défense de ses intérêts; mais dans celle-ci l'association reste libre, et l'individu conserve intégralement ses libertés essentielles nécessaires. Tout en voulant conférer pour la réglementation des intérêts professionnels un pouvoir très étendu aux représentants des divers syndicats, il n'admet nullement que cette réforme puisse se faire à coups de décrets et de lois et bien moins encore que les syndicats uniquement ouvriers soient jamais appelés seuls, sans le concours des patrons, à décider des intérêts corporatifs : ce qui nous rejette fort loin du socialisme et de l'étatisme. De plus il ne faudrait pas oublier que cet ordre social, aux yeux de M. Maurras, comme d'ailleurs à ceux de M. de la Tour du Pin, n'est qu'un exemplaire idéal dont il faut essayer de

se rapprocher, mais dont la réalisation suppose des conditions politiques et sociales, voire une mentalité toutes différentes des nôtres : tant que les garanties les plus sérieuses n'auront pas été données de ce côté et tant que l'on ne sera pas mis par un gouvernement fort et traditionnel à l'abri de toute tentative de tyrannie de la part des violents et des anticléricaux, il ne saurait être question de ce régime. M. Maurras ne conçoit pas son ordre social sans la monarchie piéalablement rétablie, et une monarchie absolument antiparlementaire: il estime que sa naissance et sa durée en dépendent essentiellement aujourd'hui et sur ce point encore, sans parler de plusieurs autres, il se distingue, nous semble-t-il, nettement de quelques-uns au moins de ceux que l'on dit représenter aujourd'hui le mouvement catholique social.

De tout ceci, que conclure? D'accord avec les catholiques sociaux M. Maurras le sera sur certains points essentiels que les catholiques sociaux admettaient tous à l'origine et que ceux qui portent ce titre aujourd'hui admettent encore. Mais si ces mêmes catholiques sociaux sur d'autres points avaient, comme on les en accuse, abandonné la direction première, il les abandonnerait à son tour.

Aussi bien des commentateurs plus ou moins tendancieux voudraient nous faire croire qu'à l'œuvre des cercles et dans l'école des catholiques sociaux, l'idée de « patronage », de « classes dirigeantes » serait reléguée au musée des antiques et que les grandes pensées d'ordre et de hiérarchie opposées dès l'origine aux faux dogmes de 89 ne

réussiraient plus à faire vibrer les générations récentes. — Si l'on attachait une valeur absolue, exclusive à certaines déclarations^onpourraitcraindre en efïet quelque excès dans les concessions à l'esprit du jour. Malgré certaines formules équivoques, nous voulons croire que l'orientation caractéristique de l'œuvre des cercles n'a pas dévié de sa ligne première. En tous cas, un point est acquis : M. Maurras ne se laissera pas entraîner par ceuxqui le voudraient précipiter dans le démocratisme ou l'étatisme. 11 s'est félicité de voir laisser «dans les cercles catholiques d'ouvriers plus de liberté à l'initiative ouvrière et qu'un système de libres républiques y fût inauguré ^ » ; mais il a protesté contre ce soi-disant esprit démocratique qui aurait, suivant certains, motivé ce progrès et auquel il conviendrait de céder. Quoi qu'on fasse, dit-il, « démocratie égale individualisme » et il y a contradiction évidente à vouloir combattre l'héritage individualiste de la Révolution par l'esprit démocratique qui est essentiellement individualiste. D'autre part, M. Maurras n'admet pas davantage, comme nous le voyions plus haut, que l'élévation de la classe ouvrière se fasse indépendamment des classes dirigeantes, tout comme il répudie le socialisme et l'étatisme. Si sur le terrain social, il doit un jour se séparer de certains néocatholiques sociaux,ainsiqu'il l'a fait avec plusieurs

1. Mais non pas de toutes assurément ! L'article programme si net, S' pleinement satisfaisant à tous les points de vue que M. Desbuquois. directeur de l'Action populaire de Reims et l'un des chefs incontestés du mouvement catholique social actuel, a publié dans les Etudes du 20 février 1913 (Lettre du Cardinal Merry del Val au Comte de Mun) le prouve à l'évidence.

2, L'Action française (quotidienne), 1*^ février 1912.

depuis longtemps sur le terrain politique, la faute n'en sera pas à lui et il ne sera pas peu piquant de constater alors que les principes de cette école si chère aux catholiques, principes antidémocratiques et vraiment sociaux, ont été recueillis par M. Maurras et son groupe d'Action française.

L'esclavage et le régime des castes

Mais le système de M. Maurras, séparé du dogme catholique, n'est-il pas un nouveau paganisme, plus révoltant peut-être que l'ancien, et ses conclusions soi-disant scientifiques ne sont-elles pas en faveur de la glorification de l'esclavage, du régime des castes et autres hérésies sociales dont le christianisme a eu tant de peine à nous délivrer ? — Qu'on se rassure ! M. Maurras, de par sa méthode, doit tenir compte du fait chrétien et du résultat de l'influence chrétienne, aussi bien que de l'évolution des sociétés; il ne ranimera pas une poussière morte et dispersée à tout jamais. Au nom de ce même christianisme qui a marqué de son empreinte l'esprit français et n'admet pas qu'un homme soit la chose d'un autre homme, il est prêt à tancer d'importance quiconque se passerait pareille fantaisie. Que l'on se reporte plutôt à la discussion qu'il engagea naguère à ce propos avec le fondateur du Sillon et à l'analyse qu'il donna des causes de la dispari lion de l'esclavage, c'est à savoir l'unité

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et la paix romaines, le catholicisme et le machinisme modernes ^.

Oh ! je ne l'ignore pas, M. Maurras a reconnu les bienfaits de l'esclavage dans les sociétés d'autrefois et il est tel de ses premiers ouvrages où il a rendu gloire de cette institution à l'ancienne Grèce et à l'ancienne Rome. Il a même écrit à ce propos cette phrase énigmatique que l'on serait tenté au premier abord de prendre pour une pleine approbation : « L'institution de l'esclavage enlève à la démocratie antique ses pires inconvénients^. » Mais ce n'était qu'une feinte.

Les démocraties antiques, pas plus que les démocraties modernes, ne trouvent grâce aux yeux de M. Maurras; il y découvre les « pires inconvénients » . Mais à ces inconvénients qui lui sont essentiels, les anciens avaient trouvé le palliatif efficace de l'esclavage, et M. Maurras les en félicite : ses éloges

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