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Et maintenant que j'ai épuisé la critique , il m'est agréable de proclamer sans exagération qu'il existe peu de petites villes où l'on trouve plus sinon d'esprits élevés, au moins de natures vives, ardentes, intelligentes; plus surtout de gens occupés d'intérêts sérieux, c'est-à-dire n'ayant jmis trop de loisirs à utiliser aux dépens du prochain. S*il en est pourtant dont l'esprit a, comme celui de César, le don d'ubiquité et si ceux-là se préoccupent sans y être conviés des affaires d'autrui, je veux croire qu'ils obéissent à un sentiment de touchante et fraternelle sollicitude toujours en éveil pour ne laisser échapper jamais l'occasion de faire un compliment... de condoléance. — Vais-je m* arrêter là et vous laisser le droit d'appUquer à ce chapitre le mot connu : in caudà venenum î Non, je veux ajouter un détail assez curieux : c'est que de ce
i TRAVERS LA BRITAQNI 103
foyer d'activité manufactoriëre ridie à peine de cinq on six mille &mes il est sorti dt^uis environ vingt années... — vous croyez peut-être que je vais dire des industriels en renom, des ouvriers d'élite ? Pas le moins du monde. Il est sorti des peintres, des statuaires et des musiciens. Je vous ai nommé les peintres. Je sais en outre une famille où le talent de sculpteur est inné ; je veux la représenter par un de ses membres , M. Le Dali , élève de Fojatier, une intéressante physionomie d'artiste qui fait songer aux jeunes maîtres mosaïstes si habilement mis en sctoe par Georges Sand. On pouira bientôt admirer les élégances de l'autel, du retable et du choeur que M. Le Dali cisèle dans la pierre et dans le bois pour la nouvelle épse de Landiyisiau. Quant aux mi^sieiens je me bornerai à vous dire que plusieurs ont passé par le Conservatoire et qu'il en est deux qui dirigent en chef, à cette heure, deux musiques des régiments delà garde. — Si vous pensez que les éminentes fonctions occupées dans l'Etat par les hommes de cette petite ville doivent être gardées pour le bouquet, je ne m'y oppose pas et l'on peut compter encore là un amiral de France, ancien ministre ; |in sénateur, des inspecteurs généraux des ponts ^i chaussées et du service de santé de Ij^ niarine,
un ministre plénipotentiaire, deux généraux d'artillerie et du génie, enfin bon nombre de capitaines de vaisseau et de colonels. — Je veux placer ici un dernier mot au sujet de la comédie d'Alexandre Duval. Quelqu'un citait un jour une phrase burlesque des Hét itiers, — Qui a dit cela ? fit brusquement un vieillard. — M. Duval , répondit-on. — Tenez pour certain, Monsieur, reprit l'interrupteur scandalisé, que M. Duval, le courageux prêtre qui, au péril de sa vie , se présenta au Temple la veille du 21 Janvier 1793, pour offrir au roi Louis XVI le secours de son saint ministère, ne se fût jamais permis une pareille plaisanterie sur sa ville natale (1)! Et admirez donc un peu le singulier hasard qui, à propos de cette ville, fait surgir sous ma plume deux homonymes de Duval; — ne dirait-on pas une protestation du courage, de la vertu et du talent contre la boutade de l'atrabilaire académicien?
(1) M. l'abbé Legris-Duval alors âgé de \ingt-et-un ans, fut sauvé par un conventionnel, n est mort prédicateur ordinaire du Roi sous la Restauration*
À TRÂYSRS LÀ BRETÀ69I 165
Pour tenir une place à Favant-garde du progrès industriel de la Bretagne, Landemeau n'a pas cru devoir répudier certains vieux usages qu'on chercherait peut-être en vain aujourd'hui dans les villes du Finistère les plus fidèles aux douceurs de l'inertie. Parmi ces usages qui pour la plupart se rattachent aux solennités religieuses de l'année, ceux de Noèl et de la Fête - Dieu sont en pleine vigueur le premier dans certaines parties de la France, le second dans presque toutes les villes de province : néanmoins quelques détails particuliers à la localité les recommandent à votre attention; d'autres, tels que la Quasimodo et VEguinané, ne se produisant guère, au moins sous cette forme, ailleurs qu'à Landemeau, méritent à tous les chefs de vous être décrits.
Durant la semaine de Noël, une mise en scène
166 k TBiVEBS LÀ BRETAGNE
de la Nativité qui ne brille pas à coup sûr par sa nouveauté puisqu'elle se reproduit tous les ans, s'empare néanmoins de la faveur populaire. — La voici telle qu'on peut la voir dans certaines églises du Finistère. — Sur une estrade élevée, une sorte de grotte construite en guirlandes de lierre, constellée de clinquant, portant à sa partie supérieure cette légende : Gloria in excdsis Deo^ figure une étable que caractérise plus sérieusement le râtelier et l'auge, l'âne et le bœuf, placés au dernier plan. La Vierge Marie, tenant sur ses genoux le divin ^nouveau-né, occupe le milieu de la scène; saint Joseph est auprès d'elle; les Mages, au nombre desquels le nègre Melchior vêtu de satin blanc, obtient toujours un succès de curiosité tout spédal, 'rendent hommage et offrent des joyaux et des parfums au Roi des rois ; puis debout, le long des parois latérales, sont rangés altemàtivenient des bergers et des bergères portant les dîflférents costumes bretons en usage les jours de gala : îfc tiennent en main une houlette enrubannée ou des paniers tout remplis des denrées qui figurent sur nos marchés quotidiens. Anachronisme à part, ces poupées bretonnes sont vêtues avec on sci'apuleux respect de la couleur locale.— Une bafrièi'e jrfacée en avant de l'estrade contient la toule «tepr^Mée.
Toutes les classes de la société se coudment k ce pèlerinage pieux, que Ton ne saurait terminer sans ^oser sur le (flateau voisin une aumône pour les paavres nés, et sans embrasser une image peinte 9a bon Jésus, que les baisers de la multitude ont décolorée et rendue toute humide.
La veille de la grande solennité chrétienne, à la nuit close, un bruit inaccoutumé remplit les nies de la ville, ordinaire ment silencieuses après YAngdus du soir. Ce sont des mendiants qui sou* vent réunis en association pour la circonstance, les hommes besace au dos, les femmes encapu* chonnées dans leur mante, s'en vont avec un grand fracas de sabots sur le pavé, chanter de porte en porte des complaintes et des Noéls lirançais ou bretons. Dans ces chants populaires où Tassonnance remplace la rime, où le récit chemine péniblement tant les vers répétés et la longueur des refrains Tempôchent dans sa course, on chercherait en vain cette vigueur d'expressions, ce luxe d'images, cette mélancolie douloureuse et passionnée qui distinguent à un aussi haut degré le recueil que nous devons aux habiles et opiniâtres recherches de M. de la Villemarqué. Quelquefois néanmoins certaines strophes naïves et originales viennent récompenser celui qui durant mue soirée
168' k TRAVERS LA BRETAGNE
a bien voulu prêter une oreille complaisante à bon nombre d'inepties. — Je voudrais, en dépit des lignes qui précèdent, vous donner un spécimen de ces chants populaires, mais, interrogés à cet effet , mes souvenirs me servent assez mal; j'y trouve seulement trois Noëls dont les différents titres à l'intérêt n'existent peut-être que pour moi.
Le premier, œuvre triviale de quelque Villon du ruisseau, célèbre les joies et les ripailles du réveillon; il est farci de jambons, de tripes et d'andouilles; on dirait les aspirations et les convoitises de quelque bohêmejiu moyen-âge en extase comme Jehan Frollo, devant « l'escorcherie de la Gloriette. » — Le second est une complainte de sainte Catherine qui se chante sur un mineur des plus la- j mentables ; c'est un soporifique employé par les nourrices bretonnes avec un succès sans égal pour j triompher de l'insomnie des marmots braillards : ;
Mon père était païen ' Ma mère ne l'était pas
Un soir à la prière ]
Mon père me trouva... j
Indignation du père; il accable Catherine d'in- l|
vectives, les supplications de son épouse chrétienne |
A TRAVERS LA BRÊtAGNïl 16^
exaltent encore la fureur de ce forcené ; il se fait apporter une hache et frappe le coup mortel qui met au front de la jeune martyre réternelle auréole des élus. — Le troisième noël enfin nous causait jadis une déception que Ton va comprendre. — L'âme d'un juste, affranchie des misères de cette vie, arrive sur l'aile de Vangé gardien au séjour des bienheureux; saint Pierre lui ouvre la porte du Paradis; elle entre. — Trente couplets environ nous ont mené à ce point du récit. — ■ Le Noël continue :
Les anges étaient à table, Vive Jésus I
Ces vers deux fois répétés mettaient naturellement notre imagination en émoi. Qu'allaient en effet devenir, devant le menu d'un festin céleste, les rochers de sucre candi, les nuages de crème à la vanille, le^ivières d'ambroisie et tout ce dénombrement de friandises qui nous avait tant charmé dans le Voyage à Vile des Plaisirs de Fénelon? Mais la suite du couplet nous apportait un véritable mécompte :
Les anges étaient à table, Chantant le Gloria, Ave Maria !
170 k TRAVSHS U BRfiTA^GNS
Aiw5i finit ce Noël, ou plutôt là s'est arrêté le barde chrétiea. Prfe sans doute de yertige lorsque les yeux de sa pensée se sont ouverts sur les splendeurs de l'Eternel il ne s'est plus inquiété de nous dire pourquoi les anges étaient à table. — Si l'encens est la nourriture céleste; si l'amour et l'harmonie sont les sources auxquelles s'abreuvent les séraphins, à quoi bon cette table? Serait-ce un symbole? une allusion i la Sainte-Table? Décidément ce meuble serait-il en effet doué de quelque privilège sacré? Me faudra-t-il regretter un jour d'avoir irrévérencieusement parlé des tables tournantes et fatidiques? Tds qu'ils sont enfin, ces Noëls émerveillent le naïf auditoire auquel ils s'adressent. Les enfants , heureux de saisir toutes les occasions d'exercer la charité, amassent durant le jour un trésor de gros sous destinés à recomposer chez les chanteurs le zèle à défaut du talent; et l'heure venue, ils obéissent sans y prendre gardfe au précepte divin : Pax hominibus bonx wlun tatis !
A TBmas LA BBIÎAGSE l7l
Le dimanche de la Quasimodo ramène annuellement aussi depuis des siècles un usage singulier. Cet usage consiste à casser dans les rues, après vêpres, les vases de terre que Tannée a mis hors de service. — Toute la poterie de rebut, cruches étoilées, pots à Feau égueulés, jarres ébréchées, vases de toute nature enfin, pourvu que la matière qui les compose soit fragile, sortent des arrièrecuisines et sont livrés aux gamins qui les réclament. Ceux-ci, séparés par bandes, inventent alors mille jeux, dont l'invariable résultat est de mettre eu pièces, en faisant durer le plaisir le plus longtemps possible, les vases hétéroclites qu'ils sont parvenus à collectionner en ce bienheureux jour. Les hommeS; les femmes mêmes, ne dédaignent pas de
m A TRAVERS LA BRETAGNE
s'associer à cette bizarre récréation du farniente dominical, et les praticiens émérites en relèvent la vulgarité au moyen de raffinements qui ne manquent pas d'intérêt. La Quasimodo — on nomme ainsi cette Saint-Barthélémy des vieux vases — s'accomplit de différentes façons. Souvent une douzaine d'individus, placés en cercle et laissant entre eux un certain intervalle, se jettent à la ronde, je pourrais presque ajouter, et à la tête — des pots de terre d'un poids fort sérieux. La chose serait des plus innocentes, si l'on apportait à sa pratique une attention scrupuleuse et une bonne foi désirables ; mais certaines supercheries assez brutales viennent parfois ensanglanter le théâtre dé cet exercice. C'est par exemple un pot qui, lancé à l'improviste et avec brusquerie, vient rencontrer l'un des partenaires et lui faire expier la plus passagère distraction; ou bien encore c'est un projectile du même genre qui, retombant comme une bombe d'une grande hauteur, se brise entre les bras du joueur courageux qui, présumant trop de son adresse, tente de l'arrêter dans sa chute rapide. Les éclats de grès lui laissent alors aux mains ou au visage une entaille dont pourraient s'inquiéter à bon droit les hommes les moins accessibles à la douleur. De pareils inconvénients
A TRAVERS LrBBKTAflNE 1 73
loin d'ôter de sa faveur au jeu de la Quasimodo semblent au contraire augmenter son attrait, surtout parmi les rudes habitants des campagnes où Ton peut constater que les huées de l'assistance n'ont jamais pour objet un excès de témérité punie, mais bien le prudent retrait de corps du joueur, qui se souciant peu de sauvegarder son amourpropre aux dépens de son individu, préfère laisser un vase tombgint de haut voler en éclats à ses pieds.
Voici une scène de la Quasimodo telle que j'ai pu la voir dans un hameau du Finistère par un joyeux soir de printemps. — Un paysan, un bandeau sur les yeux et armé d'un bâton, a été placé à vingt ou trente pas en face d'une cruche suspendue à hauteur d'homme. Parti à un signal donné, il profite du droit qu'on lui reconnaît de compter ses pas et s'avance dans la direction qu'il juge la meilleure; mais il ne doit relever son bâton que pour frapper un seul coup ; s'il rencontre le vide , huées et quolibets ne lui feront pas faute ; mais si au contraire il réussit à briser le vase condamné, les applaudissements salueront l'habileté de ses combinaisons. Bien des joueurs se fiant à leur perspicacité s'engagient à toucher le but avant un nombre déterminé de carrières ; la galerie base
171 A TRAVERS LA BRmgyg
aussitôt des paris sur cetle prétention, et le cabaret YOi^n engloutissant presque toujours les enjeux, il arrive firéquemment que, mis en belle homeiff et se sentant la main faite, les joaeurs continuent sur les verres et les bouteilles le carn€Lge commencé sur une vaisselle de rebut.
Les gamiifê des Tilles^ qui surtout ont la bosse de la destruction, ne sauraient manqtier de trouver un attrait supérieur à ce divartissement ; aussi les rues sont-elles au coucher du soleil jonchées de débris de faïence de toutes les couleurs : on dirait les matériaux d'une mosaïque ravagée.
Je voudrais bien ne pas me borner à constater l'existeûce encore pleine de sève d*un vieil usage, aussi ai-je voulu en rechercher le motif et Forigine. Dans ce but j'ai eu recours aux lumières d'un bel esprit de village zélé entre tes joueurs. «— Dam ! a-t-il fait, il y a comme ça bien des choses que la rdigion ordonne sans en dire le t>ourquoi ; ce qu'il y a de bien sûr c^est que Quasimodo veut dire: Casse les potSy et foi de Dieu 1 je les casse! • - Gomme cette réponse, mal^é sa couleur pittoresque, pourrait vous sembler médiocrement satisfaisante, je la ferai suivre d'une opinion donnée par Gambry au deuxième clmpitr^ de son Voya^ dans le Finistère : « On chercherait en vain chei
A TRAVERS Li BRETAGNE 173
nos aïeux la trace de ce jeu bizarre qui me parait dériver d'une coutume des Juifs obligés de renouveler chaque année les vases dont ils s'étaient servis. »
176 k TRAVERS LA BRETÂQNE
Ce jour là ne vous semble-t-il pas favorisé entre
tous ? « La terre s'éveille belle et parée au soufBe
du printemps; — Dieu d'un sourire a béni la
nature! » — Le ciel est bleu comme les iris, comme
les pervenches, ces filles bien-aimées du mois de
juin ; les arbres ont encore leur première, leur
plus fraîche verdure ; les jardins et les champs sont
ée de leur floraison. Aussi voit-on affluer,
s viUes de la Basse-Bretagne, d'énormes
es toutes remplies d'une mixture étince-
; embaumée. On a dépouiUé les prés de
surettes, les ajoncs et les genêts de leur
irure d'or, les digitales et les jacinthes de
)chettes roses et bleues. — Les parterres
si apporté leur contingent de guirlandes, et
îs leurs merveilles exotiques aux différents
•s, et Fojnementation de ces chapelles
A TRAVERS LA RRETAONE 1T7
éphémères a, bien longtemps à l'avance, préoccupé les sociétés de dévotes, qui animées d'un zèle saintement jaloux, chacune pour l'honneur de son quartier, rivalisent d'élégantes combinaisons afin de l'emporter sur les chapelles des quartiers voisins.
Voici l'heure de la procession. Des draperies blanches rehaussées de bouquets, voilent la façade des maisons, le pavé disparait sous une litière de roseaux, dont on éparpille les gerbes venues des marais environnants ; sur ce tapis de verdure, les fleurs semées à pleine main tracent une route émaillée. — Les joyeuses volées des carillons planent sur la ville , les hymnes sacrées s'élèvent confusément au loin, mêlées aux accords d'une musique mélodieuse, tandis que les tambours des postes militaires battent aux champs.— Bientôt les croix de vermeil et d'argent, les bannières clinquantées et frangées d'or, s'avancent, dominant la multitude empressée ; puis à la file et long voilées passe comme un vol de colombes, la blanche théorie des vierges; les chantres et le clergé étalent au grand soleil dalmatiques et chasubles, toutes les étoflfes lamées, fleuries, pailletées, étoilées de canetille et de filigrane du vestiaire ecclésiastique; puis enfin s'avance un groupe nombreux de
thuriféraires, lançant avec un irréprochable ensemble leurs encensoirs, dont la bouche en feu soutQe des bouffées odorantes au front du dais aux blancs panaches. — Mais ce qui me semble distinguer surtout la procession de la Fête-Dieu à Landemeau, c'est la radieuse et turbulente phalange des chérubins : environ cinquante enfants de trois à cinq ans attifés avec amour par leurs mères. Tous portent une perruque blonde et bouclée, couronnée de roses; tous sont vêtus de bk^nc, corsage de satin criblé de paillettes et bordé de clinquant, avec une croix rouge sur la poitrine et des ailes aux omoplates ; jupon de gaze très*-court parsemé de roses, maillot couleur de chair et petits souliers de satin brodés de filigrane. Le divin hùmibino des riches reliquaires n'est pas plus coquettement vêtu. Tous tiennent une corbeille remplie de fleurs effeuillées qu'ils lancent incessamment à pleines mains comme s'ils donnaient l'essor à des myriades de papillons multicolores. — Derrière eux s'avance l'archange Michel, l'épée haute et menaçante ; il porte un casque d'or ^au cimier ondoyant, quelquefois une cuirasse, mais le plus souvent son costume est celui d'un troubadour de pendule. A son côté marche le Précurseur, saint Jean, vêtu d'une peau de moutcm, guidant d'une
A TRAYEftS LA BRETAGNE 179
main une brebis sans tache, élevant de l'autre une croix latine rouge et ornée de bandelettes ; puis on voit venir, sévèrement drapée dans la bure, le front couronné d'aubépine et courbé sous le poids des remords, la chevelure dorée, éparse, i^endide comme au temps où ses ondes soyeuses essuyèrent le nard répandu sur les pieds du Sauveur, Marie-Madeleine, la tendre pécheresse ; — elle porte un crucifix et une tête de mort sur laquelle semble rivé son regard, indifférent aux choses de ce monde (1). — Le cortège défile solennellement sous une pluie de fleurs qui tombe des fenêtres; une foule pieuse le suit à flots pressés en chantant des litanies, une foule curieuse et moins recueillie stationne aux carrefours et forme la haie sur son passage. -- Une sorte de sérénité s'épanouit dans la physionomie de cette population endimanchée ; on dirait qu'elle a déposé avec ses vêtements de travail ses soucis quotidiens... — L'air saturé d'encens et de senteurs violentes p'exhale la fraîche verdure récemment écrasée, vous enivre et vous prédispose merveilleusement à subir certaine mystérieuse influence, qui sous sa
(1) Brest est Tune (tes rares villes bretonnes qui ont conservé le personnage de sainte Marie-Madeleine.
rosée consolante fait, en ce jour d'allégresse chrétienne, refleurir dans bien des cœurs les plus douces et les plus saintes croyances du jeune âge.
Ainsi chaque année sont accueillies avec émotion ces fêtes bénies des mois de printemps et d'été, ces fêtes des fleurs et de la verdure, nous les avons tous plus ou moins consacrées; et si d'aventure la vue d'un bouquet flétri ou d'un rameau de Pâques conservé avec le portrait ou le bénitier d'une infidèle, par exemple, associe dans la pensée ces solennités religieuses à des souvenirs pénibles, il semble que toujours ce soit pour en bannir ou du moins pour en atténuer l'amertume. — Tout souvenir murmure un chant. — Le mien, hélas ! est une hymne des dévotions profanes, écho déjà lointain d'une jeunesse mystique et passionnée. Pour venir à moi, j'en conviens, il choisit mal son heure et pourtant je ne puis m'empêcher de l'accueillir avec le sourire indulgent de certains vieillards pour les erreurs d'un temps évanoui et regretté. Puissiez-vous ne pas lui être plus sévère !
En ce jour de Pâques fleurie.
Le troupeau des cloches en chœur, Jette à trarers ma rêverie.
Son impitoyable clameur.
Pour surcroit d'ennui, dans ma cliambre
Le vent fredonne ses cliansons
Du répertoire de Décembre,
Sur des airs chargés de frissons. -
Ne pouvant dormir, j'imagine, (II est d'étranges voluptés f) De m'enfoncer au cœnr l'épine Des plus tristes réalités*
Pâques fleurie! une main blanche En secret brisa l'an dernier À son rameau bénit, la branche Qui couronne mon bénitier.
Sa verte couleur d'espérance Depuis ce jour l'abandonna.
Gomme bientôt fit la constance De celle qui me la donna.
Elle encore! allons du courage Fouillons les cendres du passé.
Relisons bravement la page Où glt mon amour trépassé.
Tour à tour folle et soucieuse, Tour à tour colombe ou pinson, Aujourd'hui complainte amoureuse^ Et demaii) joyeuse chanson!
m A TRAVKRS U BRETAGNE
Mes souvenirs. Je tous renie, Si TOUS allez sournoisement Recommencer la symphonie Qui se Joue au cœur d'un amant l
Longs regards chargés de promesses, LèTres où fleurit le baiser ; Front pâli qui, dans ses détresses, Cherchait mon cœur pour s'y poser !
Sein agité sous la dentelle Au temps de ses premiers a^eux; Col noyé sous le flot rebelle Et déchaîné de ses choTeuxl
Corsage à la cambrure aère, Petit pied, qu'en ses tou]i>illons Perfides, la Taise légère Emporte à traTers les salons 1
Moites épaules où la Teîne Circule en minces filets bleus Et dont la blancheur souToraine Rendrait les marbres euTieux...
Gomme ses sœurs de l'Erangile, Mes rêres toujours en chemin La rencontrent Tîerge fragile.
Une lampe étdnte à la main. .
k TRâTERS Là BHETâGNI its
Et malgré Tanbe aux doigte d6 roses Qui vous bannit, songes charmants, Je retrouve paupières closes Mes nocturnes enivrements I
Viens évoqué par mon délire Doux nàétéore de mes nuits!
Viens^ et que ton magique empire Ramène les bonheurs enfuis i
Mais ne viens pas coqudte ^ f<dle; Viens sans fleurs et sans éventail, Sans^ ton Joyeux chant qui s'envole D'un nid de perle et de corail 1
Je ne veux plus jamais entendre
Ces airs qui m'ont fait tant de mal;
Je n'ai que des douleurs à prendre
Parmi ces souvenirs de bal I
N'attriste pas» je Ven conjore»
Ma radieuse visk)n, De ces instruments de torture Bel ange de la passion!...
Elle vient 1 la voilà î c'est elle!
Ame joyeuse et front rêveur ;
Miroir qui reflète et révèle
Les rayons tristes du bonheur! ^
Elle a paré son frais visage De ses sourires les plus doux ; Elle a parfumé son langage Tout exprès pour le rendez-vous ;
Les deux mains pleines de caresses Elle prend vers moi son essor.
Et Tardent essaim des tendresses Sur mon cœur vient s'abattre encor I
Pourtant depuis l'épreuve amère, J'avais bien cru mettre au cercueil La folle passion dernière Dont ma raison mena le deuil.
, Mais cet amour-là fut sans doute Un amour qui, mal enterré, S'en revient flâner sur la route De son convoi prématuré.
Hélas î je reprendrais bien vite Le sentier à peine effacé.
Si ta blanche main qui m'invite Cueillait les fleurs de l'an passé;
A THâTKRS Là* BR8TA6NI 185
Si de ton succès éphémère Tu reniais l'éclat maudit, Si de ma chambre solitaire Tu remplaçais le buis bénit.
Celui qui tristement s'étale.
Flétri, poudreux et déyasté Bon pour asperger d'eau lustrale Des griefis morts de Tétusté !
1815 k T^ikVEa:S i^. HMUMfi
L'Éguinané, qui nous vient on l'assure des temps presque fabuleux de notre histoire, a des effets assez utiles, au point de vue de la charité publique, pour qu'on puisse lui souhaiter encore une longue durée. Malheureusement nos idées et nos habitudes modernes enlèvent d'année en année à sa manifestation extérieure l'attrait curieux qu'elle empruntait à la naïveté de sa mise en scène.
Le dernier samedi du mois de décembre, la
municipaUté et les notables parcouraient la ville
et demandaient de porte en porte pour les pauvres,
de l'argent, du pain ou de la viande ; toutes choses
les habitants se faisaient un devoir d'accorder
s la Umite de leur fortune. Ces dififérentes au-
les étaient accueillies par le cri SEguinmé,
;e de hourra breton consacré à cette unique
5monie et que vociférait un formidable chœur
d'enfants ^ de dé$(£u\Té$ qui suivaient le c<^ge. DilEérentes opinions coït ^té émises mr ce jnot. Certains scrutateurs des vieilles mœurs armoricaines jie font reiçopter am 4ruides, qui, au commencement de l'année nouvelle, récoltaient le gui sacré, et à l'occ^iop ie cette solennité faisaient 4es ^gesses aux indigents au cri de : Au gui tan neuf y qui par corruption serait devenu celui i'Egumané. — H faut une foi robuste pour admets tee Çiette explication. Eu effet le spiriiud comment tfiteipir du vojfjEige 4e €ftmbry dans le Finistërç remarque fort judicieusement que dut-on admettra ou nier Tidei^tité du breton et du celtique, il n'etï ressort pas moins que les druides ne parlaient pap le fj?ançais. Selon dom Lepelletier, Egidnané nç serait pas du françfds mal orthographié, mais bie^i dji breton mal proiionçé. U voit dans ce mot la CQrniption de Eguin (meit(le blé germe J , « cela est d'autant pl^K probable, — ajoute l'écrivain cité plij^ haut li) — (^ la fête du dernier samedi de l'ann^ée se npuime l'Ëghinat et que le même nom e$t donpé aux étrennes réclaïuées à pette occasion. « En priant : Le blé gern^ ! le Breton fait ^ns doutç allusion à ceç paroles pr^jdiétiques cliaintée^ \9W
(i) £• Sopvestre.
les jours de FAvent et qui sont accomplies à a Nativité : Aperiatur terra et germinatScUvatorem! Malgré tout; la première version, la plus absurde, est généralement acceptée; par les uns à cause de son charme pittoresque, et parle plus grand nombre avec cette crédulité propice à la quiétude de l'esprit qui fait admettre des explications bien autrement saugrenues. — Voici quel était dans mon enfance à Landerneaule cérémonial de ÏEguinané. — Un tambour, — c'est depuis 1830 celui de la garde nationale — précédait deux chevaux qui portaient les mannequins destinés à loger les dons volontaires de viande, de pain et les autres provisions d'un Tolume embarrassant; le maire ceint de l'écharpe, les notables de la ville suivaient, — le plateau d'argent du quêteur à la main; —le commissaire de police et les agents de la municipalité en grande tenue dirigeaient la quête, surveillaient les oflfrandes et prévenaient toute fraude de nature à porter atteinte au bien des pauvres ; puis une fourmilière d'enfants pris à toutes les classes de la société, s'éparpiUait bruyante, désordonnée, la tirelire de ferblànc à la main, et s'en allait de maison en maison, d'étage en étage, solliciter une aumône. Un pensionnaire de l'hospice civil, — traditionnellement un person-
nage grotesque —se coiffait en cette occasion d'un chapeau enrubanné ; il tenait un bâton orné de bandelettes multicolores, brandissait sa houlette sur le troupeau turbulent des quêteurs, et jetait maintes fois comme Neptune, mais avec un succès plus négatif, son quos ego /... au milieu du tumulte. Rien ne faisait; -— les tirelires bourrées de billon continuaient leur charivari , le pavé retentissait martelé par les sabots, et la gamme chromatique de rumeurs qui accompagne d'ordinaire toute bande de gamins en liesse, renforcée de l'aboiement des chiens familièrement mêlés à la cérémonie, couvrait le bruit du tambour. Néanmoins ce dernier reproduisait avec une persévérance méritoire la moins variée de ses batteries. — Dès qu'une ménagère se montrait au seuil de sa porte soutenant avec peine quelque opulente pièce de viande , le cortège s'arrêtait , une chamade du tambour rassemblait la foule, un ban saluait la riche aumône, le coryphée élevant son sceptre enrubanné vociférait trois tois de toute la vigueur d'un larynx de métal : Eguin an eit potret ! — Eguin an eit ! hurlait l'assistance, et cette fois il , me semble convenable d'adopter la phrase bretonne que je veux traduire ainsi : La moisson germe pour vous garçons ! — En effet, pour ré-
m k nkuu u utuén^
éompeinâer le zèle des jeunes qiiêteurô,. ùiie eolkfion les rassembMt le soir à rhospice civil autottr . êé la même table- -^ te cortège dans touis le^ quarfiets de là ville était accueilli avec la nàériie àllégreséé; — seuls les pauvres ♦chevaux qllî s'en allaient imprimant aux mannequins utt réguBer mouvenient de roulis, semblaient supporter sinon avec mauvaise grâce, du moins avec une dôulotiréusé résignation le poids de là charité pubhque.
k tRàVERS Là BftSTAON^ m
n y a peu d'années les notables de la ville délégués pour sei joindre à la cérémonie, enlevaient subrepticement des maisons où ils pénétraient les vivres qu'ils trouvaient suspendus aux crocs des offices; cette manœuvre était toujours applaudie avec un égal succès par lés gens du dehors; aussi se gardait-on bien de ravir à ces lustigs l'innocente satisfaction de dévaliser les garde-manger. Seulement on les garnissait en conséquence. — Hélas t ces traditions sont déjà loitt et le cortège de l'fguinané va bientôt sans doute les rejoindre. Je l'ai pourtant vu: circuler le dernier jour de décembre 1«60. L'idiot à la houlette était encore à son poste, mais ses rubans semblaient dater d'un siècle. L'allure triomphante qui le distinguait jadis avait dispara comme lés galantes couleurs qui ornaient son" chapeau et sa cauae, — toute sa gloire et toute
192 k TEATERS LÀ BRETAGNE
sa richesse; le tambour de la garde nationale, unique vestige d'une institution disparue et oubliée dans le Finistère depuis le 2 décembre 1881, battait comme autrefois et avec la même monotonie sa marche accoutumée ; à sa suite marquaient le pas, toujours enchaînés par le devoir, — toute dignité a ses épines, — le commissaire de police et ses agents ; puis venait sous une bise acérée une douzaine d'enfants de l'hôpital, qui, les mains dans les poches jusqu'aux coudes, la tète dans les épaules jusqu'aux oreilles, la face violacée, le nez écarlate, laissaient avec peine échapper, au signal du burlesque coryphée, le cri en usage, haché par des mâchoires que le froid changeait en castagnettes. Enfin cette décadence avait atteint même les chevaux, qui semblaient plus étiques et plus consternés que jamais. Du nombreux personnel des autres années il restait donc tout juste , comme on le voit, les seuls êtres que la chose n'avait jamais réjouis.
Cette décadence de YEguinané a fort amoindri la recette destinée aux pauvres. Au temps où la cérémonie florissait avec la solennité bizarre que j'ai décrite, les quêteurs de toutes les classes de la société, confondus dans un même intérêt charitable, luttaient d'émulation pour atteindre le ré-
sultat le plus satisfaisant. Leur joyeux entrain, leur élan et aussi leurs instances, souvent eurent la magique puissance du Sésame, pour ouvrir les bourses les plus rebelles. Aujourd'hui ÏEguinane tend à rentrer dans les conditions d'une quête ordinaire. La collation du soir a été supprimée. Cette mesure, il est triste de le dire, a singulièrement refroidi le zèle des jeunes quêteurs qui ne s'attendant pas à recueillir dans cette vie le prix de leur bonne action, ont peu à peu déserté le cortège. Les tirelires sont portées à domicile un mois àl'avance, et ce sont des enfants de l'âge le plus tendre qui, conduits par une gouvernante, s'en vont recevoir les dons pécuniaires. — Les mères saisissent le prétexte de ces visites pour attifer leur progéniture, et ces bambins, d'une étonnante précocité, devinent et exploitent la tradition de leurs devanciers; j'en ai vu se récrier quand, aprèà avoir reçu l'aumône pour les pauvres, ils ne percevaient pas pour eux-mêmes quelques friandises. — Deux classes d'individus ont donc été lésés par ces modifications, — les pauvres d'abord , -^ puis ces esprits rêveurs qui trouvent un intérêt fort médiocre aux innovations destinées à remplacer dans un but identique les anciens usages populaires, toujours si pittoresques ou si poétiquement colorés. Ceux-
m» É, TRAVERS LA BRETÀ^ÏNB-
là vôîétff ai^ié trîfetésàe diëpHralirtf ces fiâtes de fetir jeunesse, ef songent d&ris leur cœur à cette' bàflawfé dtt pays diô Cornouaîlle où l'on représente le Breton, berçant a;véc deis pfeurs, U nuit sur les montagnes, la {ittésié de son payé, morte et' ensevelie déns tin coffret d'ivoire et d'ôi^, coriàniè un père qui, devenu fou de dotiïeiîi*, bien longtemipià berce encore lé (Jadatrè de sdù enfant bién-aimé.
A tRÂYERS Là BRETâONK * 195
Dieu dispose! — Je m'étais promis de ne pas quitter la vallée de TElom et voici que je vais vous conduire — pas bien loin il est vrai — mais pourtant à 5 kilomètres au nord de Landemeau. — N'en accusez pas trop ma fantaisie. En recueillant sur mon chemin quelques vieux usages du pays breton, je me suis demandé si la suite de ce travail m'offrirait un prétexte de vous montrer les campagnards du Finistère dans une de leurs solennités un peu empreinte de couleur locale, et bien sûr que cette satisfaction me serait refusée, il m'a semblé tout naturel de vous mettre sous les yeux le récit d'une excursion accomplie il y a quelques années. Vous reconnaîtrez je l'espère, à certains détails de mœurs, combien je m'écarte peu du sujet cpie je viens de traiter.
Entre Landerneau et le bourg de Ploudaniel, sur la route de Lesneven, on rencontre paisiblement assise dans Fombre noire des hêtres, des châtaigniers et des sapins» une humble église de campagne, placée sous rinvocation de saint Eloi. — La flèche de granit de son clocher, aux arêtes dentelées, surgit comme un obélisque de la fraîche oasis qui l'enserre, et ses cloches oisives, à moins de circonstances très-exceptionnelles , n'effarouchent guère les amoureux ébats des ramiers qui, durant la saison chaude , remplissent les hautes cimes environnantes de roucoulements et de frissons d'aile. Au pied de ces arbres, où la vie murmure dans la sève, s'épsaiouit sur les rameaux, palpite, bourdonne et jaiUit en fusées joyeuses du feuillage, des pierres tombales incrustent leurs rectangles au milieu des gazons d'où surgissent aussi des croix de pierre, frustes et mutilées; puis, un peu plus loin, en dehors du petit mur qui entoure ce cimetière aujourd'hui abandonné, un auvent d'ardoises posé sur des poteaux abrite une table où, près d'un tronc, se tient debout, crosse en main, mitre en tête, sculptée à coup de hache et badigeonnée à coups de balai, une image de saint Eloi, dont la benoîte physionomie réveille naturellement dans l'esprit le vieux refrain auquel le
conseiller du bon roi Dagobert doit, bien plus qu'à son énergie de ministre, l'éclat de sa popularité.
Le 33 juin 18S., avec de joyeux compagnons, j'assistais, du plateau élevé de Saint-Eloi, à la dernière lutte des vapeurs nocturnes contre la lumière,*et au triomphant lever du soleil quiaprèsavoir refouléles moelleuses courtines roses de son lit d'or, remplissait l'orient de gerbes éclatantes. — Bien que l'intérêt que nous prenions à ce spectacle nous procur&t une fois encore la satisfaction de nous reconnaître au moins cette communauté de sentiments avec ceux qui furent toujours vertueux, il faut pourtant avouer que ce n'était pas précisément pour voir lever l'aurore que nous étions venus là. Correspondant fidèle de Y Illustration H)^ je m'étais promis de lui signaler une cérémonie curieuse dont Saint-Eloi est chaque année le théâtre à la même époque ; seulement, grâce à un excès de zèle qui nous avait fait devancer l'heure de la cérémonie, nous avions joui d'un spectacle qui ne nous a pas encore blasé; et nous pouvions en outre parcourir du regard le pays environnant, où commençait à se produire le mouvement qui bientôt devait
(1) Différentes pages de ce livre ont servi de texte à des dessins sur bois que j'ai publiés dans VIUustraHon,
accaparer notre attention. — La matinée était radieuse et nous promettait un de ces jourà fevorisés du ciel, trop rares en basse Bretagne pour tf être pas à eux seuls déjà de véritables fétes. Sous nos yeux se développait un vaste paysage inondé de lumière blonde. Le trèfle incarnat y jetait des tapis de pourpre, des foins à demi fauchés embaumaient Fair, et des fermes, dont la plus considérable, qui envahit de ses cultures une plaine aride, garde, par antiphrase sans doute^ le nom de Loc arbrugH), étalaient des champs de blés d'un vert à faire naître dans Fâme les plus consolantes espérances après une année de disette. A Fopposite, les genêts et les landes s'étendaient si chargés de fleurs d'or, que Jupiter se rendant chez Danaéne dut pas marquer sa trace d'une façon plus brillante. A toutes les distances, jusqu'aux confins de Fhorizon, des « clochers silencieux montrant du doigt le ciel, » suivant l'heureuse expression d'un poëte, marquaient les villes et les villages du pays de Léon et de Comouaille. Trois d'entre eux s'élevaient près de nous : celui de Ploudaniel, si svelté avant d'avoir été décapité par la foudre, la tour trapue de LesnevQu et la flèche élancée de Féglise du
(1) Lieu de la bruyère.
Polgôôt, cette petite merveille de Farf du xv« siècle, qui malheureusement laisse pleuvoir chaque jour, comme un aïbré ses fruits mûrs, quelque fin joyau de sa parure de granit ciselé (1). Au pied des montagnes qui bornent l'horizon au sudest, une longue bande de brouillards indiquait le COUPS de FElbrn et venait aboutir à la tour féodale de Roo'h-Morvan, nid de vautour, hanté jadis, suivant un naïf et véridique historien (2), par deè francs seigneurs, qui fondaient sur la route vofeîne pour rançonner les passants et enlever léù3ts femmes quand elles étaient jolies. Enfin, sur les grands chemins fauves et dans les sentiers creux qui convergeaient à Saint-Eloi, Fon voyait arriver, soulevant à flots la poussière, des chevaux de dî^i^entes races et de toutes les couleurs, ceuxci^ébonûaH-ement attachés parla queue en longues files, ceux-là conduifs par des cavaliers assis les deux jambes pendantes sur lé même flanc; d'autres, jrfius intraitables , Fœil en feu , le crin échevelé, raUare inquiète, inondés de sueur, s'avançaient
(l)Gédaiit à des demandes réitérées, le Conseil géiiéral du Itoistère a voté quelques sommes qui ont .été employées dans réglise du Folgoét.
(2) làéietBi,
frémissants sous la permanente menace da bâton levé de leur conducteur, et venaient grossir autour de l'église des groupes tumultueux où le bruit des sabots ferrés sur le sol s'unissait à des fanfares de hennissements.
Ce concours de bêtes de somme était causé par l'attente d'une messe annuelle destinée à faire descendre les faveurs de saint Eloi sur les chevaux présents à sa célébration. — D'après la légende, saint Eloi, qui tint si glorieusement le poinçon de l'orfèvre, mania dans le principe les lourdes croches du maréchal-ferrant. C'est à ce premier état qu'il doit d'être honoré comme le patron des chevaux. C'est aussi à ce titre que tous ses cUents à quatre pieds viennent, le 23 juin, lui rendre hom* mage.— a Saint Eloi vous assiste! » dit en tirant son chapeau, tout vrai Breton qui voit bâiller son cheval. Bien que ce soit à peu près le seul souvenir qu'il paraisse donner au grand saint durant l'année, il regarderait presque comme un sacrilège d'employer ses bêtes à un travail utile le jour consacré au pèlerinage dont nous parlons. Seulement, d'après une croyance assez commune, les pèlerins cuvant par une protection spéciale à l'abri des ices et des maladies jusqu'au coucher du f certains valets de ferme ne se font pas faute
d'expérimenter cette grâce d'état en se livrant à des courses effrénées et à d'autres violentes prouesses d'équitation , le tout à la plus grande gloire du saint.
202 A. ÎRAYSRS LÀ BftfiTÀ<ïK&
L'heure de la messe était venue : les cloches, sous l'efifort énergique des paysans qui s'étaient disputé l'honneur de les mettre en branle, faisaient vibrer la tour et s'élançaient éperdues comme pour suivre leurs sons. Nous approchâmes pour voir de près la cérémonie. — Chaque nouvel arrivant conduisait sa monture jusqu'à la statue de saint EUoi, et là, lui levant le sabot d'une main, lui tirant la bride de l'autre, il la contraignait à faire une sorte de salut. Les plus habiles accomplissaient cette formalité sans mettre pied à terre; et tous, après avoir mis dans le tronc une offrande, se dirigeaient vers l'église, dont ils faisaient trois fois le tour; laissant ensuite leurs chevaux sous la garde d'une personne connue, ils entraient dans le sanctuaire, récitaient^ agenouillés sur les dalles, une oraison de circonstance , et venaient déposer au pied de
A TtlVRR& LA BRrrAaiVE M3
rautel un paquet de crin arraché partie à te queue»> partie à la crinière de chacun de leurs chevaux.— Cette offrande^ qui semble au premier abord assez iâsigniâante, produit pourtant après les deux jours consacrés au pèlerinage des paquets de crin dont la vente rapporte année moyenne, à Téglise, une samme de huit cents francs, qui, jointe au!x dons pécuniaires, a parfois élevé au chiffre de quinze cents francs les recettes de Saint-Eloi (1).
Les types et les costumes des campagnards accouras de dix lieues à la ronde pour assister à cette nàesse propitiatoire ne manquaient pas non plus tf intérêt. — Les habitants des côtes, ceux de Kerlouan, ceux de Plouguerneau, ceux de Guisséuy, montraient, les uns à Fabri du capuchon, les autres sous le bonnet glas (2), un visage tour à tour brûlé par le soleil et rougi par l'âpre vent de la mer; leur physionomie farouche, aussi bien que leur costume, offrait un contraste curieux avec l'expression placide des fermiers de ftoudaniel, de Saint- Thégonnecet des^environs de Morîaix, vêtus encore
. (1) La fête de Saint-Eloi, aujourd'hui même n'est gtière^ ptus qu'un souvenir. Je n'ai pas besoin de dire que les» recettes de l'église sont à oette heure presque nulles.
(2) Sorte de csdotte grec(|ue en drap bleu.
204 A TRAVER S LA BRETAGNE
de nos jours à peu près comme au temps de Louis XIV. Les montagnards de la Feuillée et des solitudes de l'Arès, pâles, soucieux, méditatifs comme des gens habitués à vivre isolés, portaient un habit chiné de couleur sombre que relève une simple ganse verte; une ceinture de cuir fauve leur sanglait la taille ; une culotte de toile se tordait en spirale autour de leurs jambes grêles, dont la l,artie inférieure, serrée par une guêtre, venait aboutir à d'énormes sabots taillés en boule. Leurs voisins de Carhaix, enjoués, communicatife, pétulants, avaient une mise conforme à leur caractère : c'était un habit galonné de bleu, et un pantalon collant fermé par une garniture de boutons argentés montant au-dessus du genou. On remarquait aussi les beaux de Pont-l'Abbé, aux vestes courtes, frangées de laine de couleur, aux gilets bordés au col de nombreux passements, aux pantalons formés de tuyaux d'étoffe, assez larges pour cacher le pied et pour loger des jambes d'éléphant; puis c'étaient encore les chapeaux ornés d'un triple tour de chenille bigarrée, de torsades de cannetille et de plumes de paon, des gens du Faou et de ses environs, et les bonnets bruns de ceux de Plounéventer , et les bonnets phrygiens couleur de pourpre de ceux de Plougastel. A toutes les bouches se
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montrait une pipe assez courte et assez épaisse pour défier les chocs; à tous les poignets se balan- • çait, suspendu par une lanière de cuir, le pen-bas^ inséparable compagnon des paysans du Finistère. — Je ne dirai rien des femmes; elles étaient en petit nombre, et leur costume n'avait aucun caractère : mais, pour compléter ce dénombrement de l'assemblée, il me faut parler de l'inévitable accessoire de toutes les fêtes et de tous les pardons de la basse Bretagne, de ces groupes de mendiants étalant au bord des chemins leurs hideuses guenilles et leurs infimïités repoussantes. — Tai vu dans bien des pays des gueux cruellement maléficiés, des nègres lépreux aux Antilles, des victimes du pian au Brésil et de l'éléphantiasis à Talti, sans que le douloureux spectacle de ces misères exotiques m'ait fait éprouver l'impression de navrante pitié, mais aussi de dégoût et d'horreur, que j'ai ressentie chaque fois qu'aux abords d'une fête bretonne, il m'a fallu traverser la double haie de misérables offrant le spécimen des maux les plus révoltants et des plus étranges laideurs. — H y avait là des gueux singeant, sans y prendre garde, les fantaisies de Callot et les incroyables caprices de Goya. Les uns avaient le corps çà et là entortillé de loques et de lambeaux si désunis, que, déposés
A TRi?EgS l BRETA6NK
un infant par leur possesseur, leur usage serait devenu énigmatique, même pour le truand le|)ki8 Ingénieux. Un drôle, vautré sur une paillasse pi crevait de toute part , avançait vers les passants une jambe phlogosée et rongée par un ulcère comme une bûche par le feu. Un avepgle au visage couturé, plissé, criblé de trous comme un dé| coudre, roulait des yeux semblables à des billes d'agathe blanche, et sa bouche sans lèvres s'ou? vrait hérissée de dent^ farouches et désordonnées; enfin, un idiot jauncrcitron poussait des ms UmvTfis et^upoudrait de poussière son crtoe chauve et pointu, près d'un cul-de-jatte qui, juché sur us escabeau, défiait en laideur les plus grimaçantes idoles de TOcéanie. Toutes les mains tendaient suppliantes des sébiles de bois ou des coquilles 4e Saint-Jacques, toutes les bouches répétaient sur des tons étranges les dolentes formules bretonnes de la mendicité, et des voix aigués chantaient d'interminables noëîp, que des voix grondeuse? comme celle de la contre-basse accompagnaient en psalmodiant des prières, suivant la coutume du pays.
Après avoir assisté à la messe , au dépôt des offrandes au pied de Fautel, à la procession des chevaux dans le cimetière et à leurs génuflexioM
* TflÀVEftS LA BftPTAOTÎ ^W
devant la statue ; après être resté deux heures sous le soleil, prisant et mâchant de la poussière, pour la simple satisfaction de voir des chevaux venir toucher barre à Saint-Eloi et nous tourner le dos, nous commençâmes à trouver un charme fort modéré à ce spectacle qui devait durer deux jours sans la moindre péripétie; aussi nous parut-il convenable de rejoindre nos montures et de pousser jusqu'à Ploudaniel , dans le double but d'y déjeuner et de visiter, aux environs, un pays réputé excluent pour la chasse.
En quittant Fenclos de l'église, nous avisâmes un paysan qui s'occupait à loger un échantillon de sa chevelure entre les pierres déchaussées de la muraille, calfatée déjà en plusieurs endroits p^r de nombreux petits dépôts sordides de la même es^ pèce. Nous sûmes plus tard que cette opération , accompagnée d'une patenôtre, est toute-puissante pour conjurer les maladies du cuir chevelu.
208 ÂTRAYBRS LA BRKTAONK
Nous partîmes; les promesses de la matinée se réalisaient : il faisait un temps de Fête-Dieu, une de ces bienheureuses journées où Ton se sent au cœur pour Celui qui les donne, des élans de gratitude ineffable et profonde. Sous ce ciel bleu comme l'iris, comme la pervenche, dans cet air pur, vivifiant, où de temps à autre une brise caressante se réveille et sort tiède et embaumée du milieu des foins; à travers cette campagne joyeuse où le cri strident du grillon sort de l'herbe , où l'abeille plonge bourdonnante au calice rose des digitales, où l'alouette laise tomber de l'éther ce capricieux gazouillement dont s'est tant préoccupée la poésie imitative; il semble que tout ce qu'on a encore en soi de santé et de force, de joie et de jeunesse, se réveille avec d'énergiques tressaillements.
La route de Saint-Eloi à Ploudaniel n'offre guère
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de distractions à celui qui la parcourt; elle est bordée de clôtures toutes hérissées de landes, de ronces , et de temps à autre échancrées par des chemins creux, à l'entrée desquels se dresse une croix de pierre; puis ce sont des prairies mamelonnées de petits tas de foin et des champs où les légumes rayent de lignes vertes et parallèles le fond noir des terres labourées.
En entrant à Ploudaniel nous rencontrâmes une noce de campagne qui se rendait à sa destination, biniou et bombarde en tète; plusieurs couples se tenaient accrochés par le petit doigt, tous les conviés portaient à la boutonnière un nœud de faveurs roses et blanches. L'époux était radieux, et pourtant la mariée d'une jeunesse équivoque avait aussi une de ces faces qu'on ne peut accepter pour humaine que par un sentiment de pure courtoisie. — Ploudaniel est un bourg d'une physionomie toute bretonne, en ce sens qu'il compte à peu près un cabaret par maison , conime l'indique le bouquet de lierre placé au front des façades. L'église ouvre sur le cimetière ses portiques d'un aspect assez agréable, et vis-à-vis s'élève un reliquaire de la Renaissance , où les habitants ont , sans arrière-pensée, enchâssé leur mairie et leur conseil municipal. La population
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paraissait ce jour-là fort empressée autour d'un étalagiste qui vendait à la criée quelques usten* siles de ménage, des affiquets de toilette et des jouets. L'auveiit de sa baraque était frangé de chapelets, de n]â>ans lamés, de lacets roses et de grappes de boutons. Le rebut des fabriques de Quimper , cette faïence grossière diaprée de fleurs sans nom, ces pichets, cesécuelles, ces bénitiers de forme laide, étaient suspendus aux cloisons intérieures; sur la table on voyait, pêie-mêle, des eustacbes au pied bariolé, des sifflets d'étain en forme de clochers gothiques, surmontés d'un tourniquet que le souffle fait mouvoir, des bagues de plomb incrustées de clinquant et de larges épinglettes où des grains de verre de couleur alternent, enfilés sur un rectangle de fil de laiton avec de petites houppes de laine écarlate qui donnent à ce modeste bijou breton un caractère des plus arabes. Nous achetâmes des couteaux à manches de cuivre avec un Bonaparte en relief bruni sur fond mat, et, pour les utiliser au plus vite, nous allâmes nous attabler dans un cabaret borgne où nous avions laissé nos chevaux.
« Cabaret borgne ! » Cette épithète est d'autant plus juste , qu'un ratyon de soleil où tourbillonnaient les atomes entrait brusquement par une
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hicame mûqoe, éclairait rextrémité d'une Ubk placée entre deux lits clos, et laissait tout le reste de l'appartement dans une demi-obscurité, où les arêtes vernies et sculptées des meubles aj^rais* saient vaguement. La maîtresse du logis, prévenue depuis une demi -heure, était à f œuvre dans la pièce voisine, et se livrait, ccmime César, à diverses opérati(ms à la fois. Accroupie devant une cbemi-* née, où, d'un côté, des fèves au lard mijotaient dans une casserole, où^ de l'autre, du beurre frais fredonnait à des œufs à moitié frits sa complainte grésillante, notre hôtesse, armée d'un petit râteau, étalait sur une plaque de fonte des cuillerées de pâté liquide, qui, transformées en crêpes et près* tement enlevées au moyen d'une batte d'arlequin, venaient grossir une pile de larges galettes* blon* des, poste sur une serviette blanche. Ces diverses préparations concoururent à composer un repas qui avait surtout « ce furieux advantage de l'opportunité » dont parle Montaigne. En effet, notre appétit aiguillonné par l'absinthe de l'exercice et du grand air, eût affronté sans hésitation le plat de lentilles de la Bible et le classique brouet noir. Nous fimes donc fête à la cuisine bretonne, et, reconfortés à souhait, nous quittâmes l'auberge. Sur la route une voiture venait de s'arrêter et
212 k TRAVERS LA BRETAGNE
nous vîmes le capitaine T***, notre compagnon de promenade, se jeter au-devant du voyageur qui en sortit pendant qu'on rebouclait un trait de l'attelage. — C'était un de ces hommes sur lesquels d'emblée le regard s'attache avec un intérêt étrange, obstiné, indiscret. Grand, svelte, de fière mine, il portait son étroit paletot gris fer comme un chevalier le haubert à mailles fines. L'énergie, la loyauté éclataient sur ce visage aux vives arêtes qui semblait dégager des élans d'esprit et où apparaissait aussi parfois je ne sais quelle vague expression de raillerie, mais de raillerie légère, souriante, de bon aloi. L'éclair de la vie, la chaleur de l'âme et l'entrain de la jeunesse dans toute leur expansion, rayonnaient de cette physionomie mobile et protestaient contre une barbe déjà grisonnante qui croissait entière. Il suffisait d'un rapide examen pour comprendre qu'on avait sous les yeux une puissante individuaUté. — Je gage que c'est un artiste ? — Un militaire ? — Un diplomate ? Telles furent les questions qui assaillirent le capitaine quand il nous rejoignit. — Vous avez tous deviné, fit-il; c'est fort à peu près tout cela ; c'est "'^ esprit enthousiaste, c'était un ambassadeur, 3t enfin le général Le Flo, qui revient de l'exil retourne à Lesneven, sa ville natale, dont vous
voyez le clocher là-bas. — En ce moment la voiture passa près de nous^ et ce ne fut pas sans une certaine émotion que nous saluâmes un des plus vaillants soldats, un des caractères les plus purs, les plus chevaleresques de l'armée d'Afrique. Le général revoyait la patrie, d'où les cruelles exigences d'une politique de transition l'avaient tenu éloigné depuis plusieurs années ; mais les honorables scrupules de sa conscience rebelle ajjoi subtils compromis allaient désormais lui fermer une carrière où, pour des hommes de cette trempe, il y a toujours de glorieux services à rendre.
En sortant de Ploudaniel, nous traversâmes une campagne plate, inculte, marécageuse. Cette végétation des lieux humides, où le jonc et la prêle tiennent une si grande place, la couvre dans presque toute son étendue; des arbres au feuillage sombre en marquent au loin la limite. Les parties solides du terrain sont indiquées çà et là par des rochers blancs qui percent le sol et semblent des troupeaux endormis à l'ombre de quelques buissons de landes, de genêts et de ronces venus là par mégarde. Ce paysage, aux tons roux et vert glauque, fait éprouver un sentiment de tristesse qui se dissipe bientôt, si toutefois on s'y aventure avec le plus Hiédîocré instinct du chasseur. Partout le
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long des petits sentiers, les lièvres pour faire foi de leur passage, ont apposé sur la glaise les trois piqûres de leur griffe , et des bandes d'oiseaux aquatiques tiennent sur l'herbe rase leurs conciliabules, avec la gravité d'Arabes groupés autour d'un conteur. La parfaite intuition de nos règlements cynégétiques peut seule leur inspirer cette sécurité dont ils font parade. Il fallait, en quelque sorte, mettre le pied sur les pluviers et les vanneaux pour les contraindre à s'effaroucher un peu; encore ne s'envolaient-ils que par manière d'acquit, et pour revenir presque aussitôt à la même place, en montrant moins d'effroi que d'étonnement de cette violation inusitée de leurs domaines avant l'ouverture de la chasse.
Le reste de notre promenade ne nous offrit plus que des incidents d'un intérêt trop relatif pour qu'il nous paraisse convenable de nous y arrêter longuement. — S'enfoncer dans les chemins creux, sous la voûte fraîche et verte des coudriers, longer des haies d'épines où les brindilles vagabondes du chèvrefeuille circulent chargées de pénétrantes senteurs, respirer le doux arôme de la fève de Tonquin qui sort des prairies pendant la fenaison, écouter le bruyant caquetage des pies et des geais tandis qu'un pivert trouble-fête, cognant jm tronc
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d'arbre avec son bec, semble un maître d'école qui rappelle à Tordre son turbulent entourage; se reposer sur les gazons au pied des grands hêtres, d*où tombent à intervalles réguliers les deux notes invariables d'un coucou qui vous rappelle cet^e persévérance des nègres à chanter aussi les mêmes syllabes durant des heures entières; tous ces détails, notés en chemin, ne sont guère particuliers à une promenade dans la campagne bretonne; aussi n'en poursuivrons-nous pas Fénumération, et conduirons-nous brusquement le lecteur au soir de ce même jour, pour lui mettre sous les yeux une scène plus caractéristique du pays.
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Revenus à Ploudaniel, nous quittâmes ce bourg après un dîner qui fut à peu près la deuxième édition, légèrement augmentée, de notre premier repas. Quand nous traversâmes Saint-Eloi, la nuit était sombre en dépit des myriades d'étoiles qui pailletaient le ciel; la petite église, centre du *^'^""ement de la matinée, dormait dans les té- ; du feuillage ; une conversation de paysans es et ivres, sortait éructante et nazillarde de leur d*un bouchon, et deux femmes assises pas d'une porte chantaient avec un sentimusical assez négatif une ronde- populaire :
Me ne zin quet d'ober ar lez,
Rac ne meus quet bouton nevez (1).
î n'irai pas faire la cour, — parce que je n'ai pas de 3 neufs.
Familier à notre enfance, mais oublié depuis longues années, ce refrain se reprit à tourbillonner dans notre mémoire avec une telle opiniâtreté que, répété, fredonné, sifflé tour à tour et sans trêve par chacun de nous durant le reste du chemin, il nous devint, la chose est naturelle, trèsparticulièrement odieux....
C'était la veille de la Saint-Jean , et l'heure où la campagne du Finistère, pour se préparer à cette solennité, allume des feux de joie en commémoration du bûcher dressé pour le martyre du saint, et renversé par un miracle. De loin en loin déjà nous avions aperçu vaguement des lueurs rougeâtres à travers les arbres ; mais, quand nous atteignîmes un point de la route d'où la vue embrasse la vallée de FElorn, une dçuzaine de feux se montrèrent tout à coup, semblables à des phares à éclats au flanc et sur la crête des collines.L'un d'eux brûlait en craquetant près du chemin, au centre d'un carrefour où s'élevait une croix de granit. Les langues rouges de la flamme perçaient le genêt et la lande des fagots empilés en. cône ; le bois vert éclatait sous l'étreinte ardente, et chassait au loin des charbons incandescents; des tourbiUons de f^mée fauve, où dansait joyeusement l'or des flammèches, s'enroulaient le long d'une haute perche
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de bois vert couronnée de fleurs, qui forme Faixe de tout feu de joie. Çà et là des enfants décrivaient dans les ténèbres de lumineux paraphes en brandissant un bâton à Textrémité duquel flamboyait un tampon d'étoffe enduite de brai, et leurs évolutions étourdies causaient aux femmes une défiance que justifiait suffisamment l'admonestation adressée par un vieux paysan à un affreux gnome qui avait failli l'incendier vif. — Groupés, par un heureux hasard, dans de pittoresques attitudes, les spectateurs se profilaient sur le feu ou se montraient tout illuminés par ses reflets vermeils. Quelques-uns en faisaient processionnellement le tour, tenant en main un rosaire qu'ils égrenaient ; plusieurs venaient y plonger l'herbe de la Saint-Jean, qui, chacun le sait, en Bretagne, acquiert, au contact du feu bénit, la vertu merveilleuse de conjurer la foudre et la grêle. — D'autres superstitions bizarres et touchantes existaient encore, il y a quelques années, au fond des campagnes, où n'avait pu pénétrer l'esprit railleur des viUes. Là on contraignait les bestiaux à franchir l'orbe ardent du brasier pour les soustraire à l'épizootie menaçante; là des jeunes fiiUes, le sein ému par une course rapide , déroulaient un instant , comme une guirlande embrasée, leur ronde joyeuse
autour du feu, et repartaient en toute hâte pour se livrer au même exercice devant un autre bûcher; si elles réussissaient à en visiter neuf, Tanvée ne devmt point s'écouler sans qu'il se présentât pour elles un épouseur; là enfin des mains [Heuses rangeaient près du feu des bancs destinés aux défunts chéris ; puis, parcourant, avec une pression légère, toute la longueur des joncs fixés aux parois d^un large bassin de cuivre, elles arrachaient au mértal de plaintives et lugubres vibrations que le vent de la nuit portait jusqu'au cimetière ; les morts tressaillaient à cet appel, et venaient, invisMes, s'asseoir à la place préparée, pour y réchauffer leurs membres engourdis par le froid du sépulcre.
On accepte généralement aussi comme un augnre favorable d'occuper, dans la zone lumineuse du foyer, le point indiqué par l'extrémité de la perche couromiée de fleurs, quand^ rongée à la base, elle se coudie sur le sol en aiguille de cadran. A ce propos, un souvenir traverse notre mémoire, comme éclairé par le plus mélancolique reflet de ce feu nocturne. — Au nombre des spectateurs, pour la plupart gens de la campagne, aux types rudes et vulgaires, se trouvait une jeune fille dont le visage avait cet éclat saisissant que semble
pouvoir dispenser seule une origine méridionale. Nul autour d'elle ne paraissait y prendre garde : car ce franc vermillon des jeunesses florissantes, que les paysans considèrent, peut-être avec raison, comme la condition essentielle de la beauté , ne colorait point sa joue. Elle était pâle, même sous la lueur vermeille qui l'éclairait, et cette pâleur faisait ressortir encore davantage les ailes brunes de ses cheveux ouverts en bandeaux, et ses sourcils prononcés, dont le velours noir se fondait vers les tempes en vagues tons bleuâtres. Un regard plein de douloureuse langueur sortait de ses longs yeux, qui, demi-voilés par la frange épaisse et foncée des cils, s'épanouissaient parfois tout grands et comme illuminés d'ardeurs fiévreuses ou passionnées, pour s'éteindre bientôt dans leur habituelle expression de mortel accablement. Quels souvenirs amers, quels désirs impossibles, quels pressentiments funestes inquiétaient cette pauvre âme ? Nous ne le saurions dire ; mais, au moment où s'élevaient dans notre cœur toutes sortes de souhaits pour l'allégement de sa peine mystérieuse, quel qu'en fût le motif, la perche centrale du bûcher craqua , rongée par le milieu , abattit aux pieds de l'inconnue son extrémité fleurie, et demeura, comme un trait d'union, entre elle et nous.
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L'esprit de la flamme répondait-il à nos sympathiques élans? ne conduisait-il pas vers celle qui en était l'objet, des vœux dont la réalisation semblait assurée par les promesses de bonheur que renferme le bouquet de la Saint-Jean ?
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Ce que jepoursuiyais en quittant Brest dans cette direction, par une chaleur caniculaire, c'était surtout la campa^e ombreuse et fraîche. Or, si mes souvenirs m'étaient fidèles, je devais, continuant de remonter la rivière, trouver à quelques kilo* mètres de Landemeau la frigida Tempe de mes aspirations. Dès que faire se put je m'empressai donc de me mettre en route. — Comme je sortais de la ville, l'Elom y entrait suivant son habitude, avec un fracas de torrent occasionné par un barrage placé au levant du pont encore chargé de masures. Là, des corps de logis bizarres, qui, portés sur des béquilles de fer, doivent à certains jours éprouver des trépidations de pyroscaphe, s'avancent au milieu du remous. Un peu en amont du barrage, quelques maisons irrégulières baignent leur pied dans l'eau limpide et y plongent
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tontes sortes de joyeux reflets. — Ce petit coin de paysage est animé par le rude et bruyant travail des blanchisseuses. Leurs bras rougis tourmentent au milieu du courant le linge savonneux , le tor*
' dent et s'acharnent après lui à coups de battoirs multipliés par l'écho. — Je venais de quitter le ' jiarapet, après m'y être appuyé juste assez de temps
^ p«ur éprouver cette sorte de vertige que cause toujours la course rapide et bouillonnante de l'eau, je m'étais sérieusement mis en route et je longeais les maisons qu'une ville échelonne toujours à sa sortie sur les chemins importants, quand d'une fenêtre voisine, sortit tout-à-^odp un petit cri d'oiseau effarouché. Une fillette l'avait poussé en laissant choir la pelote de fil qu'elle s'occupait à enrouler sur une bobine. Faute de pouvoir rattraper l'objet volage, elle se prit à continuer Son travail, et penchée au dehors, elle fit sautiller sur le pavé la petite boule blanche, jusqu'au moment où l'extrémité du fil remonta entraînant à sa suite, comme un papillon captif, un morceau de carte dénudé. La fenêtre se referma. Heureusement I — et bien me prit que mon cœur fût fort occupé loin de là; car cette petite scène me rappelait une délicieuse page des ReisebUder, où il est raconté que pour avoir contemplé avec trop de complaisance
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une fileuse du Tyrol, l'imprudent touriste en raffole tout le jour et la voit filer encore la nuit dans son rêve, — seulement c'est son cœur à lui qui sautille en guise de fuseau au bout du fil. — Et ma pensée arrêtée sur le livre de Henri Heine, poursuivant sa rêverie, se mit, tandis que je continuais mon chemin, à s'inquiéter une fois de plus de cette jeune fille morte, dont le fantôme obstiné suit partout l'incorrigible railleur. La pimpante et leste paysanne qui passe sur le marché de Trente, la main aux veines bleues d'une pénitente agenouillée au confessionnal, les accents « soyeux et frissonnants • qui, dans la scala Ammazati de YérDne, l'enlacent de tendres souvenirs, enfin ce portrait de femme du palais Durazzo à Gênes peint par le Giorgione depuis des siècles; tout lui fait apparaître l'image de la morte, tout la lui fait deviner invisible à ses côtés.
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Hélas ! pensai-je en m'en allant par le chemin, si ces lignes que lepoëte consacre à la trépassée m*ont si souvent ému, c'est que j'ai comme lui, comme vous avez aussi peut-être , comme nous avons tous plus ou moins, une morte chérie embaumée dans le souvenir, et si ma pensée y revient à cette heure avec une plus tendre mélancolie, c'est que la campagne où j'arrive , par toutes ses voix, ses parfums et ses murmures, me parle d'une pauvre ensevelie qui , dans le pli. de son linceul, a emporté aussi bien des joies, bien d'ineffables affections. Douce et impressionnable nature de sensitive ! Afin qu'on sût bien qu'elle était de ce monde, souvent brilla dans ses yeux couleur de violettes, l'amère rosée des larmes ! Son regard pourtant descendait sur nos tristesses à nous, tout plein de pitié compatissante, et dans ce regard et
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dans le timbre harmonieux de sa voix résidait mie puissance de persuasion qui consola nos misères, qui apaisa nos ré voltes jusqu'à Theure où, recevant « le baiser des Dieux » elle est partie aussi suave et aussi pure que les roses pâles qui fleurissent et s'effeuillent chaque été sur sa tombe. « Une aussi douce vie facilement devait céder à la mort ! » — Elle est partie et depuis elle ne m'a plus quitté. Làbas où j'étais, ici où je suis, partout où l'imagination à l'aile rapide emporte ma pensée, je la rencontre. Le temps , la distance , le nombre, n'ont plus de lois pour nous. La voilà revenue dans les prés verls, cueillant comme Ophélie des gerbes de primevères, se tressant des couronnes d'orchis et de boutons d'or. Je la vois encore frissonnante, làbas sous les chastes ombrages des ormeaux et des saules, livrant son pied nu au fil de l'eau... Où que je sois enfin, dès qu'une pensée pieuse, dès qu'une généreuse inspiration, dès qu'un noble sentiment élèvent mon âme, je devine autour de moi sa mystérieuse influence, et avec lepoëte, je m'écrie : « Un ange est dans ma nuit !
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