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Angélus Domini !... Mon cœur tressaillit à ces mots qui, lancés comme une exclamation et sortis à rimproviste d'un bouquet de verdure placé au bord du chemin, semblèrent répondre à ma pensée. Je m'arrêtai ; l'oraison commencée à haute voix s'éteignit dans un murmure confus tandis que l'Angélus de midi sonnait au loin. C'était tout simplement une invocation. — Prosternée au pied d'un calvaire voisin, se tenait une femme étrangère à la commune, comme l'indiquaient son jupon de tiretaine violet, son court spencer bleu découvrant aux omoplates et à la poitrine une camisole orange, et sa longue coiffe dont les ailes terminées par des lacets flottaient sur son dos comme des voiles dont on aurait laissé libre l'écoute. Le front contre la pierre, elle continuait tout bas l'oraison commencée à voix haute, tandis que sa modeste
offrande propitiatoire, — deux chandelles de résine, crépitaient en brûlant. — Tout près, un cantonnier — la plaque de cuivre qui ornait son chef me révélait sa position sociale — les deux bras appuyés sur le petit mur d'enceinte du calvaire, le menton appuyé sur les bras et la pipe aux dents, suivait avec un intérêt manifeste les mouvements de la pèlerine et, comme moi, semblait possédé de la fantaisie curieuse d'apprendre quelles aspirations ou quelles actions de grâces motivaient une pareille ferveur. Après quelques minutes de recueillement, la paysanne se signa, se releva, et ramassant d'une main ses souliers — un objet de luxe — de l'autre une baguette, où l'écorce enlevée en ruban figurait une spirale blanche, elle se dirigea vers la route. Mon homme l'abordant alors, se mit àl'interroger avec le plus grand sans-gène sur le motif qui l'attirait de si loin en ce heu. Malheureusement le dialogue se tenait en breton et je suis un peu en déUcatesse avec cette langue, aussi me tins-je à l'écart pour ne pas effaroucher l'expansion de la paysanne, mais aussitôt qu'elle se fût éloignée, j'allai au cantonnier. — Hé bien ! lui dis- -" Il me comprit. — Penh ! fit-il, en haussant les iules, un tas de bêtises ! — C'est une (emme j environs de Plougastel qui a été en Plouédem
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enterrer un sien beau-frère. Durant la veillée des morts on a voulu fermer l'œil gauche du défunt qui se rouvrait sans cesse, ça présage un nouveau décès dans la famille, — une idée à eux, — rapport à quoi elle est venue en passant prier ici pour détourner le mauvais sort ; c'est des imaginations du diable que les paysans seuls peuvent avoir I — Je crus avoir affaire à un esprit fort. — Cette croix est donc particulièrement en honneur? — Oh!
oui, M'sieu, mais pas contre le mauvais sort, c'est celle qui fait marcher les petits enfants. — Ah! et comment cela? — - C'est simple comme bonjour, v'ià la chose. Une supposition que vous avez là un enfant, vous mettez d'abord une pièce de monnaie dans la tirelire et vous dites un Pater et un Ave. Bon ! Vous dressez alors le petit sur cette dalle, il fait un pas, il tombe sur le nez, il beugle ; bon ! c'est assez pour cette fois,le lendemain vous recommencez, il tombe et il beugle encore; bon! Le surlendemain... --Et cela dure? interrompis-je... — Dam ! cela dure jusqu'à ce qu'il marche, et, croyezmoi si bon vous semble, mais ça finit toujours par là.
Tandis qu'il parlait, les ombres confuses et flottantes d'un souvenir qui se crt)isaient dans ma pensée, prirent bientôt la forme que voici.-— C'est d'abord une chaussée bordée de vieux arbres bizarrement contournés et formant la voûte, les vestiges d'un pavéjen désarroi, ancienne voie romaine, la hérissent de la façon la plus perfide pour le promeneur distrait, elle aboutit à une sorte de rond-point que couvre le feuillage noir des ormeaux et des chênes. Au milieu se dresse une croix de granit, et contre le corps de cette croix des crampons de fer retiennent une vaste niche en bois vermoulu, peinte en rouge sang de bœuf, couverte d'un petit toit d'ardoise et accostée de lanternes en fer rouillé où des intérêts pieux entretiennent fréquemment des lumières, comme l'attestent les points lumineux qui criblent leur
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surface. Un yitrail à carreaux irréguliers, enchâssés dans du plomb et protégés par un grillage en fil de fer, laisse yagueinent transparaître dans l'intérieur de cette niche, au milieu d*un fouillis de fleurs fausses, de colliers d'œufis d'oiseaux, de chapelets de verre, d'oripeaux clinquantes, deux personnages grossièrement peints, la sainte Vierge tenant sur ses genoux le corps sanglant du Christ. Un tronc est là tout près protégé par des armatures de fer contre les tentatives d'autopsies illicites; enfin, autour du socle de ce calvaire règne une dalle en granit qui sert de banc— Telle était, il y a quelque vingt ans, la croix du premier pas, et nul ne fût passé devant elle, au milieu du jour, sans voir la dalle de granit occupée par des servantes et des nourrices tout exprès venues pour essayer en ce lien consacré les jambes de leurs marmots, naguère encore captives dans les langes qui, en Basse-Bretagne, les compriment comme celles des momies égyptiennes.
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A l'époque dont je parle, ce lieu perdu sons le feuillage et assez solitaire en dehors de Tintérèt que j'ai signalé, avait pour nous autres enfants une sorte de prestige mystérieux. En le traversant, on se découvrait, on parlait bas, on se retournait avec méfiance. Nous ne savions au juste ce que contenait le reliquaire, aussi notre imagination prêtaitelle les formes les plus fantastiques aux lambeaux d'étoffe écarlate, aux lames de clinquant, entrevus sous la double défense du grillage et du vitrail ible. Cette boîte rouge nous était suspecte, is la soupçonnions de receler des sorcelleries et ore aujourd'hui je me demande si notre carade C. C*** ne nous disait pas la vérité, quand rétendit en avoir entendu sortir des gémisseats, un jour d'école buissonnière que nous trasions le rond-point pour aller nous baigner
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dans FElorn. Je vous laisse à penser si nous détalâmes au plus vite, mais rendus tout essoufflés au bord de l'eau, G. G*** se mit à rire, nous appela nioleSy et nous rtmes aussi de notre couardise. Hélas ! ne venait-il point de recevoir un avertissement fatidique î En effet, à peine fut-il entré dans la rivière, cpie nous le vîmes se renverser, se débattre et disparaître. Impuissants à le secourir, nous éclatâmes en cris de détresse. Un meunier voisin accourut en grande hâte ; malgré tout il ne repêcha qu'un cadavre. Alors, consternés et pleurants, nous reprîmes le chemin de la ville pour y porter la triste nouvelle, puis nous accompagnâmes les personnes qui se dirigeaient versle théâtre de l'événement. On avait déjà déposé le noyé au pied de la croix, c'est là que nous le retrouvâmes, c'est là que sa mère vint le reconnaître, c'est là que nous la vîmes éplorée tenant aussi sur ses genoux le corps de son fils unique. — Et maintenant que ma pensée arrêtée sur cette lamentable catastrophe cherche à en retrouver les témoins, je ne puis m'empêcher de faire une fois de plus cette réflexion banale que la Providence a sur nos destinées des vues bien impénétrables et bien singulières. Voici en effet ce que sont devenus ces écoliers indociles pfu'tis du même point. Le premier, mili-
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taire de la plus haute espérance, est mort glorieusement frappé d'une balle en pleine poitrine, en montrant à sa troupe hésitante comment un tuIlant soldat s'élance à l'assaut d'un retr anchement(i ). Le second mort aussi^ était un paysagiste d'un talent plein de gr&ce et de poésie que la critique avait déjà souvent nommé avec honneur (2). Un autre, esprit ardent, noble ccBur, dévoué à des théories plus généreuses que d'une facile application, après avoir expié dans l'exil une sorte de popularité éphémère qu'eut son nom en 1848, est mort en combattant sous les drapeaux de l'indépendance italienne (3). — Quant à ceux qui restent, il me faudrait pour trouver l'un, aller jusqu'aux haciendas de Buenos-Ayres, ou suivre du rêve sur je ne sais plus quelles mers un vaisseau de l'Etat commandé par l'autre. — Le seul qui soit revenu au point de départ vous racontait naguère ses voyages à travers des contrées bizarres et d'un difficile accès. Celui-là se demanderait quel mtérêt
(1) M. Charles Lebris-Dorumain, chef d'escadron d'étatmajor y commandant la garde républicaine pendant les journées de juin 1848.
(2) M. Emile Goury.
(3) M. Paul de Flotte, représentant du peuple en 1843.
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peii,vent avoir, après le récit émouvant des pérégrinations lointaines, d*aussi simples souvenirs de promenade, si une pensée pieuse ne les lui faisait recueillir pour ces absents ou ces exilés qui — vous le savez bien — couvrent de baisers et de larmes la plus humble fleurette, si elle leur parle delà personne aimée, si elle leur porte les vagues senteurs de la terre natale.
Parfois, d'ane larme cachée S'embaument à jamais les fleurs du souvenir ;
Parfois, d'une feuille séchée^ Le cœur f^t son trésor, son réye d'avenir.
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« Demain viendra le voyageur, le voyageur qui m'a vu dans toute ma beauté, son regard me cherchera... et ne me trouvera plus. » On pourrait appliquer ces paroles d'Ossian au paysage que j'ai sous les yeux. En effet, ils le chercheront en vain ceux qui reviendront l'ayant vu dans ses beaux jours. — Une route impériale, que traverse en cet endroit la voie ferrée en cours d'exécution, remplace la chaussée aux dalles rompues et ourlées d'herbe. Là où se tordaient les vieux chênes, se dressent des poteaux jaunes, bourgeonnes au sommet de ces godets de porcelaine d'où s'élancent, comme des portées musicales, les âls conducteurs '''"" télégraphe : quelques maigres baliveaux abri-
encore au bord du chemin la croix iupremkr mais complètement méconnaissable depuis
rec une sollicitude plus dévote qu'intelligente,
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on a revêtu d'une couche de bleu céleste, comme une montre de perruquier, le reliquaire et les lanternes. Un châssis cruciforme aux vitres larges et récurées avec soin, défend toute espèce d'incartade à l'imagination. Plus de fleurs, plus de scapulaires, plus d'eX'VOto; l'on doit se résigner à ne voir dans l'œdicule que ce qu'il contient réellement, c'est-àdire le divin groupe peint et doré à neuf. Cela est toujours fort vtoérable à coup sûr, mais l'âme de ce réduit sacré, cet élément mystérieux qui l'environnait d'un prestige dont nous subissions l'influence avec une sorte d'inquiétude superstitieuse, s'est envolé le jour où tombaient sous la hache, les ombrages au doux crépuscule tout frémissants de frissons d'ailes, de murmures et de chuchotements, qui sont comme une manifestation de l'invisible esprit des solitudes (1).
(1) « D*étraDges bûcherons dans nos bois sont venns ! » 8*écrie quelque part M. V. de Laprade. Ces « étranges bûcherons » pour nous sont MM. Planchât» Maréchal et A. Rousseau, ingénieurs des ponts-et-chaussées, les uns pour le chemin de fer, le dernier pour le département. Ils auront ouvert aux nouvelles voies de communications nne délicieuse campagne : il est donc juste de les signaler à la reconnaissance des voyageurs ; mais leurs titres à celle des artistes et des promeneurs sont infiniment plus douteux.
Un utUilaire de la localité s'étonnerait sans doute de mes doléances à propos d'un paysage détruit par une route. Armé d'un raisonnement posthume de M. de la Palisse, et deja gravité de Joseph Prudhomme, il me démontrerait que les vallées qui joignent les villes importantes sont faites pour recevoir des voies de communication d'un facile terrassement et non pour abriter la rêverie des songe-crettx. Peut-être alors que, piqué au vif par ce mot consacré, je lui répondrais, invoquaiU l'autorité des célèbres dialecticiens cités plus haut» que si d'aventure dérogeant à sa spécialité l'utilitaire parfois est agréable, ce n'est qu'en temps opportun, et qu'il n'est pas pour moi l'heure du temps dont je parle, — puis, fort de cette réplique quelconque, dans cette campagne où jadis j'ai passé de douces heures, je reprendrais seul ma
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promenade avec un cbarme ineffable^ si le soleil ne décochait à travers le chemin ses flèches de midi, si à ma droite une voiture de routage qui s'avance haute comme une montagne, gonflée comme un baUon , traînée par six percherons mélancoliques bardés de colliers tout vibrants de clochettes, ne soulevait cette poussière fine des grandes routes ; si enfin ce boucher à la trogne sanguinolente ne conduisait à Fétal, pieds liés et battant de la tête les étriers de sa monture, des veaux ouvrant leurs gros yeux apoplectiques au \diigae regard, et invoquant la loi Grammont avec des clameurs douloureuses et désespérées.
Pour échapper à ces divers inconvénients qui me-, nacent de m'escorter jusqu'au terme de ma course, j'ai gagné par les prairies la berge de la rivière. Là, marchant jusqu'aux genoux dans l'herbe, sous les trembles qui font miroiter sans trêve leur;feujllage étamé, j'apaise ma plainte égoïste et je reconnais, sans y être contraint par un utilitaire, que, envers et c(mtre tous les ennuis sus-désignés, la Bretagne a considérablement gagné à la rectification de ses routes impériales. — Je ne sais en vérité comment on s'y fût pris pour présenter le Finistère surtout, au voyageur qui le traversait il y a vingt ans, sous un aspect plus maussade, plus
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aride, plus désolé, que ne le faisaient tout naturellement les routes ouvertes à un point de vue stratégique par M. le duc d'Aiguillon, gouverneur de la province pour Louis XV. Destinées à relier entre eux différents points militaires et à commander la contrée, elles couraient autant que possible en ligne droite de clocher en clocher, affectant d'escalader les hauteurs, c'est-à-dire les terrains ingrats et rocailleux que mouchettent çà et là quelques maigres touffes d'ajoncs. — Gravir péniblement au pas une colline, descendre prudemment au pas le versant opposé souvent rapide comme un toit, recommencer de nouveau, recommencer dix fois, vingt fois, et voir onduler toujours ce fauve et monotone ruban dont le bout se perdait à l'horizon, tel était le moindre destin de tous les voyageurs. Trop heureux encore, ceux que la fortune adverse n'encaquait pas dans ces appareils locomoteurs originaires de certaines localités qui, sous la fallacieuse dénomination d'Epervier ou d'Hirondelle^ offraient le plus traître assemblage de toutes les perfidies de la carrosserie primitive. Aujourd'hui la route de Morlaix à Brest se glisse avec une pente insensible à travers un joyeux vallon , découvrant les aspects les plus frais et les plus imprévus. Les véhicules autochtones tendent
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à se perfectionner aussi ; un Lapon pourrait à la rigueur s'y trouver à l'aise. Tapprécie fort pour ma part cet .amendement apporté aux voyages pénibles, bien qu'ib ne contribuassent pas peu à entretenir ici la patience et la résignation, deux vertus chrétiennes et éminenunent bretonnes, que la vapeur et l'électricité, le progrès en un mot, bannira bientôt de leur dernier asile.
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Le progrès ! — En ce qui touche Tindustrie au moins, je vous Tai ^éjà dit, il a fait dans le pays une entrée triomphale. Je n'en veux pas d'autre témoignage que celui de ces vastes constructions, dont le rectangle dominé par des obélisques qui soufflent au ciel leur fumée, s'asseoit sur la rivière et longe le chemin. — Pauvre Naïade de TElom! depuis des siècles elle descendait svelte et légère des montagnes d'Ares, frôlant de sa tunique de soie, aux joyeux frisselis, les rives ombragées de coudriers et d'ormeaux, les verts pâturages étoiles de pâquerettes, et les blés-noirs aux senteurs de miel. Elle s'en allait la confiante et l'étourdie, fredonnant par tous ses murmures les refrains de la vallée, ou s'attardant parfois oublieuse à travers la chevelure éplorée des saules pleins d'élégies éoliennes, puis, avec un éclat de rire argenté et
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railleur, elle reprenait sa course sur le gravier jaune, caressait les fleurs à la tète penchée, atta^ cbait un collier de nacre au caillou dressé sur sa route comme une tète de phoque, faisait babiller le traquet du moulin, jetait un saumon au panier des pêcheries, et de conscience plus légère que Titus, cette tâche labdrieusfi^complie, elle courait suivant l'expression du chroniqueur — le jeu de mots n'a pas gagné en vieillissant — se conjomdre avec sa mère et se reposer dans son sein. — Hélas ! le temps n'est plus de ces cqaflrses capricieuses et Êmtasques à travers champs : les sectaires d'un nouveau dieu vinrent un jour, s'arrêtèrent là où je suis, et trouvant le lieu de tout point convenable, ils se mirent à l'œuvre, déchirèrent le velours du pré, enfoncèrent des pilotis, posèrent des assises, élevèrent des maçonneries sans nombre, creusèrent un étang vaste comme un lac, et bientôt les eaux, traîtreusement attirées dans l'immense ré*servoir, purent s'étaler à ciel découvert et faire un miroir d'acier bruni aux nuages voyageurs. Jusque là, tout allait à merveile. L'Elorn s'imaginant qu'on ne voulait d'elle qu'une simple concession de luxe, entra dans son rôle, prit des airs de lac, s'écailla de petites vagues, lécha ses bords avec des clapotis carre$sants, berça des barquettes sur son sein et,
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comme Tityre, remercia le dieu inconnu qui lui faisait ces loisirs. Aveuglement funeste ! déplorable sécurité ! Un jour que sa robe bleu de ciel débordait les rives, des trappes s'ouvrirent, la terre lui manqua, elle roula précipitée dans des gouffres ténébreux où, pour se frayer un passage, il lui fallut ébranler avec une sourde fureur les horribles palettes de fer d'une turbine, — une turbine ! Eheu ! Aussitôt avec des grondements de foudre, des fracas de torrent et des sifQements farouches commença le branle d'une foule de hideux engins. Ce fut fait dès-lors de la charmante nymphe aux ivresses et aux fraîcheurs printannières, il lui fallut dire un adieu sans retour aux doux loisirs, elle devint une chose quelconque , une puissance motrice, une force hydraulique, d'affreux mots usités dans les litanies du nouveau dieu; pareille à l'esclave antique, elle fut condanmée à tourner la roue : Ad molam ! comme dit le rudiment ; — et c'est hurlante, échevelée, écumeuse, ivre de rage, que battant ses bords, elle s'enfuit de l'antre où s'est accompli le mystère de son déshonneur, qu'elle passe à mes pieds l'œil trouble et plein d'amères îunes, que rajustant sa robe que le coUar souille amages nacrés, elle se traîne gémissante jus^ ux lieux où elle pourra enfin cacher sa hontei
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J'ai passé sous un porche coififé d'un clocheton trapu et me voici dans la cour de la filature — car les constructions qui m'ont barré le passage sont vouées au filage et au tissage mécanique du lin. — Une rumeur d'ouragan qui déjà s'annonçait du dehors éclate dès l'entrée. A travers le retentissement sonore des immenses roues de métal, le tonnerre des rouets, le fracas des métiers, les détonations des taquets qui se renvoient à qui mieux mieux les navettes, on entend l'Elom mugir à son entrée dans la turbine et siffler farouche en sortant en vapeur des chaudières. Partout dans les ateliers se prennent aux dents les engrenages, s'étreignent les rouleaux hérissés des cardes, partout l'élan des courroies fait tourner avec une rapidité vertigineuse des cylindres de toutes les dimensions, tandis que par milliers tourbillonnent en
bel ordre sur les châssis, les broches et les bobines. Ici des mains circonspectes présentent le lin natif aux terribles coutelas tournants des skochers^ là ce sont des bras musculeux qui font subir avec effort les morsures d'acier du peigne aux écheveaux les plus rebelles; là-bas le lin coule en nappes des cardes ou sort des étirageSy en spirales plus lisses, plus brillantes, plus cendrées, plus soyeuses que les repentirs d'une lady peinte par Lavsrence. — Tout un personnel venu d'Ecosse et d'Irlande, est affecté aux div€lrsés manipulations de la plante; Des femmes sveltes, alertes, cambrées^ circulent à travers les métiers. Florissantes de jeunessfe et de fraîcheur, l'épaule ferme et vaguement rosée comme le Paros, l'œil bleu de ciel comme la fleur du lin, la chevelure cendrée ou fauve comme le lin brut, la lèvre relevée peur découvrir cette double rangée de perles an^aises qui, dit-on, éclaire les brouillards de Londres. A les voir amsi au milieu des ouvrières de nos villes bretonnes, race malingre, chétive, aux pâleurs d'hortensia^ sans souci des soins Jdu corps, étrangère à toute inspiration délicate; on les prendr^dt pour ces nobles filles des vieux contes, pour ces Peau-d'Ane i doivent, au sortir de leur tâche vulgaire, reindre leurs vêtements couleur du soleil. — Les
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ateliers d'hommes n'ont pas non plus une moindre originalité. Pour tout mouvement, des crinières de lin qui fouettent l'air et retombent sur des râteliers aigus, où elles passent avec un frou frou de résistance, pour tout bruit un piétinement et une plainte occasionnée par 4in effort plus violent des peigneurs. Pas un monosyllabe n'est prononcé durant les douze heures de travail de la journée ; seulement au centre de la salle un lecteur, caché derrière le format du TimeSy jette à ses camarades, tous fervents chartistes, avec une voix puissante qui semble emprunter des notes ^ la vocalisation des locomotives, le contenu du gigantesque journal depuis la date jusqu'au nom de Timprimeur.
Vous résignerez-vous à m'écouter, si je me résigne à vous dire quelle est rimportance de cette filature et quels sont ses divers travaux? Soyez tranquille, je serai bref. — Et d'abord l'usine est mue par une turbine de 200 chevaux et trois machines à vapeur de 80 chevaux chacune. Elle occupe 2,800 ouvriers anglais ou bretons. Ses produits sont de 1,400,000 kil. de fll de lin et d'étoupeet 1,800,000 mètres de toiles de tous genres, pour les fournitures de l'Etat et pour les besoins commerciaux. — L'ensemble des travaux de l'établissement comprend la réforme de la culture, du rouissage et du teiUage des lins, pour les approprier aux exigences de la mécanique ; le lessivage et le blanchiment des fils et des tissus fabriqués.
L'un des premiers résultats de cette industrie a été de changer entièrement le mode de culture
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des lins dans tout le Finistère. Ce sont des cultivateurs venus de Flandre qui, soldés par l'établissement et par le conseil général^ ont accompli cette importante réforme.
n faut espérer que le personnel anglais fera pour les ouvriers bretons ce que les flamands ont fait pour la plante. Jusqu'à ce jour la conduite des ouvrières d'Ecosse et dlrlande a été admirable à l'égard des enfants dont elles dirigeaient l'apprentissage. Loin de les maintenir dans l'ignorance, par des motifs faciles à comprendre, elles se sont non-seulement attachées à les instruire, mais elles leur ont donné de nombreuses preuves d'affectueuse sympathie. Cela devait être
Car les yierges d'Eir-Inn et les yierges d'Ar^or Sont des fhiits détachés du même rameau d*or.
Brizeux ne l'a-t-il pas dit? — Puisse surtout le personnel étranger finir par exercer une influence sur nos compatriotes en les initiant à des habitudes d'ordre, à des soins de propreté dont ils ne paraissent avoir aucun souci aucune idée. C'est sans doute en grande partie à ces qualités salutaires, que les Anglais doivent ce séduisant éclat de jeunesse et de fraîcheur, ces physionomies dis-
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distinguées et intelligentes qui semblent les marquer au cachet d'ui^e nature privilégiée.
Après tout, pensais-je en secouant au grand air mes habits jaspés d'étoupe, puisque pareille aventure devait arriver à rElom, puisqu'elle devait subir le joug d'une industrie, je n'en sache pas qui soit moins flétrissant pour elle, que celui de l'industrie linière^ honorée dans son essence en Bretagne, comme nous l'apprennent les anciennes chroniques; et n'était cette contrainte brutale qu'on lui impose, peut-être se consolerait-elle, en sonr géant que pour ne déroger seulement que jusqu'à l'occupation favorite de la reine Berthe, elle eût pu fournir à elle seule, en peu de jours, cette ranr çon de messire Duguesclin qui, si l'on en croit la légende, durant des années entières, fit tourner activement les fuseaux du pays breton.
ti T^iyEES U BRSTiONE 2M
Je poursuis ma promenade en longeant la vaste réserve par un petit sentier ouvert dans l'herbe fleurie. Les brises font la sieste, le feuillage est ùnmobile, on n'entend que le stri^ stri de la cigale, ie fredon des abeilles butinantes, le plongeon d'une grenouiUe effarouchée, ou la clameur aigre d'un martin-pècheur qui troublé dans sa digestion s'eja va rasant l'eau comme un saphir ailé. J'ai rejoint la route qui suit les sinuosités de 1^ rivière; celle-ci ondule à ciel découvert à travers de gras pâturages où des vaches, enfoncées dans une verdure appétissante, paissent et ruminent d'un air de prospérité et de douce quiétude, bien fait pour émousséria compassion des amateurs de salade à l'endroit du châtiment de Nabuchodonosor.— Là-bas, deu^ pêcheurs, la ligne en main, contemplent un Uége inr dicateiur dont l'iwQdbiji^té m saurait être plu$ ob^
tinée, avec le recueillement et la conscience indispensables à la pratique d*un art qui s'élève à la hauteur d'un culte, tant il exige chez ses adeptes cette innocente simplicité et surtout cette résignation et cette patience que peut égaler seul le fanatisme des fakirs. A ce propos, si aussi bien je me trouvais sur les bords du Gange le fleuve sacré, je n'hésiterais point à prendre pour un brahme ou pour un fakir s'imposant une mortification, l'étrange personnage qui se tient jusqu'au ventre dans la rivière. Sa couleur suspecte le ferait même soupçonner de s'être oint préalablement à l'ablution du singulier cosmétique dont se frottent lesseclateiu's de la Trimourti indoue en poussant YAoun emblématique. Parfois il reste immobile, parfois il trépigne sur place, puis, de temps à autre, il plonge les mains dans l'eau et les porte à son col où pend un objet en forme de bouteille; sans doute quelque amulette. Je m'approche. Le personnage poursuit son bizarre exercice, seulement je m'aperçois que c'est bien à une bouteille qu'il porte les mains après les avoir trempées dans l'eau. Dès lors la chose me parait simple et, comme moi vous «„«^ deviné sans doute qu'il s'agit de l'accomplismt d'une pénitence ; comme moi, vous admice bon pays breton où; si l'on est fidèle à cer-
taines habitudes d'ivrognerie, on Test encore assez aux pratiques religieuses pour que le confesseur puisse infliger à son pénitent cette sorte de supplice de Tantale, qui consiste à le plonger dans un élément odieux, en lui mettant sous le nez le symbole de son intempérance. Eh bien, j'en suis désolé, mais comme moi vous êtes dans l'erreur. Le chrétien en question, je viens de m'en assurer, est tout simplement un pêcheur de sangsues qui s'offre en appât aux intéressants annélides. Son piétinement dans la glaise de cette partie de la rivière, a pour but de réveiller l'avide animal; celui-ci troublé dans son repos, vient assaillir furieux l'objet mouvant et importun dès qu'U a repris son immobilité. Le pécheur, averti par le coup d'aiguillon, plonge le bras dans l'eau, cueille le vampire sur le corps du déh't et le loge incontinent dans la bouteille qui décore sa poitrine. Quand ce brave homme m'a montré ses jambes jaspées de petites taches rouges, je n'ai pu m'empêcher de songer au mot de Serres qui, dans Y Auberge des Adrets, interrogé sur sa profession par le bon gendarme, découvrait son bras criblé de piqûres et répondait piteusement : Nourrisseur de puces travailleuses !
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Je m'éloigne déçu et contrarié de voir s'évanouir un prétejcte sur lequel je compris d'essayer, dans ce journal orthodoxe (1), quelques considérations sur la ferveur des pratiques religieuses en Basse-Bretagne; mais je suis bient6t distrait par le ravissant tableau que Ton découvre d'un tournant de la route. — C'est, au premier plan, la rivière qui, à l'ombre des saules et des ormeaux, roule en cascade à travers les cailloux d'un barrage; plus loin, sur un entassement de rochers dont la mousse et }es broussailles tapissent les anfractuosités, se dressent revêtus de cette fourrure de lierre fidèle •"^ ruines les débris du château de Roc'h-Morvan. t à côté s'élance légère, percée à jour, dentelée arêtes, la flèche de granit d'une église. Des
Le Journal VOeéan, où ces pages fiirent pubUées sous seudonyme.
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chênes, des sapins, des mélèzes revêtent les collines environnantes, où apparaissent, çà et là, le clocheton d'une chapelle, le pignon d'une métairie et qudques rochers blancs semUables à des blocs de neige oubUêâ par le dégel. Une sorte de brouillard àzui^é apense la vigueur dés tons et des contours des lointains de la vallée, de façon à laisser un peil dé champ libre au regard de l'imagination. Tel est, vu de la route de Brest à Paris, l'aèpect des ruines et du paysage de RoCh-Monan.
Pour jeter à la hâte sur mon album un croquis de ce tableau, j'ai escaladé un talus voisin et mon travail fini, comme j'en descendais précipitamment; une voiture escortée par deux amazones a tdumé l'angle de là route. Ma brusque apparition a fait faire un écart à la monture de l'une des éôuyères et son chapeau est ventl rouler à mes pieds. Je me suis avancé pour^ lé lui rendre aii moment où elle flattait son cheval inquiet , sanà avoir pu rdever encore ime opulente chevelure qui ondulait à moitié dénouée sur son épaule. Bien que toute rose de confusion, elle m'a remercié avec un sourire, un regard, une voix que j'ai reconnus sans que je puisse me rendre compte du temps et du lieu où ils se sont déjà révélés à moi. — Ne vous est-il pas arrivé parfois de rester interdit, ému,
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rêveur, au moment où vous veniez d'accompKr certains actes même fort insignifiants, comme si vous les reconnaissiez pour les avoir accomplis déjà, dans des circonstances absolument identiques, et votre mémoire, que vous avez peut-être alors mise à la torture , ne s'est -elle point obstinée à vous taire le secret de cette étrange émotion?— C'est précisément ce que je viens d'éprouver. Tai reconnu ce front éclairé , ce regard limpide et plus bleu que la flamme du soufre, le doux et mélancolique sourire de ce visage consolant, j'ai ramassé déjà ce chapeau où se tordent deux plumes, une noire et une blanche, j'ai entendu cette voix me remercier ainsi, et pourtant tout semble indiquer que j'ai tout à l'heure, pour la première fois de ma vie, vu cette charmante personne étrangère au pays où l'a conduite sans doute la saison des bains de mer. ~ Je vous livre cette impression quelconque parce qu'elle m'a préoccupé jusqu'au terme de ma course, où j'arrive me trouvant fort ridicule de m'être épuisé en efforts pour m'expliquer un fait sans importance et qui n*est peut-être que la vague réminiscence d'un jsonge.
Je viens de traverser la rivière sur un pont placé au point où se croisent l'ancienne et la nouvelle route. L'une gravit sans hésiter comme toujours la montagne aride ; l'autre continue à courir dans la vallée en remontant la rive droite de l'Elom. Le bourg de la Roche-Morice est perché sur une hauteur de la rive gauche; on ne peut l'apercevoir du chemin à cause de l'épaisseur des feuillages, mais il détache sur la voie publique une demi-douzaine de maisons, de cabarets, veux-je dire, qui sans doute pour amadouer le pèlerin vertueux ou pour bercer d'illusions les débauchés, se mettent invariablement sous l'innocent patronage du bon pêcheur, du bon cultivateur, du bon pasteur, etc.
Une route et un sentier conduisent au bourg.
Par le premier qui est ardu et raboteux, l'on monte : Ton peut même arriver en voiture; par le second
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qui semble le lit d'un torrent desséché, l'on grimpe: il n'est donc accessible qu'aux piétons. J'ai pris celui-ci, non pas tout exprès parce qu'il est le plus difficile, mais parce qu'il est le plus court, le plus pittoresque, le plus ombragé. Ombragé! hélas! demain on ne parlera plus de ses ombrages qu'au passé indéfini; en effet, à peine avais-je commencé mon ascension sous la fraîche voûte de verdure, que j'ai dû appeler à mon secours toute ma gymnastique pour enjamber les troncs d'arbres couchés au milieu du ravin, tandis que dans l'air éclatait le bruit sonore de la hache des bûcherons, apcomr pagné du râle des scies. C'était vraiment une chose lamentable de voir tomber ces vieux hêtres et ces chênes, derniers vestiges des forêts qui entouraient ftu temps de sa puissance le château de Roc'h- Morvan, comme le constate ainsi la chronique d'Ernold-le-Noir :
Est lociis hinc syhis, hinc flumine cinctus amœnOf Sepibtis et dulcis atque palude situs Intûs opima domtis
J'ai contourné un énorme rocher qui, dressé au milieu du passage sur sa base étroite et la tète toute ceinte de lierre , tout empanachée d'arbustes, surplombe cette gorge rapide d'une feçon aussi pittoresque que menaçante, et je suis arrivé «ur la place de b Roche-Morice. Une abominable odeur d'écurie et d'étable m'a révélé tout d'abord chez l'autorité municipale du lieu des mœurs très^ tolérantes et l'examen de ce qui m'entoure confirme de la façon la plus irrécusable ce premier jugement. Si ce bourg s'est imposé la tâche d'of&ir au touriste un spécimen de la misère et de la célèbre malpropreté des villages bretons, je dois déclarer qu'il s'en acquitte consciencieusement. Partout le pied fait gémir, en y enfonçant jusqu'à la cheviUe, une épaisse litière de détritus végétaux en fermentation, et sur ce ta^is podleux se rou*
lent, en familiarité avec les porcs, les canards et les poules, un essaim de marmots déguenillés et barbouillés aussi de façon à réjouir Brahma. — Un boulevard de fumier protège la façade de toutes les maisons jusqu'à la hauteur des fenêtres du rez-de-chaussée. Quelques-unes de ces demeures, en général pitoyablement délabrées, ont un étage où Ton arrive par un escalier extérieur qu'abrite un toit démantibulé. Les défroques hideuses et les haillons impurs étalés sur la rampe indiquent que les habitants font de cet escalier une sorte de séchoir. Ne vous imaginez pourtant pas que la fièvre, la misère et le désespoir ont élu domicile dans ces bouges infects : le bouquet de lierre qui les décore annonce que l'on y paie patente de cabaretier, ce qui n'a pas une médiocre signification dans un bourg où se tiennent douze grands marchés de bestiaux par an. — J'allais oublier de vous dire qu'au bon temps des routes tracées d'un clocher à un autre comme par les ricochets d'un boulet de canon, ce bourg plac^ dans les conditions les plus favorables déchaînait après les voitures tout une meute d'écloppés et de malingreux qui les suivaient le long des côtes, geignant les uns, chantant les autres le refrain populaire : An im coz e m douç, etc. Mais depuis la rectification
des routes, la commune du Ponthou, à Textrémité du département du côté de Paris, reste le dernier repaire de la gueuserie bretonne et semble avoir conservé seule la spécialité d'en faire aux voyageurs la triste exhibition.
Je me suis dirigé vers l'église. — Autour du clocher tourbillonnait, toute pleine de joyeux caquetages, une nuée de corneilles : autour du sanctuaire, pieds nus, à travers les tombes, s'éparpillait, à la sortie du catéchisme, un essaim non moins bruyant de petits campagnards — - garçons et filles. Avec ce tendre sentiment de charité fraternelle qui nous environne de bonne heure et ne nous fait pas faute durant la vie, la plupart de ces gamins rustiques huaient ceux de leurs camarades qui n'ayant pas su leurs. leçons avaient dû s'agenouilleir sur les dalles au bas de la nef pendant la durée de l'instruction religieuse. Les in- "* ' es s'enfuyaient poursuivis, harcelés, ahuris clameur de haro usitée en pareille circons- Bt que résume le mot breton : Bigornic. — 1 ai jamais bien compris la signification,
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itiais je l'ai toujout^ soupçcHWié d'être l'équiT^dent du mot Cancre, appliqué d'ordinaire aux paresseilx. — Des petites paysannes s'enfuyaient aussi avec des eris aigus, pour se soustraire aux niches d'un espiègle qui leur donnait la thasse, sans se douter dans le feu de sa poursuite, que sur ses talons marchait le bras tendu, l'index et le pouce ouverts et déjà tout prêts à lui pincer Poreille, une providence en soutane et [en rabat, — M. le curé lui-même.
Ces petites scènes réalistes ne pouvaient manquer de me rappeler à plus d'un titre le doux poëme de Brizeux. — Martel cette gerbe d'idylles et d'élégies agrestes, d'où jaillissent, aussi nombreuses que les fleurs de l'ajonc et du genêt, les grâces, les délicatesses^ les harmonies; ces étincelles d'or de l'esprit et de l'art ; pour nous faire l'ineffable confidence d'un amour naissant; pour nous en peindre les scènes ingénues d'une façon à la fois mâle, suave et si chaste que l'ange gardien lui-même n'en détournerait pas les yeux; pour nous initier avec un charme d'émotion pénétrante, aux douces joies de la vie rustique et aux naïfs élans d'un cœur passionné , quand il s'enivre des Ubertés du grand air, quand il se dilate, s'épanche ou s'aÔaisse au sdn des forces,
des sourires» des mélancolies et des tristesses de la nature.
Peu jaloux d'affronter le turbulent essaim sorti du catéchisme, j'ai voulu lui laisser le temps de vider la place et je me suis enfoncé dans le sentier voisin en récitant à mi-voix ces beaux vers :
Chaque jour yers midi, par un ciel chaud et lourd , EUe arrivait pieds nus à Téglise du bourg; Dans les beaux mois d*été lorsqu'au bord d'une haie On réveille en passant un lézard qui s'effraie. Quand les grains des épis commencent à durcir, Les herbes à sécher et Tairelle à noircir ; D'autres enfants aussi venaient de leur village, Tous pieds nus, en chemin écartant le feuillage. Pour y trouver des nids, et tous à leur chapeau Portant ces nénuphars qui fleurissent sur l'eau.
Trois curieuses jeunes flUes, trois sœurs, cousines dupoëte, veulent enfin connaître cette Marie, objet d'aussi tendres préférences. Et voilà les jeunes folles qui, se tenant par la main, s'en vont barrant la route du catéchisme et soulevant avec de frais
de rire la coiffe des arrivantes. Sans le savoir
e dirigent :
3 celle que j'aimais et qu'on nommait Marie.
A TRAVERS LA RRETAONE 265
Mais l'enfant a entendu son nom» un secret instinct lui a révélé ce qu'on veut d'elle; effarouchée, confuse» elle se sauve. Un de ses petits camarades la poursuit.
Et sautant par dessus les tombes et leurs morts.
Au détour du cloclier la prit à bras le corps.
EUe se débattait, se cachait la figure;
Mais chacun écarta ses mains et sa coiffure.
Et les yeux des trois sœurs s'ouyrirent pour bien Toir
Cette grappe du Scorf . cette fleur de blé-noir.
« Jours passés que chacun regrette avec des larmes » , disais-je encore avec le poète, les ennuis du présent ne contribueraient-ils pas surtout à faire votre beauté ?
Gomme dans toutes les campagnes bretonnes l'église de la Roche-Morice est bâtie au milieu du cimetière. Elle est demi-voilée, au couchant, par des ifs qui puisent leur sève dans cette terre où c/. ofMryi couchées déjà bien des générations et qui ent jusque sur son toit leurs rameaux funè- Elle a été fondée vers la fin du XV® siècle, îlocher de granit, l'un des plus élégants du ère, est dentelé aux arêtes comme une scie ; ois étages de galeries ont pour gouttières Qgles inférieurs des animaux bizarres : ta- BS ou guivres. Sur les angles supérieurs se înt des ornements pareils aux pions de l'éier. Une guirlande ciselée dans la pierre bron- B Kersanton entoure le portail du sud, et les statues, dont une seule offre un galbe correct, occupent les niches de la porte du
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couchant. Du reste, quand on s'est accoutumé aux délicatesses et aux élégances architecturales de DOS églises bretonnes, celle de laRoche-Morice n*a plus qu'un très-médiocre intérêt. A Tintérieur, une corniche en bois sculpté du XVI« siècle, inextricable fouillis de personnages bizarres et d'animaux fantastiques, un jubé où certaines figures se livrent avec un débraillé moins impudent que burlesque, aux exigences infimes de l'humaine nature, n'ont aucune valeur artistique. Je leur préfère de beaucoup un confessionnal de style composite et un lutrin, travaux de menuiserie exécutés, il y a quelques années, par un habile ouvrier du pays. La seule œuvre qui soit vraiment digne d'être admirée c'est l'ogive de l'abside qui étale sur un vitrail du plus merveilleux éclat les différents épisodes de la passion de N.-S. Le Golgotha occupe le centre du tableau. Le Christ seul est cloué contre la croix, les larrons y sont retenus par des liens, la traverse leur soutient les aisselles. L'ange de la rédemption vient recevoir l'âme du pécheur repentant; le diable s'apprête à saisir celle du criminel endurci. Les soldats et les tourmenteurs se distinguent par des physionomies à la fois grotesques et féroces ; le profil de Judas surtout est hideux, bien que l'artiste lui ait conservé le type
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adopté par Léonard de Vinci. Les personnages de ce vitrail qui est de 1539 portent les costumes du temps de François !«'. J'ai rarement vu dans une œuvre de cette nature et de cette époque une aussi grande netteté de composition : Fœil en saisit sans étude jusqu'aux moindres détails, malgré l'éblouissement que cause cet assemblage de tons superbes, ces chatoyants reflets de pierreries, cette explosion de couleur aussi lumineuse que la gerbe d'un bouquet d'artifice.
LXYIl
En face du grand portaU se trouve le reliquaire ou charnier commuji à tous les cimetières bretons. Est-ce bien un reliquaire î ou plutôt ne serait-ce point une chapelle des morts détournée de son usage? La charmante ogive du sanctuaire et le clocheton qui surmonte l'entrée semblent autoriser ma supposition. Ce monument est au reste postérieur d'un siècle à l'église et son architecture appartient à l'ordre corinthien. Sa principale porte est au levant. On y peut lire au-dessous du fronton triangulaire l'inscription suivante coupée par la date de sa fondation :
HEMOR ESTO '. JU 1639 DIGI MEI SIC E RIT : ET TUUM l Mffll : HODIE : TIBI CRAS,
et sur la porte du midi, cette autre : Mémento
no A TRAVERS LA BRETAGNE
homo quia pulvis es 1640. Le soubassement delà façade est orné de dix écussons, où se détachent en bas-reliefs des personnages de tous les rangs placés comme il suit : un laboureur, — *une reine,
— un juge — ( le quatrième médaillon est fruste, il représentait sans doute un soldat) — un pape,
— une tête de mort sur deux os en croix , — un mendiant, —un moine, — un avocat; sur le dernier médaillon on voit une sorte de nœud gordien, probablement un symbole de l'éternité. On accepte généralement cette allégorie égalitaire, comme un diminutif de la fameuse danse macabre que nous conservent les rimes et les peintures du XV« siècle, hideuse mascarade dont les auteurs, figurant toutes les conditions sociales, battaient au son du rebec de la mort. Ici le terrible ménétrier ne mène pas la danse; on le voit sortant jusqu'à micorps d'un bénitier placé à droite et au-dessus du soubassement, il presse un dard sur son cœur et semble jeter aux humains avec un éclat de rire glacial cette menace gravée dans la pierre : Je vous tue tous !
A ces images hideuses, à ces grimaçantes façons de la mort, que le moyen-âge catholique semble avoir inventées tout exprès pour remplir d'épouvante ceux qui déjà touchent au seuil de l'éternité,
k TRAVERS LA RRBTAGNB 271
ma rêverie opposa avec un certain soulagement les mélancolies sereines de la poésie allemande; j'entrevis la pâle et douce figure de ses Lénores, ses froids clair de lune au charme engourdissant, ses horizons bleuâtres et mystérieux où flottent des voiles blancs et des chevelures dénouées ; je songeai à l'éternel repos sous les gazons et aux fleurs qui tout à la fois symboles de joie et de deuil couronnent le front des vierges pour la fête et pour la tombe; je songeai ^ ces strophes mélancoliques d'un sône breton : « Heureuses les jeunes filles qui meurent au printemps! — Heureuses les jeunes filles que l'on couvre de fleurs nouvelles(l) ! Puis mon regard errant parmi les modestes croix peintes et les pierres couchées dans un vert encadrement de folle avoine, rencontra un tertre sombre aux extrémités duquel des bouquets de roses blanches s'effeuillaient tristement : tout ausmon cœur tressaiUit sous un douloureux souvenir
(1) Earuz eo ann dud iaouank-ze Hag a varo enn amzer ncYC 1
Euruz 60 ann dud iaouank-ze A ve roed-d'he bleuniou neve I
tes Fleurs de mai (fianaX'Wreix),
et je me pris à murmurer ces vers d'un poëte sur une morte chérie :
Quand après t'avoir dévorée Le sol eût repris son niveau, Je dus tracer mon adorée Des limites pour le tombeau !
Mes deux genoux creusaient la terre, Dans mes mains je tenais des fleurs, Dans mon cœur j'avais la prière Et dans mes yeux j'avais les pleurs !
Gomme une brûlante rosée.
Mes larmes ont coulé sur toi.
Et j'ai longtemps Tâme embrasée D'amour, d'espérance et de foi;
Malgré ma poignante misère.
Prié la Sainte Trinité, Prié la douloureuse Mère, Jusqu'à l'heure où reconforté,
Baisant la place où tu reposes.
Au-dessus de ton front si pur, Pieusement je mis deux roses Douces conune tes yeux d'azur.
A tes pieds j'en mis deux plus sombres Symbole, hélas I de ma douleur, Et puisque ton cœur n'eut point d'ombres.
Une blanche enfin sur ton cœur 1
i TRAVERS LA BRETAGNE S73
Au couchant de Téglise et à quelques pas commence à s'élever l'âpre montagne que couronnent les vestiges du principal réduit de la forteresse, où vivait au neuvième siècle Morvan, machtiem ou vicomte de Léon et de Cornouailles, célèbre dans les ballades sous le surnom de Lez Breiz (hanche de la Bretagne). Ce fut là aussi que se maintint le siège de la haute et basse justice de la vicomte de Léon jusqu'à la réunion de la Bretagne A la France. — Des murailles de huit pieds d'épaisseur traversées par un escalier qui grimpait â la plate-forme du donjon, et dont l'extrémité inférieure s'enfonçait au cœur du roc jusqu'à un souterrain comblé depuis trente ou quarante ans; les restes d'une salle carrée où l'on reconnaît encore la base de la retombée des voûtes et l'emplacement de la grande cheminée; une tour triangulaire qui sur-
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plombe le flanc à pic de la montagne et qui faisait partie du rempart marqué vers le village par les soubassements de deux autres tours rondes placées aux côtés de l'entrée principale et destinées à la défendre , suffisent encore aujourd'hui à faire juger de l'importance que durent avoir ces ouvrages avant l'invention de l'artillerie. — Je laisserai à d'autres plus compétents le soin de reconstruire la forteresse en étudiant ses traces, je ne suivrai pas non jdus ses diverses fortunes à travers l'histoire; je veux seulement vous montrer que la légende, la chronique et la ballade n^ont pas fait faute à ce vieux nid de vautours. — Voici d'abord la légende qui mentionne un cbâteau b&ti au même endroit et habité par tin roi nommé ïlorn, cinq siècles avafit celui dont nous admiras les débris.
A tRATERS LA BRSTAONE 275
En ce temps là, un dragon prodigienx retranché dans un repaire des environs consternait le pays. Chacune de ses sorties était marquée par des ravages sans nombre. Les hommes et les bestiaux devenaient sa proie , et sa rage exterminatrice continuait encore les désastres causés par son insatiable appétit. Pour réprimer autant que possiUe les sanguinaires ébats du monstre, un autre roi de Bretagne, qui résidait à Brest et dontElorn était le tributaire, publia un édit qui enjoignait de livrer chaque semaine au dragon un certain nombre de victimes que le caprice du sort devait désigner. — Or, la fortune adverse avait déjà si souvent frappé autour du malheureux Elom que sa maison était vide. Ses parents, ses amis, ses gens, avaient pris successivement le chemin de la fatale caverne, n ne lui restait plus que sa femmie et son fils unique
le petit Riok, qui à peine âgé de deux ans venait lui-même d'être désigné pour le voyage sans retour. Ce dernier coup comblant la mesure, les entrailles paternelles s'étaient révoltées. Elorn résolut de se soustraire par le suicide aux horreurs d'un pareil sacrifice, et dans l'égarement du désespoir, il courut se précipiter du haut des remparts de son domaine dans la rivière qui en baignait le pied, et qui, nommée à cette époque Dourdoun{eàXi profonde), reçut le nom d'Elom pour perpétuer le souvenir de ce triste événement. ^ Mais la fortune une fois enfin sourit à sa victime. En effet sur la berge, deux voyageurs qui descendaient chevauchant le fil de l'eau, virent un homme occupé à se débattre au milieu du courant. Aussitôt ils lancèrent leur monture dans la rivière et ils parvinrent à s'emparer du malheureux Elorn au moment où il s'abandonnait à l'abîme. Des soins empressés le rappelèrent à la vie, partant à la conscience de son piteux cas , dont il fit le douloureux récit à ses sauveurs. — Or, ceux-ci n'étaient autres que deux seigneurs de la Grande-Bretagne, les chevaliers Derrien et Neventer, deux saints alors inconnus et sous l'intercession desquels devaient se placer plus tard deux paroisses du Finistère. Ils revenaient du Levant où ils avaient assistée l'abjuration del'em-
pereur Constantin , et regagnaient, après avoir accompli je ne sais quel pèlerinage dans le pays armoricain, le point de la côte où les attendait un naYire prêt à faire voile pour leur patrie. — Après avoir de leur mieux consolé et encouragé le malheureux roi, ils lui promirent de le délivrer du terrible fléau s'il voulait embrasser le christianisme. Elom refusa d'abjurer la foi de ses ancêtres, mais il s'engagea par serment à faire ériger sur ses domaines une église et à laisser élever son fils dans la religion de Jésus-Christ. Les généreux chevaliers, voulant bien se contenter de ce compromis, se rendirent aussitôt à la cavepie du monstre et au nom de Dieu ils le sommèrent de comparaître. L'animal bondit soudain remplissant l'espace de ses farouches sifflements , et son formidable aspect eût certes terrifié des âmes d'une trempe moins solide. Il était long de plusieurs toises. Sur son corps qui se tordait en anneaux, s'imbriquaient de rudes et dures écailles, il avait la tête d'un coq, sa gueule qui s'ouvrait armée de dents pareilles à des poignards n'eût fait d'un bœuf qu'une bouchée, son œil rond de basilic dardait un regard mortel. Mais Dieu était avec les chevaliers. Le plus jeune, Derrien, mit pied à terre, marcha au dragon; sous la puissance du signe de la croix il fit courber le
front jusque dans la poussière à la terrible bête, et lui passant au col une écharpe il en mit une extrémité aux mains du petit Riok. Celui-ci put alors conduire l'animal rampant et docile jusqu'aux pieds de son père. —Débarrassé d'un péril imminent, le roi eût d'abord des effusions de gratitude, n combla d'actions de grâces ses deux libérateurs, et pour les honorer autant qu'il était en lui, il les escorta par le pays jusqu'au point de la côte où ils devaient s'embarquer. On y arriva menant iour jours en laisse lé dragon captif et soumis, puis quand l'heure du départ fut venue, les chevaliers, avant de prendre congé d'Elorn, ordonnèrent à l'animal de se précipiter dans la mer et de s'y noyer, ce qu'il fit avec une résignation exemplaire. — La grève où s'accomplit ce mémorable événement s'appelle encore aujourd'hui Pontusval, de Ponl beuz, an aneval (l'étang où s'est noyé la bête).
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Cependant Elom qui était de ceux dont paiie saint Paul dans sa deuxième épître aux Corinthiens, oublia vite le service rendu et se montra peu disposé à édifier la chapelle promise. Néanmoins, pour se soustraire aux obsessions et aux reproches de sa femme et de son fils, il désigna sur la partie la plus diserte, la ^lus sauvage de son territoire, un emplacement où il fit porter les matériaux nécessaires à la construction projetée. Mais par une [iUissance surnaturelle, ces matériaux désertaient durant la nuit la place où ils avaient été déposés durant le jour, comme si le lieu choisi était indigne d'une destination sacrée. Elorn apprenant cette étrange aventure entra dans une grande colère. D accusa sa femme et son fils d'être de connivence avec d'habiles mystificateurs, et les bannit à jamais de sa présence. L'épouse et le
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âls chassés durent alors chercher un refuge dans un domaine que la reine possédait au bord de Feau sur la lisière de la forêt de Landemeau (1). L'épouse exilée y fit bâtir une chapelle où elle passa pieusement le reste de ses jours. Riok se retira, vers Tan du salut 352 , dans une grotte sauvage au bord de la mer; il y vécut environ 41 ans adonné aux austérités et aux macérations de toutes sortes, et n'ayant sur le corps pour unique vêtement qu'une certaine mousse verdâtre, merveilleux enduit qui lui couvrait la peau et la garantissait des injures du temps. Ce fut dans ce piteux état que saint Guenoléle recueillit pour le conduire au monastère de Landévennec, où il mourut quelques années plus tard en odeur de sainteté.
Et maintenant nous passerons, s'il vous plait, du légendaire Albert le Grand au chroniqueur Ermold Nigel, bénédictin d'Aquitaine au IX« siècle, et vous saurez quel vaillant était celui qui laissa son nom au château.
(1) Au château de la Joyeuse- Garde.
Charlemagne vient de mourir. Les Bretons qu'il avait soumis, « ce qui ne s'était pas vu jusque-là » disent les annales d'Eginhard, se révoltent en 818 et reconnaissent pour leur roi Morvan, seigneur de Léon, prince énergique et rusé qui eût sérieusement inquiété la France si la mort n'était venue l'enlever au début de son règne. — Bien que Nigel traite cette royauté avec ironie et dise que « Alorvan était roi si l'on peut appeler roi celui dont la volonté ne décide rien. » Louis le Débonnaire prend au sérieux la révolte et ne s'abuse point sur les conséquences de l'élection du monarque breton : aussi lui envoie-t-il en ambassade l'abbé Withcaire. Celuici trouve le rebelle à son habitation de Roc'h-Morvan, qu'il préférait à toute autre, parce qu'il y vivait dans la plus grande sécurité. Withcaire cherche à
émouvoir le chef breton, et dans un discours prolixe, où il passe en revue les malheurs des héros de m» iade et de l'Enéide, il essaie de lui faire envisager les périlleux hasards où il va se lancer, s'il reste sourd à ses exhortations. Le Breton, têtu et ignorant, fort peu touclié de cette rhétorique, fait à l'orateur cette réponse altière : « Hâte-toi de rapporter ces paroles à ton maître : les champs que je cultive ne sont pas les siens et je n'entends pas recevoir ses lois; qu'il gouverne les Francs; Morvan commande à juste titre aux Bretons et refuse tout cens et tout tribut. Que les Francs osent déclarer la guerre et sur le champ moi aussi je pousserai le cri du combat et je leur montrerai que mou bras n'est pas encore affaibli. Wilhcaire retourne vers Louis et annonce le fâcheux résultat de sa mission. Le roi de France aussitôt dirige vers la Basçe-Bretagne une armée qui vient camper sur les limites de la forêt de Bréziac. Morvan s'apprête à quitter son château, sa femme et ses enfants pour marcher à l'ennemi, mais avant de partir, fidèle à des habitudes dont le pays conserve religieusement la tradition,
Potw prœgrandia msa Ferre juhel solito, suscipit atque bibit.
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« n commande d'apporter selon l'usage d'immenses coupes remplies de yin, en prend une et la vide d'un trait, n vole ensuite au combat, il s'élance comme l'éclair sur les ennemis qu'il rencontre, les attaque et plonge son épée dans leurs larges poitrines ; il porte la fureur de ses armes tantôt sur un point, tantôt sur un autre, et fidèle à la manière de combattre de ses aïeux, il fuit un instant pour revenir à la charge. D jonche la terre de cadavres... Telle une ourse dévorante à qui ses petits nouveaux-nés viennent d'être enlevés court en hurlant de rage à travers les champs et les forêts (1). »
Sur ces entrefaites « un cavalier français nommé Coste fond avec impétuosité sur Morvan et lui porte un coup bien assuré dans les tempes. Morvan que la lance a percé tombe sur le sol. Coste alors met pied à terre, tire son glaive et décapite le vaincu. Mais au moment où le Breton exhale sa vie dans un dernier soupir, un des guerriers de
(1) Notes historiques de M. Miorcec de Kerdanet sur la Vie des saints de Bretagne. — Les ruines de Roc*h-Mor?an appartiennent aujourd'hui à M. de Kerdanet. Elles ne sauraient être mieux conservées que par cet archéologue et cet érudit.
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Morvan frappe Coste d'un coup mortel. « Imprudent Coste, ainsi tu péris, hélas ! au milieu de ta victoire ! »
À TRAVERS LÀ BRBTAONB 285
Là s'est arrêtée la chronique, mais Fesprit breton ne pouvait s'accommoder de cette mort qui, bien que glorieuse, a été après tout commune à plus d'un valeureux capitaine. La ballade devait se charger d'embaumer le souvenir de Morvan Lez Breiz dans le prestige du merveilleux. Donc, après avoir chanté jusqu'à la fin des fins, les vaillantises du chef, les bardes imaginèrent un dénouement plus conforme a^n goût bien connu de leurs compatriotes pour les choses surnaturelles. — Ce dénouement le voici :
Malgré de sinistres présages et des pronostics menaçants. Lez Breiz, qui ne veut pas fuir devant la mort, a livré à Louis le Débonnaire ce fatal combat où nous venons de le voir vaincre et déca-
piter. — Mais voilà qu'à minuit dans la forêt d'Helléan, par une bise glacée, un ermite entend frapper trois coups à sa porte. — Qui êtes-vous? — « La Bretagne me connaissait bien au jour de son angoisse ! j'étais Lez Breiz. — Vous êtes un séditieux, vous êtes l'ennemi du roi béni. — Je ne suis pas un séditieux, maudits soient les traîtres et le roi; et les Francks ! » ^ L'ermite ne voulant pas encourir la colère des gens du roi refuse l'hospitalité. Lez Breiz le menace d'enfoncer la porte. L'ermite alors allume une torche de résine et ouvre, a Or, quand la porte fut ouverte il recula épouvanté — en voyant s'avancer un spectre tenant dans ses deux mains sa tête — les yeux pleins de sang et de feu, tournoyant d'une manière horrible. » — « Le Seigneur-Dieu, dit Lez Breiz, a permis aux Francks de me décapiter pour un temps et maintenant U vous permet à vous de me recapiter si vous le voulez, parce que j'ai été débonnaire et secourable à mes sujets. » Grâce ^ l'ermite le fantôme redevint homme, mais il di^t pendant sept ans se soumettre à la rude pénitence de porter une robe de plomb cadenassée au col et chaque jour à midi de se rendre à jeun sur le sommet d'une montagne pour y puiser de l'eau. — Plusi^irs le recomiurent en cet état, sa barbe
blanche pendait jusqu'à sa ceinture. Enfin un jour son écuyer qui le cherohait depuis sept ans vint en ce lieu. D entendit les hennissements plaintifs d'un cheval, et vit près de la fontaine le cheval noir de Lez Breiz. n ne buvait ni ne mangeait, mais il flairait le gazon et grattmt avec ses pieds. Parut un vieillard. — Dites-moi, fit Féouyer, qui est-ce qui dort sous ce tertre? — « C'est Lez Breiz, tant que durera la Bretagne il sera renommé. Il va s'éveiller tout à l'heure en criant et va donner la chasse aux Francks (1) î »
Différents peuples ont fait aux héros de leurs prédilections la même destinée poétique. Arthur chez les anciens Bretons, Marco chez les Slaves, dion Sébastien chez les Portugais, pour un temps retirés dans l'ombre, devaient un jour reparaître et accomplir de grands événements. •— C'est encore une tradition pareille qui prête à Victor Hugo l'un des plus puissants effets de son magnifique drame des Burgraves, — . Vous connaissez le sombre récit de l'étudiant Karl, cet orage qui prépare l'entrée foudroyante de l'empereur Frédéric Barberousse.
(1) M. de la Villemarqué, Bamax Breix^
C'était un lieu lugubre. Un endroit redouté ; Un essaim de corbeaux sinistre, épouvanté Tourne éternellement autour de la montagne.
Le soir leurs cris affreux, lorsque Tombre les gagne. Font fuir Jusqu'à Lautem le chasseur hasardeux. Des gouttes d'eau du front de ce rocher hideux Tombaient comme les pleurs d'un Tisage terrible. Une caverne sombre et d'un aspect horrible S'ouvrait dans le ravin
Le comte Max y pénètre et trouve dans Fombre « ceint du glaive, vêtu de pourpre et couronné » un vieillard étrange.
U dormait d'un sommeil farouche et surprenant; Sa barbe d'or jadis, de neige maintenant Faisait trois fois le tour de la table de pierre....
Aux pas du comte Max dans le noir corridor L'homme s'est réveillé, sa tête morne et chauve S'est dressée, et fixant sur Max un regard fauve ; U a dit en rouvrant ses yeux lourds et voilés : — Chevalier, les corbeaux se sont-ils envolés ?
Le dormeur impérial du Kaiserlautem n'est autre que Frédéric Barberousse, l'aigle qui tout à l'heure va s'abattre sur le nid de corbeaux des Burgraves.
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N'est-ce pas ici le cas de s'écrier avec le Comte Hermann : — « Légendes ! dira-t-on, légendes ! Légendes soit; mais c'étaient des hommes de fer ceux sur lesquels on faisait ces légendes-là ! »
Bien que je ne veuille pas dire précisément qu'on puisse arriver à cloche-pied au sommet du donjon, son escalade n'est ni difficile ni dangereuse. Les gens distraits ou sujets au vertige feront peut-être mieux de s'en abstenir si le sol est humide et s'il fait du vent; quant aux autres, je suis sûr que c'est avec une prudence commandée par la profondeur de l'abîme, que, pour tourner un pan de muraille épais comme un rempart, ils appuieront le pied sur un espace qui, de jour en jour, devient moins capable de le recevoir tant l'usage le détériore. La chose faite, ils se trouveront dans la principale enceinte. Mieux encore, je leur conseille de gravir le point culminant de la ruine et je leur promets un paysage plein d'intérêt et de contrastes. Le rocher se trouve juste à l'intersection de deux vallées qui courent l'une
du levant au couchant entre le village de Pontflhrist et la rade de Brest; l'autre du nord au sud entre les paroisses de Lanneufret et de la Martyre. — Rien de joyeux, de frais, de fertile, comme ces vallées que sillonnent mille ruisseaux et où le^ prairies et les champs de l^mes bordés de buissons, étalentles nuances les plus violentes, les plus sombres et les plus pâles de la verdure. Là-bas les fleurs du genêt et de la lande dorent une colline; les bruyères en revêtent une autre des tons roses de la fleur du pêcher; sur celle-ci, se dressent en amphithéâtre d'épais taiUis ; sur celle-là, les sapins et les mélèzes, au tronc couleur de rouille, grimpent à la débandade à travers les rochers qu'ils étreignent parfois de leurs racines pareilles à des serres. — Selon les fantaisies de la lumière, l'Elorn dont on commence à suivre le cours, depuis le charmant village de Pont-Christ assis à l'est, le pied dans l'eau, se montre d'abord semblable à ces rubans bleu pâle lamés d'argent qui transparaissent sous la coiffe des paysannes bretonnes. Promenant ses joyeux méandres à travers la vallée de Brézal, on la voit chatoyer au soleil, s'éteindre sous les reflets, s'enfoncer comme une couleuvre sous les ombrages, pour se montrer plus loii^ élargie en miroir ; traverser Landerneau qui dresse
dans l'ouest ses clochers à jour, reparaître par delà les grands bouquets d'arbres de la ville, s'unir au bras de mer que le flux conduit à sa rencontre, serpenter de nouveau entre des rives escarpées et se perdre enfin dans la rade de Brest que continue au couchant l'immensité radieuse de l'horizon.
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Si la tête brûlante et lourde, si le regard ébloui par le soleil, si fatigué d'une longue promenade l'on redescend chercher la fraîcheur de Tombre dans l'enceinte carrée de la tour, et le repos sur ce velours vert étoile de marguerites douces compagnes des ruines, on entend s'élever des profondeurs environnantes une rumeur harmonieuse, où mille bruits divers se confondent, se séparent, s'éteignent et renaissent plus clairs, plus précis, plus distincts. Vous reconnaissez le fracas de la cascade et de ses éclaboussures, la fanfare sonore du courant, la note argentine du ruisseau* Les lierres voisins frissonnent sous de folles brises qui, suivant leur direction, affaiblissent ou laissent arriver vibrants les sons du cor et les jappements d'une meute en défaut , puis tout s'éteint, hormis la voix de l'eau ; puis au loin s'élèvent les mugissements des bœufs
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et l'appel prolongé que hurle le com-houd aux pâtres et aux valets de ferme; le sUence se rétabUt encore et le courant seul chante son éternelle psalmodie. — Mais par les ouvertures béantes au pied des murailles, sur le village, tout-à-coup monte lugubre et entrecoupé le tintement du glas. La voix d'airain semble cachée dans la ruine même. A sa première clameur une chauve-souris, — un maudit peut-être qui sous cette forme vient visiter le thé&tre de ses méfaits, — s'échappe d'un réduit obscur, lance joyeusement sa note aiguô et passe m'effleurant de son vol inégal. — De doux et tendres roucoulements, des plaintes étouffées, des soupirs mystérieux s'élèvent aussi du sein des ifs; c'est la gémissante voix des colombes mises en émoi par la sonnerie funèbre. On dirait les âmes en peine de ceux qui dorment couchés sous l'herbe autour de l'église ! Ces vibrations de la cloche, ces accents chargés de langueurs comme le refrain des berceuses, ces murmures sans fin et surtout cette sorte d'affaissement que cause une promenacte longue et inaccoutumée au grand air, inspirent un sentiment de mélancolie à l'entraînement duquel peu à peu l'esprit s'abandonne. — &ir cette terre où l'on est de retour, après avoir été je ne sais où, cherche^ je ne sais quoi, quand
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on avait peut-être le bonheur sous la' main; on évoque les souvenirs du passé et les intérêts du présent. On retrouve sans peine les morts chéris au bienveillant visage, mai» où chercher les absents tant aimés et peut-être si oublieux ? — Puis c'est encore l'essaim des impressions apaisées par le temps qui de nouveau s'agite et accourt sinistre. Les joies évanouies, les serments les plus éperdus et pourtant violés dans leur fleur, les courroux frémissants, les reproches amers tout trempés de larmes, les trahisons de l'amitié, les espérances qui ont pris un joyeux essor et qui sont revenues éplorées, traversent tour à tour la mémoire lucide avec des formes et des visages, hélas \ trop connus; des visages irrités ou sévères, — quelquefois aussi empreints de triste résignation, de tendre clémence, et l'on se complaît avec une sorte de douloureuse ivresse à cette revue d'événement» siccusateurs sans doute, mais plus souvent encore iccusés; bien qu'on en doive sortir le cœur plein ie ressentiments, d'angoisses, de tardifs regrets, rimpaissants repentirs. — Ah ! fatale mémoire, l'êtes-vous pas le ver rongeur des consciences ilarmées et des âmes inquiètes ?
Je n'ai point hésité à écrire les lignes qui précèdent, parce que vous partagez peut-être cette croyance assez générale que la grande nature du bon Dieu occupe son air pur et vivifiant, les pénétrantes senteurs de ses forêts et l'harmonieux concert de ses voix sans nombre à chanter le Sursum corda ! aux âmes affligées ; détrompez-vous : rien n'est plus propre que la solitude des champs à entretenir, à développer l'énervante passion de la rêverie chez certaines organisations pour peu Qu'elles y soient enclines et à l'inoculer même lies qui lui sont le plus réfractaires. Donc, si êtes en proie à des préoccupations cruelles, rtout une peine d'amour qui vous a brisé le
cœur, y manifeste encore par le plus vague tressaillement un reste de vitalité, défiez-vous de la campagne armoricaine et ne vous avisez pas d'y chercher le lotos ou le népenthès, ce fruit et cette fleur de l'oubli dont parle Homère. Le moindre myosotis à l'œil bleu, la tige souple et flexible d'un arbuste, d'étranges arômes venus on ne sait d'où, le mineur langoureux d'un sône, les mélancolies du ciel et du paysage ; tout contribuerait à réveiller vos ennemis, à les rendre plus vivaces, plus farouches, plus acharnés, et jamais mieux qu'alors vous ne comprendriez l'immense abattement que renferme cette parole du Sauveur : fmtis est anima mea usque ad mortem !
Sous l'étreinte de cette voluptueuse défaillance, un caprice de ma mémoire, éveillé par la vue de la mer à l'horizon, sans doute, me fit associer un souvenir des pays lointains aux troubles inquiets qui s'étaient emparés de ma pensée. J'écrivis alors quelques lignes à une personne amie dont le cœur est indulgent, dont la parole est consolante, dont la main fidèle toujours est prête à soutenir ceux
qui faiblissent, et pourtant ce n'est point à vous. — Ces lignes les voici :
m À TRAVERS LÀ BRETAGNE