A L. LAURENT-PICHAT
Parfois chez les Teïs (1), aux rayons du couchant,
Une sauvage Théorie Monte sur la pirogue, entonne un joyeux chant
Et s'éloigne toute fleurie.
Elle gagne bientôt des bords mystérieux :
La nuit couvre d'un chaste voile
Ses farouches ébats, jusqu'à l'heure où des cieux S'efi'ace la dernière étoile.
Je la vis revenir un jour. Elle passa
Front voilé, prit terre à la plage,
Et sinistre, abattue, elle se dispersa
Dans les ténèbres du feuillage.
Depuis souvent à vous je songe avec douleur Mes espérances envolées!
Car vous m'avez aussi quitté le front en fleur, Pour me revenir désolées
Principale tribu de Nukahiva (lies Marquises).
 TRAVERS hk BRETAGNE 299
Et la main sur les yeux 1 — Mon cœur tous reconnaît Voyageuses brunes et blondes! .
11 TOUS donne toujours les noms que vous donnait Sa tendresse dans les deux mondes;
Mais il* ne s'ouyre plus. De votre abri désert
L'une de vous a clos la porte, Pour n*y jamais rentrer qu'avec le rameau vert,
Et je soupçonne qu'elle est morte 1
LXXYI
Je ne saurais vous dire combien de temps je suis resté dans la ruine, mais quand j'en suis descendu le soleil baissait à Thorizon et j'allais être victime d'une autre perfidie habituelle à cette campagne humide et féconde en rhumatismes. Je vous la signale. On y rôtit ou l'on y gèle ; il n'y a pas de milieu. Je m'étais couché sur l'herbe ayant chaud ; je me suis relevé— le souffle de la mort au dos — comme on dit ici. AqueUe Providence je dois peut-être de n'être pas déjà perclus, vous allez le savoir. — Au milieu de mes réflexions, une lourde main s'est appuyée sur mon épaule et m'a fort désagréablement surpris. Je me suis retourné : un pauvre diable fort déguenillé était là qui me présentait un petit album et me disait en son patois, mi-parti breton et français, qu'une dame de ma société l'avait sans doute perdu. — Je l'ai regardé
stupéfait. — Vous vous trompez, mon brave homme, je suis seul. — Ah ! je vous croyais du joli monde {ttul gentil) qui était ici tout-à-Fheure. — C'est moi qui gardais les chevaux , même que j'ai aidé une des demoiselles à monter le sien, même qu'elle a ri et qu'il m'a semblé, foi de Dieu ! que le jour devenait plus clair. — Je me suis rappelé ma rencontre de la route et avec une singulière émotion j'ai ouvert le cahier espérant y trouver un nom, une indication. Rien : pas même d'initiales. Seulement sur la première page les majuscules suivantes : A. T. C. A. D. et le mot espagnol : Ecija — qui est le nom de la ville andalouse sans doute, plus loin deux ou trois paysages des grèves, et plus loin encore quelcpies pages de cette cursive, couchée, svelte, élégante, régulière et suffisamment illisible pour révéler une main anglaise ; le cuir parfumé de la Russie recouvrait le tout. — Voilà un signalement auquel concourent trois nations ; or, comme la maîtresse présumée du livre leur ferait honneur à toutes trois, je gagerais qu'elle est Française. — J'ai conseillé au paysan de déposer sa trouvaille chez le curé du bourg après lifl avoir donné la récompense honnête.
Ai-je bien tout dit? — Non. Dussé-je encourir votre blâme, il est un aveu que je ne puis vous taire. D'ailleurs plus que jamais, en ce moment, je suis en veine de confidences. — JTai ouvert l'album vous le savez, et j'y ai jeté un rapide coupd'œil, mais si rapide qu'il ait été, ce coup-d'œil m'a fait eptrevoir certaines lignes où le hasard semblait avoir pris à tâche d'opposer une consolation et une espérance aux strophes découragées que vous avez iiiûc ♦'^ut-à-l'heure. Aussi ces radieuses lignes se [es si bien gravées dans ma mémoire, que [lis surpris bientôt à traduire sous une autre e sentiment qu'elles exprimaient et dont je d'être si vivement ému. Je veux consigner r un double motif ce fragment de prose, î en vers. D'abord si comme je le présume, lUS rendez en le lisant complice de mou
indiscrétion, vous perdrez le droit de me la reprocher; ensuite si comme je le désire, il apportait à un autre esprit souffrant la douce émotion qu'il m'a causée à moi-même, je me réjouirais de ma faute. — Voici ce fragment :
Je veux te consacrer ma yie, Pour marcher dans Tâpre chemin, S'il te faut la main d'une amie, Marchons ensemble, prends ma maint
Si pour conjurer la tourmente, Si pour endormir ta douleur.
Il te faut le cœur d'une amante, Viens, tu dormiras sur mon cœur!
S'il faut une sœur à ton âme, Viens comme à Dieu je suis à toi.
Qu'attends-tu pour guide ? Une flamme ?
Viens, j'ai le flambeau de la foil
Marchons ensemble ve^s l'aurore.
Des jours que tu n'espérais plus, Il est des bonheurs purs encore, Les temps amers sont révolus.
L'heure n'était pas si avancée que je ne pusse m'enfoncer au midi de la ruine, dans ce délicieux vallon de Traon-Pérennès que les Ecossais de la ville voisine aiment à parcourir, parce qu'ils y trouvent les aspects et la nature de leur brumeuse et poétique patrie. J'y suis descendu par un chemin accidenté et ombreux. Des ormes graves, tristes, d'une altière élégance, s'y dressent le long des clôtures.' J'ai traversé des taillis de chênes et j'ai suivi des sentiers que couvre le feuillage pâle des saules, que bordent des buissons émaillés de véroniques bleues, de jeannettes roses et où les brindilles vagabondes du chèvrefeuille se frayent un nassage et surgissent çà et là en bouquets par- . — Cette campagne est de tout point la î-partie du pays breton, triste et gris, austère 3lé que vous a présenté souvent déjà , avec
la sauvage énergie qui caractérise sa manière, mon habile compatriote Yan D'Argent. Peut-être quelque jour vous conduirai-je vers ces sites rocailleux où Tâpre vent des mers rougit l'herbe, où des nuages menaçants se vautrent sur d'incultes terrains hérissés de menhirs et fréqueptés par les farfadets de la mythologie bretonne, connus sous le nom de Corriganet et de Potret ar Sabbat. Mais pour le moment c'est le pied dans l'eau qu'il nous faut continuer notre promenade ; ce sont les lieux hantés par les esprits des marécages, par les filles des brouillards nocturnes, qu'il nous faut visiter.-— Partout en effet la source ruisselle avec cette petite voix flûtée du vase qui s'emplit. Les fontaines s'ouvrent limpides à l'abri des houx, au feuillage étincelant de baies de corail ; l'eau des réservoirs dort sous un fin voile vert de lenticules, à demi relevé pour laisser une place nette aux ébats des faucheux et permettre à la tanche sournoise de s'y intéresser. Un flot rapide et clair coule au flanc noir des moulins, se brise sur la roue, rejaillit en éclaboussures de cristal et s'évapore en buée, où se joue comme un sylphe le spectre solaire. D faut à chaque pas franchir un ruisseau qui glisse lestement sur son lit d'herbes couchées, et flottantes comme la chevelure des Nixes; il faut d'un pied
306 i TRAVERS LA BRETAGNE
circonspect affronter des pierres glissantes et des planches mal assujetties pour traverser de larges courants, aux angles desquels le moindre obstacle amoncelle une écume éblouissante. Partout l'eau roucoule, gazouille, gémit ou ronfle en sortant des canaux en bois, en s'enfonçant sous des voûtes. On dirait un concert d'hydraules. Il semble réjouir les bergeronnettes. Vives, lestes, inquiètes, Tceil éveillé, l'oreille au guet, la queue frétillante , elles sautillent du gravier humide à la pointe des cailloux que lave le courant, avec mille cris aigus, mille adorables brusqueries. Une vapeur qui se condense en diamants le long des herbes, dans le calice des fleurs, qui couvre de pierreries le gazon, s'élève durant la plus grande partie du jour de ce paysage marécageux d'où s'exhale le pénétrant arôme du céleri sauvage, l'acre et fraîche senteur de la mousse des bois, des fougères mouillées qu'on respire avec tant d'ivresse après les averses orageuses de l'été.
Mais bientôt la végétation s'éclaircit. Sur les collines escarpées qui bordent le yaUon, le roc se montre d'abord çà et là, trouant de ses pointes aiguës la toison d'or des landes, puis il envahit brusquement le terrain et finit par se dresser en murailles aux flancs abrupts qui se resserrent et surplombent le val avec une majesté sinistre et sauvage. — Au moment où j'approchais de cette gorge, le soleil couchant enflammait l'une des crêtes , où superbe comme Satan au milieu des perspectives rougeâtres d'un drame fantastique, se tenait un personnage appuyé sur une longue fourche. — Le brouiUard commençait à envahir la vallée, il me restait une assez longue course à faire, je dus songer au retour et je pressai le pas. — Il faut vous dire aussi que depuis le bourg de la Jloche-Morice, je n'avais pas rencontré une âme
308 À TRÀYERS LÀ BRETAGNE
chrétienne. Le moulin continuait sa tâche, il est vrai, mais sa porte était close, la roue devait tourner par pure habitude et sans souci du meunier absent. Or, sous l'influence de cet endroit solitaiie et du jour mourant, ma pensée commençait à suivre une pente superstitieuse. Un souvenir de veillée, dont la sombre poésie de Goulven Lennoc*h, un bai'de du pays, a deniièrement ravivé en moi l'émotion, la légende des Gannerez-noz me revenait à la mémoire, et je ne pouvais imaginer un lieu plus favorable que celui où je me trouvais, aux opérations nocturnes des redoutables lavandières ; s'il eût été l'heure classique, nul doute qu'au plus innocent coup de battoir, je me serais attendu à voir surgir ces pâles visages de clair de lune pour m'inviter à tordre le suaire humide. Ceci me conduit naturellement à déplorer que nos Jégendes bretonnes n'aient de crédit qu'à la condition d'être effrayantes. Les fées secourables, les esprits bienfaisants, les anges tutélaires, n'ont guère de prestige dans nos campagnes, mais l'ennemi du genre humain y conserve toujours le sien. Aussi trouveriez-vous au fond du sentiment religieux des Bretons surtout, bien moins l'amour de Dieu que la peur du diable. Cela ne vient-il pas du soin que l'on prend, de tenir l'esprit sans cesse en éveil sur
A TRAVERS LA BRKTAONK 309
le maudit en déclarant de son ressort le fantastique personnel des récits de veillées ? Les superstitions mêmes qui de prime abord ont une apparence de voluptueuse sérénité, cachent toujours en fin de compte quelque diablerie. En effet, est-il une image moins effrayante que celle de cette ronde menée sur les gazons humides, aux lueurs argentées de la lune, par les diaphanes guirlandes de fiancées mortes avant le mariage ? Peut-on soupçonner une perfidie infernale dans le simple service que réclament de vous, au bord d'un lavoir, quelques travailleuses nocturnes pressées de besogne ? Et pourtant, si par charité chrétienne, vous cédez aux coquetteries engageantes des unes, elles vous entraînent dans leurs frénétiques tourbillons et reconnaissent votre condescendance à leurs fantaisies chorégraphiques en vous abandonnant plongé jusqu'au col, et plus encore parfois, au milieu d'un marécage. Quant aux autres, elles vous empêtrent les mains dans les plis d'un linceul mouillé et le tordent jusqu'à vous casser les bras. De pareilles inventions ne peuvent manquer de rendre égoïste un yrai Breton. Aussi n'aime-t-il guère à se déranger la nuit pour rendre un service. On lui a tellement inoculé la défiance du merveilleux que je ne sais trop, si dans cette conjoncture où Gisèle
3110 A ÎRAVERS L À BRETAGNE
lui apparaîtrait à l'angle d'un bois, il ne préférerait pas à la solitude, l'embuscade voisine d'un brigand prêt à lui demander la bourse ou la vie.— n ne m'a point été donné, pour ma part, de me former une conviction à. cet endroit. Nul bruit de battoirs n'a inquiété mon oreille. En revanche un implacable coassement de grenouilles m'a étourdi jusqu'à la route.
Le soleil avait disparu^ le crépuscule envahissait déjà la campajçne ; une vapeur compacte qui marquait le cours de la rivière, ourlait comme une longue bande de ouate, la base de la colline, et pourtant on voyait encore la silhouette de la ville se détacher sur les calmes magnificences du couchant. Les lourds chariots qui reviennent le soir et « font aboyer les chiens dans l'ombre » allumaient leur lanterne trouble et passaient à mon côté ; tandis que marchant à peu près de conserve avec une caravane de charbonniers, j'écoutais ses conducteurs, qui, assis aux extrémités de la file et les deux jambes pendantes au même flanc de leurs montures, chantaient, accompagnés par la clochette des porteurs, un sône du pays dont ils
outrageaient, en vrais sauvages, les strophes ravissantes :
« J'ai vu près de la croix du chemin lundi — Une jeune fille belle comme les saints — Dimanche j'irai à la messe — Et je la verrai sur la place.
» Ses yeux sont plus clairs — Que l'eau dans un verre — Ses dents sont blanches et pures — Et plus brillantes que les perles.
» Quand il croîtrait au seuil de ma porte — Au lieu de vertes fougères des feuilles d'or — Quand j'en aurais plein mon courtil — Peu m'importerait sans elle.
» Chaque chose a sa loi — L'eau coule de la fontaine — Et descend au bas du vallon — Le feu s'élève et monte au ciel.
» La colombe demande un petit nid clos — Le cadavre une tombe — L'âme le paradis — Et moi votre cœur, ma douce amie !
"^» J'irai tous les lundis matin — Sur mes deux
— —X à la croix du chemin — J'irai à la croix nou-
- En l'honneur de celle qui m'est chère (1). »
) la \i\ï&aiBxq}ié{BarzaX'BreUJ,
A THâVERS U BRETàGNK 31S
Bien me prend d'être arrivé au terme de ma course, car je n'oserais rien ajouter après ces vers charmants. — Respirez donc en paix la fleur suave de poésie bretonne placée an bas de cette page où je ne puis mettre le bouquet de verveine que j'ai rapporté pour vous de ma promenade A TRAVERS LA BRETAGNE !