A travers la Chaouïa avec le corps de débarquement de Casablanca (1907-1908)
Aperçu de la situation politique de la France au Maroc. — Massacre et pillage de Casablanca (juillet 1907). — Ses causes. — Une intrigue marocaine. — Arrivée du Galilée. — Débarquement de marins. — L'enseigne Ballande et le guet-apens de la Douane. — Bombardement de la ville. — Arrivée des forces navales et des troupes du général Drude. — Occupation de la ville. — Les camps .
L'intervention de nos troupes à Casablanca a été motivée par le drame survenu devant cette ville le 30 juillet 1907 et qui coûta la vie à plusieurs ouvriers de l'entreprise française chargée des travaux du port; mais ce pénible incident n'était que le dernier d'une série où certains de nos nationaux avaient eu à subir les effets du fanatisme et de l'hostilité des Marocains sans que fît le nécessaire pour les protéger un Gouvernement impuissant et peut-être complice.
Le drame du 30 juillet ne fut donc pas l'effet du
hasard, mais le résultat d'une évolution toute naturelle : l'Arabe, qu'il soit Marocain ou Algérien, a dans son cœur une haine profonde pour l'étranger, le « Roumi », en qui il voit l'ennemi de sa religion, de sa race. Si une influence quelconque, un événement vient attiser ou réveiller sa haine, il attaque alors, sans souci des conséquences qui peuvent en résulter; c'est ce qui advint à Casablanca. Mais pour se rendre compte de la portée de cette attaque, il convient de rappeler en quelques mots quelle était la situation de la France vis-à-vis du Maroc, le jour où le choc sanglant se produisit.
A la suite des nombreux délits ou des crimes commis depuis plusieurs années à l'égard de Français sur le territoire marocain, le Maghzen, pour répondre aux demandes multipliées de répression ou de réparation, avait signé avec la France les accords de 1901 et 1902. S'appuyant sur ces accords, la France avait conclu en avril 1904 avec l'Angleterre, et en octobre de la même année avec l'Espagne, deux conventions qui permettaient d'espérer une solution conforme à nos légitimes intérêts. Ces deux puissances, les seules, semblait-il, qui auraient pu nous faire de l'opposition, reconnaissaient la prédominance de nos droits, due à notre situation en Afrique, en particulier à la proximité de l'Algérie. Le Maghzen lui-même paraissait se prêter à notre collaboration.
L INTERVENTION FRANÇAISE
En janvier 1905, la mission française, ayant à sa tête M. Saint-René Taillandier, ministre de France, s'était rendue à Fez, avec un programme qui n'était autre que celui que la France poursuivait depuis 1901 dans l'intérêt de toutes les puissances en relations commerciales avec le Maroc, et qui comprenait, entre autres réformes, le rétablissement de l'ordre par l'organisation de l'armée; l'assainissement de la situation monétaire par la création d'une banque; l'aménagement de certains ports, etc.
Sur ces entrefaites, le Gouvernement allemand fît parvenir à la connaissance du Gouvernement français qu'il ne se trouvait en rien lié, relativement au Maroc, par les accords franco-anglais et francoespagnol, qu'il prétendait ignorer. La presse allemande s'empara de l'affaire; l'empereur d'Allemagne se rendit à Tanger (31 mars 1905), pour proclamer que le Sultan est un « souverain indépendant ». Le conflit était virtuellement ouvert! La conversation cependant continua entre la France et l'Allemagne; elle menaçait de s'éterniser ou plutôt de se terminer par un éclat, lorsque le Sultan eut l'inspiration d'inviter les puissances signataires de la convention de Madrid de 1880 à une Conférence, pour y délibérer sur les réformes projetées par S. M. Chérifienne, réformes qui seraient à introduire au Maroc, ainsi que sur les moyens nécessaires pour les accomplir.
A TRAVERS LA C HA OUI A
Le Gouvernement allemand accepta d'emblée le principe de cette Conférence et le Gouvernement français s'y rallia le 8 juillet. La Conférence d'Algésiras a fait assez de bruit pour que l'écho en soit resté dans toutes les mémoires. Rappelons que les négociations de nos délégués et l'appui de solides alliances y sauvegardèrent nos intérêts économiques et nos créances. L'Europe, entre autres stipulations, donnait à la France : 1° le mandat de surveiller les recettes des douanes marocaines, dont 60 pour 100 devaient gager un emprunt consenti par les capitalistes français; 2° celui d'assurer, concurremment avec l'Espagne, la sécurité autour des ports marocains ouverts.
C'est à. Casablanca que le premier détachement de police devait être installé. Jamais la France n'eut cependant sur Casablanca des visées plus directes que sur les autres ports du Maroc occidental. Sa pénétration au Maroc semblait même devoir se faire sur un tout autre point, par la commune frontière algérienne, et des essais de pénétration par la mer, aussi bien des Français que des Portugais, avaient subi autrefois de sanglants échecs. Par contre, notre influence s'avançant peu à peu par l'ouest de la province d'Oran, un chemin direct devait nous mener à Fez et Mekinez, par Oudjda et Taza, en franchissant la Moulouya; une voie ferrée, dès longtemps amorcée, montrait cette route de laquelle
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L'INTERVENTION FRANÇAISE
le respect du traité d'Isly semblait écarter les compétitions européennes. Des marchés-frontières réunissaient Algériens et Marocains, cependant que les rails, déjà poussés à Aïn-Sefra en 1881, atteignaient Djenien-Bou-Resg, puis Colomb-Béchar, et que Figuig, Igli, Beni-Abbès devenaient les points d'appui de notre police mobile. Mais, sans bruit, la diplomatie ouvrait peu à peu les débouchés marocains du littoral atlantique et il nous fallut bien, sous peine de nous voir distancés sur ce point, y transporter nos efforts.
La Conférence d'Algésiras nous en donnait le droit; nos intérêts, nos moyens d'action, notre expé-~ rience des choses et des gens de l'Islam, qualifiaient notre nation plus que toute autre pour tenter l'entreprise; mais cette Conférence eut l'inconvénient grave de faire voir aux Marocains que l'Europe n'était pas très fortement unie dans la lutte dont leur pays était l'enjeu; elle leur fit croire notamment que l'Allemagne désapprouvait notre intervention et qu'ils auraient en elle une alliée toujours prête à l'empêcher.
Pour les amener à résipiscence, il fallut plusieurs preuves de notre fermeté. Devant l'impéritie et l'inertie du Maghzen, devant son refus persistant d'exécuter les accords, de protéger nos nationaux assassinés ou molestés sous les yeux de ses agents (attaque de la mission hydrographique du lieute-
nant de vaisseau Dyé, assassinat de M. Charbonnier à Tanger, agression contre M. Lassallas à Marrakech, M. Sonin à Oudjda, M. de Gironcourt à Fez en 1906), le Gouvernement français ne pouvait, en effet, sans faire aveu de faiblesse, renoncer à sa politique et au respect de ses droits.
Une démonstration navale fut faite devant Tanger (novembre 1906) avec l'assentiment des puissances signataires de l'acte d'Algésiras et plus tard, après l'assassinat du Dr Mauchamp à Marrakech (19 mars 1907) sur le refus du Maghzen de rechercher et punir les coupables, Oudjda fut occupée sans coup férir par une colonne imposante de façon à prévenir toute possibilité de résistance. L'occupation d'Oudjda par voie de représailles convainquit enfin le Maghzen que nous savions nous faire respecter et il promit de donner satisfaction à toutes les demandes que nous avions formulées ; mais il perdait ses illusions trop tard. L'insubordination de ses sujets était trop grande; il ne put l'enrayer; et le 30 juillet 1907 devait avoir lieu le massacre de Casablanca autorisé tacitement par un pacha incapable et de mauvaise volonté, dont les Européens avaient demandé à plusieurs reprises le déplacement.
Casablanca est le port le plus important de la côte ouest du Maroc et sa population était évaluée, en 1907, à 30 000 habitants, dont 1000 Européens et
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6 000 Juifs. La population musulmane est essentiellement bédouine; l'élément arabe lettré, poli, élégant, n'y est guère représenté que par quelques fonctionnaires et quelques commerçants originaires de Fez, Tanger, Tetouan ou Rabat. Le gros de la population est recruté parmi les tribus voisines, les Mediouna, les Zenata, les Oulad Harriz. Les plus sédentaires forment les artisans et les boutiquiers; les autres constituent une population flottante de manœuvres, d'ouvriers et de chameliers dont les éléments sont restés en contact intime et permanent avec les tribus ; ce qui explique la facilité avec laquelle les émissaires de toutes ces agglomérations turbulentes ont pu réussir à les exciter contre les étrangers.
La prospérité de Casablanca (Dar el-Beida, en arabe) lui vient de sa rade, d'ailleurs mal abritée, car elle est entièrement exposée aux vents du Nord et du Nord-Ouest, mais assez profonde pour recevoir les grands navires à un mille ou un mille et demi (2 à 3 kilomètres) de la côte. L'embarquement et le débarquement des voyageurs et des marchandises s'opèrent à l'aide de barcasses d'un faible tirant d'eau, pouvant pénétrer dans une petite anse, creusée par les vagues dans la bordure rocheuse de la côte : c'est le port proprement dit. Toutefois par les gros temps, surtout en hiver, les mouvements se trouvent souvent interrompus par la pré-
A TRADERS LA CHAOUIA.
sence d'une barre énorme qui se forme à un mille de la côte sous l'action du vent et qui empêche absolument toute communication, mais rarement pendant plus de trois à quatre jours consécutifs, alors qu'à Larache, à Rabat et à Safi cette situation dure des semaines et quelquefois même des mois entiers.
La ville est entourée de hautes murailles blanches, flanquées de grosses tours carrées et percées de quatre portes : Bab es-Souk, Bab Marrakech, Bab Rhea, Bab el-Mersa. Cette dernière fait communiquer le port avec la Douane et c'est sous sa voûte que se déroula le drame du 5 août 1907. Quelquesunes des tours de défense et deux bastions faisant face à la mer étaient armés de vieilles pièces d'artillerie servant à saluer l'arrivée d'une lettre chérifienne ou d'un vaisseau de guerre européen, mais ne pouvant plus en imposer aux tribus voisines. Casablanca se compose de trois parties : la Médina, où habitent les Européens et où se trouve le commerce; le Mellah, quartier juif, et enfin le Tnaquer, habité surtout par l'indigène. En dehors des murs de la ville, du côté de Bab Marrakech, existe tout un amas de huttes, de tentes abritant la population nègre.
Comment Casablanca devint-elle le foyer de l'insurrection? D'une manière très naturelle. Aux causes d'ordre général dont nous avons parlé plus
VILLAGE NEGRE KN DEHORS DES MURS PRES DE LA PORTE DE MARRAKECH DÉTRUIT PAR LE BOMBARDEMENT (v. page 23).