PAR LE MAUVAIS TEMPS, UNE BARRE ENORME FERME LE PORT DE CASABLANCA
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haut, et qui maintenaient en effervescence continuelle tous les indigènes, vinrent s'ajouter des causes locales, qui précipitèrent les événements. Les tribus Chaouïa voisines de Casablanca, qui ne reconnaissaient que nominalement l'autorité du Maghzen, s'émurent des réformes que le sultan Abd el-Aziz voulut introduire dans la douane des ports conformément à l'accord de 1904. Convenablement travaillées par des caïds intéressés, elles ne tardèrent pas à élever de vives protestations au sujet de l'emploi de fonctionnaires français pour le contrôle de la douane, réforme qui allait faire disparaître une source de bénéfices clandestins, soit pour les fonctionnaires marocains, soit pour les commerçants peu scrupuleux qui voyaient dans la corruption un des moyens les plus efficaces du gouvernement du Maghzen.
Les travaux du port de Casablanca étaient également l'objet de leurs inquiétudes. En 1906, une société française, la maison Schneider du Creusot, obtint la concession de ce port. Les travaux commencèrent en mars 1907 et des Européens de diverses nationalités, particulièrement des Français et des Espagnols, y furent employés. Pour faciliter la construction de la jetée et le transport des matériaux et blocs de pierre, il fallut établir un petit chemin de fer à voie étroite qui, longeant la mer, allait aboutir à une carrière située
à 1 500 mètres de la ville entre le cimetière arabe de Sidi Belyoute et l'Aine Mahzi. Ce chemin de fer troubla la quiétude musulmane et réveilla le fanatisme des Chaouïa. Pour eux, cette voie étroite, construite en apparence afin de faciliter les travaux du port, était l'amorce d'un grand chemin de fer de pénétration destiné à violer un jour les mystères du Mag'rib.
Une intrigue marocaine devait mettre le feu aux poudres. El Hadj Hammou, caïd des Oulad Harriz, fils de l'ancien gouverneur de Dar el-Beïda, était irrité de ne pas avoir succédé à son père et d'avoir été remplacé par Si Bou Beker ben Bouzid. Il conçut le projet de créer, avec l'aide des tribus, des troubles graves dirigés surtout contre les étrangers, de façon à mettre en relief l'incapacité de son rival et d'indisposer contre lui le Sultan, embarrassé d'une complication nouvelle. Une seule autorité, celle de Mouley el-Amine, oncle du Sultan, commandant la mehalla de Casablanca, aurait pu s'interposer entre lui et son rival; mais que pouvait ce vieillard de soixante-dix ans, sans ressources et facile à convaincre, contre le fils d'El Hadj Hammou, actif, ambitieux et jouissant d'une grande fortune? Bou Beker, du reste, soit par calcul, soit par indifférence, parut seconder les projets de son rival; il ne sut ou ne voulut pas résister aux injonctions des tribus qui, travaillées
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par El Hadj Hammou, allaient bientôt se jeter sur Casablanca, objet continuel de leurs convoitises.
Les Chaouïa, en effet, révoltés contre le Maghzen, riches des sommes considérables qu'ils auraient dû lui payer comme impôt, avaient accru rapidement leur puissance militaire par l'achat de chevaux, de munitions et de fusils à tir rapide. Très mal disposés envers les chrétiens, ils considéraient bientôt les Français comme leurs ennemis particuliers, surtout lorsqu'ils virent le commencement des travaux du port et l'établissement d'un poste de télégraphie sans fil. Aiguisés par les prédications du sorcier Ma el-Aïnine, excités par les appels pressants d'El Hadj Hammou, fiers de leur force et de leur indépendance, cavaliers brillants et infatigables, tireurs habiles, ils brûlaient du désir de piller la ville et de chasser les Européens.
Le 28 juillet 1907, une délégation des tribus se présenta devant le pacha Sidi Bou Beker et lui demanda la suppression des contrôleurs français de la douane, l'arrêt immédiat des travaux du port et la destruction du chemin de fer. Embarrassé, Sidi Bou Becker répondit que les travaux avaient été ordonnés par le Sultan et il demanda à réfléchir jusqu'au lendemain, promettant de réunir dans la journée les notables de la ville et d'étudier avec eux la situation. Les indigènes, déçus et furieux, résolurent d'envahir la ville, de la purger de toute puis-
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sance européenne et de piller le quartier juif, ce Mellah qu'ils considéraient comme une proie susceptible de leur fournir toutes les compensations à leurs déboires.
Le 30 juillet, la délégation manqua le rendez-vous du Pacha. Le drame s'annonçait. L'agitation naît dans la ville ; des groupes se forment, on discute ; un crieur public qui se dit marabout, escorté d'un nègre à cheval, parcourt la ville, prêchant la guerre sainte et vomissant l'anathème contre les chrétiens. Un jeune Portugais, témoin du fait, s'étant permis au passage du marabout de hausser les épaules, le nègre à cheval lui assène un coup de hachette, qui, contre toute attente, ne le blesse que peu grièvement.
Le Consul de Portugal, informé, se rend aussitôt chez le Consul d'Angleterre, doyen du Corps consulaire en l'absence de notre Consul, M. Malpertuis, en congé- en France. Le Consul d'Angleterre réunit aussitôt tous ses collègues et une réclamation collective, avec une demande d'audience, est adressée d'urgence à Sidi Bou Beker. L'entrevue est fixée à deux heures. Peut-être dénouera-t-elle la situation? Malheureusement les événements vont se précipiter et le sang va couler.
Des Marocains de la ville, des indigènes en contact journalier avec les Européens, se promenaient dans les carrières d'où les pierres de la jetée étaient ex-
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LE GOUM ALGERIEN QUI FAISAIT SURTOUT SERVICE D ECLAIREURS ÉTAIT COMPOSÉ DE VOLONTAIRES MONTÉS A LEURS FRAIS ET SON EFFECTIF ÉTAIT DE 150 HOMMES (V. page 41).
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L ONCLE DU SULTAN, MOULEY EL AMINE, VIENT AU CAMP RENDRE VISITE AU GÉNÉRAL DRUDE.
La Chaouïa.
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traites. Tout à coup, on les vit accumuler sur les rails de gros blocs de pierres pour empêcher la locomotive et le train de gagner le port. Un ouvrier européen s'approcha des indigènes et leur reprocha leur attitude. Menacé par eux, il prit la fuite; poursuivi, il fut assommé à coups de pierres. A ce moment, le train descendait vers le port et, devant l'amas de pierres disposées sur la voie, le mécanicien fut obligé d'arrêter sa machine. Immédiatement entouré par la foule menaçante, il succomba sous une grêle de pierres et de coups de poignard. Dans le train se trouvaient quelques ouvriers et contremaîtres qui tentèrent de fuir voyant le sort qui leur était réservé; rejoints aussitôt, ils succombèrent les uns après les autres sous la fureur exaspérée des Marocains ivres de sang. Trois Français, trois Espagnols, trois Italiens tombèrent ainsi victimes du fanatisme musulman. Quand la tuerie fut achevée, quand les corps ne formèrent plus qu'un amas de loques et de bouillie sanglantes, la fureur de ces brutes se tourna contre la machine et le matériel. Tout fut rapidement détruit et un bûcher fut allumé sous la carcasse métallique qui résistait à tous les efforts.
Le Dr Merle, médecin attaché au Consulat français, avait, du haut de sa terrasse, assisté aux terribles scènes de la plage et, impuissant, avait dépêché un envoyé au Corps consulaire, réuni chez le Pacha.
A la véhémente apostrophe des Consuls, Sidi Bou Beker répondit qu'il était sans moyen, n'ayant pas de cartouches à distribuer à ses soldats ; cependant, devant l'énergique attitude du vice-consul de France, il promit non seulement d'armer ses hommes, mais aussi de les envoyer le long de la voie ferrée pour arrêter l'élan sauvage des fanatiques et ramener les corps des malheureuses victimes.
Accompagné de quatorze Français sans armes et escorté de dix soldats du Maghzen, le Dr Merle se rendit alors sur la plage pour faire les constatations et pour veiller au transport des corps. Le spectacle qui s'offrit à leur vue provoqua de leur part un geste d'indignation. Les soldats du Maghzen le prenant pour eux couchent en joue la petite troupe de Français pendant que la populace s'armait de pierres. Heureusement les Français, maîtres d'eux-mêmes, demeurent impassibles, reculent prudemment et, sous une grêle de projectiles, viennent se réfugier au Consulat français.
Pendant que se succédaient ces événements, la rumeur croissait dans la ville. Par les portes de Marrakech et de Bab es-Souk, les gens des tribus qui entouraient la ville et que nulle autorité ne bridait, ne cessaient de s'y jeter, faisaient prisonnier le Pacha et semaient partout la terreur. Les Européens, de leur côté, inquiets des suites du drame, se réfugiaient dans leurs consulats, tandis
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qu'une troupe de forcenés se jetait dans le Mellah et molestait les Juifs. Tout l'après-midi, les femmes arabes sur les terrasses poussèrent des you-you joyeux, acclamant le départ des chrétiens.
En rade se trouvait le Mogador en partance le soir même. Le chargé d'affaires du Consulat pria le Dr Merle d'y monter et de se rendre à Tanger afin d'exposer les événements au Ministre de France; puis, grâce à ses vives insistances, il obtint du Pacha une garde d'Askris pour le Consulat. Mais devant la sympathie très nette des Askris pour les émeutiers, le personnel du Consulat fut armé et le poste retiré.
Cette mesure n'était pas faite pour rassurer les esprits : dans la ville, la situation était toujours menaçante. Aussi la colonie française demanda-t-elle à se réfugier sur un bâtiment qui croisait au large ? Sur les instances du Consulat de France, appuyé par le Consul d'Angleterre, le Pacha consentit à fournir une escorte pour accompagner au port la colonie française.
L'embarquement s'opéra sans graves incidents à bord d'un cargo-boat anglais. C'est alors que l'oncle du Sultan, Mouley el-Amine, commandant la mehalla chargée de rétablir l'ordre dans la région, fortement impressionné par des événements qui mettaient en cause la responsabilité du Maghzen, tenta d'intervenir pour calmer les esprits. Il
demanda au consul de France l'autorisation de prendre le commandement des troupes dans l'intérieur de la ville et l'informa de son intention de destituer le Pacha et de le remplacer par le caïd des Oulad Harriz, el Hadj Hammou, en attendant les ordres du Sultan. Cette proposition fut acceptée par le Corps consulaire.
Le 31 juillet, le Ministre de France à Tanger, informé des événements par l'arrivée du Dr Merle, avait télégraphié à Paris et donné l'ordre au croiseur Galilée, commandant Ollivier, qui se trouvait sur rade, d'appareiller pour Casablanca. C'est le lendemain 1er août que le Galilée arriva en vue du port; il se mit aussitôt en communication avec le Consulat qui décida d'assurer la protection de la colonie européenne à l'aide de postes de matelots. Toutefois leur débarquement ne devait avoir lieu qu'après entente avec le Corps consulaire et au signal donné par la vigie du Consulat français.
Mais l'autorisation du Corps consulaire ne vint pas, les Consuls estimant à l'unanimité que si les troupes françaises débarquaient en ce moment en nombre insuffisant, ce serait le signal d'un massacre général des Européens. Le Pacha reçut toutefois l'ordre de débarrasser sans délai le chemin qui mène des Consulats à la Marine des gens armés des tribus qui l'occupaient depuis deux jours et il était en même temps avisé qu'à la moindre alerte
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mettant en danger réel la vie de nos concitoyens, le Galilée recevrait l'ordre de bombarder la ville. Ces décisions, approuvées par tout le Corps consulaire, étaient conformes à celles données par le Ministre de France à Tanger, qui estimait que le croiseur ne pouvait opérer un débarquement avec ses seules forces. Elles produisirent une impression salutaire sur les autorités marocaines et le soir même le Pacha prenait ses dispositions pour purger la ville des gens des tribus. Du 2 au 4 août, une accalmie se produisit, le calme et l'ordre se rétablirent dans la ville : Mouleyel- Aminé se substituant à Sidi Bou Beker priva les tribus de leur docile instrument, plaça des postes dans les rues et épura la ville. Les Européens commencent à respirer : ils sortent et évitent les rassemblements, mais la vie est pleine d'incertitude et d'émotion. Ne sont-ils pas à la merci d'un événement?
Alors, sur la demande du vice-consul de France, rentré de congé le 2 août, le commandant Ollivier fait débarquer en secret dix matelots du Galilée commandés par l'enseigne Cosme pour assurer la garde du Consulat; les armes et les munitions emballées dans des caisses portant l'étiquette « conserves » sont également amenées à terre. Cette protection était illusoire sans doute, mais elle affermissait la confiance de toute la colonie française, tandis que le Galilée, immobile sur rade,
A TRAVERS LA C HA OUI A
attendait avec impatience le moment d'agir, ne demandant qu'à se couvrir de gloire avant l'arrivée des forces navales. Mais, d'accord avec l'autorité française, il avait à assurer la sécurité de nos nationaux et non à exercer la répression ; or cette sécurité était assurée et garantie par Mouley el-Amine, de qui le Consulat affirmait la bonne foi. Pourquoi alors vouloir agir, vouloir débarquer malgré les instructions formelles du Ministre de France à Tanger, malgré la décision prise par le Corps consulaire? Le vice-consul de France employa toute son énergie et toute son autorité pour obtenir du Galilée que les engagements pris ne fussent pas violés sans raison; mais les événements devaient être plus forts que sa prudence...
Dans la nuit du 4 août, vers onze heures, le Consulat reçut inopinément du commandant Ollivier la dépêche suivante : « Au lever du jour, une escadre mouillera devant Casablanca et des forces imposantes débarqueront aussitôt. Il est urgent de prévenir Mouley el-Amine qu'au premier coup de feu tiré, la ville sera bombardée. »
Le Bu Chayla, envoyé pour prêter appui au Galilée, se trouvait à ce moment à hauteur du cap Spartel ; par la télégraphie sans fil il était entré en communication avec le Galilée et lui avait adressé une dépêche qui fut transmise inexactement ou incomplètement au Consulat vers onze heures du
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soir. En effet, il est avéré que le Galilée fut informé que le Du Chayla ne formait qu'une extrême pointe et qu'une escadre sérieuse, apportant des forces imposantes, le suivrait à 24 ou 48 heures.
Le Galilée força donc en quelque sorte la main au Consul. Le débarquement étant ainsi décidé, le Consul de France en avisa officiellement ses collègues étrangers et Mouley el-Amine; ce dernier fut invité en outre à laisser ouverte la porte de la Marine et à veiller à ce que tout se passât dans l'ordre le plus parfait, qu'aucune goutte de sang ne fût versée, s'il ne voulait pas voir bombarder la ville. Mouley el-Amine répondit aussitôt que les portes seraient ouvertes et que personne ne s'opposerait à L'entrée des marins français dans Casablanca. Au Consulat, tout le monde veille, tout le monde, dès l'aurore du 5 août, guette du haut du mirador l'arrivée des renforts ; mais rien n'apparaît à l'horizon! Soudain, comme cinq heures du matin sonnent, se détachent du Galilée trois canots portant soixante-dix matelots sous les ordres de l'enseigne Ballande. Le débarquement s'effectue lentement à cause de la marée basse et tout paraît aller bien. L'enseigne Ballande prend la tête du détachement guidé par l'interprète du Consulat et se dirige vers la porte de la Marine. Au moment où la petite troupe de marins arrive, cette porte est subitement fermée par les Marocains; mais l'en-
seigne, qui a vu les deux panneaux de la porte sur le point de se rejoindre, donne un vigoureux coup d'épaules, repousse la porte et assure à ses hommes l'entrée de la ville. En même temps, une salve part d'un groupe de soldats marocains de garde à la porte, et l'enseigne Ballande reçoit une balle dans la main.
Les marins, furieux, s'élancèrent, baïonnette au canon, franchirent la porte qui avait cédé et, sous une grêle de balles, se dirigèrent par des rues étroites vers le Consulat de France, situé à 250 mètres de là, renversant tout sur leur passage. Quelles angoisses au Consulat lorsqu'on entendit la fusillade et les clameurs de la populace ! Comme il avait été convenu avec le Galilée en cas d'incident, le signal du bombardement fut donné. Et au moment où le détachement français atteignait le Consulat et s'y retranchait, les canons du croiseur commençaient à tirer, tandis que les coups de feu partaient de toutes les terrasses, menaçant les Consulats. Le bombardement couvre alors la ville tout entière de fer et de feu! La kasbah, où se trouvent d'antiques canons, reçoit quelques obus, des maisons sont éventrées et l'incendie s'allume aux quatre coins de la ville. Au bruit du canon, les tribus qui se tenaient à proximité de la ville s'approchent et font tous leurs efforts pour y pénétrer malgré le feu que le Galilée dirige activement sur les groupes en formation.
BATTERIE INSTALLEE DANS UNE KASBAII PRES DU PORT DE CASA- BLANCA. ELLE ESSAYA DE REPONDRE AU FEU DU « GALILÉE ».
LA PORTE DE BAB ES-SOUK. A GAUCHE UNE BRECHE D OBUS DE LA MARINE LAISSE APERCEVOIR LES MAISONS DU MELLAH, QUARTIER JUIF.
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La fusillade durait depuis trois heures, quand un parlementaire marocain se présenta au Consulat de France, porteur d'une lettre du Consul d'Angleterre, avisant le Consul de France que Mouley el-Aminele priait d'intervenir auprès de lui et le suppliait de faire cesser le feu dirigé sur la ville. Le conflit, disait l'oncle du Sultan, avait été provoqué par les hommes de garde à la Douane ; la populace était maîtresse de la ville, et il ajoutait qu'il s'en remettait aux Français du soin de rétablir la sécurité.
Pendant ces pourparlers, le croiseur Bu Chayla, tenu au courant des événements par la télégraphie sans fil du Galilée, arriva sur rade et ouvrit immédiatement le feu avec des obus à mélinite sur une batterie du port qui venait de tirer et sur les cavaliers des tribus qui gagnaient la ville. Le consul de France déclara alors à Mouley el-Amine qu'il ne prendrait une décision qu'après le débarquement des renforts amenés par le Bu Chayla.
A midi la compagnie de débarquement de ce croiseur, ayant à sa tête le lieutenant de vaisseau Dupetit-Thouars et accompagnée du commandant Mangin, chef de la police franco-espagnole, reçut l'ordre de gagner le Consulat de France. Le débarquement se fit sur les rochers de la plage de Sidi Belyoute, sous la protection des canons des croiseurs et des pièces de 37 des embarcations; les matelots pénétrèrent en ville par les fenêtres du
Consulat du Portugal, tandis que du haut des terrasses du Consulat de France, les marins du Galilée les protégeaient de leurs feux. Vers trois heures, arriva la canonnière espagnole Alvaro de Bazan, qui débarqua par le même chemin un détachement de trente marins pour occuper le Consulat d'Espagne. Enfin, dans la soirée le croiseur Forbin, arrivant des Açores, mouillait sur rade, salué par les acclamations de la colonie européenne réfugiée à bord d'un vapeur anglais.
Ce secours inattendu, dû à la Télégraphie sans fil, émerveillait ces malheureux qui voyaient surgir de l'horizon un secours sur lequel on ne comptait pas.
Ce croiseur, en effet, rappelé des Açores par un câblogramme du ministre de la Marine à la suite des événements du 30 juillet, se trouvait à 160 milles de Tanger quand il apprit par la T. S. F. le débarquement du Galilée et le bombardement de Casablanca.
Le 6 août, au matin, la Compagnie de débarquement composée de 45 hommes, sous les ordres de l'enseigne de vaisseau Berry, fut mise à terre et, sous le feu de mousqueterie des Marocains, escalada crânement le mur du consulat de Portugal pour rejoindre ensuite au consulat de France les détachements du Galilée et du Du Chayla.
Le commandant Mangin organisa la défense de la ville et, à l'aide de détachements de marins des
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croiseurs, assura la garde des Consulats. La ville étant aux mains des pillards, toute la journée on tira; le Galilée, le Bu Chayla, le Forbin ne cessèrent d'inonder de leurs obus les abords de la ville où se trouvaient concentrées les forces des tribus, et les flammes achevèrent bientôt dans l'intérieur des murs l'œuvre des obus et des pillards1. Mouley el-Amine, lui-même, que ni sa parenté, ni son rang ne protégeait, demanda des armes pour sa propre défense. Un drame sanglant se déroulait dans les profondeurs de la ville livrées à des hordes de bandits que la haine de l'étranger, attisée par des meneurs, l'appât d'une cité riche et un immense désir de butin avaient jetés contre ses murs. Pendant deux jours, la ville fut dévastée, brûlée, mise à sac, les habitants tués ou emmenés prisonniers; les gens des tribus s'étaient rués sur la ville, entreprenant le pillage en règle, rue par rue, maison par maison, sans distinguer les Juifs et les Arabes des Européens ; une atmosphère de sang et de mort planait sur la ville et l'incendie complétait l'œuvre de destruction; les deux tiers de la ville furent détruits. Le 7 août, Casablanca était vide de tous ses habitants; il ne restait plus rien à voler, à violer, à tuer. La fureur de ces brutes se tourna
1. Au bout de trente-six heures d'alertes et de veilles continuelles, les soutes de chacun des croiseurs s'étaient vidées de plus de 600 coups de canons de 14 centimètres et de 47 millimètres.
alors contre les Européens, les Consulats furent attaqués et ne purent être dégagés qu'au prix d'énergiques et vigoureuses sorties de nos marins. Telle était la situation le 7 août au matin, lorsque parut à l'horizon l'escadre qui amenait les troupes envoyées d'Algérie. En effet, dès les premières nouvelles, le Gouvernement français s'était empressé de prendre les mesures que nécessitaient d'aussi graves événements. Des ordres étaient donnés pour l'envoi à Casablanca de forces navales et terrestres. Les forces navales, sous le commandement de l'amiral Philibert, devaient comprendre : quatre croiseurs cuirassés, la Gloire, le Gueydon, le Dupetit- Thouars, le Condé s'ajoutant aux trois croiseurs le Galilée, le Du Chayla et le Forbin. Les forces terrestres devaient se composer d'une brigade d'environ 2 000 hommes d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie du 19e corps d'armée, placée sous les ordres du général Drude et comprenant 1 bataillon du 1er tirailleurs algériens, 1 bataillon du 2e tirailleurs algériens, 1 escadron du 1er spahis, 1 batterie de montagne du contingent algérien, 2 sections de mitrailleuses.
Toutes ces dispositions étaient prises d'accord avec le Gouvernement espagnol, qui décidait d'envoyer également des navires de guerre et des troupes pour coopérer avec les troupes françaises au maintien de l'ordre et au châtiment des cou-
TOUT A ETE DETRUIT, LES COFFRES-FORTS MEME NONT PU ECHAPPER AUX PILLARDS.