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A travers la diplomatie (1864-1867)

Les événements si importants qui se sont accomplis au centre de l'Europe depuis dix ans, ont une origine que le public français a trop perdue de vue. On ne se rappelle aujourd'hui que la campagne foudroyante de 1866 et les désastres de 1870-71 : en réalité, tout le développement militaire et politique de la Prusse, devenue l'Allemagne, est sorti de cette interminable question des duchés de l'Elbe, qui a été comme le théâtre en raccourci sur lequel la politique française a commis le plus de fautes irréparables.

Le mot de lord Palmerston ne s'est donc que trop vérifié. L'affaire du Slesvig et du Holstein a été vraiment l'allumette qui a mis le feu aux quatre coins de l'Europe. Et par une de ces bizarreries du sort dont l'histoire offre rarement un pareil exemple, la question des duchés de l'Elbe, après avoir été la cause occasionnelle de trois guerres, précipité l'unité de l'Allemagne et de l'Italie, et amené le démembrement de la France, reste encore pendante par l'inexécution d'une des clauses du traité de Prague, qui consacre le retour au Danemark des districts nord du Slesvig.

Le temps présent est fécond en révélations diplomatiques. Pour ne parler que des événements de 1866, les publications du général La Marmora et de M. le comte Benedetti ont porté la lumière sur toutes les péripéties politiques de cette année mémorable. Il reslaifc cependant à pénétrer plus avant, sur certains points, dans les coulisses de tant de négociations auxquelles ont été mêlées, dans un intérêt ou dans un autre, beaucoup de personnes dont le nom et le rôle ont dû rester effacés.

Au nombre de ces dernières, apparaît M. Hansen, qui croit le moment opportun pour liyrer quelques pages de son portefeuille. M. Hansen, notis nous hâtons de le dire, s'honore par une fidéUté à toute épreuve au Danemark, et à ce petit coin de terre que l'on appelle le Slesvig. D'autres ont rêvé d'agrandir les frontières de leur patrie et d'accroître son prestige en lui donnant la puissance miUtaire et l'éclat politique. M. Hansen, plus modeste mais aussi tenace, n'a poursuivi qu'un but pendant onze ans : sauver une partie de sa terre natale de l'incorporation prussienne, et la ramener au Danemark par la guerre ou la diplomatie. Jusqu'ici, il a échoué : toutes les combinaisons lui ont pour ainsi dire échappé des mains, mais c'est son honneur de ne s'être jamais découragé et de persister à croire à la force indestructible du droit écrit.

Les notes que pubUe aujourd'hui M. Hansen répondent d'ailleurs à un intérêt qu'il importe de bien expliquer. Depuis nombre d'années, la presse allemande, qui connaît son nom, s'occupe de ses actes et de son rôle, n a même figuré dans des romans historiques trèspopulaires de l'autre côté du Rhin, où ses démarches et ses paroles sont mises en scène d'une façon plus ou moins fantaisiste. M. Hansen a pensé que le moment était venu pour lui d'établir en quelques mots sa situa-

— ni —

tion authentique, et vis-à-vis du Danemark dont il est le serviteur dévoué, et vis-à-vis de la France où il réside. Les faits qu'il raconte n'ont pas, à proprement parler, un intérêt de nouveauté pour Thistoire; ils sont plutôt groupés en vue de produire un acte de légitime défense, et de mettre fin à des allégations sans contrôle.

Néanmoins, on lira avec fruit le journal de M. Hansen. Même après les révélations de M. le général La Marmoraet de M. le comte Benedetti, il offre des pages d'un haut intérêt.

Le prince de Bismarck, dans ce fragment de miroir, apparaît aussi complet, aussi maître de lui, aussi habile que sur des scènes plus développées. Il a traité le Slesvig comme il a traité plus tard l'Alsace et la Lorraine. C'est la politique de l'intérêt national, s'affirmant avec la même âpreté dans toutes les circonstances, qu'il s'agisse de cent mille âmes ou de deux millions d'âmes. Le prince de Bismarck ne se perd pas dans les détails; sa pensée n'oscille pas d'un but à un autre. Il a un point fixe, et il s'y porte avec toutes ses forces, en prévenant même l'Europe à l'avance qu'il va se mettre en mouvement.

M. Hansen a été en rapports personnels à diverses reprises avec l'illustre homme d'État prussien. Il a eu occasion de s'entretenir avec lui, non-seulement sur cette question du Slesvig toujours pendante, ou plutôt toujours ouverte, mais encore sur les complications dont elle était alors le point de départ. Eh! bien, il faut le reconnaître, le prince de Bismarck n'a jamais dit un mot qui fût l'expression d'un engagement allant audelà de sa pensée. Nous faisons allusion ici à cette question des compensations territoriales sur la rive gauche du Rhin, qui était l'objectif secret de la politique de Napoléon III en 1866, qu'il n'osa pas intro-

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, duire au moment psychologique, et sur laquelle il finit 1 1 ^ par prendre un parti alors qu'il était dépourvu des f moyens d'action nécessaires pour l'imposer. M. Han-

^ sen, à la veille de l'entrée en campagne des troupes

prussiennes, au mois de juin 1866, a pu constater qu'une simple manifestation militaire de la France pouvait tout arrêter, mais il ajoute que jamais le prince de Bismarck, encore qu'il se montrât très-préoccupé de s'assurer la neutralité de la France, ne s'était accommodé à l'idée de lui céder un champ de trèfle allemand.

L'homme d'État prussien a voulu la puissance de son pays, et il a réussi jusqu'à présent à accabler tous ceux qui ont essayé de lui faire obstacle, grands et petits. En lisant le journal de M. Hansen, on se rendra . mieux compte encore de tout ce qui a manqué à la politique française dans ces heures décisives, où ^ Richelieu aurait réalisé en une minute le rêve de sa vie, où une diplomatie hésitante, tiraillée par des influences contraires, n'a su ni agir ni parler à temps, et a laissé s'étabUr à nos portes une puissance militaire formidable, qui devait nous accabler quatre ans plus tard.

M. Hansen aurait pu pousser beaucoup plus loin ses révélations sur les hommes et les choses de 1864 à 1867. Il a eu raison de se borner à ce qui intéressait sa personne. Mais, dans ce qu'il est, son journal prendra place parmi les documents que l'historien de ces années si émouvantes devra consulter, car il y irouvera ce qui manque le plus à ces sortes de publications : des faits précis, exposés sincèrement.

J. Yalfrey.

A nmn u diplomatie

Vers la fin du mois de mars 1864, le Danemark était au fort de sa lutte contre l'Allemagne ; ce petit pays faisait des efforts désespérés pour ne pas être accablé sous les forces démesurément supérieures de ses adversaires, et cherchait, mais vainement, quelque alliance eii Europe.

Isolé sur les champs de bataille et dans les onseils de la diplomatie, le Danemark Tétait jgalement dans la presse européenne, et la fai-

ble voix de ses journaux n'avait pas cVécho dans les grands organes de l'opinion étrangère.

C'est alors qu'un groupe de mes compatriotes danois, frappé de cette situation, résolut d'envoyer quelqu'un à Paris, afin de faire connaître aux journaux français, sous son vrai jour, la question posée entre le Danem.ark et l'Allemagne, et de les éclairer sur les diverses phases de la lutte.

Je fus choisi pour cette mission, et au commencement du mois d'avril, je partais de Copenhague, sur un petit vapeur qui faisait route pour Lubeck et suppléait aux communications régulières interrompues par la guerre. Je pus entendre en route le canon de Dûppel répondre aux canons prussiens de gros calibre, qui émiettaient de minute en minute les faibles remparts de cette forteresse.

J'arrivai à Paris îe 6 avril.

Les sympathies ne pouvaient pas me manquer en France, chez un peuple chevaleresque qui devait naturellement s'intéresser au Danemark^ son ancien allié, écrasé par des forces disproportionnées. Je n'étais cependant pas sans inquiétude sur le succès de ma mission, car je ne connaissais qu'imparfaitement la langue française, et je n'avais de relations ni parmi les

hommes politiques, ni parmi les journalistes français.

Néanmoins j'en nouai dès les premiers jours, avec les journaux la France^ le Paijs^ la Patrie^ où, sans autre recommandation que ma qualité de Danois et la valeur des informations que j'apportais, mes communications furent accueillies avec une extrême bienveillance.

J'élargis de jour en jour le cercle de mes relations, en faisant abstraction de la couleur politique des journaux auxquels je m'adressais; c'est ainsi que j'allai au Siècle et à VOpinioji nationale^ où je trouvai également bon accueil.

Malheureusement, je n'avais que de mauvaises nouvelles à donner. Une quinzaine de jours après mon arrivée, Dùppel tombait entre les mains des assiégeants ; puis, la conférence de Londres commençait le 25 avril son œuvre qui devait rester stérile, les puissances neutres ne pouvant se mettre d'accord pour appuyer sérieusement une proposition d'arrangement équitable, tandis que les deux grandes puissances allemandes, fortes de leur développem.ent militaire et de la mollesse des autres, refusaient toute solution acceptable pour le Danemark. La seule solution raisonnable était recommandée par la France, qui conseillait le partage du

Slesvig, selon la ligne des nationalités, déterminée par un libre vote des populations.

Le Danemark, il est vrai, se montrait peu disposé à céder, même en vertu d'un vote des populations, Jes districts mixtes du Slesvig. Mais cette répugnance était-elle si condamnable de la part d'un gouvernement jaloux de son honneur et fier de son bon droit ? Ce qu'on lui demandait, c'était de renoncer à une province liée depuis mille ans au Danemark, et qui ne lui était contestée qu'à la suite des intrigues et des menées d'un prétendant, traître à la dynastie danoise et au Danemark, qui l'avaient comblé de bienfaits, lui et sa famille. Il avait fallu une agitation factice, soudoyée par ce prétendant et par les convoitises del'AUemagne, pour obscurcir une question de droit aussi claire en ellemême.

Vers la fin des travaux de la conférence, il avait été question d'une intervention armée de l'Angleterre et de la France,- en faveur du Danemark. Des bruits de guerre européenne couraient dans l'air, et provoquaient une baisse sérieuse à la Bourse de Paris.

Il est certain qu'au mois de janvier précédent, lord Palmerston avait apporté au conseil des ministres un projet de discours du trône d'al-

Iiire très-belliqueuse, qui blâmait en termes formels les procédés de TAllemagne envers le Danemark. Mais son collègue lord Russell fut d'un avis contraire, et la reine s'opposa trèsvivement à toute idée d'une guerre contre l'Allemagne. On racontait même alors qu'elle s'était exprimée d'une manière moins que réservée sur le compte du prince de Galles, qui montrait des sentiments différents à ce sujet.

Plus tard, lord Russell, chef du Foreign-offlce, poussé par l'opinion publique de son pays, suggéra à M. Drouyn de Lhuys, alors ministre des affaires étrangères en France, l'idée d'une intervention commune en faveur du Danemark. Le gouvernement français ne repoussa pas la proposition en principe, mais il fît demander comment l'Angleterre entendait cette intervention, et quel serait le rôle de chacune des deux puissances alliées. L'Angleterre se borneraitelle à l'envoi d'une flotte dans la Baltique, réduisant ainsi son rôle à une tâche très-facile et sans danger, tandis que la France aurait à soutenir sur le Rhin une lutte formidable contre les forces combinées delà Prusse et de l'Autriche? Lord Russell laissa cette interrogation sans réponse, et l'isolement du Danemark fut dès lors consommé.

Une autre version a circulé d'après laquelle lord Clarendon serait venu à Paris avec un plan détaillé d'intervention anglo -française en faveur du Danemark. — Je sais que la chose a été affirmée par M. Eugène Forcade, le célèbre publiciste de la Revue des Deux-Mondes^ qui connaissait beaucoup lord Clarendon. Mais je n'ai pas pu vérifier ce qu'il y avait de fondé dans cette assertion.

Quoi qu'il en soit^ ces velléités d'intervention n'aboutirent qu'à Tenvoi de la flotte anglaise aux Dunes. Bientôt le canon reprit la parole : la guerre recommença à l'expiration de l'armistice, le 26 juin. L'île d'Alsen fut prise, et le Danemark finit par se trouver complètement à la merci de ses puissants ennemis.

Telles étaient les circonstances pénibles au milieu desquelles je fis mon début dans la presse française. J'eusse bientôt perdu courage si je n'avais trouvé chez les journalistes français des amitiés et de bienveillantes sympathies dont je serai toujours reconnaissant.

Depuis la malheureuse guerre de 1870, j'ai eu plusieurs fois l'occasion de discuter avec des hommes politiques français sur la question de savoir s'il n'eût pas mieux valu, pour Tempire et pour la France, faire la guerre à l'Allemagne à l'occasion du conflit danois.

Mes interlocuteur a ont été partagés d'opinion à ce sujet; cependant le plus grand nombre

était d'avis qu'il eût été préférable de faire la guerre à ce moment-là.

La France eut eu contre elle alors, il est vrai, toute l'Allemagne et l'Autriche alliées ; mais, outre qu'elles avaient alors près de 90,000 hommes de leurs meilleures troupes engagés en Danemark, il faut se rappeler qu'à cette époque l'armée prussienne était loin d'avoir acquis le développement qu'elle a eu en 1870, et que les armées de l'Allemagne du Sud n'étaient pour ainsi dire pas organisées. L'Autriche avait alors à peu près la même armée qu'en 1866, mais la France et l'Angleterre auraient eu évidemment l'Italie comme alliée.

L'Angleterre aurait pu envoyer sur le continent une cinquantaine de mille hommes, et notamment son excellente artillerie. Il est à noter que l'artillerie prussienne, qui a été d'un effet si terrible pendant la guerre de 1870-1871, était loin, en 1864, de ce degré de perfectionnement, et que l'artillerie française lui eût été alors incontestablement supérieure.

Enfin, la France et l'Angleterre alliées auraient eu avec elles les sympathies du reste de l'Europe, et il eût été difficile de trouver un casus belli mieux fondé, car l'agression dont le Danemark était à ce môment-là l'objet, est

certainement une des plus criantes injustices qu'aura à enregistrer l'histoire de ce siècle. Par suite, une défaite n'aurait pas eu, pour le prestige et l'honneur de Tempire, les mêmes conséquences qu'en 1870.

Pour en revenir aux événements de 1864, le Danemark, écrasé, dut négocier avec les alliés. C'est au cabinet Bluhme, successeur du cabinet Monrad, en juillet, qu'incomba cette pénible tâche. Un nouvel armistice fut conclu, mais, en attendant, l'occupation prussienne pesait lourdement sur le Jutland,

Pendant ce temps, ma tâche dans la presse devait se restreindre à attirer le plus possible l'attention sur les malheurs de mon pays. D'une intervention en sa faveur, il ne pouvait plus être question. Il fallait bien que le Danemark passât sous les fourches caudines et cédât aux alliés les trois duchés, Slesvig, Holstein et Lauenbourg, c'est-à-dire un tiers de sa population.

De ce moment, il devint évident pour moi que la seule chance qui restât au Danemark de regagner quelque chose de ce qu'il avait perdu, était dans un dissentiment entre les alliés allemands. J'étais convaincu que la Prusse et l'Autriche ne seraient jamais d'accord sur le

partage àVi condoininiiim des duchés, et que la Prusse désirerait garder la plus grande part possible de la conquête faite en commun. De là pouvait résulter une situation politique à la faveur de laquelle il serait donné au Danemark de recouvrer au moins la partie danoise du Slesvig.

Mon but était donc nettement tracé, et tous mes efforts devaient se concentrer sur ce point : rappeler à la France et à toute TEurope qu'une moitié du Slesvig était danoise, et que sa population n'aspirait qu'à faire retour à la patrie danoise.

Mais pour cela, mes efforts dans la presse étaient insuffisants. Il me fallait gagner à ma cause le bon vouloir des gouvernants et des puissants, sans lequel toutes les sympathies de la presse ne pouvaient aboutir à aucun résultat positif. J'avais à m'assurer d'abord les sympathies du gouvernement français, et ensuite les moyens de connaître les intentions du ministre prussien déjà tout-puissant, M. de Bismarck.

Quant au premier point, j'avais été assez heureux pour gagner l'appui précieux de M. le comte de Chaudordy, qui occupait alors un poste très-important dans le cabinet du ministre des affaires étrangères. J'avais été présenté à

ce diplomate par M. Marie Escuclier, rédacteur de la France^ qui m'avait déjà prêté un concours très-actif dans mes démarches en faveur de la cause danoise.

Les bons offices de de Chaudordy me valurent la bienveillance de M. Drouyn de Lhuys, alors ministre des affaires étrangères^ diplomate consommé, jaloux de l'honneur de son pays, et partisan convaincu de l'indépendance des petits États. Les sympathies de ce ministre pour mes malheureux compatriotes du Slesvig, ne devaient pas tarder à prendre une forme active.

Au commencement d'octobre 1864, arrivait à Paris une députation du Slesvig du Nord, composée de cinq personnes : un médecin, un artiste, un industriel et deux paysans. Elle venait demander une audience à l'empereur Napoléon, pour chercher dans sa protection un remède à rétatde choses intolérable créé aux Slesvigeois du Nord par la conquête allemande. M. de Bille, rédacteur en chef du Dagbladet de Copenhague et député au Rigsdag, qui se trouvait en ce moment-là à Paris, avait mis ses services à la disposition de ses compatriotes*

Cette députation me demanda mon concours pour obtenir une audience qu'elle ne pouvait

solliciter par la voie officielle. Le ministre de Danemark, en effet, si dévoué qu'il fut à ses compatriotes du Slesvig, n'était pas à même de s'occuper ouvertement des affaires de ce duché, qui avait cessé d'appartenir au Danemark.

La députation s'adressa donc par mon intermédiaire à M. Drouyn de Lhuys. Dès le lendemain le ministre faisait répondre qu'il accordait, pour le 5 octobre, une audience à un membre de la députation et à moi.

Le jour indiqué, nous nous trouvions au ministère des affaires étrangères, quai d'Orsay, où nous étions immédiatement introduits auprès du ministre. Il nous reçut d'une manière trèsamicale , en nous déclarant que l'empereur l'avait chargé, à son défaut, de nous voir et d'écouter ce que nous avions à dire.

J'expliquai donc au ministre l'objet de notre démarche, en lui exposant la triste situation où se trouvait placée une population brave et honnête, qui venait d'être violemment séparée de sa patrie, et qui était exposée à voir disparaître dans l'avenir sa langue maternelle et sa nationalité. Je fis valoir que le peuple danois était déjà trop petit pour pouvoir perdre de ses éléments essentiels, et j'exprimai, en son nom, le désir que les grandes puissances, et particulièrement

la France, intervinssent en faveur des Danois du Slesvig aussitôt que Toccasion s'en présenterait.

M. Drouyn de Lhuys répondit que l'empereur, autant que lui même, nourrissait les sympathies les plus profondes pour le peuple danois, comme pour tout peuple opprimé. La situation politique actuelle de l'Europe ne lui permettait cependant pas, en ce moment, d'intervenir en faveur des Danois du Slesvig. Mais s'il survenait unjour en Europe des événements de nature à faire espérer que les conseils de la France fussent écoutés, il pourrait peut-être surgir une occasion de s'occuper de la cause du Slesvig danois.

Le ministre exprima son regret de ce que le gouvernement danois eut peu judicieusement rejeté, lors de la conférence de Londres, les conseils de la France, relativement à un vote des populations, qui aurait probablement sauvé la partie danoise du Slesvig. Il finit par quelques paroles très-sympathiques pour nos compatriotes, qui touchèrent vivement celui de leurs délégués qui m'accompagnait, et il nous recommanda de ne pas parler, dans la presse, de notre démarche et de l'accueil qu'elle avait trouvé.

Après une audience d'une demi-heure, nous quittâmes le ministère, très-satisfaits de la réception qui nous avait été faite.

Les jours suivants, j'accompagnai les délégués slesvigeois aux bureaux de rédaction des journaux de toute couleur qui avaient gracieusement ouvert leurs colonnes aux plaidoyers en faveur de la cause danoise. Ils y furent partout très-cordialement accueillis.

Comme je l'ai déjà dit, avec la certitude des bienveillantes dispositions de la France, il me fallait la connaissance des intentions de la Prusse. Dans ce but, je fis, quelques jours après le départ de la députation slesvigeoise, une démarche qui élait, à coup sur, susceptible de paraître étrange, mais dont je sentais vivement la nécessité. Cette démarche consistait à m'adresser personnellement à M. de Bismarck, qui se trouvait alors en France, à Biarritz.

J'arrivai à Biarritz le 12 octobre 1864, et j'envoyai immédiatement une demande d'entrevue au premier ministre du roi Guillaume. Le lendemain au matin, je recevais avis que

M. de Bismarck était prêt à me recevoir à une heure le même jour.

Le ministre prussien occupait le rez-dechaussée de la fameuse maison rouge, aujourd'hui historique, située sur le rivage du golfe de Biscaye. Quand j'entrai dans son cabinet de travail, il n'était pas seul. Il causait avec un personnage à l'extérieur distingué et à la physionomie sympathique, qui se retira de suite en disant : « Je vais laisser ces messieurs seuls. )) J'appris plus tard que c'était le prince Orloff, alors ministre de Russie à Bruxelles.

M. de Bismarck était debout, devant une grande table couverte de cartes et de livres. Il ouaitavec un long couteau catalan, dont la vue faillit me faire sourire. Cette arme n'était, du reste, qu'un de ces couteaux que tout visiteur à Biarritz achète aux colporteurs espagnols qui courent le pays.

M. de Bismarck entama la conversation.

— Vous êtes, monsieur, bien dur pour nous autres Prussiens dans la presse française, et vous nous avez vivement attaqués.

— C'est parfaitement exact, lui répondis-je; j'ai fait tous mes efforts pour vous rendre la situation en France aussi désagréable que possible.

— Eh bien, repnt-il, cela ne peut que vous

honorer, puisque vous êtes Danois. Mais quel est le but de votre visite ?

Je lui exposai alors mon désir d'apprendre de sa bouche s'il considérait la situation actuelle en Slesvig comme définitive, ou si, par des considérations d'équité, et dans le but d'aplanir les voies à de meilleures relations entre l'Allemagne et le Danemark, il ne serait pas disposé à rétrocéder à ce dernier la portion danoise du Slesvig. Je fis entrevoir que les grandes puissances sauraient gré à la Prusse d'un tel arrangement, et que la France notamment, dont la politique était basée sur le prin cipe des nationalités, le verrait avec plaisir. Voici la réponse de M. de Bismarck :

(( Je n'ai pas, dès le commencement, vu d'un bon œil les agissements des Slesvigo-Holsteinois, non plus que les menées des professeurs de Kiel, qui visaient à arracher les duchés au Danemark. A la conférence de Londres, la Prusse était disposée à un partage du Slesvig. La ligne militaire de la Schlei, ou celle du Danevirke, nous aurait suffi comme frontière. Un certain nombre d'Allemands, au nord de cette ligne, eussent été, il est vrai, perdus pour TAUemagne. Mais même alors, pour moi personnellement J'eusse été satisfait de la ligne de Flens-

bourg àTonclern. L'attitude du Danemark à la conférence a rendu un arrangement de partage très-difflcile, et la reprise des hostilités a mis toute combinaison de cette nature hors de question.

(( Aujourd'hui^ en présence des sentiments de la population en Allemagne^ et de ceux du roi Guillaume, il n'est plus possible de modifier les stipulations de la paix. Le roi de Prusse considère comme fondé le droit héréditaire du prince d'Augustenbourg, et déclare en conséquence que le prince a droit à tout le Slesvig, s'il a droit à une seule parcelle. Autrement, dans la pensée du roi, il n'y aurait eu aucune raison d'enlever au roi Christian IX ses possessions. Le roi de Prusse et toute sa famille sont bien disposés en faveur du prince d'Augustenbourg. Quant à moi, j'ai des doutes sur son droit, et je crois que Taffaire sera tout au moins traînée en longueur.

(( Si j'avais le choix entre les deux alternatives : ou d'incorporer à la Prusse les duchés jusqu'à Flensbourg, ou de donner au duc d'Augustenbourg tout le Slesvig et la Holstein, j'accepterais sans hésiter la première. Je crois que ni la France ni la Russie ne s'opposeraient à un arrangement qui laisserait les duchés à la

Prusse, et rAutriche ne ferait peut-être pas la guerre pour cela. Mais il y a un autre obstacle bien plus sérieux, c'est le roi Guillaume. Il croit qu'un autre a droit aux duchés, et je ne puis pas être plus royaliste que le roi. Cependant je reconnais qu'il y a dans le Slesvig plus de cent mille Danois qui crieront bien fort, dans l'avenir, et qu'il sera difflcile de conserver de bons rapports entre l'Allemagne et le Danemark tant que ces Danois seront séparés de leurs compatriotes ; et je ne considérerais pas comme un grand malheur que le Slesvig du Nord, à un moment donné, vînt à être distrait de l'Allemagne. ))

Je lui répondis que, eu égard aux circonstances, je trouvais dans ce qu'il venait de me dire des points d'appui pour la politique que je me proposais de défendre à Tavenir dans la presse, et j'exprimai l'espoir de voir le gouvernement de mon pays et celui de la Prusse arriver à une entente dans un temps qui ne serait pas trop éloigné.

Là-dessus je quittai le ministre prussien, assez satisfait de l'entrevue.

De retour à Paris, mon rôle était tout tracé par suite de cette visite. J'avais d'abord à travailler, dans la presse française et étrangère.

pour une solution conforme au principe des nationalités en Slesvig. La question slesvigoholsteinoise avait été créée par la presse; pourquoi n'aurait-il pas pu en être de même pour la question du Slesvig du Nord? Je nouai des relations avec des correspondants de journaux italiens, anglais et même allemands, que je poussai à s'occuper de la question des duchés, et à entretenir leurs lecteurs des souffrances et des aspirations de mes compatriotes et de la nécessité d'une solution équitable qui donnât quelque satisfaction à la nation danoise si cruellement éprouvée.

En même temps, je devais non moins activement surveiller, pour les déjouer, les efforts et les agissements du prince-prétendant dans les duchés, car il était évident pour moi qu'il n'était ni dans le rôle, ni au pouvoir du duc d'Augustenbourg de jamais rendre une partie du territoire conquis. S^il obtenait la couronne des duchés^ il serait trop faible vis-à-vis du sentiment populaire allemand pour pouvoir le heurter en consentant à une cession de territoire. La seule combinaison susceptible de se concilier avec la rétrocession du Slesvig danois, était l'annexion à la Prusse, qui serait assez forte pour faire accepter par l'opinion allemande

ricléo d'un abandon de territoire. Le prétendant était donc notre principal et immédiat adversaire, et c'est lui surtout que je m'attachai à combattre.

M. de Bismarck arriva de Biarritz à Paris le 24 octobre, et descendit à l'ambassade de Prusse. Je lui adressai quelques documents relatifs aux prétendus droits du prince d'Augustenbourg, et le surlendemain je lui écrivis une lettre dans laquelle je lui exposais Tétat des esprits dans les duchés, en insistant sur ce point, que le désir des populations danoises du Slesvig de faire retour à leur ancienne patrie se traduisait de jour en jour avec plus d'évidence.

Je reçus, en réponse, la lettre suivante :

« Paris, le 26 octobre 1864.

c( Monsieur,

(( J'ai reçu votre lettre d'aujourd'hui, ainsi « que votre envoi d'hier. Je vous en remercie (( beaucoup et je vous reverrai avec plaisir à (( Berlin.

(( Agréez, Monsieur, l'assurance de ma (( considération très-distinguée,

(( Von Bismarck. »

Quatre jours après, le 30 octobre, la paix de

Vienne, entre le Danemark et l'Allemagne, était conclue. La monarchie danoise cédait les trois duchés de Slesvig, Holstein et Lauenbourg, soit environ un tiers de son territoire et de sa population.

J'appréciai les conditions de cette paix dans un article auquel le journal la France ouvrit ses colonnes et qu'il publia avec ma signature. J'y développais cette thèse, que le Danemark ne renoncerait jamais à l'idée de rentrer en possession de la partie danoise du Slesvig ; que le retour de ce territoire à la nationalité danoise était la condition indispensable d'une réconciliation entre la race Scandinave et la race germanique, et qu'il faudrait y arriver tôt ou tard, au moyen d'un libre vote des populations, qui donnât satisfaction au principe des nationalités et à l'esprit de la civilisation moderne.

Quelque temps après, je résolus d'aller voir encore une fois M. de Bismarck, à Berlin. J'y arrivai le 16 décembre 1864, au matin. Je demandai immédiatement, par écrit, une audience, et je reçus, en réponse, du ministère des atfaires étrangères, une lettre m'invitant à aller voir M. de Bismarck, à huit heures du soir du même jour, à sa résidence officielle, dans Wilhelmstrasse.

Je trouvai le premier ministre du roi Guillaume assis à son bureau de travail et cravaté de blanc, car il était attendu en soirée chez le roi.

Je commençai l'entretien en disant que d'après ce que j'avais appris à Paris, la France ne ferait pas trop d'objection, le cas échéant, à une annexion des duchés de l'Elbe à la Prusse, pourvu que Je Slesvig du Nord fut rendu au Danemark. Quant à l'Angleterre et à la Russie, j'avais lieu de croire qu'elles ne s'y opposeraient pas non plus. La Prusse était donc placée entre rinimitié de l'Autriche qui évidemment se refuserait à une semblable transaction, et le bon vouloir des autres puissances et notamment de la France.

— Oui, me répondit M. de Bismarck, je crois en effet que vous avez raison, en ce qui concerne les sentiments du gouvernement français dans la question des duchés. Je pense aussi comme vous que l'Angleterre et la Russie ne seraient pas contraires à une solution en faveur de la Prusse. La Prusse a, par conséquent, à voir si elle doit rechercher invariablement l'alliance de l'Autriche, ou si elle doit prendre son point d'appui ailleurs. Mais, dans le cas où cette annexion des duchés à la Prusse aurait lieu et où celle-ci rétrocéderait une partie du

Slesvig au Danemark^ il me semble qu'elle aurait besoin d'une compensation.

— J'avoue, Excellence, répliquai-je, que je suis un peu surpris. Est-ce à une compensation territoriale que vous pensez? J'ai lieu de croire, cependant, que l'annexion de la partie allemande des duchés de TElbe serait déjà un bel avantage pour la Prusse.

— Certainement, reprit M. de Bismarck, c'est d'une compensation territoriale que je parle, puisque le roi de Danemark a formellement abandonné par un traité les duchés tout entiers. Si la Prusse cède une partie du Slesvig, il lui faut un équivalent au sud ou ailleurs. Cette question est de nature à venir sur le tapis plus tôt que vous ne le croyez. Une guerre peut éclater en Allemagne, peut-être dans deux ou trois mois, peut-être dans un an, que sais-je? Au reste je ne refuserai pas mes sympathies au gouvernement actuel du Danemark, qui est conservateur, et je ferai ce que je pourrai pour l'aider à surmonter ses difficultés. Le roi Guillaume écrira dans quelques jours au roi Christian IX, dans le but de répondre à la lettre par laquelle ce dernier a notifié son avènement au trône. Cette réponse a été retardée par la guerre. Quant à une rétrocession éventuelle du Slesvig

du Nord, vous jugerez par vous-même de ce qui s'y oi)pose5 surtout en ce qui concerne Alsen et Diippel : ce sont des points stratégiques trèsimportants pour l'Allemagne, tandis qu'ils n'auraient qu'une valeur insignifiante pour le Danemark, le jour où l'Allemagne aura une flotte. Mais le moment n'est pas venu de traiter cette question. Vous êtes encore jeune, et vous voulez arriver tout de suite à votre but. Moi, j'ai appris à attendre, il vous faudra faire de même.

— Je considère comme juste, répondis-je, de rendre au Danemark tout ce qui est danois, car sans cela on n'aura satisfait à aucun principe.

Dans tous les cas, continuai-je , nous ne verrons pas de sitôt le duc d'Augustenbourg sur le trône des duchés.

— Je nel'espère pas, tout au moins, répondit M, de Bismarck.

Il termina l'entretien en m'annonçant qu'il comptait envoyer M. Heydebrand von der Lasa comme ministre de Prusse à Copenhague.

Là'dessus, je pris congé de M. de Bismarck. Deux jours après, j'arrivais à Copenhague.

Pour retourner à Paris, j'avais besoin de l'autorisation de mon gouvernement, dont je

dépendais en qualité de fonctionnaire. Il y avait désaccord, à ce sujet, dans le sein du ministère. Le ministre de la justice, M. Heltzen, caressait encore, avec un certain nombre de mes compatriotes, l'espoir qu'une combinaison européenne quelconque pourrait faire recouvrer les trois duchés, en les rattachant à la monarchie danoise par le lien de l'union simplement personnelle : il ne trouvait donc pas utile que je continuasse à l'étranger mes efforts pour regagner seulement la partie danoise du Slesvig. Quant à moi, j'étais, comme tous mes amis politiques en Danemark, absolument opposé à la solution qu'il avait en vue, et que je considérais comme imaginaire et absolument irréalisable.

Je fis un rapport politique, que je présentai à M. Bluhme, président du ministère et ministre des affaires étrangères. M. Bluhme me donna raison, ainsi que tous ses collègues, à l'exception de M. Heltzen, et j'obtins, au mois de février, l'autorisation de repartir pour Paris.

Mais le dissentiment n'en persistait pas moins dans le cabinet. Au mois de mars, mes amis politiques provoquèrent, dans le Rigsdag, une interpellation mettant directement en cause le ministre de la justice. Après une

discussion assez vive, qui tourna au désavantage de ce dernier, une crise ministérielle éclata à la suite de laquelle M. Heltzen donna sa démission, tous les autres ministres ayant fait de son départ une question de cabinet.

Dans l'intervalle, c'est-à-dire dès le 31 décembre, M. Drouyn de Lhuys avait adressé aux agents diplomatiques de la France à l'étranger une note circulaire qui leur prescrivait de se prononcer, dans la question du Slesvig/en faveur d'une solution consistant dans la séparation des éléments danois et allemand, conformément au principe des nationalités.

Ce document venait donc confirmer ce que j'avais pressenti des intentions du gouvernement français, et donnait un point d'appui positif à mes démarches ultérieures.

A mon retour à Paris^ j'obtins une audience de M. Drouyn de Lhuys, qui me reçut le 26 février, avec une extrême affabilité, à Pliôtel du quai d'Orsay.

— Il est évident, me dit le ministre des affaires étrangères français, que si le prince d'Augustenbourg obtient les duchés, vous autres Danois aurez perdu tout espoir de ravoir quelque chose, car ce prince ne sera jamais assez fortj vis-à-vis de l'opinion en Allemagne, pour céder un territoire que beaucoup d'Allemands considèrent comme partie intégrante de la patrie allemande. Si, au contraire, la Prusse s'annexait les duchés, vous auriez chance que,

pour faire plaisir à la France, elle vous rendît la partie du Slesvig qui veut à toute force rester danoise. Je ne pense pas que M. de Bismarck soit contraire à cette idée-là, et en somme cette combinaison serait peut-être dans l'intérêt même de l'Allemagne.

Puis M. Drouyn de Lhuys, prenant une carte de Slesvig, m'indiqua la ligne de démarcation qui rendrait au Danemark tout ce qui était véritablement danois ; mais il ne me cacha point qu'il prévoyait les plus grandes difficultés pour obtenir de la Prusse l'abandon de l'île d'Alsen et de Dûppel.

Dans les mois qui suivirent, la situation dans les duchés de l'Elbe alla en se compliquant : les affaires se brouillaient entre la Prusse et l'Autriche. Les autorités prussiennes s'installaient dans le Slesvig, comme pour une possession définitive, et M. de Bismarck combattait ouvertement les prétentions du duc d'Augustenbourg, dont il soumettait les droits à l'examen des légistes de la couronne à Berlin.

Dans cette situation, je me résolus à faire un nouveau voyage à Berlin, afin de sonder le terrain et de m'assurer si M. de Bismarck ne jugeait pas le moment opportun, en vue d'une rupture avec l'Autriche, pour entrer en négo-

dations sur la rétrocession éventuelle de la partie danoise du Slesvig au Danemark.

J'adressai, à mon arrivée à Berlin, ma demande d'audience au premier ministre prussien ; mais il me fut répondu que M. de Bismarck était empêché, par ses occupations, de me recevoir, et qu'il avait chargé M. le conseiller de légation de Keudell de me recevoir à sa place.

Je vis M. de Keudell, le 4 avril 1865. La réponse qu'il fit à mes demandes n'était pas favorable à l'ouverture immédiate des négociations sur la question du Slesvig du Nord. Il me dit que la Prusse pouvait très-bien attendre et n'avait aucun motif de brusquer les événements; il savait bien que la France et TAngleterre désiraient la rétrocession du Slesvig danois, mais il doutait que la Russie fût dans les mêmes dispositions. A Vienne, on ne voulait nullement entrer dans cette combinaison, et la Prusse ne pouvait pas prendre l'initiative à ce sujet.

Le lendemain de cette entrevue je repartais pour Paris.

Le 6 mai, j'écrivais â M. de Bismarck la léttre suivante, sous le couvert de M. de Keudell :

« Excellence, c( Hier un homme politique français m'a dit

ceci : — La Prusse est sur le point de perdre les avantages de sa position, pour n'avoir pas su se prononcer nettement dans un sens ou dans l'autre. M. de Bismarck n'a pas voulu se déclarer disposé à rendre le Slesvig du Nord^ ce qui est la condition sine quâ non du consentement de la France et de l'Angleterre à l'annexion des duchés à la Prusse. La situation est devenue difficile pour la Prusse, dans la Diète de Francfort. La Bavière incline à se prononcer pour des mesures énergiques de la part de la Diète. L'Autriche commence à se montrer très-hostile à la Prusse. Les Chambres de Berlin refusent au gouvernement tous les subsides qu'il demande. Par suite de ces difficultés, il ne reste à la Prusse qu'une seule voie, c'est d'arborer une politique nette et résolue. Si la situation incertaine d'aujourd'hui se prolongeait, la politique d'annexion serait abandonnée par ceux qui en ce moment lui sont favorables. En tous cas, la France se déclarerait alors pour le prince d'Augustenbourg.

(( J'ajouterai que mon interlocuteur est bien placé pour connaître à fond les vues qui ont cours dans les cercles dirigeants de l'Empire français.

(( J'ai l'honneur, etc. J.-J. Hansen. »

Six jours après je recevais cette réponse :

« Berlin, H mai 1865.

(( Monsieur,

(( Son Excellence, à qui j'ai remis votre lettre, m'a dit que votre présence à Berlin ne servirait à rien en ce moment. Les choses ne sont pas encore suffisamment mûres. Des événements peuvent se produire, susceptibles d'amener le résultat que vous souhaitez. Mais tout cela repose encore dans le sein de l'avenir, et il n'est pas possible, pour le moment, d'en faire l'objet de négociations.

« Agréez, etc.

(( Keudell. »

Je poursuivais pendant ce temps-là, avec activité, mon oeuvre dans la presse. Je repris mes relations avec plusieurs correspondants de journaux étrangers, qui se trouvaient à Paris, et qui mirent beaucoup de bon vouloir à me seconder dans mes efforts pour faire connaître au grand public européen la situation et les voeux de cette petite population du Slesvig du Nord, dont l'Europe ignorait auparavant jusqu'à l'existence. Il serait injuste de ne pas rappeler à ce sujet que, parmi les journaux

allemands, la Gazette de Cologne s'est signalée par l'impartialité et la hauteur de vues avec lesquelles elle a plaidé la cause du retour des populations du Slesvig du Nord à leur patrie danoise. Cette cause faisait de jour en jour des progrès dans ropinion, et l'on peut dire qu'à ce moment-là la question du Slesvig du Nord était définitivement posée comme question internationale.

Mon action incessante dans la presse et mes voyages fréquents ne restèrent pas inaperçus de la portion de la presse allemande qui soutenait les prétentions du duc d'Augustenbourg : elle m'était très-hostile, et je ne tardai pas à devenir Tobjet d'attaques fréquentes de sa parte

Les partisans du prétendant au trône des duchés ne s'en tinrent pas à des articles de journaux. Ils portèrent devant la Chambre prussienne ma personnalité et la cause pour laquelle je travaillais. Dans la séance du 2 juin de la Chambre des députés de Berlin, un député, le docteur Bunsen, interpella M. de Bismarck à propos de mes voyages à Berlin, et cita une lettre du prince d'Augustenbourg à un de ses amis, M. Ahlefeld, dans laquelle il était question de mon entrevue avec M. de Bismarck,

à Biariiiz, clans rantomne de 1864. Dans sa réponse, M. de Bismarck déclara que j'étais allé, en effet, le voir à Biarritz, et que je lui avais l^roposé la restitution au Danemark d'une partie du Slesvig, mais que, du reste, tous les récits des journaux au sujet de promesses faites ou d'engagements pris dans cette entrevue, étaient presque d'un bout à l'autre des inventions intéressées.

Durant Tété de 186d^ le dissentiment entre les deux grandes puissances allemandes alla en s'accentuant^ au point que, vers la fin de juillet, de sérieux bruits de guerre nous arrivaient de l'autre rive du Rhin. Mais ni l'un ni l'autre des deux adversaires n'était prêt pour la guerre; ils se décidèrent à signer la fameuse convention de Gastein, qui ne terminait rien et n'était, aux yeux de tout le monde, qu'une trêve.

Cette convention provoqua un profond mécontentement dans les cercles officiels de France, et M, Drouyn de Lhuys, par sa circulaire du 29 août, se fit Tinterprète de ce senti-

— sèment. Ce remarquable document fut livré à la publicité d'abord ^2cc\q Journal de Bruxelles ^ et fit ensuite le tour de la presse européenne, malgré tous les efforts de M. de Bismarck pour jeter des doutes sur son authenticité.

Cette dépêche est écrite sur un ton énergique. En voici la teneur :

« Paris, le 29 août 1865.

(( Monsieur^

(( Les journaux nous ont apporté le texte de la convention de Gastein. Je n'ai pas la pensée d'en examiner les stipulations en détail, mais il n'est pas sans intérêt de rechercher quels sont les mobiles qui ont guidé dans ces négociations les deux puissances allemandes.

(( Ont -elles entendu consacrer le di^oit des anciens traités? Assurément non. Les traités de Vienne avaient réglé les conditions d'existence de la monarchie danoise. Ces conditions sont renversées. Le traité de Londres était un nouveau témoignage de la sollicitude de l'Europe pour la durée de l'intégrité de cette monarchie : il est déchiré par deux puissances qui l'avaient signé. Est-ce pour la défense d'un droit de succession méconnu que TAutriche et la Prusse se sont concertées ? Au lieu de resti-

tuer au prétendant le plus autorisé l'hérilage en litige, elles se le partagent entre elles.

(( Consultent-elles l'intérêt de l'Allemagne? Mais leurs confédérés n'ont appris que par les feuilles publiques les arrangements de Gastein. L'Allemagne voulait un Etat indivisible de Slesvig-Holstein, séparé du Danemark et gouverné par un prince dont elle avait épousé tes prétentions. Le candidat populaire est mis de côté aujourd'hui, et les duchés, séparés au lieu d'être unis , passent sous deux dominations différentes.

(( Est-ce l'intérêt des duchés eux-mêmes qu'ont voulu garantir les deux puissances? Mais l'union indissoluble des territoires était, disait-on, la condition essentielle de leur pros-périté.

(( Le partage a-t-il au moins pour but de désagréger deux nationalités rivales et de faire cesser leurs dissensions intérieures, en assurant à chacune d'elles une existence indépendante? Il n'en est pas ainsi, car nous voyons que la ligne de séparation, ne tenant aucun compte de la distinction des races, laisse confondus les Danois avec les Allemands.

(( S'est-on préoccupé du vœu des populations ? Elles n'ont été consultées sous aucune forme, et

il n'est pas môme question de réunir les Diètes slesvigo-holsteinoises.

c( Sur quel principe repose donc la combinaison austro-prussienne? Nous regrettons de n'y trouver d'autre fondement que la force, d'autre justification que la convenance réciproque des deux coparta géants. C'est là une pratique dont l'Europe actuelle était déshabituée, et il faut en chercher les précédents aux âges les plus funestes de l'histoire.

« La violence et la conquête pervertissent la notion du droit et la conscience des peuples. Substituées aux principes qui règlent la vie des sociétés modernes, elles sont un élément de trouble et de dissolution^ et ne peuvent que bouleverser l'ordre accien sans édifier solidement aucun ordre nouveau.

(( Telles sont, Monsieur, les considérations qu'inspirent au gouvernement de Tempereur les événements dont TAllemagne est en ce moment le théâtre. En vous faisant part de ces impressions, mon intention n'est pas de vous inviter à adresser des observations à ce sujet à la cour auprès de laquelle vous êtes accrédité, mais de vous indiquer seulement le langage que vous devez tenir lorsque l'occasion se pré-

sentera pour vous do fiiirc connaître votre opinion.

(( Recevez^ etc.

(( Drouyn de Lhuys. ))

Comme il était à prévoir, la publication de cette circulaire piqua au vif M. de Bismarck, et il s'efTorça, par le langage de son organe, la Gazette de V Allemagne du Nord^ d'en atténuer la portée.

Le 2 octobre, M. de Bismarck arriva à Paris, qu'il ne fît que traverser pour se rendre à Biarritz, où se trouvait Tempereur.

L'Autriche faisait à ce moment de grands efforts pour se concilier le bon vouloir de la France, et une partie de la presse française se montrait favorable à ce rapprochement. On était généralement persuadé que M. de Bismarck rencontrerait d'invincibles obstacles à la réalisation de ses plans.

Le 4 novembre, M. de Bismarck était revenu de Biarritz; j'eus une entrevue avec lui à l'hôtel du Rhin, place Vendôme, où il logeait. Il me dit que sa manière de voir, dans l'affaire du Slesvig du Nord, n'avait pas changé, et qu'il désirait toujours la solution de cette question, mais que, pour le moment, il ne pourrait rien

faire sans provoquer une rupture avec l'Autriche ; que cette rupture, du reste, deviendrait peut-être inévitable. Il savait que sa politique était combattue par l'Autriche, dans la presse et ailleurs.

Il me dit encore qu'il n'était pas content du comte de Goltz qui, pour lui, était un rival. M. de Goltz cherchait à le remplacer à la tête du ministère prussien.

M. de Bismarck dînait le même soir avec sa famille chez M. Drouyn de Lhuys, à l'hôtel du quai d'Orsay.

Après le départ du ministre prussien, je pus constater qu'il était loin d'avoir laissé une impression favorable, surtout au ministère des affaires étrangères, chez les hommes politiques français; une grande partie d'entre eux étaient certainement fort peu disposés à favoriser ses plans. L'Autriche, au contraire, gagnait du terrain; il était question de la conclusion d'un traité de commerce entre elle et la France. M. Drouyn de Lhuys avait dû se montrer réservé dans les conversations qu'il avait eues avec M. de Bismarck. Il était visible que, depuis la convention de Gastein, le gouvernement français se tenait sur ses gardes.

Au mois de décembre j'entrai en relations

avec M. Morin do Malsabricr, députe de la Drôme au Corps législatif, qui s'était déjà intéressé à la question danoise, et l'avait étudiée dans ses diverses phases. Il devait porter plus tard à plusieurs reprises la question du Slesvig du Nord à la tribune du Corps législatif, et rendre de véritables services à la cause du Danemark.

A la fin de Tannée 1865 et durant les deux premiers mois de 1866, le conflit entre les deux puissances s'accentua de plus en plus dans la Diète de Francfort. Il devenait évident que leur rivalité provoquerait tôt ou tard les complications les plus graves. La France restait toujours à récart, évitant de se déclarer pour Tan ou pour l'autre des deux adversaires, bien que les' sollicitations ne lui manquassent pas.

Le 2 mars, la discussion de l'adresse fournit à M. Morin de Malsabrier Toccasion de prononcer un discours très-remarquable en faveur de la cause danoise. Par contre, M. de Pari eu, vice-président du Corps législatif, répondit par un discours qu'on eût dit inspiré parles théories du duc d'Augustenbourg, et dont les meilleurs arguments semblaient avoir été empruntés à un article publié quelques années auparavant dans la Revue contemporaine sur les

duchés de TElbe. Cet article avait pour auteur M. Félix Bamberg, consul de Prusse à Paris.

Ce consul de Prusse, dont le nom vient sous ma plume, était un personnage très -habile, très-actif et très-répandu dans le monde politique de Paris. Il était arrivé dans cette capitale vingt ans auparavant, comme simple correspondant d'un journal allemand. Il avait su depuis se rendre utile au gouvernement prsusien, par sa grande connaissance des hommes et des choses de France, et M. de Bismarck, qui possède au plus haut degré le talent de découvrir et d'utiliser les hommes capables de servir sa politique, le fit entrer fort avant dans sa confiance et dans sa faveur. Je signale en passant le rôle qu'a joué M. Bamberg, parce que je suis convaincu que le savoir-faire de cet agent a été pour beaucoup dans les victoires diplomatiques que l'ambassadeur prussien, M. de Goltz, et derrière lui M. de Bismarck, ont remportées à Paris.

Le lendemain de la séance en question, le 3 mars, M, Morin de Malsabrier proposait, avec quatre autres députés, MM. Piccioni, Gœrg, Haentjeas et de Tillancourt, un amendement à l'adresse, par lequel la Chambre approuvait le désir du gouvernement français de voir les po-

pulations dos duchés do l'filbo consultées sur leur sort définitif, et les populations danoises rendues au Danemark. Cet amendement ne réunit, il est vrai, que trente voix, au nombre desquelles se trouvait celle do M. Thiers. Mais dans le cours de la discussion, des paroles sympathiques au Danemark furent prononcées, et il était évident que le sentiment du Corps législatif et l'opinion publique poussaient le gouvernement français à faire quelque chose pour l'ancien et fidèle allié de la France.

Une huitaine de jours plus tard, une personne bien placée pour être renseignée m'apprit qu'il était sérieusement question d'une alliance de l'Italie et de la Prusse^ et que la guerre entre cette dernière puissance et l'Autriche était prochaine. La même personne me fit la confidence suivante :

(( Pendant les premiers temps qui suivirent (( le départ de M. de Bismarck^ au mois de noce vembre, M. de Goltz nepou- a^.t réussir à ti- (( rer de l'empereur Napoléon aucune parole (( sur les affaires de TAllemagne; Fempereur (( évitait visiblement toute conversation à ce (( sujet. Ce n'est qu'au mois de janvier, lorsque c( M. de Goltz annonça qu'il allait fain<^ un

(( voyage à Berlin, que Napoléon III commença (( à sortir de sa réserve vis-à-vis de l'ambassa- (( deur prussien. Il s'avança même jusqu'à douce ner des encouragements significatifs à M. de (( Goltz, et, en lui exprimant sa manière de voir, (( il répéta à maintes reprises : « Dites ceci au (( roi. A Berlin, M. de Goltz arrivant de Pa- (( ris trouva les esprits très-belliqueux. Des (( gens qui étaient autrefois très-bien disposés (( pour TAutriche avaient totalement viré de (( bord, et le général Manteuffel lui-même se (( déclarait pour la guerre. M. de Bismarck y (( poussait de toutes ses forces, d'autant plus (( qu'il se voyait forcé, si la guerre ne se fai- (( sait pas, de se retirer devant l'opposition de (( la Chambre contre l'organisation de l'armée. (( Le 28 février, le roi Guillaume présida (( une séance extrêmement importante du con- (( seil des ministres. Les résolutions prises à ce (( conseil ont été tenues très-secrètes, mais ce (( qui est certain, c'est que M. de Goltz est re- (( venu à Paris avec des instructions basées sur (( l'éventualité d'une guerre, et qu'à l'heure (( qu'il est, il négocie sur les conditions d'une (( neutralitébienveillante delà part de la France. c( Il paraît plein de confiance et en belle hu- (( meur.

Le 20 mars il y eut une chaude alerte à la Bourse de Paris; les nouvelles reçues d'Allemagne étaient alarmantes, et la rente subit une baisse sérieuse. Il apparaissait clairement que la crise allemande touchait à un dénouement sanglant. Le gouvernement français manœuvrait de façon à rester neutre et à pouvoir jouer, à la flu de la guerre qui approchait, le rôle décisif d'arbitre.

Vers la fin du mois de mars, les initiés parlaient déjà d'un traité d'alliance entre l'Italie et l'Allemagne, comme d'une chose décidée par les soins de l'empereur qui tenait à obtenir la Vénétie pour l'Italie.

Le prince royal de Danemark se trouvait à ce moment de passage à Paris, où il reçut le meilleur accueil à la cour. Il fit à cette occasion des visites à M. Drouyn de Lhuys et à lord CoAvley.

J'avais remarqué dans le compte rendu officiel de la séance du 2 mars, que M. Thiers était signalé comme ayant applaudi à plusieurs reprises au discours de M. de Parieu sur la question des duchés, discours dont le fond était essentiellement opposé au point de vue danois. J'écrivis à M. Thiers pour lui en exprimer mon étonnement et j'accompagnai ma lettre de quel-

qiies documents sur la question du Slesvig, Je reçus la réponse suivante:

« Paris, 30 mars 1866.

c( Monsieur,

(( Ne croyez pas que je partage l'opinion de M. de Parieu, parce que j'ai rendu hommage à son talent. Je regarde la conduite de la France envers le Danemark comme fort peu avisée, celle de la Prusse comme inique, et la guerre qui menace l'Europe comme un châtiment de l'injustice commise. J'ai voulu m' expliquer sur le sujet, et si je ne l'ai pas fait c'est que l'occasion m'a manqué. Je vous remercie de l'envoi des trois documents que je possédais déjà, et vous serai obligé de m'envoyer ceux que l'occasion fera naître encore.

(( Agréez mes compliments affectueux.

(( A. Thiers,

« Député de la Seine. »

Au mois d'avril I8665 la crise avait pris un caractère tellement aigu, qu'il était facile de prévoir que l'Allemagne allait être le théâtre d'événements qui compteraient parmi les plus grands du siècle. Je résolus de me mettre à même d'observer la situation de près, et je partis le 12 avril pour une tournée en Ailemagne.

A la première ville allemande où je mis le pied, à Sarrebruck, je trouvai tout le monde extrêmement inquiet et préoccupé de la situation. On redoutait l'entrée des Français dans le pays lorsque l'Allemagne serait déchirée par la guerre. La même crainte, me disait on, régnait

dans toutes les i)rovinces rhénanes. La Gazette de Cologne^ dont les sympathies étaient ouvertement autrichiennes, contribuait, pour une bonne part, à entretenir cet état des esprits. Ce journal prêchait, en effet, la paix à tout prix et le renvoi de M. de Bismarck.

Le 19, je me trouvais à Francfort, où j'eus l'occasion de m'entretenir avec plusieurs membres du corps diplomatique. La plupart étaient extrêmement montés contre la politique de M. de Bismarck, et tous étaient d^avis que les propositions de la Prusse à la Diè'e, en vue d'une réforme de la Confédération, n'avaient aucune chance d'être adoptées. Chose remarquable, on était généralement convaincu que M. de Bismarck avait le roi Guillaume pour lui, et que le souverain irait avec son ministre jusqu'au bout, à raison de l'impossibilité do lui trouver un successeur aussi capable que lui de dominer la situation intérieure en Prusse.

Le 6 mars, j'avais à Munich une conversation avec un homme politique parfaitement placé pour connaître ce qui se passait :

(( Dans toute la Bavière, me dit-il, il règne (( une grande appréhension de la guerre. On (( redoute qu'une lutte entre l'Autriche et la

(( Prusse n'amène, comme conséquence, la « perte de la Bavière rhénane pour l'Allemagne. « Les ultramontains sont tous partisans déter- (( minés de l'Autriche ; quant au parti progrès- (( siste, il n'aime pas M. de Bismarck, m.ais il (( accepterait à la rigueur les propositions de (( réforme que la Prusse a présentées à Franc- (( fort. Si l'alliance se réalisait entre la Prusse (( et l'Italie, l'effet ici en serait très-grand et (( déciderait certainement le gouvernement bac( varois à se déclarer contre la Prusse. On (( arme, en Bavière, mais fort lentement. En (( Saxe, les choses se passent différemment : la (( population y est entièrement hostile à la (( Prusse; les employés prussiens des chemins (( de fer sont tous les jours insultés par le (( peuple. Ce qui contribue beaucoup à irriter (( la population, c'est que dans les villes indus- (( trielles de la Saxe, le travail manque et que (( les ouvriers souffrent de la misère depuis que c( les bruits de guerre circulent. )>

Le lendemain je retournai à Francfort, où rémotion, à mon arrivée, était indescriplible. L'exaspération contre M. de Bismarck et la Prusse était à son comble, et à ce qu'on racontait, pareille émotion s'était emparée des pays

rhénans. La terreur régnait à Cologne, où Ton ne voulait plus accepter les billets de la Banque de Prusse. Les juifs firent à ce moment de fort belles affaires, en achetant au rabais, non-seulement les billets de banque prussiens, mais encore les livrets de caisse d'épargne.

La Prusse avait commencé à rappeler la landwehr dont Tesprit, en général, était pitoyable. A Cologne, les hommes de la landwehr avaient maltraité leurs officiers ; et même, dans une localité des environs, ils avaient presque assommé un major à coups de bâton sur la tête.

La croyance était générale, chez les populations riveraines du PJiin, qu'un accord existait entre M. de Bismarck et l'empereur Napoléon^ pour la cession d'une partie clu territoire allemand, sur la rive gauche. Dans le peuple, on donnait des détails et Ton racontait sérieusement que M. de Bismarck avait vendu à Napoléon III la rive gauche du Rhin pour 90 millions de thalers.

Un fait très-significatif venait de se produire. Le conseil municipal de Mayence avait rejeté à une grande majorité la proposition de célébrer le cii: quantième anniversaire de la réunion de cette ville au grand- duché de Hesse-Darmstadt.

*Les habitants de Mayence se souvenaient encore du temps oii ils étaient unis à la Franco, et dont il leur est resté le Code Napoléon. Je ne prétends pas dire par là qu'ils eussent aucun désir de redevenir Français, mais, dans toutes mes conversations avec les habitants des pays rhénans, je voyais percer un sentiment d'impatience à l'idée d'être sous la domination d'un petit pays. Ces populations fières et ardentes aspiraient à faire partie d'une grande nation.

Le 20 mai, j'assistais à Francfort à un meeting de députés des différents pays de l'Allemagne, réunis dans le vaste local de la Saalbau, Il y avait à peu près 200 députés à cette séance, à laquelle assistaient près de 2,000 personnes. Il s'y produisit une scène des plus curieuses. Un député bavarois, le docteur Voelck, venait de prononcer un discours de caractère indécis, dans lequel il avait tenu la balance égale entre la Prusse et l'Autriche, lorsque l'on entendit tout à coup dans la galerie supérieure six détonations qui retentirent dans la salle comme six coups de canon. Ce fut alors un spectacle indescriptible dans cette salle remplie de la fumée des explosions. Les dames s'évanouissaient, les députés avaient abandonné leurs sièges, et couraient ça et là en criant : ((Trahison ! Trahison ! )>

La foule, y compris les très-hauts sénateurs, se précipitait hors des loges. Du haut de la grande loge réservée au « Très-haut Sénat » de la ville de Francfort, j'assistais, non sans amusement, à ce qui se passait.

Le président du meeting que sa dignité clouait au fauteuil, gesticulait d'une façon désespérée, en proie aux plus vives angoisses. Au bout de quelques instants deux nouvelles détonations retentirent. Alors M. Schulze-Delitsch, le fameux député prussien, se dressa debout sur sou siège et menaça du poing la galerie, en criant : (( Vos coups de canon ne me font pas peur, ni vos pétards non plus. ))

C'étaient en effet des pétards qui avaient fait explosion. On en avait semé un assez grand nombre sous les chaises. C*est au parti autrichien que fut attribuée, non ^ans raison, à ce que je crois, cette mauvaise plaisanterie. Elle eut, dans tous les cas, pour résultat de disperser, dans une panique et une confusion ridicules, une réunion qui eût pu, on le craignait du moins, affecter un sens favorable à la politique prussienne.

Le 23 mai, je me trouvais à Berlin, où j'eus dans la soirée une entrevue avec M. de Bismarck. Après quelques paroles banales, le mi-

nistre prussien me parla de Tintérêt qivil y avait pour lui à pouvoir compter sur l'amitié du gouvernement français. Il reconnaissait toute l'importance d'avoir avec la France de bonnes relationSj en ce moment surtout^ mais il lui était impossible^ déclarait-il, de céder une ])ortion du territoire allemand. « Les populations des poys du Rhin , — ce furent ses paroles textuelles, — sont allemandes et veulent rester allemandes. Tout au plus quelques garçons cordonniers ou tailleurs, qui ont travaillé à Paris et y ont appris un peu de français, reviennent au pays, la tête farcie d'idées françaises, mais ils n'exercent aucune influence sur leurs compat:iotes.)) Il me dit ensuite, en soulignant chaq';e mot, qu'il était toujours disposé à donner satisfaction au Danemark en ce qui concernait le Slesvig du Nord, et qu'il ne demandait pas mieux que d'être sur un pied d'amitié avec le Danemark et son gouvernement.

— Vous avez dû remarquer, continua -t-il, que rétat des esprits en Allemagne présage de grands événements. Nous ferons de l'histoire, et chacun y aura sa part, — vous aussi !

J'objectai que mon rôle, à moi, était fort modeste.

— Mais vous pouvez Tagrandir, répliqua-t-il.

— Oui, repris-je, le jour où je serai préfet de l'île d'Alsen,

M. de Bismarck ne releva pas cette dernière observation^ et je pris là-dessus congé de lui.

Le lendemain je repartais pour Paris, où je trouvai chez moi les deux billets suivants du secrétaire de M. Thiers :

« Paris^ samedi le 21 avril.

(( M, Thiers désirerait s'entretenir quelques instants avec M. Hansen. Demain dimanche serait le seul jour prochain où il pourrait le faire, si M. Hansen voulait bien venir le trouver dans la matinée, de préférence entre huit et neuf heures. En demandant pardon à M. Hansen de lui assigner un rendez-vous fixe et à si proche délai, M. Thiers lui présente d'avance ses re merciements pour son obligeance et le

prie d'agréer la nouvelle assurance cle ses sen-timents les plus distingués. ))

(( Paris, 10 mai iS66.

(( M. Thiers, après avoir écrit à M. Hansen, a eu connaissance de son absence de Paris. Il a regretté d'être privé du plaisir de s'entretenir avec lui au moment où allait s'ouvrir une discussion dans laquelle il se proposait de prendre ia parole et qu'il aurait désiré faire précéder d'une conversation avec M. Hansen. Il sera toujours agréable à M. Tiiiers de le voir. En attendant, il le remercie des ternies flatteurs employés dans sa lettre et lui renouvelle l'assurance de ses sentiments les plus distingués. »

Le 28 mai, j'allai rendre visite à M. Tliiers, à son hôtel de la place Saint-Georges. Il me fit le plus aimable accueil. Il commença par me parler de sou grand discours du l'^mai, au Corps législatif, si^r les affaires d'Allemagne, discours dans lequel il s'était vigoureusement déclaré contre les visées belliqueuses de la Prasse, en plaidant la cause de l'Autriche et celle du Danemark, et en critiquant sévèremen la politique suivie par le gouvernement français. Il me dit ensuite :

(( Ce que je reproche surtout au gouverne-

ment de Tempercur, c'est de ne pas avoir suffisamment soutenu l'Angleterre à la conférence de Londres. S'il l'avait fait, le Danemark n'aurait jamais perdu le Slesvig. Mes amis et moi, nous désirons une réparation complète pour le Danemark ; mais, ce que nous voulons avant tout;, c'est la paix. La nation française veut la paix, et une guerre en Europe, dans les circonstances actuelles, jetterait la France dans des hasards absolument incalculables. Je considère comme une grande folie ce principe des nationalités qui est à la mode aujourd'hui.

(( Quant aux Italiens, qui tiennent la corde en ce moment, je suis d'avis qu'ils nous créent de grands embarras, et que la France n'a pas trop de raisons de les aimer. Je ne doute pas que notre gouvernement ne fasse de belles promesses au Danemark ; mais les tiendra-t-il et pourra-t-il les tenir? Là est la question. Votre malheur à vous. Danois, c'est que la France est tout autrement engagée en Vénétie qu'au Slesvigc C'est la Vénétie qui est le pivot autour duquel toute la situation tourne aujourd'hui. Je ne veux pas vous décourager, mais je crois que votre pays a plus à espérer de M. de Bismarck, qui peut-être un jour sera assez poli-

tique pour se réconcilier avec vous^ que du gouvernement français. Nous verrons. ))

M. Thiers parla ensuite longuement des affaires d'Allemagne. Il était très -monté contre M. de Bismarck et en faveur de l'Autriche. Il se déclarait l'adversaire absolu de l'unité de l'Allemagne et de tout ce qui pouvait porter atteinte à l'autonomie des petits États allemands. Il croyait à une espèce d'accord entre l'empereur Napoléon et M. de Bismarck, mais non à des engagements formels.

Quelques jours après, je repartais pour Berlin, où j'eus, le 8 juin, à huit heures du soir, une entrevue du pljs haut intérêt avec M. de Bismarck, à sa résidence officielle. Je trouvai le ministre très -préoccupé, comme un homme qui sent sur ses épaules le poids des responsabilités les plus graves.

(( Nous sommes à la veille d'importants événements, me dit-il. La Prusse va maintenant agir avec énergie. Le dénouement approche et ne peut plus être ajourné. Pour ce qui est de l'organisation future de l'Allemagne, notre désir se borne aujourd'hui à obtenir le commandement suprême de tous les contingents de la Confédération jusqu'au Mein. Nous ne tenons pas à nous incorporer l'Allemagne du Nord, et

nos désirs no s'étendent pas^ non plus, au-delà du Mein. Je suj)pose que la France n'aurait pas grande objection à faire à cet état de choses ; mais, en attendant, nous ignorons les vraies intentions de l'empereur Napoléon. Quelles sont ses conditions? Pourriez-vous me les indiquer ? Tandis que tout le monde sait ce que veut la Prusse, nul ne peut dire encore ce que veut la France.

(( Si l'empereur Napoléon croit qu'il pourrait obtenir une partie des pays du Rhin avec le consentement des populations, il se trompe. Je connais ces populations, et je sais qu'elles n'ont aucun désir de devenir françaises.

(( Quant à la question du Siesvig du Nord^ rien empêche aujourd'hui ouvrir des négociations officielles à ce sujet. Je suis prêt à comjnencer ces négociations. Vous pouvez communiquer ceci à vos amis de Paris et de Copenhague. ))

A partir de ce moment, je considérai la guerre entre la Prusse et l'Autriche comme absolument inévitable et imminente, bien que beaucoup de gens à Berlin en doutassent encore.

Quelques jours plus tard, je vis M. dé Keudell, qui me dit :

<( La Prusse aura fort à faire en Allemagne^

même dans l'Allemagne du Nord. L'armée hanovrienne nous est très-hostile, beaucoup plus que celle de Hesse-Gassel. Il sera impossible à M. de Bismarck de transiger avec l'empereur Napoléon sur une cession du territoire allemand. S'il y consentait, il serait renversé à l'instant, et il s'ensuivrait une guerre natiùtionale de TAllemagne tout entière contre la France. Par contre, M. de Bismarck peut beaucoup plus facilement négocier sur la rétrocession de la partie danoise du Slesvig, et je crois que vous verrez s'accomplir votre plus ardent désir. ))

M. de Keudell ajouta qu'il croyait à une grande bataille avant quinze jours.

Le surlendemain, 20 juin, je vis de nouveau M. de Keudell. Il me parla en termes fort dédaigneux de la Bavière et de son armée, qu'il n'avait pas l'air de prendre au sérieux. Il avait bon espoir au sujet de l'issue finale de la lutte, mais il pensait que l'armée autrichienne donnerait beaucoup de fll à retordre.

u Quant à la Russie, disait-il, la politique de la Prusse ne lui plaît pas beaucoup en ce moment. La cour de Saint-Pétersbourg a des liens de parenté avec un grand nombre de petites cours allemandes. La reine Olga de

^ Gl —

Wurtemberg, sœur du czar Alexandre, nous est très-hostile. Mais tout cela n'est pas fort grave, et je suis convaincu que, dans aucun cas, la Russie ne prendra parti contre la Prusse.

(( Je répète encore, dit-il en finissant, qu'une démonstration de la part delà France vers une portion quelconque des pays du Rhin, aurait un contre-coup immense en Allemagne. L'agitalion pour la création d'un parlement allemand se rallumeiait d'un bout à l'autre de l'Allemagne, qui se lèverait comme un seul homme contre la France. ))

Dans les jours qui suivirent, l'agitation fut grande à Berlin. Le public, qui avait longtemps fermé les yeux sur la gravité delà situation, était enfin convaincu de l'imminence de la guerre. Bientôt les organes officiels de Berlin et de Vienne échangèrent des déclaratior.s de guerre, et les hostilités commencèrent dans le Nord, où les forces prussiennes manœuvraient pour empêcher l'armée hanovrienne, composée d'excellentes troupes, de rejoindre ses alliés de l'Allemagne du Sud.

Le 29 juin, des rumeurs sinistres circulaient à Berlin ; on ne rencontrait dans les rues que des mines assombries ; on ne parlait qu à voix

basse ; on se contait que les Prussiens avaient été battus à Langensalza^ et que beaucoui3 (( d'enfants de Berlin )) étaient tombés dans cette bataille. Rien de plus triste que la physionomie de Berlin^ dans cette soirée du 29 juin 1866.

Le lendemain, cliaugement complet de scène. Tout Berlin était dans Tenivrement de la victoire. Dans raprès-micli^ j'eus à la promenade à^'Unter den Linden^ le spectacle d'une foule entliousiaste, battant desuj.ains, poussant des cris de joie en escortant et en suivant une charrette montée par deux hommes qui portaient le3 couleurs prussiennes à leur chapeau et criaient : Victoire ! Victoire ! Cette charrette et la cohue populaire qui la suivait, parcoururent Unter den Linden^ puis AVilhemstrasse, jusque devant la résidence officielle de M. de Bismarck. Appelé par les hourras populaires^ le président du conseil des ministres prussiens parut à la fenêtre. Interpellé parla foule, il lui adressa les paroles suivantes :

— Oui, nous avons remporté une grande victoire. Toute l'armée haiiovriennea été cernée par nos troupes et forcée de capituler. J'ai lieu d'espérer que cette victoire est de bon augure pour l'issue finale de la grande lutte que nous

avons entamée, et pour la reconstitution nationale de rAllemagne.

Je rencontrai le même soir un. fonctionnaire cUi ministère des affaires étrangères prussien, dont j'avais fait la connaissance. Il me dit :

(( Si Tempereur Napoléon veut annexer la Belgique, il peut compter sur l'appui énergique de la Prusse, et dans ce cas l'Angleterre ne serait pas en état de l'en empêcher, ))

Après le départ du roi et de M. de Bismarck pour l'armée, en Bohême, l'attitude delà presse officieuse prussienne était très-curieuse à étudier. Les l'ivers organes de cette presse publiaient simultanément des articles dont le fond, presque identique, montrait jusqu'à l'évidence qu'un mot d'ordre avait été donné d'en haut. Tous ces articles disaient, en termes différents, la même chose, à savoir :

(( La Prusse n'a pas Tintention de s'annexer le Hanovre, ni même la Hesse-Elcctorale, contre la volonté des populations. Ce que la Prusse veut avant tout, c'est la convocation d'un Parlement allemand et l'acceptation de ses propositions pour la réforme de la constitution fédérale. Il n'y aurait annexion que si le nouveau parlement se prononçait dans ce sens. »

Jusque-là la Prusse n'osait pas arborer franchement le drapeau cle la conquête, à cause de l'opinion étrangère. Ce qui me frappait surtout, c'est que le gouvernement prussien paraissait prendre très au sérieux Tidée d'un Parlement allemand, dans lequel la Prusse aurait naturellement tous les avantages, le chiffre de sa population lui assurant la majorité dans cette assemblée.

Le 2 juillet, les nouvelles du théâtre de la guerre en Bohême étaient extrêmement favorables aux armes prussiennes. Pour ma part, j'étais de plus en plus convaincu de la défaite finale de T Autriche, et j'écrivis dans ce sens à mes amis politiques à Paris, où régnait une grande confusion d'idées au sujet de la valeur respective des deux armées belligérantes.

Le 4 juillet, les Berlinois étaient dans l'exaltation à la nouvelle de la victoire de Kœniggraaetz, mais le lendemain la note du Moniteiœ français, sur la cession de la Vénétie et la médiation de l'empereur Napoléon, donna un autre cours à leurs sentiments. Je n'avais pas encore vu une émotion pareille. Toute la ville était en ébuUition. Partout, dans les rues, les promenades^ les brasseries, on voyait les gens gesticuler et crier, disant qu'on ne voulait pas

de médiation étrangère, pas de « paix française» [franzozische Friede) ; qu'on n'entendait pas être arrêté à moitié chemin. Dans les cercles offlcieux, cependant, on montrait plus de réserve et de calme. Le même fonctionnaire dont j'ai parlé tout à l'heure, et que je rencontrai ce jour-là, me dit qu'il ne fallait pas froisser la France, mais plutôt s'arranger avec elle, et que si l'empereur Napoléon voulait prendre la Belgique, il pourrait compter sur l'alliance prussienne.

Les jours suivants, je constatai des fluctuations dans le sentiment public. Un moment, il paraissait incliné à la modération et disposé à des concessions envers la France; le lendemain, on parlait très-haut, on déclarait que le sentiment national défendait de rien accorder. En attendant, on organisa rapidement le second Lan de la landwehr, et M. de Bismarck commença à faire des avances au parti démocratique national, dont Torgane principal était la Gazette nationale. Ce journal ne parlait plus qu en termes fort élogieux du premier ministre prussien, et s'opposait énergiquement à toit acte de condescendance envers l'étranger.

Vers le 10 juillet, il commença à transpirer dans le public que la France réclamait une

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