‹ A travers la diplomatieChapitre 2 sur 2 · GG · texte numérisé non relu

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rectification de frontières. Dès le lendemain, la situation était devenue brûlante. La Prusse demandait comme condition sine qua non d'un armistice, que l'Autriche acceptât son exclusion delà Confédération. On doutait fort que la France y consentît, et les Prussiens parlaient ouvertement d'une guerre contre la France comme d'une éventualité probable ou tout au moins possible.

Cet^e situation confuse et incertaine se prolongea plusieurs jours. Enfin, le soir, on reçut de l'ambassadeur de Prusse à Paris, M. de Goltz, un télégramme ai.nonçant qu'il était jombé d'accord avec l'empereur Napoléon sur les bases principales de la paix, et à partir de ce moment, il y eut, à Berlin, une détente considérable dans rétat des esprits.

Dans ces circonstances, je jugeai qu'il n'y avait pas lieu de prolonger mon séjour à Berlin; je repartis donc pour Paris, où j'arrivai le 23 juillet. Immédiatement après mon arrivée, je vis M. le comte de Chaudordy, qui me dit :

(( Je puis vous assurer que les préliminaires de paix contiendront une clause sur la rétrocession du Slesvig du Nord au Danemark, après un vote des populations. Vous avez donc lieu d'espérer que vos efforts incessants dans l'intérêt de votre patrie n'auront pas été infructueux. ))

Cette information fat bientôt confirmée par la publication du traité de paix préliminaire

entre rAiitriche et la Prusse, signé à Nikolsbourg, le 26 juillet 1866^ dont l'article III était ainsi conçu :

S. M. r empereur d' Autriche transfère à S, M- le roi de Prusse tous les droits que la paix de Vienne du 30 octobre 1864 lui avait reconnus sur les duchés de Slesvig et de Holstein^ ovec cette rc serve que les populations des districts du Nord du Slesvig seront de nouveau réunies au Danemark si (lies en expriment le désir par un vote librement émis.

Deux jours après mon entrevue avec M. de Chaudordy, un de mes amis politiques français me mit au courant de l'évolution qui s'était produite pendant mon absence. Yoici, en résuméj ce qu'il m'apprit :

M. Drouyn de Lhuys, le ministre des affaires étrangères, est, me dit-il, en désaccord avec l'empereur sur la politique à suivre à l'égard de TAllemagne. Ce dissentiment date déjà de longtemps et s'accentue de plus en plus. Le ministre a été, depuis le commencement, opposé aux encouragements donnés officieusement, sinon officiellement, à l'alliance de Tltalie avec la Prusse.

Il prévoyait combien cette alliance serait funeste à la position de l'Antriche en Allemagne, qu'il considérait comme nécessaire au maintien de l'équilibre européen. Mais ses conseils n'ayant pas prévalu, il a du moins fait tout son possible pour atténuer les effets, si préjudiciables à la France, des victoires imprévues de la Prusse. Le lendemain delà bataille de Sadowa, le 4 juillet, M. Drouyn de Lhuys se rendit chez l'empereur et lui exposa la gravité de la situation :

(( Sire, lui dit-il, nous nous trouvons en face « d'événements qui peuvent être aussi funestes c( pour la France que les défaites du premier (( Empire. Dans les circonstances actuelles, je (( suis d'avis que Votre Majesté convoque le (( ('orps législatif et donne l'ordre de réunir (( immédiatement sur la frontière de l'Est une (( armée d'observation de 80,000 hommes. En (( même temps, il serait prescrit à M. Benedetti, (( notre ambassadeur auprès du roi de Prusse, (( de déclarer à celui-ci que vous vous verrez (( obligé d'occuper la rive gauche du Rhin, si la (( Prusse ne se montre pas modérée dans ses exi- (( gences vis-à-vis du vaincu, et si elle réalise (( des acquisitions de territoire de nature à dés-

(( équilibrer rEuropo. Le Rhin est totalement (( dégarni de tronpeS;, et tout indique qu'une (( intervention telle que je la propose, attein- (( drait le but désiré, d'autant mieux que le (( maréchal Randon vient do m'assurer qu'au (( vu de ses états, il est prêt à envoyer trèsce rapidement un corps d'armée de 80,000 (( hommes, »

L'empereur accéda tout d'abord aux vues de son ministre des affaires étrangères; il fut entendu qu'une note conçue dans le sens indiqué serait publiée le lendemain au Moniteur,

Le lendemain matin, pourtant, le journal officiel était muet. En effet, dans Tintervalle, M. Rouher, ministre d'État, et M. de la Valette, ministi^e de l'intérieur, avaient appris la démarche de M. Drouyn de Lhuys; ils étaient allés trouver l'empereur et avaient réussi à ébrauler sa résolution. Le jour d'après, l'empereur dit à M. Drouyn do Lhuys qu'il avait changé d'avis, et qu'il était résolu à se borner au rôle de médiateur pacifique entre les deux belligérants.

M. Drouyn de Lhuys, qui voyait dans ce revirement l'influence des deux ministres nommés plus haut, en éprouva un extrême désap-

pointement, sans pouvoir toutefois se refuser à servir l'empereur en un pareil moment et à faire tant bien que mal l'essai cle la médiation. Il envoya donc^ à cet effet, des instructions à M. Benedetti,

Quelques jours plus tard, le ministre des affaires étrangères reçut la visite de M. do Goltz, qui lui annonça que la Prusse demandaitj dans l'Allemagne du Nord, l'annexion d'un territoire d'environ 300,000 habitants pour assurer la cont-^gaïté entre les deux grandes parties de son propre soL A cette ouverture, M. Drouyn de Lhuys répondit que le transfert d'une population d'un gouvernement à un autre était chose très- sérieuse, qu'il s'agît deSOOjOOO individus ou seulement de 300 :. qu'il fallait des négociations, et que la question ne pourrait être tranchée sans l'intervention de l'Europe.

Après avoir reçu cette réponse, M. de Goltz demanda immédiatement une audience à l'empereur, auquel il répéta sa demande d'une annexion de territoire pour la Prusse.

L'empereur, comme on le sait, était alors souffrant et affaibli par la maladie. L'idée d'être entraîné par une attitude trop énergique, à l'obligation de faire la guerre, lui répugnait

énormément. Mais plus encore que cette raison, pour ainsi dire personnelle, deux autres causes jetaient le trouble dans ses résolutions.

En premier lieu, il avait sinon approuvé officiellement, du moins toléré et même encouragé, jusqu'à un certain point, l'alliance de l'Italie et de la Prusse. Pendant que M. Drouyn de Lhuys, gardant une réserve prudente, conservait ainsi au gouvernement impérial toute sa liberté d'action, d'autres personnages, agissant en dehors du ministère des affaires étrangères, avaient en quelque sorte engagé l'empereur. Le prince Napoléon, le marquis de la Valette, M. Benedetti avaient joué un rôle actif en faveur de l'alliance. L'empereur ne les avait pas désavoués, et il s'éîait établi dans la politique impériale deux courants bien distincts : Tun officiel, qui répondait aux préoccupations de M. Drouyn de Lhuys; l'autre officieux, mais plus compromettant, qui s'inspirait avant tout des intérêts italiens.

(( Vous ne pouvez, disait-on à l'empereur, (( vous x^i'ononcer contre la Prusse, après avoir (( jeté l'Italie dans ses bras. Ce serait trahir (( le roi Victor-Emmanuel. Il fallait refuser (( votre consentement au traité avec la Prusse, (( si vous vouliez prendre la résolution que

(( vous conseille M. Drouyn de Lhuys. Tout au (( plus vous est-il permis de rester neutre. »

L'autre motif que Ton faisait valoir en faveur de la neutralité était TinsufAsance des forces militaires de la France, dont Tarmée se ressentait des conséquences de l'expédition mexicaine. Cet argument^ à l'aide duquel, dit-on, M. Rouher fut gagné à la cause de la neutralité, reposait sur une erreur et sur une ignorance étrange de la situation. Et cependant cette situation avait été fidèlement exposée par M. Drouyn de Lhuys, que renseignait trèsexactement le duc de Gramont, ambassadeur à Vienne.

c( La Prusse est victorieuse, écrivait l'am-- (( bassadeur, mais elle est épuisée. Du Rhin à (( Berlin, il n'y a pas 15,000 hommes à ren- (( contrer. Vous pouvez dominer la situation (( par une simple démonstration militaire, et (( vous le pourrez en toute sécurité, car la (( Prusse est incapable en ce moment d'ac- (( cepter une guerre avec la France. Ne (( lui offrez pas plus qu'elle ne demande. (( Que l'empereur fasse une simple démonsce tration militaire, et il sera étonné de la c( facilité avec laquelle il deviendra , sans

(( coup férir, Tarbitre et le maître cle la si- (( tuatioii^ ))

C'était donc une grande erreur que de croire après Sadowa la France trop faible pour appuyer sa médiation par une démonstration militaire. C'était ignorer totalement l'état de la Prusse, et jusqu'à la situation, sans tenir compte de tous les éléments dont elle était la résultante.

Malheureusement Tavis de MM. de la Valette etRouher prévalut sur celui de M. Drouyn de Lhuys et sur les informations du duc de Crament.

Gela fut d'autant plus regrettable que, même en admettant que l'Empereur eût par ses encou-

1. Rien n'était plus vrai que cette appréciation des forces de la Prusse après la bataille de Sadowa, et, chose curieuse, c'est M. de Bismark lui-même qui s'est chargé de nous l'apprendre dans son discours du 16 janvier 1874, au Reichstag, où se trouve un aveu ainsi formulé : «Car si (( la France n'avait que peu de troupes disponibles, néan- (( moins un petit appoint peu considérable de troupes fran- « çaises eût suffi pour faire une armée très-respectable en « s'unissant aux corps nombreux de l'Allemagne du Sud <( qui, de leur enté, pouvaient fournir d'excellents maté- (( riaux dont l'organisation seule était défectueuse. Une « telle armée nous eût mis de prime abord dans la néces- « sité de couvrir Berlin et d'abandonner tous nos succès en « Autriche > »

ragements antérieurs engagé sa politique à l'égard de l'Italie, il se trouvait en ce momentlà, par le fait, dégagé vis-à-vis de cette puissance. En effet, au commencement des hostilités, un traité négocié par le duc de Gramont à Vienne, et qui fut signé dans les premiers jours de juin, avait assuré à l'Italie la cession de la Vénétie, que l'Autriche fût vaincue ou victorieuse, en retour de la neutralité française. De toutes façons, l'Italie se trouvait donc garantie et satisfaite, et rien n'empêchait l'empereu]? de s'opposer aux convoitises prussiennes qui devaient si profondément troubler l'équilibre de l'Europe.

Mais, comme il est dit plus haut, l'empereur avait donné sa confiance au marquis de la Valette, homme habile à résoudre les difficultés de la politique intérieure, mais tout à fait étranger aux choses de l'Allemagne et uniquement préoccupé en cette circonstance des intérêts italiens, dont il s'était fait le défenseur et le curateur. Il avait facilement persuadé à M. Rouher, ministre de r intérieur comme lui, que les 80,000 hommes promis par le maréchal Randon étaient tout au plus bons à compromettre la France, et tous deux, pesant sur l'esprit de l'empereur, l'effrayant par la perspective d'une

grande guerre continentale qui s'imposerait à la France au moment où son armée se refaisait à peine, tous deux avaient réussi à lui faire écarter les propositions de M. Drouyn de Lhuys, auxquelles le souverain avait d'abord adhéré.

C'est dans cette disposition d'esprit que M. deGoltz trouva l'Empereur à Taudience qu'il lui avait demandée après avoir vu M. Drouyn de LhuySc

M. de Goltz comprit de suite qu'aux Tuileries on ne tenait pas des embarras de la Prusse le même compte qu'aux affaires étrangères; il vit qu'on craignait la guerre et qu'on l'éviterait à tout prix. Il profita de sa découverte, et finalement, quand il sortit de l'audience impériale, il avait obtenu non- seulement ce que lui avait refusé M. Drouyn de Lhuys, mais plus encore, et même plus que ce qu'on attendait à Berlin •

Le lendemain, M. de Goltz annonçait au ministre le résultat de sa démarche, et laissait ce dernier atterré par la surprise et la douleur.

C'en était fait : les intérêts éternels et traditionnels de la France avaient été sacrifiés aux convenances momentanées de l'Italie. Les assises de la grande Prusse ou de l'Allemagne prussienne étaient jetées, et la France en scellait la première pierre.

Un jour de la seconde semaine d'août^ un personnage français haut placé me fit appeler et me dit :

(( La situation est devenue critique. Sur les instances de M. Benedetti, Fempereur s'est décidé à demander à la Prusse une compensation territoriale pour la France. Je doute que le roi Guillaume et M. de Bismarck y consentent. Mais il resterait peut-être encore un moyen d'arriver à une entente avec la Prusse sans lui demander une cession de territoire. Vous trouverez cette idée, développée dans le Mémorandum que voici. Je vous prie de vous rendre

immédiatement à Berlin. Je sais que vous avez eu déjà plusieurs entrevues avec M. de Bismarck. Tâchez de le voir, de lui soumettre ce document, et de savoir son avis. Quel qu'en soit le résultat, cette mission sera pour vous des plus honorables, parce qu'elle a certainement pour but de créer une paix durable en Europe. Si M. de Bismarck vous demande qui vous envoie, vous lui direz que c'est une personne qui est à même de faire agréer cette combinaison par l'Empereur, si la Prusse y consent, ))

J'acceptai cette mission, tout en exprimant mes doutes sur la possibilité de son succès, et je partis le 12 août au soir pour Berlin, en emportant le Mémorandum dont voici la teneur :

(( La politique de la France est guidée par un désir manifeste de maintenir avec la Prusse des relations amicales. Pour que la continuation de cette politique soit possible, pour que le gouvernement puisse la faire accepter par l'opinion publique, il faut que l'alliance des deux nations repose sur une situation réciproque, n'impliquant pour aucune d'elles ni préjudice ni menace. Or il serait inutile de dissimuler que les transformations qui s'accomplissent en Allema-

gne modifient sensiblement l'équilibre des forces dans lequel la France a trouvé dejjuis 1815 sa seule sécurité. C'est donc un devoir pour l'empereur Napoléon de rechercher d'autres garanties, et ce n'est qu'à la condition de se mettre d'accord sur ce point avec la cour de Berlin qu'il pourra donner à ses bons rapports avec elle un caractère vraiment durable. Le cabinet des Tuileries n'est point poussé par l'ambition d'englober sous ses lois des territoires situés en dehors de ses limites, et encore moins des populations de nationalité étrangère: ses déclarations réitérées, son attitude invariable dans les complications européennes, le mettent à l'abri de tout soupçon de ce genre. Si donc il demande aujourd'hui une extension de frontières pour la France, on doit convenir qu il y a été poussé par l'impérieuse nécessité de veiller à la défense nationale. En effet, devant les agrandissements que va recevoir la Prusse et qui résultent pour elle non-seulement d'annexions territoriales considérables, mais encore d'une organisation politique qui la rendra Farbitre toute-puissante de FAllemagne, on reconnaîtra que les positions réclamées par la France ne sont que strictement suffisantes pour établir sa sécurité.

(( Cependant une combinaison différente se présente à l'esprit^ qui, sans soulever les mêmes objections, atteindrait le même but. Ce qu'il faut à la France, c'est une protection sur ses frontières, car il lui sera d'autant plus aisé d'entretenir avec ses voisins les relations cordiales qu'elle s'attache à conserver, lorsqu'elle n'aura rien à craindre de leur prépondérance. Le meilleur moyen d'assurer ce résultat ne consisterait-il pas dans Tinterposilion d'un État neutre, qui, comprenant les pays allemands situés sur la rive gauche du Rhin, supprimerait à la fois tout contact et toute cause de rivalité entre la France et la Prusse ? La formation d'un tel État, en reculant un voisinage facilement redoutable, permettrait à la France de renoncer aux revendications territoriales et de rester dans une ligne de conduite plus conforme aux principes comme aux inclinations de son gouvernement. L'Europe verrait avec satisfaction les occasions d'un conflit entre deux grands peuples définitivement éloignées, grâce à un établissement conçu dans l'esprit même qui a présidé à l'organisation de la Suisse moderne et de la Belgique. Le nouvel État trouverait dans l'homogénéité des populations, dans l'unité du territoire, dans le nombre et la richesse des

habitants, d'excellentes conditions de vitalité, tandis que sa neutralité perpétuelle, garantie par les puissances limitrophes, le mettrait à Tabri de tout danger extérieur. La Prusse, qui échapperait dès lors à la nécessité de morceler des territoires et de diviser, pour les remettre à la France, des populations allemandes, pourrait, sans démentir les principes qui font sa force, admettre l'existence autonome d'un État purement germanique, séparé politiquement de l'Allemagne nouvelle qu'elle veut créer, mais restant en communion intellectuelle avec ce grand pays. Les acquisitions qu elle se prépare à faire dans les pays occupés par ses armes lui offrent des compensations matérielles qui couvriraient amplement le sacrifice territorial auquel elle se prêterait, et l'accroissement de sa puissance compacte lui permettrait de souscrire sans détriment à un pareil échange.

(( Il serait possible même de ne pas détacher de la maison de Prusse ses possessions sur le Rhin, si l'on faisait choix pour le nouveau trône d'un prince qui lui appartiendrait, par exemple le prince héréditaire de Hohenzollern-Sigmaringen. L^empereur Napoléon, confiant dans la loyauté du roi Guillaume, trouverait dans la parole de son auguste allié un gage suffisant

de rindépenclance et de la neutralité du pays sur lequel serait appelé à régner un prince de la maison de Holienzollern, et il ne ferait pas difficulté d'accorder son assentiment à cette désignation. Sa Majesté prussienne^ élevée par la victoire à un si haut degré de gloire et de puissance, donnerait, en conférant cet apanage à une branche de sa famille qui a noblement payé sa dette sur les champs de bataille, un grand témoignage de sa bienveillance royale^ et Elle aurait ajouté ainsi à tous les titres d'honneur de l'illustre race dont elle est le chef, deux couronnes nouvelles acquises sous son règne par son seul prestige.

(( En résumé, la combinaison dont il s'agit, honorable pour toutes les parties, compatible avec les principes des deux cours alliées, basée sur des précédents que la prudence des cabinets de l'Europe a établis et qui ont reçu la sanction du temps, présente la sauvegarde la plus eflîcace des intérêts matériels de la France et de l'Allemagne. Si le cabinet de Berlin tient sincèrement à l'amitié de' l'empereur, il doit éviter d'asseoir dans des positions offensives la formidable puissance militaire dont il va disposer, et dont l'extension sur les frontières mêmes de la France, telles que les traités de 1815 les ont

faites, serait une menace permanente : la nation française, provoquée par le sentiment de sa propre conservation, réagirait bientôt avec une force irrésistible contre ce danger, et la sagesse des gouvernements serait impuissante à modérer les passions rivales qui pousseraient Tune contre l'autre deux grandes nations. Que la Prusse au contraire assure à la France les satisfactions qu'elle a droit de réclamer, et elle s'en fera une alliée intéressée à soutenir devant l'Europe le nouvel ordre de choses créé par l'accord des deux puissances. Ce que veut le gouvernement de l'empereur, c'est uniquement garantir la sécurité nationale, et, amené à proposer à la Prusse un partage de territoires, il ne s'y est déterminé, on le sait, que dans des vues exclusivement défensives. La constitution d*un État neutre intermédiaire lui donnerait des sûretés égales^ et en procurerait de pareilles à TAllemagne contre toute agression. Ce système répond donc aux nécessités des deux pays; il exclut les accroissements de force offensive, compromettants pour l'un ou pour l'autre, et il élève entre eux un rempart qui écarte à jamais toute menace pour l'un d'eux, tout péril pour leur alliance. )>

Trois jours après mon arrivée à Berlin, je

n'avais pas encore de réponse à ma demande d'audience. Enfin le quatrième jour, le 16 août, je reçus une lettre de M. de Keudell, qui m'invitait à aller le voir au ministère des affaires étrangères, attendu qu il était chargé par M. de Bismarck de recevoir mes communications.

Je le vis le soir même, et je lui fis part de Tobjet de ma mission. M. de Keudell fit trèsmauvais accueil à la proposition que j'apportais. Il me dit, avec beaucoup de vivacité, que, la Prusse n'ayant pas demandé l'intervention de la France^ elle n'avait pas à lui en payer le salaire; que Tintervention de la France avait déjà créé beaucoup d'inconvénients à la Prusse, à laquelle elle avait imposé les stipulations relatives à la ligne du Mein, à llntégrité du territoire autrichien et saxon, la clause surleSlesvig du Nord, etc.; que l'alliance avec l'Italie avait été une bonne chose, ma'is que l'on aurait cependant pu s'en passer; que la Prusse aurait pu garder la Bohême et la Moravie, dont les populations n'étaient pas défavorables à une telle annexion; que la Prusse tenait à une bonne entente avec la France, mais quelle préférait, cependant, chercher son principal point d'appui en Allemagne même; enfin, que lui, personnellement^ préférerait une nouvelle

guerre à une compensation quelconque pour la France.

Le lendemain, 17 août, M. de Keudell m'écrivit qu'il avait fait part de ma communication à M. de Bismarck, et que celui-ci Tavait chargé de me dire qu'il ne pouvait pas me recevoir cette fois ci, à moins que je n'apportasse des pleins pouvoirs formels du gouvernement français.

Après avoir reçu cette lettre, j'allai faire une visite d'adieu au fonctionnaire du ministère des affaires étrangères dont j'ai déjà plusieurs fois parlé. Il me dit qu'il avait entendu parler de l'objet de ma mission, qu'il considérait comme parfaitement impraticable, a Cependant, dit-il, il existerait peut-être un moyen d'appliquer ridée principale de votre proposition. Ce serait de laisser incorporer le royaume de Saxe à la Prusse, et de donner au roi de Saxe, comme équivalent, les pays de la rive gauche du Rhin avec Aix-la-Chapelle pour capitale.

(( Je sais, ajouta-t-il, que, dans nos plus hautes sphères, certaines personnes ont beaucoup regretté que l'annexion de la Saxe n'ait pas eu lieu, et Ton ferait peut-être une concession pour l'obtenir. Mais, cependant, la pos-

sibilité de voir aboutir une pareille combinaison est tellement faible, que je ne vous donne aucun espoir.

(( En tout cas, si vous vouliez faire une tentative, il ne faudrait pas perdre une minute, car les plénipotentiaires des États de l'Allemagne du Sud viennent d'arriver à Berlin pour négocier les conditions de la paix, et, s'ils arrivent à une entente avecla Prusse, toute combinaison ultérieure se trouvera naturellement exclue. ))

J'hésitai beaucoup à tenir compte de cette suggestion, que je considérais plutôt comme un ballon d'essai, lancé pour savoir jusqu'à quel point Ton tenait, à Paris, à la conservation du royaume de Saxe. Cependant je m.e décidai à envoyer à la personne de qui je tenais ma mission, un télégramme ainsi conçu :

c( La maison de Berlin parle vaguement de (( prendre la porcelaine de Saxe en échange du (( vin du Rhin. »

A Paris on avait parfaitement compris, et, quelques heures après, je reçus la réponse suivante :

(( Ne dites plus rien à personne, revenez (( quand vous voudrez. »

Ainsi se termina cette mission, par un échec complet.

La question d'ane compensation pour la France se trouvait définitivement écartée; il ne restait plus au gouvernement français qu'à assurer l'insertion des stipulations préliminaires de Nikolsbourg dans Tinstrument final de la paix.

C'est ce qui, en effets eut lieu. Cependant, dans l'intervalle qui précéda la signature définitive du traité de paix, à Prague, le 25 août 1866, quelques difficultés avaient surgi relativement à la clause sur le Slesvig du Nord. J'appris, en effet, à mon retour à Paris, que M. de Bismarck avait fait mine de vouloir supprimer l'article 3 des préliminaires, qui avait trait à cette question. M. Drouyn de Lhuys, Tayant appris, avait immédiatement donné ordre à M. Benedetti d'interpeller le ministre prussien sur ses intentions, et M. de Bismarck s'était alors déclaré prêt à respecter les stipulations de Kikolsbourg. C'est ce qui résulte de la dépêche suivante de M. Benedetti à M. Drouyn de Lhuys :

« Berlin, le 21 août 1866.

(( J'ai reçu, outre votre message télégraphique du 17, la dépêche que vous m'avez fait

riionneur de m'adresser le 18 pour m'inviter à vous faire savoir si, comme des informations particulières vous portaient à le supposer, il était exact que le gouvernement prussien eut rintention d'omettre, dans le traité de paix qu'il négocie à Prague avec l'Autriche, la clause des préliminaires en vertu de laquelle les populations des districts septentrionaux du Slesvig devront être consultées sur leur retour au Danemark.

(( J'ai interrogé à ce sujet le président du conseil. M. de Bismarck n'a pas contesté l'exactitude de ce bruit, et il a même avoué que les négociateurs des deux grandes puissances allemandes avaient été conduits à examiner l'opportunité de l'insertion de cette clause dans l'acte dont la rédaction est confiée à leurs soins. L'initiative en aurait été prise par celui de l'Autriche, qui aurait offert de passer ce point sous silence, si la Prusse, de son côté, consentait à modifier les termes de la disposition concernant la cession de la Yénétie. Il m'a paru superflu d'insister pour obtenir à cet égard des éclaircissements plus complets, et je me suis borné à solliciter l'assurance que M. de Bismarck n'a pas hésité à me donner, comme je viens devons le mander par le télégraphe, que le traité de

paix contiendrait textuellement l'article 3 des préliminaires de Nikolsbourg, »

La conclusion du traité de Prague fut le dernier acte du ministère de M. Drouyn de Lhuys, dont la retraite était devenue inévitable depuis plusieurs semaines.

Son successeur^ le marquis de Moustier, nommé dès le l^"" septembre, étant encore retenu pour quelque temps à Gonstantinople, le marquis de la Valette, ministre de l'intérieur, signa la circulaire du 16 septembre, à tous les agents diplomatiques do la France à l'étranger, par laquelle fut consacré le fameux principe des grandes agglomérations. Une ère entièrement nouvelle devait être inaugurée dans la politique internationale.

Vers la fin du mois d'octobre 1866, j'étais à Biarritz, où se trouvait l'empereur Napoléon sur la santé duquel couraient des bruits trèsalarmants. On y attendait aussi M. de Bismarck, qui ne vint pas. Sans doute le ministre du roi Guillaume avait compris que les voyages de villégiature en France n'étaient plus dans son rôle. Mais M. de Goltz était venu à sa place et ne quittait pas le voisinage de l'empereur, auprès de qui l'Autriche, la puissance vaincue,

était également représentée par les comtes d'Apponyi et de Karoly.

Je renouai connaissance, à Biarritz, avec un homme politique allemand que j'avais connu autrefois à Francfort. Nous causâmes longuement sur la situation politique en général, et sur le nouvel état de choses en Allemagne. J'exprimai l'espoir de voir bientôt réalisée la promesse faite par la Prusse, de rendre au Danemark les populations du Nord du Slesvig. Mon interlocuteur n'était pas de cet avis :

— Je connais M. de Bismarck, me disait-il, et j'ai suivi pas à pas sa conduite depuis qu'il est devenu président du ministère prussien. Ne croyez pas qu'il se laisse arrêter par un traité. Il a consenti à insérer l'article V dans le traité de Prague, parce qu'il jugeait à propos de ne pas contrarier la France à ce moment-là. Aujourd'hui, il prévoit qu'il aura tôt ou tard la guerre avec la France, et il sait que la question slesvigeoise est trop secondaire pour que l'exécution même la plus complète de l'article V, suffise à assurer la paix. Je doute donc fort qu il s'empresse de remplir cet engagement, d'autant plus que ce qu'il vient de faire en Aile magne même, donne la mesure de Ténergie et

de l'absence de scrupules qui caractérisent sa politique. La façon dont il a agi en Hanovre en est l'exemple le plus éclatant. Et, croyez-le bien^ le roi Guillaume continuera à suivre le conseil de son ministre.

Vous comprenez que quand ce souverain s'est montré si dur envers son propre cousin germain, il n'y a guère lieu d'espérer qu'il se montre modéré et conciliant envers des Danois. Son ministre cherchera certainement tous les prétextes possibles pour se dérober à l'engagement formulé dans l'article V du traité de Prague,

— Mais, repris-je, rappelez-vous cependant que ce traité a été conclu a au nom de la Très-Sainte et Indivisible Trinité, » et qu'il y a encore un droit international en Europe. Si ce traité n'est pas exécuté, ce sera le premier exemple, dans Thistoire, de la violation d'un engagement aussi solennel, pris envers une honnête et vaillante population.

— Tout cela ne veut rien dire, repartit mon interlocateur. M. de Bismarck a tiré parti des sympathies qu'il avait constatées, en France et chez M. Drouyn de Lhuys en particulier, pour le Danemark. Il a promis une concession aux Danois pour apaiser les répugnances du

ministre des afifaires étrangères français, tout comme il s'est servi de la question de la Vénétie pour leurrer l'empereur Napoléon. Aujourd'hui que son but est atteint j il ne se soucie plus de ses engagements.

Comme je ne me tenais pas encore pour battu, il ajouta :

— Prenez garde de vous laisser fasciner par M. de Bismarck, C'est ce qui est arrivé à un diplomate autrichien que je pourrais nommer, et qui est resté l'admirateur de M. de Bismarck bien que celui-ci n'ait pas été précisément le bienfaiteur de son pays.

Nous nous séparâmes là-dessus, et je repartis pour Paris.

Après mon retour de Biarritz, ne voyant rien qui, de la part de la Prusse, indiquât l'intention de procéder à l'exécution de l'article V du traité de Prague, et les mesures administratives prises par elle dans toute l'étendue du Slesvig accusant, au contraire, des dispositions à ne tenir nullement compte de l'engagement de rétrocession de la partie nord du duché, je résolus de faire encore un voyage à Berlin pour tâcher de pénétrer les intentions réelles du gouvernement prussien.

M. de Bismiarck était en vacances ; mais je vis plusieurs hommes politiques allemands et, entre autres, un fonctionnaire, qui envisageait

les choses sous un point de vue assez optimiste. Ainsi, il me disait le 20 novembre 1866 :

(( Pour moi, je suis convaincu que M. de Bismarck, malgré les malentendus qui se sont élevés à propos des compensations demandées par la France, préférerait pour allié l'empereur Napoléon, dont il goûte fort la façon de gouverner. Quant au roi Guillaume, il a des sympathies pour la dynastie des Bonaparte, et, dans tous les cas, il la iDréfère de beaucoup aux princes d'Orléans. Il n'est donc pas dans son intérêt ni dans ses vues de rien faire qui puisse ébranler TEmpire en France; mais il va sans dire qu'il ne fera pas à la France des concessions de nature à se diminuer lui-même aux yeux des Allemands. On parle beaucoup ici de ralliance avec la Russie; cependant, je ne vois pas de raison pour que la Prusse préfère cette alliance à celle de la France. La Russie n'a pas d'armée et pas d'argent. Comment, d'ailleurs, pourrions -nous sympathiser avec une nation qui ferme systématiquement ses frontières à notre commerce, pour pouvoir inonder TAsie des produits de son industrie protégée, au grand préjudice de l'Europe centrale? Il dépend de Tempereur Napoléon lui-même de s'en-

tendre avec la Prusse d'une manière solide et durable.

c( C'est de cette entente que dépend l'afTaire que vous avez à cœur.

(( Je suis toujours porté à croire que M. de Bismarck a l'intention d'exécuter le traité de' Prague en ce qui concerne le Slesvig. Mais il ne pourrait pas faire voter en ce moment les populations du Slesvig du Nord; il s'exposerait à voir d'autres populations, telles que les Hanovriens, réclamer également le droit de décider elles-mêmes de leur sort. »

J'eus aussi des conversations avec des écrivains allemands, au sujet du projet de loi sur l'incorporation du Holstein et du Slesvig à la monarchie prussienne, qui avait été déposé sur le bureau de la Chambre le 7 septembre, et dont la discussion allait commencer. Il résulta clairement pour moi de ces entretiens, que les Prussiens n'avaient aucune envie de se prêter à l'exécution sérieuse de l'engagement pris, sans toutefois oser le répudier ouvertement.

La commission qui avait examiné ce projet de loi s'était fait l'interprète de ces dispositions :

(( Nous espérons, disait-elle, que le cabinet

(( du roi réussira à écarter l'article V du trailé (( de Prague, ou tout au moins à restreindre le (( vote des habitants à la partie la plus septenc( trionale du Slesvig. Nous ne pouvons douce ner notre assentiment à la malheureuse apc( plication du principe des nationalités dans le (( Nord du Slesvig, et nous exposer ainsi à race tifler peut-être l'abandon de districts qui (( s'étendent jusqu'à Flensbourg, »

- Le même sentiment se fit jour tout aussi clairement dans le discours que M. de Bismarck, de retour de sa villégiature, prononça à la séance de la Chambre prussienne du 20 décembre 1866, et où il fit pour ainsi dire, à la face de la nation allemande, des excuses pour avoir consenti à insérer dans le traité de Prague le malencontreux article V, Il reconnaissait dans son discours, que l'engagement pris en faveur des Danois du Slesvig était dû à l'intervention du gouvernement français et aux prédilections de l'empereur Napoléon pour le principe des nationalités. Il fit allusion aux a pourparlers confidentiels )) qui avaient eu lieu, dans les deux dernières années, sur cette question du Slesvig du Nord ; il rappela également ce qu'était la situation au mois de juillet précé-

dent, comment elle avait permis à la France d'accentuer de telle sorte l'expression de ses désirs^ qu'on n'eût pas pu ne pas y accéder, et qu'il n'eût pas osé conseiller au roi de Prusse de compromettre, à ce moment-là, ses relations avec une grande puissance telle que la France.

(( Comme les x^ropositions de médiation nous étaient présentées sous forme à^idtimaium^ disait M. de Bismarck, je n'ai pas osé remettre en question tous les avantages acquis, et j'ai conseillé au roi d'accepter. »

(( C'est de cette façon )>, dit M. de Bismarck ^ en terminant, c( que la clause a été introduite dans le traité de paix. Mais le vague de sa rédaction nous laisse une certaine latitude pour son exécution. ))

Au courant de ce discours, M. de Bismarck avait aussi trouvé moj^en de placer une apologie de son « ami absent )) , le baron de Scheel- Plessen, mis par lui à la tête du gouvernement des duchés.

(( Ne croyez pas, disait le premier ministre prussien, que M. de Scheel-Plessen ait conservé des sympathies danoises. Le premier de tous les

habitants des duchés, il m'a exprimé, en 1864, à Schœnbrunn, sa ferme résolution de travailler à l'incorporation du (( Slesvig-Holstein )) à la Prusse. Il n'est aucun autre serviteur du roi de Prusse en la fidélité de qui j'aie plus de confiance. »

Or, ce même baron de Scheel-Plessen, qui est propriétaire de grands biens territoriaux dans l'île danoise de Seeland, avait été naguère un (( serviteur fidèle )) des rois de Danemark. Aussi racontait-on alors qu'il avait rougi des éloges du ministre prussien; mais ceux qui disaient cela ne connaissaient pas bien M. de Scheel- Plessen.

En somme, la situation ne s'était pas améliorée, en ce qui concernait la question slesvigeoise. Il était évident que M. de Bismarck hésitait à rompre ouvertement avec la parole donnée, mais que, d'autre part, il n'avait nulle envie d'y faire honneur. Je me vis forcé de reconnaître que mon interlocuteur de Biarritz avait eu pleinement raison.

Quant aux rapports entre la France et la Prusse, ils ne s'étaient pas améliorés non plus, bien que cette dernière puissance eût dû. être satisfaite de la circulaire de M. de

la Valette. Il est possible que M. de Bismarck ait laissé croire qu'il préférait Talliance française à toute autre. Il devait tenir à conserver cette illusion à la France, en attendant que la Prusse eût digéré ses conquêtes et refait son armée, fatiguée par la guerre contre l'Autriche ; ce qui, d'après les dires de gens compétents, devait bien prendre une couple d'années. Mais, de là au désir sincère d'une alliance avec la France, il y avait loin.

Je fus confirmé dans cette appréciation de la situation, après mon retour à Paris, par une conversation que j'eus avec M. Thiers, au mois de janvier 1867. Voici les paroles de cet homme d'État, en cette occasion :

(( La position de la France, à l'extérieur, va devenir très-difflcile. Nous serons isolés en Europe. Je suis convaincu qu une alliance se fera entre la Russie et la Prusse, si elle n'est déjà un fait accompli. On n'attaquera pas la France, mais les autres feront tout ce qui leur plaira, sans s'occuper de nous. La Prusse, en particulier, s'étendra tout doucement en Allemagne. Peut-être même le roi Guillaume se ferat-il proclamer emipereur par un parlement allemand. La France pourra-t elle supporter tout

cela tranquillement? Voilà la question. On est très-mécontent, en France, des derniers événements qui se sont passés à l'étranger, mais Topposition ne veut prendre aucune initiative ; elle laissera la responsabilité au gouvernement. Quant à moi, je crois nécessaire d'arrêter les progrès delà Prusse ; mais je ne désire pas une guerre avec elle à présent. Dans deux ans seulement, quand l'Autriche sera prête, le moment sera venu pour la France de s'opposer à l'ambition de la Prusse les armes à la main. Mais, pour cela, il ne faut pas faire des folies, telles que le gouvernement est en train d'en commettre avec son grand emprunt pour le percement de nouvelles rues et pour des expériences soi-disant économiques. Je considère tout cela comme insensé, dans un moment où la France a plus que jamais besoin de son argent. C'est aussi pour cette raison que Fould se retire. ))

Il exprima le regret que M. Walewski, (( cet honnête homme et homme de coeur », n'eût pas été mis à la tête du ministère des affaires étrangères.

Au commencement d'avril 1867, la France se trouva, à l'improviste pour ainsi dire, en présence d'an danger de guerre extrêmement sérieux, à propos de l'affaire du Luxembourg. L'empereur Napoléon réclamant l'évacuation de cette forteresse par les troupes prussiennes, et M. de Bismarck faisant la sourde oreille à cette demande, la guerre fut, pendant quelques jours, réellement imminente, car Napoléon III n'aurait certainement pas cédé sur ce point. Mais, M. de Bismarck ayant fait à la France la concession d'évacuer la forteresse de Luxembourg, l'empereur eut la sagesse de s'en contenter, et le pays rentra bientôt dans le

calme pour s'occuper de TExposition universelle, qui dès lors assurait la. paix au moins pour l'année courante.

L'incident du Luxembourg avait sans doute rappelé à M. de Bismarck l'existence de l'article V du traité de Prague ; car le 31 mai, peu de jours après la clôture de la conférence de Londresj il fit au Danemark les premières ouvertures relativement à l'exécution de cet article. Mais il entoura cette communication de beaucoup de réticences. Voici comment il s'exprimait dans sa première dépêche sur ce sujet à M. Heydebrand von der Lasa, ministre de Prusse à Copenhague :

(( Nous ne nous sommes imposé, ni envers (( le Danemark, ni envers l'Autriche, l'obliga- (( tion de renoncer à la suprématie sur les ha- (( bitants allemands du Slesvig, ni surtout à (( la supiématie sur ceux qui veulent continuer (( d'appartenir à l'Allemagne. La question est (( donc pour nous pleine de difficultés c Le gou- (( vernement danois peut les lever en nous in- (( diquant la nature des garanties qu'il se pro- (( pose de donner; c'est alors seulement que (( nous pourrons nous prononcer sur l'étendue (( des territoires à rétrocéder. ))

Le comte Frijs de Frijsenborg, ministre des affaires étrangères de Danemark, répondit, le 1'' juin, que les garanties qui résultaient, pour les Allemands, de la constitution danoise, et celles qui découlaient des traités, lui paraissaient suffisantes, et qu'il s'en référait à l'article du traité de Prague, qui ne contenait aucune stipulation spéciale de garanties pour les Allemands du Slesvig du Nord.

Sur ces entrefaites, le roi Guillaume et M. de Bismarck étaient venus à Paris, où ils étaient les hôtes de l'empereur Napoléon.

Les personnes qui approchèrent M. de Bismarck à ce moment purent remarquer chez lui un profond changement de manières et d'allures. Dans ses précédentes visites à Paris, en octobre 1864 et en novembre 1865, il était plein de prévenance et d'amabilité; il se montrait jaloux de gagner tout le monde par des dehors de franchise et de bonhomie. Mais, lorsqu'il revint pour l'Exposition universelle^ ce n'était plus le même homme ; on ne trouvait plus chez lui qu'une réserve hautaine et une politesse glaciale. On sentait, entre le Bismarck-Schœnhausen d'autrefois et le comte de Bismaarck, premier ministre de la puissante Confédération de l'Allemagne du Nord, toute la distance de la

veille du danger au lendemain de la vic^ toire.

Cependant, les pourparlers entamés entre la Prusse et le Danemark se traînaient péniblement. Le marquis de Moustier, alors mmistre des affaires étrangères, voulut donner un coup d'épaule à la diplomatie danoise, et il envoya dans ce but au chargé d'affaires de France à Berlin, M. Lefèvre de Béhaine, des instructions pour appuyer les demandes du Danemark. Mais, dès les premières ouvertures que le chargé d'affaires français fit à ce sujet à M. de Thiele, sous-secrétaire d'État aux affaires étrangères à Berlin, M. de Bismarck fit comprendre au Gouvernement français qu'il ne consentirait à aucune sorte d'immixtion dans cette affaire; et, en même temps, la presse officieuse prussienne entama par ordre une campagne bruyante contre ce qu'elle appelait l'injustifiable ingérence de la France. L'empereur Napoléon, qui tenait à ce que le succès de l'Exposition universelle ne fût troublé par aucun incident extérieur, laissa tomber cette affaire, et;, dès lors, il fut facile de prévoir le résultat négatif de négociations dans lesquelles la Prusse jouait avec le Danemark comme le

chat avec la souris. Dans une dépêche du 22 août, M . de Bismarck disait :

(( Le traité de Prague n'a créé aucun titre ce aux populations du Slesvig du Nord. Il ne (( peut être invoqué que par les contractants. (( Les garanties demandées par la Prusse tience nent au mode d'exécution de l'article V, et, si (( elles ne ressortent pas du texte même, encore (( moins ce texte les exclut-il. D'ailleurs, il est c( légitime de protéger les minorités, et, en se (( dessaisissant de ses sujets allemands, Sa (( Majesté le roi Guillaume doit leur assurer (( une protection efficace. »

En terminant, le ministre prussien se déclarait prêt à ouvrir des négociations verbales sur les points à discuter, et proposait de fixer à Berlin le siège de ces pourparlers.

Si, dans la phase où était entrée la politique de M. de Bismarck, quelque chose eût encore dû surprendre, on aurait pu s'étonner à bon droit de cette étrange théorie d'après laquelle une population n'a aucun titre à s'intéresser à l'exécution d'un traité qui la concerne.

L'argument du droit des minorités devait, en outre, paraître singulièrement hardi, dans

la bouche de M. de Bismarck ; il pouvait facilement être rétorqué d'une façon qui eut fort embarrassé le ministre prussien s'il s'était le moins du monde soucié de l'opinion des autres.

Quelque temps auparavant^ le 22 juin, M. Morin de Malsabrier , l'infatigable avocat des droits du Danemark, disait dans un discours au Corps législatif :

(( Me le comte de Bismarck est un trop sage (( politique pour ne pas comprendre que, plus (( il sera juste envers la nationalité danoise, (( plus il sera en mesure de faire accepter par (( l'opinion deTEurope les actes par lui accom- (( plis en vue de la constitution de la nationa- « lité allemande. )>

Hélas ! les dépêches de M. de Bismarck n'avaient pas tardé à montrer que les mots de justice et de modération étaient pour lui vides de sens, et qu'il ne connaissait, en fait de droit, que celui de la force.

Les pourparlers en question commencèrent dans l'automne de 1867, à Berlin, entre M. de Quaade. ministre de Danemark, et M. Lotliar Bûcher, délégué à cet effet par le gouvernement prussien. Le choix de ce dernier personnage

indiquait déjà l'esprit dans lequel ces négociations seraient conduites du côté de la Prusse.

M. L. Bûcher, qui avait été en 1848 un des membres les plus avancés du parlement de Francfort, et avait vécu ensuite à Londres comme réfugié, fit sa paix en 1863 avec le gouvernement prussien. M. de Bismarck, qui le savait homme de grande capacité et de peu de scrupules, se l'attacha aussitôt en qualité de fonctionnaire du ministère des affaires étrangères, et dès ce moment on prédisait, à Berlin, que ce nouveau venu, au moins égal à M, de Bismarck en intelligence, ne tarderait pas à prendre sur lui une influence dominante.

M. Bûcher présenta des demandes exorbitantes en faveur du maintien et de la protection de la nationalité des quelques Allemands qui pourraient se trouver englobés dans le Slesvig danois. Le Danemark, voyant bien qu'il s'engagerait là dans une impasse sans issue, fut trèsréservé dans sa réplique, et avant la fin de l'année, les négociations se trouvaient ajournées aux calendes grecques.

Ainsi la diplomatie se déclarait impuissante à résoudre cette question du Slesvig du Nord^ qui est basée cependant sur les principes éternels de- la justice et sur la bonne foi dans les

rapports internationaux. Mais la question n'en restera pas moins vivace ; elle sera entretenue, jusqu'au triomphe clu droit, par la ténacité native et le patriotisme robuste qui caractérisent la race Scandinave, dont un des plus vaillants rejetons a peuplé le Slesvig du Nord. Toutes les ressources d'une savante oppression, que M. de Bismarck s'entend si bien à manier, ne suffiront pas pour vaincre la résistance de ces populations. L'article V du traité de Prague restera toujours l'un des points vulnérables dans l'armure de l'empire allemand, et perpétuera le souvenir d'une des atteintes les plus flagrantes portées à la morale internationale en Europe.

Quant à la France, qui, cependant, avait pris à cœur la cause- des Danois du Slesvig, et qui, seule de toutes les puissances, avait tenté de faire quelque chose pour le Danemark, dans des circonstances difficiles, elle dut renoncer à appuyer plus longtemps ses réclamations, car malheureusement les succès de la Prusse et d'autres circonstances encore avaient, dès l'année 1867, considérablement diminué la position de la France en Europe.

Le public français, tout au succès de l'Exposition, ne se rendait pas encore compte de cet amoindrissement, mais des hommes clairvoyants

étaient déjà tourmentés de sombres pressentiments. Au mois de décembre 1867, M. le comte de Chaudordy me laissait entrevoir^ dans une conversation, les inquiétudes de son patriotisme.

(( La partie, me dit M. de Chaudordy, est perdue pour la France, et perdue pour longtemps. Le replâtrage deTaffaire du Luxembourg n'a contenté personne. C'est pour la France ce que la convention de Gastein a été pour l'Allemagne : une trêve qui sera suivie d'une explosion. Croyez-le bien, en 1866 l'empereur a été l'adversaire de l'Autriche, et ses sympathies ont toujours été pour la Prusse. Il est singulier que personne n'ait voulu le voir, et pourtant il en avait maintes fois donné la preuve. La lettre au prince d'Augustenbourg a été son oeuvre per sonnelle. Il a voulu l'alliance avec la Prusse, qui aurait peut-être pu lui donner des avantages ; mais M. Thiers et l'opinion publique l'en ont empêché. L'empereur, en 1866, n'a pas su agir avec assez de fermeté, et lorsque enfin il a voulu obtenir quelque chose de M. de Bismarck, il était trop tard, M. Drouyn de Lhuys, par contre^ était pour TAutriche, qu'il voulait sauver; il était donc absolument conséquent avec lui-même lorsque, après Sadowa, il demandait Tintervention armée de la France, et cette intervention

aurait probablement tourné à notre avantage. Mais Tempereur n'en a pas voulu. Ainsi, l'empereur ayant une opinion, et M. Drouyn de Lhuys une autre, voilà comment nous nous trouvons à présent dans une situation extrêmement précaire vis-à-vis de l'étranger. Aussi je ne prévois que des désastres pour la politique française à l'extérieur. )>

L'avenir n'a malheureusement que trop justifié ces prévisions.

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