I. De lamher, lécher, en espagnol
QUAND LE TAPIR DESCEND VERS LA RIVIÈRE
coupant comme un rasoir, ou une vieille lame d'acier, s'ils ont eu la bonne fortune, aux hasards de leur vie vagabonde, de se procurer un objet qui, pour ces nomades, représente un inestimable trésor.
Tandis que les plus habiles sont occupés à dépouiller l'animal,, leurs compagnons, d'une étincelle tirée d'un silex ou au moyen de deux morceaux de bois frottés l'un contre l'autre, allument de grands feux, qui faisant rougeoyer au loin le ciel et la forêt, serviront à écarter du festin les fauves redoutés.
Les quartiers de la bête sont rôtis sur les braises ou devant la flamme. Femmes et enfants accourent, conduits par ceux de la tribu qui n'ont pas pris part à la chasse, et chacun ne pense plus qu'à festoyer joyeusement. Tant qu'il restera quelque débris de la chair du tapir, nul ne songera au lendemain ou ne s'inquiétera d'une autre nourriture.
Les quantités de viande que l'estomac complaisamment dilaté d'un indigène est capable d'absorber à l'occasion d'un pareil banquet ont de quoi surprendre Timagination. Un Européen qui se livrerait à de pareils excès de nourriture courrait risque de rester étouffé sur place, mais les convives de la forêt, qui supportent quand il le faut de si longues abstinences, ne se montrent pas incommodés de leurs prouesses gastronomiques, et ne demandent qu'à les renouveler à la plus prochaine occasion.
La chair du tapir est en général assez tendre : par son goût et son aspect elle rappelle la viande de cheval. Les gens du pays prétendent qu'elle provoque des éruptions chez ceux qui en mangent sans y être habitués. C'est peut-être question de quantité. Je dois dire que pour ma part, je n'ai ressenti aucun inconvénient de ce genre, à la suite de l'usage que j'en ai fait. jMais il est bon de dire que je ne me servais qu'avec une prudente parcimonie, quand cette venaison exotique figurait comme plat de résistance sur ma table.
De ce que l'on vient de lire, il ressort que la Grande Forêt primitive, riche d'un trésor d'expérience accumulée qui remonte à l'époque où les premiers frissons de vie effleurèrent la surface encore humide de la terre, ne se montre avare à l'égard de ses sauvages enfants, ni de ses bienfaits, ni de ses conseils. Elle reste pour ceux dont elle a abrité les primitifs berceaux faits de feuilles, d'écorces et de peaux de bêtes, la mère toujours pleine de tendresse et de dévouement, la gardienne fidèle qui jamais ne s'endort.
Cruelle elle ne se montre qu'envers Tintrus audacieux qui, sans être initié à ses mystères ose, d'un pas sacrilège, fouler les sentiers semés d'embûches qui mènent jusqu'au cœur de ses vastes solitudes. A ce visiteur profane, elle réserve toutes ses sévérités ; c'est ce qui explique le triste dénouement de la tragédie dont le colonel Joao Pedro venait de faire revivre avec émotion dans son récit les douloureuses péripéties.
Toute cette troupe de guerriers infortunés, bien que leur bravoure n'ait pas fléchi sous les attaques, s'était vu fondre peu à peu aux hasards de cette terrible marche qu'entouraient tant de périls inconnus. Seuls, un petit nombre d'entre eux, rompus de longue date à toutes les fatigues et au courant des exigences de la vie dans les grands bois, étaient parvenus à se frayer un chemin au travers de la forêt hostile, aussi menaçante pour eux que les ennemis qu'ils laissaient en arrière.
vS'écartant du gros de la troupe, dans Tespoir de lui ouvrir encore à temps un chemin praticable, ils n'avaient conservé pour tout bagage qu'une arme à feu et un sabre d'abatis. Exténués, plus morts que vifs, ces courageux éclaireurs étaient arrivés enfin à la lisière du bois. Ils avaient surmonté, au prix des plus vigoureux efforts et grâce à une indomptable persévérance, qui pas un instant ne s'était tant soit peu démentie, les obstacles de toute nature, qui sans cesse renaissaient sous leurs pas. Mais leur dévouement était resté stérile, leur constance
QUAND LE TAPIR DESCEND VERS LA RIVIERE
n'avait abouti qu'à préserver leur propre vie. Vaincus par la soif, la faim et brisés de fatigue, leurs compagnons avaient jalonné de leurs cadavres défigurés, les pistes de la forêt.
Quand les derniers petits groupes se furent dispersés, nul doute que de ces agonisants, un bon nombre n'aient rendu leur dernier soupir dans l'isolement le plus complet.
Pendant que je prêtais mon attention à la narration du olonel, il me semblait entendre le dernier écho de ce suprême appel que le malheureux, égaré et sur le point de périr enseveli dans l'ombre de la forêt, pousse, dans sa folie, avant de succomber. Le coureur de bois qui a frissonné de cette clameur, où passe une angoisse mortelle, jamais plus ne la chassera de sa mémoire. C'est la plainte que laisse échapper l'être réduit à l'extrême désespoir, quand il se voit abandonné, seul, loin de tous vestiges humains, en proie aux mille terreurs de l'inconnu et de la solitude, et qu'il sent la froide Épouvante l'étreindre, soudainement, à la gorge.
Fou, les yeux hagards, sans bouger de place, n'essayant même plus de faire un effort pour chercher une voie vers le salut, ayant perdu toute conscience de soi, plus d'un de ces pauvres gens avait dû, comme le fait un chien perdu, lancer ainsi vers le ciel jusqu'à son dernier souffle, ce hurlement lugubre.
Puis à bout de force, complètement épuisés, tous avaient roulé à terre et les fourmis étaient accourues.
Une heure sonnera, qui sait ? au cadran de la Providence, Dieu veuille l'écarter, où ces immenses océans de verdure impénétrables, ces solitudes inviolées, viendront à former de nouveau le dernier réduit des peuples sud-américains, engagés dans une lutte sans trêve ni merci, entreprise pour la défense de leurs biens, de leur liberté, de leur vie même, contre les féroces assauts d'un envahisseur impitoyable.
Jadis, nous le lisons inscrit sur les vieux parchemins que
recouvre la poudre des ans (ils remontent à l'époque de la conquête), de florissantes nations indiennes, qui vivaient une vie de bonheur dans la paix et dans Tabondance, se virent contraintes pour conserver leur indépendance, de chercher au sein de ces solitudes, un dernier refuge assuré ^
Des races aujourd'hui éteintes, le souvenir légendaire flotte encore dans les brumes de l'aurore naissante et soupire dans le vent tiède du soir au-dessus de plus d'une vallée sauvage et désolée, aux flancs escarpés de plus d'un pic au nom formé de syllabes bizarres empruntées à des langues autochtones, sans doute depuis longtemps disparues. Chassés après de rudes combats, des baies heureuses, des îles riantes et des eaux bleues de Guanabarà et de Nitcheroy, c'est à la maternelle forêt, que les débris des puissantes tribus décimées, demandèrent aide et protection contre les entreprises des hommes aux « pâles visages », bardés d'un acier étincelant et armés de ce qui paraissait, à ces êtres simples, être la foudre même.
D'étranges maisons flottantes, que de grandes ailes blanches faisaient se mouvoir avec aisance à la surface des vagues, étaient venues déverser sur leurs plages ces fils d'un autre monde, qui ne pouvaient en appeler qu'à la seule force de leurs armes pour justifier leur prétendu droit.
L'Histoire a des recommencements éternels, souventes fois étranges et faits pour nous suî prendre. D'autres hommes aux « visages pâles », également belliqueux, casqués d'acier et portant la foudre sous des formes nouvelles, de leurs maisons flottantes plus nombreuses, plus spacieuses et plus rapides,
I. Le temps n'a pas encore mis fin à cette lutte vieille de plusieurs siècles. Le 13 novembre de cette année, les journaux publiaient le télégramme ci-dessous .
Lima, 13 novembre 1916. « Dans la région dica, près de la frontière du Brésil, les Indiens ont attaqué les troupes péruviennes et ont tué un grand nombre de soldats. Les premiers renforts envoyés ont été battus par les Indiens. Le gouvernement envoie de nouvelles forces. )?
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débarqueront peut-être un jour encore, si nous n'y prenons garde, sur ces mêmes plages.
Nous ne sommes pas aux Ides de Mars ! Le péril s'est éloigné un moment, mais il s'en faut de beaucoup qu'il ne puisse jamais plus reparaître. Qui donc oserait prétendre lire à coup sûr dans les profondeurs de l'avenir ?
Si jamais le malheur veut que la vague des barbares qui en ces jours ensanglantent l'Europe, vienne à déferler contre les riants et paisibles rivages du Nouveau-Monde, on verra la Forêt des Ancêtres servir, peut-être, encore une fois, de refuge à des peuples magnanimes qui ne consentiraient jamais à vivre en servitude, ni à abandonner la lutte avant d'avoir reconquis leur liberté et chassé l'envahisseur.
A l'abri de ces boulevards majestueux dressés par la nature, retranchées dans les gorges abruptes, des guérillas hardies, ayant pour guides des coureurs de bois expérimentés, se contenteraient, probablement, de rendre inexpugnables les passages à travers la forêt, et les défilés qui mènent vers la plaine. Ils pourraient ainsi tenir la campagne pendant des années et lasser le destin contraire.
Cet aspect à la fois géographique et politique de la question a retenu depuis longtemps déjà, on peut en être sûr, l'attention des dirigeants de la WeltpoUtik. Les considérations qui en découlent naturellement, avec leurs conséquences logiques, leur ont inspiré (nou^ l'avons vu dans la première partie de ces « Souvenirs » *) une idée ingénieuse et originale. Ils ont poussé certains de leurs colons et de préférence les Polonais, à embrasser la vie du forestier et du chasseur, toujours pleine d'attraits pour des tempéraments qu'anime l'esprit d'indépendance et d'aventure.
Le jour de l'invasion projetée, ils comptaient bien recueillir