‹ À travers la forêt brésilienneChapitre 28 sur 71 · LA CHASSE AU TAPIR · texte numérisé non relu

LA CHASSE AU TAPIR

(L'Embuscade aérienne).

QUAND LE TAPIR DESCEND VERS LA RIVIÈRE

les hôtes de la forêt, recourent, pour les capturer, à leurs plus subtils stratagèmes. Las, parfois, de creuser avec effort ces fosses profondes, dissimulées sous des branchages, qui le plus habituellement leur servent de pièges, ils se décident à tenter avec plus de hardiesse la fortune. Ils organisent alors, en commun, une grande chasse au tapir, ce robuste mais pacifique pachyderme, que sa force massive et l'épaisseur de son cuir ne suffisent pas à protéger contre leurs ruses ingénieuses.

Le tapir, tapir americanus^ est appelé au Brésil ^r^n besta, la « grande bête » par excellence. On lui donne aussi le nom de anta, et en guarany celui de mhoreri. Les naturels de TAmazonie le nomment maî-puri.

Bien qu'ils soient pourvus d'arcs puissants qui leur permettent de lancer à plus de cent mètres de longues flèches de roseau garnies de pointes en bois de fer, ce n'est pas sur la seule force de leurs armes que comptent les chasseurs pour vaincre la résistance et assurer la défaite d'un aussi viofoureux adversaire. Ces flèches meurtrières sont d'autres fois munies d'une pointe en os aiguisée sur une pierre, ou taillée dans l'agathe avec beaucoup d'habileté.

Décochées même de très loin, elles sont capables de traverser un homme de part en part. Si le mauvais hasard des sentiers, pleins d'ombre et de m3^stère, mettent en présence des chasseurs le Seigneur de la Forêt, le terrible jaguar, ils le clouent au sol, bien des fois, rugissant et blessé à mort. Mais ces traits mortels pour Thomme et pour presque tous les habitants de la forêt ne permettent pas, cependant, de venir à bout du gros et lourd tapir. Presque aussi haut qu'un âne, bâti tout en force comme le taureau ou le rhinocéros, doué d'une vigueur prodigieuse et protégé par un cuir de l'épaisseur du doigt, lagran besta brave sans peine les armes primitives de l'Indien, pourtant si redoutables. Seule la balle d'une arme à feu moderne peut l'arrêter dans sa course.

^ 65 $ Wagneb, Forêt Brésil. — 5

L'Indien a appris à ses dépens que même atteinte en plein corps par plusieurs de leurs flèches, la bête puissante continuera à fuir, emportant fichés dans son dur épiderme les traits qui l'ont frappée. Blessée, elle foncera droit devant elle à travers le fouillis des lianes entrelacées. Brisant sur son passage branchages et baliveaux, elle va, tête baissée, rasant le sol de son boutoir charnu que termine une grosse lèvre en forme détrompe. Comme un boulet elle fera sa trouée dans le taillis pour gagner le cours d'eau le plus proche et plonger du haut de la berge escarpée sous la profondeur des flots.

Merveilleux nageur, le tapir disparaîtra aussitôt à la vue ; après s'être tenu prudemment entre deux eaux, il ira sortir plus loin, sans bruit, sous une touffe de plantes aquatiques, n3^mphées ou cresson d'eau. Là, il ne laisse émerger que l'extrémité de sa courte trompe, ce qui lui permet de respirer tout en demeurant invisible, et d'attendre que l'alerte soit passée. Les regards les plus perçants ne le sauront découvrir, et la proie convoitée sera perdue pour les chasseurs demeurés confus et désappointés sur la rive.

Quant à lui barrer la route, point n'a fallu y songer. Le tapir, pacifique par tempérament, n'emploie pour sa défense ni ses dents, ni ses membres pesants que terminent de durs petits sabots. Il ne frappe ni ne mord, mais le seul poids de sa masse lancée à toute vitesse, enverrait sous le choc, rouler dans les broussailles,, meurtri, marri et mal en point, et qui sait? mortellement blessé, celui qui tenterait de se mettre en travers de son chemin.

Mieux vaut ruse que violence, là où la force seule est condamnée fatalement à un échec : les chasseurs ne l'ig-norent pas et agissent en conséquence.

Le tapir, durant les ardeurs du jour, aime à dormir tranquillement au fond des bois les plus touffus . Sous une épaisse feuillée, il repose indolemment étendu sur une molle litière de mousse,

QUAND LE TAPIR DESCEND VERS LA RIVIÈRE

crherbe et de fougères. Plongé dans une douce quiétude, à Tabri de tout regard hostile et protégé contre les rayons brûlants du soleil, cet autre sybarite attend avec philosophie que sonne l'heure de son dîner. Les premières haleines du soir passant sur la forêt, qui feront frissonner les pointes des bambous et ramèneront la fraîcheur sous les couverts et le long des rives, le tireront de son sommeil. Il descendra alors à la rivière pour y boire, s'y baigner, et s'ébattre avec des compagnons de son espèce. Sous ses formes disgracieuses, sous des aspects de lourdeur et de gaucherie, il recèle une vraie gaieté et un heureux naturel. Le tapir s'apprivoise avec facilité et témoigne beaucoup d'affection à ceux qui prennent soin de lui. Aimant à folâtrer avec ses gardiens et les animaux domestiques, il sait manifester son contentement par de joyeuses gambades qui, de la part d'un aussi pesant animal, surprennent et provoquent le rire des spectateurs.

Les Indiens ont remarqué que \digran testa suit toujours le même chemin pour gagner les bords de la rivière.

Son instinctive sagacité, mise au service de sa nonchalance native, lui a appris à ne pas se frayer chaque nuit un passage nouveau à travers la végétation fort dense qui, favorisée dans sa croissance par l'humidité et l'abondance de la lumière, encombre les abords des cours d'eau et des lagunes. Mais cette preuve d'intelligence ou de paresse, que donne le placide pachyderme, cette fidélité à ses habitudes, un jour causera sa perte. Ses ennemis, instruites de ses allées et venues, reconnaîtront, en effet, sans peine, son sentier, et l'examen des vestiges laissés dans la coulée leur révélera très exactement le sexe, l'âge et la taille de l'animal qui l'a tracée.

En relevant la piste, les chasseurs auront eu soin de ne pas y poser le pied. Ils ne s'en seront approchés qu'à l'endroit même de la berge où elle aboutit, et plus bas que le point où ils ont résolu de tendre leur piège. Car, s'il est vrai que le tapir ne possède que de fort petits yeux, dont le champ visuel n'est proba-

blement pas très étendu, il est doué en revanche d'un odorat j subtil et d'une ouïe remarquablement fine.

La coulée une fois reconnue et jugée favorable aux plans des chasseurs, les plus expérimentés d'entre.eux se chargent de placer le piège, pivot autour duquel tournera toute l'entreprise .

Ce sera de préférence entre deux bouquets de ces terribles bambous épineux qui comptent parmi les obstacles les plus infranchissables que présente la forêt vierge. Entre temps, un fort piquet de bois de fer a été également choisi et préparé avec soin, par d'autres individus de la bande. Une de ses extrémités se termine en fourche naturelle, l'autre a été durcie au feu et aiguisée sur la pierre. Ces préliminaires terminés, la fourch-e est enfoncée dans le sol et au beau milieu du sentier du tapir, si possible en un endroit où la terre soit rendue plus ferme par le passage de quelque grosse racine. L'engin meurtrier est incliné dans le sens de l'axe de la coulée, de telle façon que la pointe aiguë du piquet soit tournée vers la forêt : elle fait face ainsi à la direction par laquelle dévalera le légitime propriétaire du sentier si cruellement machiné. La distance à laisser entre Textrémité du pal et le sol demande à être soigneusement calculée ; la pointe doit se présenter à la hauteur du poitrail de la victime : un demimètre à peu près. Cette disposition contribue à rendre le piège moins visible, tout en en augmentant l'efficacité. Il a été placé, du reste, à un tournant du sentier afin que le tapir, s'il s'apercevait de la menace, ne soit plus en mesure de l'éviter. Le succès dépend, en effet, en grande partie de la minutie et du soin apportés à ces préparatifs, car la moindre négligence suffirait à réduire à néant les espoirs des chasseurs.

Le piège une fois en place, les Indiens gagnent, en ayant soin de faire un assez grand détour, un gros arbre désigné à l'avance et dont les branches surplomberont la coulée du tapir.

Leur costume, bien entendu, est renouvelé de nos premiers parents ; c'est du reste le seul qu'ils connaissent. Ils se sont

QUAJSD LE TAPIR DESCE.yD VERS LA RIVIÈRE.

cependant frottés des pieds à la tête avec une herbe dont l'odeur possède la vertu d'éloigner les fourmis et les moustiques, ces minuscules mais fort tyranniques premiers occupants de toutes les forêts tropicales, et cette vigoureuse friction préventive, leur tient lieu de toute autre espèce de vêtement. Saisissant les lianes qui pendent des membres tors et couverts de mousse du géant, ils se hissent jusqu'aux enfourchures des premières branches. Là, ils se blottissent, aussi commodément que possible, pour y attendre, dans le silence le plus profond, l'arrivée de la nuit, et sur ses pas celle du tapir.

Les heures passent et le soleil descend avec lenteur sur l'horizon. Un moment ses rayons allument au faîte des grands arbres une frange d'or qui s'éteint par degrés et enfin s'efface complètement, tandis que se teignent d'une pourpre sanglante les rares nuages qui flottent dans le sombre azur du ciel, où déjà se piquent, comme des clous d'argent, quelques pâles étoiles. Le vent est tombé. C'est, dans la zone torride, l'heure du repos béni où la terre embrasée semble reprendre haleine et respirer avec délices les soupirs embaumés du soir. La Nature se livre tout entière à la joie de renaître et d'oublier, sous la fraîcheur caressante du crépuscule, les brûlantes étreintes du jour.

Fuyant les attaques des fauves et les traîtres entreprises du boa, ce silencieux et implacable ennemi de leur race, une bande de singres hurleurs s'est cantonnée sur les hautes branches d'un groupe d arbres colossaux, dont les cimes dominent la forêt.

De ce poste élevé, ils ont salué des éclats de leur voix retentissante et gutturale le coucher de l'astre bienfaisant, source inépuisable de lumière, de force et de vie. Les grands pans de rochers qui sommeillent éternellement, nus et insensibles aux souffles attiédis du vent, et ceux qui, sous le vert manteau des délicates fougères, semblent s'animer et onduler au moindre frémissement de la brise, ont renvoyé au loin les notes graves et impressionnantes de cet hymne que chantent en honneur de la-

divine nature -ceux que l'homme, en son orgueil, appelle les Inconscients !

Pendant quelques moments encore, ces sons profonds ont retenti d'arbre en arbre tout le long des vallées, comme s'ils ne les quittaient qu'à regret pour aller s'atténuer et mourir peu à peu sous les sombres voûtes de verdure.

Mais le chœur des grands harbados hurleurs vient à peine de se taire, qu'une autre des voix de la forêt trouble à son tour le silence. Une succession de notes rapides, claires et cristallines, des fugues et des trilles sonores, montent sous le ciel en une gamme ascelidante qui indéfiniment se prolonge, puis cesse tout d'un coup. Ce sont les iirns, ces petites perdrix sylvestres qui perchent, fort nombreuses, sur les arbres. Muettes durant le jour, le soir, elles disent leurs adieux à la lumière, et, à l'aube, saluent gaiement l'aurore, dont le lumineux sourire rassérène les bois et met en fuite les terreurs et les périls que la nuit abrite sous ses voiles.

Les ténèbres se font de plus en plus opaques. Maintenant l'ombre règne en maîtresse absolue sur l'eau, la plaine et la colline : de nouveau le silence imposant, frère de l'obscurité et de la solitude, enveloppe la forêt.

« Macouco ! Macouco I Macouco » / clame soudain une voix au timbre éclatant et joyeux, et cet appel sonore réveille sous les arches de verdure, les échos assoupis. C'est un beau tinamou brun, de la taille d'une grosse poule : il a choisi son perchoir, sur une branche d'un épais fourré, et, avant de replier sa tête sous son aile, pour le sommeil de la nuit, il lance à tout ce qui l'entoure, ce triple bonsoir claironnant, cordial, et, ce diraiton, plein de bonne humeur.

Cet excès d'urbanité qui décèle sa présence, au brave oiseau coûte souvent la vie. Mais il ne sera pas, cette fois, victime de sa trop grande confiance et de sa tapageuse bonhomie. Car, à l'affût dans leur observatoire aérien, les chasseurs savent

QUASD LE TAPIH UESCIhyU VERS LÀ HÎVIFIiE.

qu'un mot, qu'un mouvement intempestif de leur part, pourrait suffire à compromettre le résultat et rendre vain tout leur effort.

Indifférents aux piqûres des moustiques qui, malgré les précautions prises, commencent à les assaillir, ils attendent sans desceller les lèvres, figés dans une immobilité absolue : on dirait des statues du Silence.

Sur la corde de chaque arc repose l'encoche d'une longue flèche empennée, maintenue entre l'index et le médium de la main droite. Un large et épais bracelet de peau, orné de plumes, protège le poignet gauche des archers contre la corde cingflante. Il sert à amortir la force du choc et assourdit ainsi le bruit de la détente. Impassibles, stoïques, sans bouger un membre de place, ils attendent l'heure de l'attaque. Leur patience ne trouve son égal que dans la rapidité, l'adresse et le coup d'œil qu'ils savent déployer, quand le moment est venu de décocher leurs terribles flèches d'une sûreté silencieuse.

Cependant que l'obscurité devient chaque instant plus profonde, des milliards d'étincelles phosphorescentes raient d'arabesques lumineuses le mur sombre de la nuit. Ce sont les lampyrides, ces étoiles vivantes des soirées tropicales, qui entrecroisent dans l'ombre leurs rondes scintillantes. D'un vol qui s'agite sans repos, ces brillantes lucioles, zébrant les ténèbres de longs éclairs verdâtres, se jouent dans la ramure en une poursuite amoureuse, s'atteignent, se quittent, se rejoignent de nouveau. Dans la folle activité de leurs caprices sanss cesse renaissants, elles éclairent la forêt de leurs flammes mobiles, s'élancent vers le ciel en tourbillons éblouissants, et retombent à travers les branches en une pluie de feu.

Par moments de grandes bouffées d'air tiède passent lentement au-dessus des bois, et ces longs soupirs langoureux de la puissante nature, à l'acre senteur de la forêt vierge, mêlent la douce haleine des fleurs, les parfums capiteux des somptueuses orchidées, le suave arôme du bogari et des jasmins sauvages.

Sous cet effluve de la brise nocturne, le tourbillon des moustiques, suceurs de sang, suspend un instant ses assauts bourdonnants, et au sommet des arbres un long frisson agite le feuillage où la lune, qui monte derrière l'horizon, sème déjà ses tremblantes opales.

Peu à peu l'astre de la nuit de ses pâles rayons pénètre lentement les épaisses ramures, rend plus diaphanes les voiles qui les enveloppaient, et dissipe en partie leurs prestiges troublants. Cette clarté confuse, on dirait d'un brouillard lumineux, qui baigne et envahit enfin toute la massive épaisseur des bois.

A la faveur des lueurs d'argent de cette nocturne et indécise aurore, de vagues rumeurs naissent et montent de toutes parts. Mille bruits indistincts, des frôlements timides, d'étranges bruissements étouffés, des échos de pas furtifs, animent l'ombre et troublent le silence. C'est que la forêt s'est réveillée à demi : de nouveau ses hôtes vaquent à leurs quotidiennes affaires et reprennent les occupations que la disparition totale de la lumière avait forcément interrompues.

Ces grognements, ces piétinements, ces fracas de branches cassées, disent l'approche d'une bande de pécaris. La horde turbulente fouille le sol de ses boutoirs actifs et puissants. Ils le labourent et le retournent de leurs défenses, mettent ainsi à nu des racines succulentes, des rhizomes charnus et sucrés, et avidement les dévorent. Puis, tout à coup, suivant l'étrange habitude qui distingue ces animaux, la troupe tout entière s'égaille, prise d'un caprice soudain, et se perd à travers les taillis, tout en grognant et se querellant.

Ce bruit que l'on entend à peine^ d'allées et de venues prudentes et discrètes, décèle l'approche du tatou. Craintif et circonspect, malgré son armure solide, il trottine dans l'ombre, creuse le sol au pied des arbres, entre les grosses racines, sur l'écorce desquelles on entend grincer ses ongles durs et arqués.

Troublé dans son sommeil par quelque inopportune visite, un

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lyua^ù-pucît , beau chevreuil, aux bois droits et lisses, au poil brun luisant et d'une douceur de velours, détale légèrement à travers les halliers. Il évite d'un bond rapide les troncs d'arbres et les lianes, et, bientôt le bruit de sa course précipitée se perd dans le lointain.

Mais voici qu'au-dessus des rumeurs confuses qui peuplent la nuit, on peut percevoir de petits cris d'oiseaux. Les notes aiguës du chanteur invisible vibrent impérieuses et espacées, comme en signe d'avertissement. A ce cri d'un être pourtant inoffensif, les chasseurs ont tressailli. Chacun a serré plus fortement dans sa main brune et nerveuse le bois de son arc, et vérifié, sans aucun bruit, si la flèche est bien encochée sur la corde tendue.

Leurs regards perçants fouillent le sous-bois où la clarté indécise de la lune promène des ombres trompeuses : penchés en avant, ils prêtent l'oreille aux bruits de la forêt et interrogent avec anxiété les ténèbres muettes.

Ce cri d'oiseau sonne l'alarme ; il a mis en éveil ceux qui connaissent tous les mots de la Grande Forêt ; c'est l'appel d'une petite mais vigilante sentinelle. Ce n'est pas sans de bonnes raisons que les métis l'ont nommée cuidadito ! « prends garde ! », car dès que ses cris retentissent dans la nuit, ils avertissent le chasseur de Timminence du péril. Ils signalent l'approche du grand fauve dont la robe tachetée se confond, sous la clarté lunaire, avec les disques d'ombre que les feuilles projettent sur le sol. Et cet avertissement est d'autant mieux accueilli que la mousse, les feuilles mortes et les détritus végétaux recouvrant la terre forment un matelas élastique qui assourdit davantage les pas du jaguar.

Inquiets et hésitants, les Indiens se demandent si leur implacable ennemi ne s'est pas sournoisement glissé jusqu'au pied de l.'arbre où ils se tiennent embusqués. Tapi dans l'ombre, qui sait? il les couve peut-être d'un regard ardent, les dénombre

un à un ; les babines retroussées par un rictus cruel, peut-être encore suit-il leurs moindres gestes de ses yeux de félin pour lesquels il n'existe pas dé ténèbres, cependant que sa queue annelée ondule avec lenteur, et qu'un frisson de convoitise court le long de son échine ?

Les chasseurs retiennent leur souffle. Immobiles, ils cherchent à distinguer ces deux globes de feu qui, s'ils s'allumaient dans l'ombre, leur signaleraient la présence de leur redoutable ennemi. Ils se disent bien qu'ils ont, pour leur veille nocturne, choisi un arbre élevé, au tronc droit et lisse, trop gros pour que leur féroce assaillant puisse Tembrasser malgré ses larges et robustes pattes. Eux-mêmes n'ont pu atteindre aux maîtresses branches qu'en s'aidant des lianes pendantes qui en retombent jusqu'au sol...; leur asile leur paraît donc inviolable. Mais la nuit a ses traîtrises : les griffes d'acier du roi de la forêt, sa force qui tient du prodige, son incroyable agilité, rendent possibles pour lui, presque toutes les escalades, s'il se résout à les tenter.

Entre temps, les cris de l'oiseau avertisseur sont allés s'affaiblissant. Ils s'éloignent de plus en plus et se taisent enfin tout à fait.

Les chasseurs respirent alors et se relâchent de leur vigilance.

Au pied de leur refuge, les pécaris sont revenus bru3^ants, grognants et insouciants de tout danger. C'est que l'heure du péril est décidément passée.

Le sinistre rôdeur ne s'est pas approché de l'affût. Autrement, le flair subtil des animaux au long groin aurait éventé la piste toute chaude. La crinière hérissée d'effroi et faisant claquer leurs défenses tranchantes, les pécaris auraient gagné le large, avec prudence et sans retard. Car, s'il est vrai que leurs bandes, très nombreuses parfois, n'hésitent pas en désespoir de cause à faire face au rude condottiere des solitudes du Nouveau-Monde, ils ne rechercheront certes pas un combat qu'ils sentent trop

QUAND I.K TAPin DESCEM) VERS LA RIVff'RF

inégal pour ne point devenir meurtrier. Chaque fois que laire se peut, ils fuient la présence du tyran dont la griffe carnassière prélève sur ceux de leur race une si lourde rançon.

Passée cette chaude alerte, les chasseurs se remettent à l'affût. De nouveau leurs yeux noirs, vifs et perçants, scrutent les gouffres d'ombre qui s'ouvrent sous leurs pieds. L'oreille tendue, ils guettent leur proie. Le tapir tarde à venir, il est vrai, mais confiants dans leur bonne étoile, ils resteront là de longues heures encore, s'il le faut, car ils savent que la nuit ne se passera pas sans que l'animal, fidèle à ses habitudes, ne reprenne son chemin accoutumé.

Et leur patience reçoit enfin la récompense méritée.

Non loin d'eux, ils entendent soudain les rameaux de bois mort et les bambous craquer sous les pas lents et pesants d'une bête puissante. Tout doucettement, sans «hâte comme sans méfiance, le tapir se dirige à travers le fourré vers la coulée bien connue qui mène à son bain favori.

Il a fait bonne chère: la forêt a été, comme toujours, généreusement approvisionnée pour lui. Les fruits de toute espèce répandus aux pieds des arbres, il les a savourés en fin connaisseur. Son long boutoir, qui se termine en une petite trompe prenante, lui a permis d'arracher force cœurs de broméliacées et de la partie centrale, blanche et douce au goût, il s'est tranquillement repu avec délices. Aux pieds des hautes touffes de bambou, de grosses pousses tendres et succulentes crèvent la terre et soulèvent les feuilles tombées : nul doute que l'animal i.ffriandé n'ait prélevé de ces énormes asperges son habituelle récolte.

Les besoins de son appétit ainsi largement satisfaits, sa toilette a réclamé à son tour quelques soins. Sans se presser, prenant toutes ses aises, il s'est frotté contre des troncs rugueux qu'il sait propres à cet usage. Ce pansage terminé, il est allé se délecter à lécher l'eau légèrement salée qui suinte au pied de

certains rochers, appelés lambederos\ qu'il connaît bien, et auxquels il ne manque jamais, au sortir de table, de rendre une visite intéressée. Maintenant, de son lourd pas tranquille de bonne bête pacifique et douce, il gagne pour achever la soirée, la rivière où il compte se baigner longuement et s'ébattre en bonne et joyeuse société.

Tout à ses agréables projets, il dévale par la coulée en pente, qui, pour son malheur, passe sous l'arbre où les Indiens sont postés à l'affût. La position élevée qu'ils ont choisie les dérobe à sa vue : son flair, si fin pourtant, n est pas mis en éveil, et pas un bruit ne trahit la présence des chasseurs.

Accroupis, immobiles, semblables à ces bouddhas de métal que l'on voit dans les temples de l'Inde, on les dirait mués en bronze. Mais à peine la a grosse bête » a-t-elle dépassé de quelques mètres le lieu de l'embuscade qu'une clameur infernale ébranle derrière elle les voûtes de la forêt. |

Affolé par la piqûre des flèches, aveuglé par la peur, le tapir laboure le sol de ses durs sabots et s'élance tête baissée pour atteindre au fleuve sauveur. Quelques bonds furieux dans le sentier en pente, et il roule à terre empalé sur le pieu aigu qui a été placé traîtreusement sur sa route.

Pareils à de noirs démons, saisissant avec de grands cris les lianes qui pendent des grosses branches comme les cordages d'un navire, les chasseurs se laissent glisser jusqu'au sol. Ils se précipitent aussitôt sur leur proie expirante et se hâtent de lui passer autour des membres de solides nœuds coulants. Les fibres tirées du caraguatà^ ou des feuilles de palmier, ont fourni les cordes qui vont servir à ligoler leur victime. Quelques coups vigoureusement assénés d'une lourde hache de pierre mettent fin à l'agonie du pauvre pachyderme.

Ils emploieront pour dépecer leur prise un éclat d'agathe

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