‹ À travers la forêt brésilienneChapitre 31 sur 71 · AU BORD DES PROFONDS TAYMBÉS · texte numérisé non relu

AU BORD DES PROFONDS TAYMBÉS

« Ma charge est sûre et forte, Toujours ma balle porte.

Car j'ai bon pied bon œil.

Halli 1 H allô ! Halli ! HaUo !

Je suis un franc-chasseur !

Pour ma journée entière J'ai mon flacon de bière, Du lard et du pain noir ; Mon chien, le ventre vide, D'un élan plus rapide Me suivra jusqu'au soir o

[Vieille cha?ison suisse.)

Le colonel dont la mémoire était inépuisable, et qui sur ce sujet aurait, sans interruption, parlé jusqu'au matin, nous fit bien d'autres récits que faute de place je ne redirai pas.

Il avait participé à quelques-uns des épisodes les plus remarquables de cette campagne, entre autres au célèbre raid de Gumercindo Saraiva qui rappelle les chevauchées épiques du général de Brack. Il n'avait abandonné la cause des impérialistes, qu'après leur défaite complète, et la, mort de Saldanha da Gama dont le trépas héroïque est resté légendaire.

Je l'entends encore nous retracer d'une voix grave et émue Les péripéties de cette tragédie.

« L'amiral est mort comme devait mourir un pareil homme. Quand il vit la bataille totalement perdue pour les siens, il

essa3^a de rallier quelques cavaliers et de gagner la frontière de la République Orientale. Enveloppé par des forces de cavalerie- Rio-Grandense, très supérieures aux siennes, ses hommes^ démontés, blessés ou tués, il mit lui-même pied à terre, et s'adossant contre un rocher, le revolver d'une main, l'épée de Tautre, s'apprêta à vendre chèrement sa vie, sans vouloir entendre parler de se rendre. Un coup de sabre lui abattit le poignet droit, mais il continua à se défendre de la main gauche L'officier qui commandait le gros de cavalerie, désirait le prendre vivant; il lui brisa son épée d'un coup du bois de sa lance, et le supplia de se rendre, lui promettant la vie sauve Au même moment un autre lancier, un simple soldat, menaça l'amiral de son arme pour le contraindre à s'avouer vaincu. Alors Saldanha, dont le sang coulait à flots, par plus de quinze blessures, leva en l'air son tronçon d'épée et poussant un dernier cri de « Vive l'Empereur », il se jeta avec tant d'impétuosité sur le fer dont la pointe effleurait déjà sa poitrine, que la lance le traversa de part en part. Le cavalier, qui ne voulait pas, on l'a su plus tard, achever ce chef célèbre, n'eut pas le temps d'écarter son arme.

. (( Les fédéralistes ensevelirent l'amiral avec tous les honneurs militaires et sa dépouille mortelle fut rendue quelque temps après, je crois, à sa famille. On compta sur le corps, je l'ai déjà dit, une quinzaine de blessures. Mais aucune, sauf la dernière, n'entraînait fatalement la mort : ce fut donc la lance sur laquelle il s'était jeté lui-même, qui mit fin à ses jours. On n'a pas connu chef plus brave, plus généreux, ni meilleur pour ses hommes C'étaitun vrai lion, et, cependant, jamais je n'ai vu, à homme ni femme, des yeux plus doux. »

Tandis que nous prêtions au récit du vieux guérillero une oreille attentive, et que je voyais passer sur les traits bronzés de ses compagnons les émotions que suscitaient en eux ces souvenirs, les uns glorieux, les autres douloureux,

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de guerre, de défaites et de victoires, les filles de la maison se relayaient pour servir le maté. On nous offrit également du tafia, eau-de-vie extraite de la canne à sucre, dont les cabo^ clos de la montagne, en général d'une grande sobriété, se permettent de prendre un petit coup dans les occasions solennelles.

Une dame-jeanne de cette liqueur, un ou deux tonnelets de vin blanc, et quelques bouteilles d'une bière légère provenant des brasseries des colonies allemandes (elle doit à son bon marché de pénétrer dans ces montagnes), ce sont là tous les éléments dont se compose la cave d'un habitant des Hauts-Plateaux, même des plus aisés.

Le colonel Joào Pedro, quand il eut terminé son récit, demeura plongé dans des réflexions douloureuses. Ces montagnards joignent à leur simplicité beaucoup de tact naturel. C'est ainsi que dans le désir de dissiper l'impression de tristesse qu'avait fait naître en nous cette narration impressionnante, Capitao Chico prit la parole à son tour. Il raconta avec beaucoup de verve et de bonne humeur mon doublé de tinamous, et quelques autres aventures de chasse qui nous menèrent jusqu'à 1 heure du dîner.

Nous dînâmes tous ensemble, c'est-à-dire les hommes de la maison et nous-mêmes réunis. Le colonel, en sa qualité de pater familias, prit le haut de la table. Les hôtes s'assirent à sa droite et à 39, gauche ; les différents membres de la maisonnée et les serviteurs occupèrent ensuite leurs places, soumis aux prescriptions d'une hiérarchie familiale, qui est toujours scrupuleusement observée.

Les femmes ne prennent pas leurs repas en même temps que les hommes. Il n'est fait d'exception à cette règle qu'à l'occasion de quelque fête : baptême, anniversaire, accordailles, noces ou fiançailles. Mais ce sont elles qui, sans se laisser voir, dirigent le service. C'est en général des fillettes élevées dans

la maison qui s'acquittent des soins domestiques et cela avec beaucoup de zèle et de propreté.

Dans les intérieurs campagnards qn-elque peu aisés, on rencontre souvent de jeunes enfants des deux sexes, nés, soit de parents pauvres soit d'anciens serviteurs.

La position qu'occupent ces enfants, orphelins ou dont les ascendants ont, dans la plupart des cas, quitté le pays, est assez particulière. Sans être adoptés, dans le sens véritable du mot, ils font pour ainsi dire partie de la maisonnée, et les ch-efs de la famille veillent sur eux comme sur leurs propres enfants. Les légers travaux qui leur sont imposés ne sont pas les mêmes que ceux que Ton exigerait de domestiques salariés. Cette institution rappelle celle des/^zm^z/zderancienne maison romaine. A cette coutume, le caractère affectueux d'une population essentiellement douce et bienveillante, enlève une rudesse que, sous d'autres cieux, des mœurs moins patriarcales lui imprimeraient sans doute.

Je notai avec plaisir que pour ces enfants cette situation n'entraînait ni humiliation, ni idée de servitude.

Le menu se composait de mets assez nombreux, déjà disposés sur la table au moment où nous 3^ prîmes place. Le feijào, haricot noir, y voisinait avec de grands plats de ce riz légèrement rosâtre que Ton cultive au Brésil dans les terrains à flanc de coteau, où il ne demande pour donner d'abondantes récolt-es, d'autr-e arrosage que celui des pluies. Des légumiers contenaient, les uns, des choux palmistes frits dont la saveur et la consistance rappellent les fonds d'artichaut, les autres des racines de manioc doux, qui remplacent les pommes de terre. La viande de boucherie n'était représentée dans ce menu champêtre que par quelques morceaux de carne secca. Celle-ci n'est autre que le classique char que des anciens boucaniers. Elle provient du Rio Grande du Sud et des pampas argentines. Même dessalée au préalable, elle demande pour agréer aux

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palais européens tous les artifices d'une cuisine savante. Cependant il faut reconnaître qu'elle se présente d'assez honorable façon, sous la forme d'un plat national brésilien, et beaucoup d'étrangers sont loin d'en faire fi. C'est la cldissiqwe feijo ad a, ragoût de haricots noirs, espèce de cassoulet où la carne secca se mêle à la hure et aux pieds de cochon salés. Ce plat demande à être cuit à petit feu et longuement mijoté. On y ajoute avant de servir, une bonne volaille, poule ou dinde, et l'on sert chaud avec accompagnement d'une sauce aux piments dont les noninitiés ne devront user qu'avec une prudente réserve. L'usage veut que l"on saupoudre ce mets dans son assiette avec de la farine de manioc, que chacun puise à sa suffisance, dans des calebasses placées à la portée des convives. En certaines provinces, des oranges coupées en quartiers, sont le complément obligé de to\xte f et j a ad a qui se respecte.

Sur les tables brésiliennes, la farine de manioc fait son apparition sous cent formes différentes. Dans les campagnes, surtout, elle remplace le pain de froment presque inconnu, on peut le dire, dans les zones tropicale et sub-tropicale de l'hinterland sud-américain.

Mon heureuse étoile gastronomique avait voulu qu'un rôti de coati fît partie de notre menu. Ce gibier, de la taille d'un petit lièvre, est l'un des plus fins que l'on puisse manger. Rôti ou ragoût de cette chair tendre et savoureuse (elle est de beaucoup supérieure à celle du paca ou du tatou, qui se ressemblent entre elles, et sont si justement appréciées) sont mets dignes de figurer sur la table du plus fervent disciple d'Epicure.

Après le repas qui, en notre honneur, s'était prolongé plus que d'habitude, nous passâmes encore quelques moments à causer des différents pays que j'avais parcourus, ainsi que des chasses que l'on y peut faire, sujet de conversation d'un intérêt passionnant, pour les vieux coureurs de bois que nous étions tous.

Si je m'étais laissé gagner par l'enthousiasme de ces braves gens, je serais resté à chasser avec eux le reste de mes jours. L'un me proposait d'aller relancer les pécaris, tatetos, l'autre de suivre la piste d'un tei-pir, gran testa, qui avait son fort dans les environs, ou de nous mettre à la recherche d'une bande nombreuse de porcos do tnatto, grands pécaris dont la taille atteint celle de nos sangliers : on avait, ce matin même, relevé leurs traces dans la forêt voisine. Puis c'était cent contes au sujet des troupes de singes hurleurs, un très bon manger, prétendait-on.

Ces quadrumanes étaient coupables, on me l'assurait, d'énormes dégâts dans les plantations de maïs, et ce serait œuvre pie que d'y mettre fin. Les micos^ sajous, dont l'expression de physionomieetles moindres gestessont si étonnammenthumains, prenaient place à leur tour sur la sellette. Ces petits animaux sont pour le cultivateur un vrai fléau. Les fourmis seules peuvent leur rendre des points. Une expédition répressive, suggéraient mes hôtes, se trouvait tout indiquée afin de châtier ces impudents maraudeurs.

Le colonel me vantait les charmes de Taffût aux grands chevreuils qui sortent des bois vers le soir et viennent au gagnage dans la prairie et les champs cultivés. C'était là un de ses passetemps favoris. La poursuite d'autres cervidés plus petits, d'une couleur rougeâtre, et dont les ruses et les crochets soudains déroutent les chasseurs les plus adroits et les plus rapides, m'était désignée comme également digne d'un tireur habile et adroit.

La chasse du. paca^ celle du niacouco, gros tinamou de la taille d'une poule, que l'on guette au crépuscule, sous les arbres de la forêt où il perche, et celle des unis, ces petites perdrix que l'on rencontre en si o-rand nombre dans certains sous-bois, avaient aussi leurs partisans. Un monde de gibier de tout poil et de toute plume, dont beaucoup étaient pour moi de vieilles

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