AU BORD DES PROFONDS TAYMBES
connaissances, défilèrent ainsi devant mon esprit, évoqués par les propositions et les récits de ces enthousiastes chasseurs.
De pareilles perspectives auraient tenté Nemrod lui-même, et, je l'avoue, j'étais bien loin de rester insensible à leurs séductions. Mes nouveaux amis me paraissaient chasseurs hardis et pleins d'expérience : quelle joie, me disais-je, que de relancer en leur compagnie tous ces hôtes de la forêt !
Quand, pour ébranler mes dernières résistances, le colonel et son lieutenant me laissèrent entrevoir la possibilité de débusquer dans les grandes forêts du Sertao, dont ils connaissaient tous les détours, quelqu'un de ces jaguars farouches et solitaires, que Ton traque avec des petits chiens bassets, et qui ne pardonne pas au chasseur assez maladroit de l'avoir manqué, je ne résistai plus à leurs instances. Mes projets actuels ne me permettaient pas d^accepter leur invitation, pour l'instant tout au moins ; je m'engageai pourtant à revenir bientôt et à leur consacrer quelques mois uniquement dédiés à la chasse.
J'ai tenu ma promesse et passé, par la suite, près d'une demiannée à parcourir, en compagnie du colonel, de ses fils et de Capitào Chico toute cette merveilleuse contrée, véritable paradis du chasseur et du naturaliste. De cette longue randonnée j'ai rapporté des souvenirs à écrire un volume ; ils comptent parmi les meilleurs de mon existence.
Si je ne cédai pas sur l'heure à la tentation c'est, qu'à cette époque, un engagement antérieur me liait déjà. Je devais, en eifet, profiter des mois les plus cléments du prochain hiver pour explorer au point de vue de sa navigabilité le cours capricieux du Rio Yguazù, en amont des célèbres chutes de Santa-Maria jusqu'au territoire contesté. Ce voyage me retint effectivement près d'un an que je passai en canot, occupé à remonter malgré ses nombreux rapides cet important affluent du Paranà.
Je me contentai donc pour le moment d'étudier cette région alpestre sous un point de vue tout différent. Il me semblait inté-
ressant, autant qu'utile, d'observer la vie calme et heureuse que menaient ces populations primitives ; le flot montant de l'invasion germanique, qui ne cessait d'avancer vers elles dans l'ombre, plus insidieux et plus menaçant chaque jour, ne les avait pas encore subm^ergées.
Ce n'était donc pas le moment de donner libre cours à mes instincts cynégétiques, mon point faible, ainsi que Tavait si bien pressenti mon perspicace compagnon de voyage aux Colonies Allemandes, le jovial et énigmatique herr Otto Rathbjaum.