I- «... Cette forêt sauvage si âpre et forte
Qiie d'y penser fait renaître l'épouvante ; Elle est si amère que la mort l'est à peine davantage ivlais pour parler du bien que j'y trouvai Je dirai des autres choses que j'y ai vues. »
Pl. IV.
LA cmm FORET I
CHANQEMT VISAGE
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LA GRANDE FORÊT AU CHANGEANT VISAGE
et d'inconnu, fait d'ombre et de lumière, de couleurs et d'odeurs, vaguement menaçant, plein d horribles maléfices et de séduisants et inquiétants mystères.
A leurs yeux c'est un monde magique, un royaume de féerie, aux chemins semés d'embûches, que hantent le Danger et la Peur. Sous le sombre abri des arbres qui comptent plusieurs siècles, parmi les prestiges delà fougueuse végétation des tropiques, aux aspects bizarres et aux dimensions colossales, rôdent des monstres ignorés.
Entre les frondaisons aux ramures capricieusement contournées, découpées ou ajourées, se suspendent aux lianes des iieurs aux formes rares, élégantes ou baroques, nuancées de teintes éclatantes. Pareilles aux précieuses cassolettes des temples de l'Orient, elles distillent et répandent au vent mille exquis et troublants parfums.
Enfants nous avons tous erré en songe sous ces ombrages terrifiants. Tel Peter Pan, nous y avons, à côté des héros de nos livres, combattu des fauves cruels, suivi la piste des Peaux- Rouges, cueilli des fruits aux saveurs délicieuses, bu dans des cornets de feuilles l'eau des sources cristallines et couru, sans risque aucun, campés sous la tente formée par les rideaux blancs de nos lits, mille périlleuses aventures.
Plus tard, aux différentes étapes de la vie, après avoir lu. comparé et pensé, beaucoup eussent désiré connaître la forêt où Paul et Virginie berçaient leurs innocentes amours sur une escarpolette faite de lianes en fleurs, celle où Chactas guidait les pas meurtris d'Atala, la forêt de splendeurs et de rêves où s'épanouissent des fleurs plus belles et plus parfumées, et croissent des feuilles d'un vert plus foncé, et où les arbres élèvent leurs cimes plus rapprochées du ciel.
Mais combien peu sont-ils, ceux-là qui, hommes faits, ont eu Theur inespéré de fouler la forêt des merveilles où leurs pas d'enfants s'égaraient jadis sans fatigue comme sans danger?
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Si VOUS voulez me suivre je vous emmènerai avec moi, vous qui désirez la connaître et que la force inéluctable des choses en tient éloignés, jusqu'au fond de cette grande forêt où, à tout âge, nos imaginations se sont délicieusement plu à vagabonder. Pour vous, lentement, je soulèverai le voile de son mystère ; je vous dirai, peu à peu, ses secrets, et vous montrerai dans tout son éclat, sous ses aspects les plus divers, son visage chan^ géant.
Nous pénétrerons jusqu'en ces retraites primitives, cavernes de feuillage où dorment des échos farouches que la voix de l'homme n'a jamais troublés dans leur sommeil profond, et ce voyage lointain, vous le ferez, si vous voulez que je vous y entraîne, comme aux jours de votre enfance, sans vous exposer aux périls ni jamais vous lasser.
Je puis sûrement guider vos pas hésitants parmi ces verdoyantes solitudes du Nouveau-Monde ; j'y ai passé moi-même la plus grande partie de ma vi« ; j'en connais les secrets, les détours; j'en puis signaler les embûches et découvrir les mille et une beautés.
Les magnifiques forêts vierges du Brésil, de la République Argentine et du Paraguay, celles que j'ai le plus courues, j'en parlerai ici ; elles ne s'étendent pas, ainsi qu'un décor uniforme, qui aurait été planté par les mains prestigieuses de la nature, depuis les rives de l'Amazone géant, bordées d'une végétation luxuriante, jusqu'aux sombres forêts de pins delà Terre de Feu, dominées par des pitons désolés et que recouvre le blanc linceul des neiges.
Elles offrent plutôt, aux yeux émerveillés du voyageur qui se dirige de la Guyane vers le détroit de Magellan une suite de tableaux traités dans des manières très distinctes, mais en chacun d'eux se retrouvent le fougueux et souple pinceau et le coloris somptueux de l'Artiste Infini.
Dans le vaste bassin de l'Amazone (ce nouveau Thermodon,
Pl. V.
Uuucan L. Wagner.
LA FORET MAURITIENNE
LA GRANDE l'ORET AU CHASGEAyT VISAGE.
rimagination des premiers navigateurs, toujours à Taffût de quelque fable merveilleuse, crut le voir rougi du sang des vierges du Nouveau-Monde) des centaines de rivières et de fleuves y enchevêtrent leurs cours. Venus des Andes lointaines, ils s'élargissent et se déploient à l'aise à travers une campagne marécageuse et sans limites. Partout les eaux s'y confondent avec la terre ; c'est, pourrait-on dire, un Océan d'eau -douce, une sorte de labyrinthe de lacs, de rivières, de lagunes et de canaux qui pénètrent jusqu'au plus profond de la forêt tropicale. Seuls ces chemins liquides, et « qui marchent », la rendent encore accessible aux hommes.
C'est la forêt farouche, entre toutes hostile. Sur ses abords veillent la fièvre et les terreurs de la solitude. Celui qui ose en affronter les périls doit être résolu à lutter contre les obstacles sans cesse renaissants. Au-dessus de sa tête s'étend, dès ses premiers pas, une sombre voûte de feuillages, vieille peut-être de dix siècles, qu'aucun rayon de soleil n'a jamais percée.
Qu'il abandonne son embarcation, et tente de se frayer un chemin à travers les fourrés, son pied glissera sur les squelettes des arbres renversés que recouvre une mince couche de limon, ou, alors, s'enfoncera dans une boue noirâtre et fétide.
S'il continue sa route en trébuchant, des lianes énormes lui barrent le chemin; confondu presque avec elles, Winaconda^ monstrueux déroule silencieusement ses anneaux bigarrés, marqués de grandes taches ovales d'un brun sombre, et se coule rapide entre les troncs d'arbres pourris. Derrière lui, l'énorme reptile laisse ses effluves nauséabonds, et le sentiment de sa hideuse présence ajoute encore à l'horreur, croissante à chaque pas, qu'inspirent ces lieux solitaires.
Poursuivant sa marche le voyageur intrépide rencontrera
I. Anaconda [Eiuiectus murinus), nom que l'on donne au Brésil au plus grand des boas aquatiques. Il est également appelé Mai d'agoa (mère de l'eau) et Sitcitruj'ù. C'est le Water boa des Anglais.
enfin un sentier de seringeiros ^ qui lui permettra d'atteindre quelque terre plus ferme où des arbres de caoutchouc, dep sapucayas colossaux dont le tronc mesure jusqu'à soixante pieds de circonférence à la base, des ubussus', sorte de grands palmiers aux feuilles de vingt pieds de long sur dix de large, d'autres géants de la forêt se dressent vers le ciel torride. Là encore, il ne trouvera autour de lui, que l'ombre, le silence ^t la corruption. A peine pourra-t-il entrevoir à travers l'épais feuillage des arbres, quelque échappée d'azur.
Mais qu'il parvienne enfin à une clairière que visite le soleily qu'il aborde à une plage découverte, et toutes les splendeurs de la flore tropicale se révéleront à ses yeux.
Floraisons extravagantes, cattleyas à larges pétales rosés, pareils à une chair vivante ; aristoloches dont les énormes fleurs de porcelaine dégagent une odeur de cadavre ; mille orchi dées aux étranges profils de bêtes, d'insectes ou d'oiseaux, aux corolles charnues, aux teintes irréelles, zébrées, tigrées ou ponctuées de macules livides, exhalant d'âpres et capiteuses senteurs; eucharis ^ diaphanes d'une blancheur de neige, vaporeuses et éthérées comme des fleurs de rêve; grappes légères d'épidendrons, fleurant le miel et la violette ; de toutes parts s'épanouissent ces inflorescences somptueuses. Elles retombent en cascades parfumées, et sous ce flot multicolore, les lourdes masses des feuillages aux formes bizarres et aux nuances les plus variées disparaissent submergées.
Enivrés de lumière, butinant, soit les venins à l'odeur vireuse, soit les nectars suaves, tout un peuple d'insectes diaprés des plus vives couleurs, volète, bourdonne, susurre et tournoie audessus de ces parterres naturels, que des nuées d'oiseauxmouches
1. Seringciro, on nomme ainsi ceux qui récoltent le caoutchouc.