LE CHEMIN DU RETOUR
vives, et puiser dans les aspects nouveaux d'une nature restée encore une inconnue pour eux, des inspirations d'une originale et puissante fécondité.
En vain avait-il cherché une œuvre écrite en notre langue qui eût reproduit avec fidélité et dans une forme séduisante les mille beautés naturelles qui s'étalent en ces merveilleuses contrées. Il s'étendait aussi sur l'immense plaisir qu'il eût éprouvé, et tant d'autres avec lui, si nos meilleurs artistes s'attachaient à représenter, dans leurs tableaux, les ciels fluides et transparents, brosser les décors somptueux, et fixer, pour le plaisir des yeux, les clairs-obscurs magiques et les lumineux coloris des paysages du Nouveau-Monde.
Nous avions même bâti à ce sujet des châteaux en Espagne, l)eaux projets conçus dans un moment d'enthousiasme, que les vicissitudes de la vie ne lui auront pas permis, sans doute, plus qu'à moi-même, de réaliser au gré de nos communs désirs.
Trop courts furent les jours que j'ai passés dans la maison de cet excellent ami. Sa demeure où il m'offrit un accueil si généreux et si cordial, jamais la contrainte et l'ennui, son frère cadet, n'osaient en franchir le seuil. Aussi compterai-je toujours mon séjour au Serro Verde, parmi mes meilleurs souvenirs de voyage. Je n'oublierai jamais que j'y ai été témoin de l'action bienfaisante et utile qu'un homme doué d'un caractère heureux, et favorisé d'une nature droite et généreuse, peut délicatement exercer sur tout son entouraee.
Il est à souhaiter qu'on trouve d'autresje unes Français également bien doués, décidés à porter ainsi au loin, lexemple qui entraîne et la parole qui séduit. Ce serait tout profit pour notre pays.
Quelques jours plus tard je présentais mes adieux à mon excellent hôte, et je pris congé de lui comme d'un vieil ami. Je l'ai perdu de vue, j'ignore où il a planté sa tente et s'il me sera
donné de jamais le rencontrer. J'aimerais tant à lui offrir un jour sous mon propre toit, le pain et le sel symboles, deThospitalité. Si jamais un hasard providentiel veut que ces lignes viennent à tomber sous ses yeux, sans doute s y reconnaîtra-t-il. Je désire en ce cas, qu'elles lui apportent le salut plein d'amicale sympathie du voyageur qui venu jadis s'asseoir à son foyer, ce petit coin de France retrouvé sur une terre étrangère, en a gardé un si aimable souvenir.
De pareils pionniers font honneur à notre vieille patrie, leur bienveillante activité pleine de tact et de mesure permet aux étrangers de quelque contrée qu'ils soient originaires, d'apprécier les vraies qualités distinctives de notre race.
Comme la suite de mon voyage me parut tout d'abord banale.;: et monotone, quand je me trouvai confortablement installé dans un wagon du train de Paranaguà ! Si la locomotive nous permet par sa vitesse presque vertigineuse de franchir rapidement ; de longues distances et de réellement dévorer l'espace, elle ;^ nous prive trop souvent, hélas î dans sa course effrénée de l'aventure imprévue qui ajoute tant de charme à l'existence et nous permet de mieux sentir que les épines du chemin parcouru ont aussi des roses.
C'est à quoi je songeais, non sans quelque pointe de mélancolie, à voir défiler devant moi, et se profiler sur le morne horizon k des prairies, derniers vestiges des Campos de Garapuava, les | silhouettes élancées des araucarias ; je m'apercevais qu'ils s'espaçaient de plus en plus, et semblaient comme moi n'abandonner qu'à regret les frais vallons des plateaux où ils puisaient la vie.
Bientôt j'arrivai à la capitale de l'État de Paranà d'où je repris le chemin de fer qui me mena en quelques heures à Paranaguà, petite ville qui conservait encore, à cette époque, tout son caractère national. Ce port est situé sur la vaste baie du même nom, une des rades les plus spacieuses et les plus belles du monde.
LE CIlEMiy Dr RETOCn.
Là, je confiai mes destinées aux flots bleus de lOcean -.itiantique qui m'emportèrent doucement vers les rivages du Sud, et ainsi se termina, sans autres aventures, le voyage d'instruction que j'avais entrepris.
•Passy, 10 septembre 1916.