ALGER - LA COTE LE CAP WATIFOU - DELLYS
L'Afrique, asservie depuis des siècles, loinbée dans une profonde décadence, a eu. dans les temps passés, ses jours de gloire et de splendeur. Bien avant qu'on s'occupât de rOccident, elle avait soutenu sur son sol ou i)orté sur le sol étranger des guerres acliarnées, avec des péripéties diverses de fortune, de victoires ou de défaites; c'est ainsi que, conquérante, elle a fourni leurs lialiilants à l'Espagne el à la daule inéri-
2 A THAVEUS LA KAUVLIE
dionalc. Elle a donné le jour à de grands génies. Moïse, Hannibal, Origène, saint Augustin, qui ont tracé dans l'histoire leur sillon lumineux.
Son ciel toujours pur, ses rivages caressés par les Ilots d'une belle mer, ses vastes oasis au milieu de déserts sans limites, ses mœurs patriarcales qui résistent à la civilisation apportée par la conquête, ont inspiré le peintre et le poëte. Cependant tous ces souvenirs ne semblent subsister que pour donner la mesure de son abaissement, et cette partie du globe est encore la moins connue, la moins explorée.
Les peuples anciens qui y jetèrent des armées, qui y fondèrent des colonies, ne connurent que le littoral, côtoyé par leurs vaisseaux, ou habité par leurs émigrants. Seuls, les Romains s'avancèrent dans l'intérieur , et l'on retrouve leurs traces éparses sur le sol, depuis les portes du désert jusque dans les vallées qui avoisinent la Kabylie; mais ils ne franchirent jamais ces pics réputés inaccessibles; ils ne soumirent jamais ces peuplades qui, aujourd'hui encore, se vantent de leur indépendance; ils ne cherchèrent pas à pénétrer dans ces déserts mystérieux de l'Afrique intérieure; leurs pieds ne foulèrent ni les cimes neigeuses de l'Atlas, ni les sables
ALr.KU, IX CUiK DK DKLLYS r>
brûlants du Sahara; leui's tentes ne s'abi'itèi'ent jamais sous les palmiers des oasis inconnues, et c'est seulement, depuis un demi-siècle, que de hardis explorateurs ont osé franchir ces mers de sable pouiatteindre les pays lointains desquels on disait, poui' ne pas avouer son ignorance, que toute vie y était tarie par un implacable soleil.
Notre ambition n'est pas d'aller rechercher les sources du Niger, ou explorer les plages de la Gambie, ni de demander leurs secrets aux rois de Boudou ou de Bambara : non; nous allons, avec un ami, faire une promenade en Kabylie, pays soumis d'hier, peu connu encore et qui mérite la sérieuse attention du moraliste et du phdosophe. Nous ne sommes pas les premiers à décrire cette contrée singulière, aux pentes ardues, (jne couronnent des neiges éternelles, aux vallées proiondes et fertiles que cultive un peui)le orighial qui n'a de l'arabe ni le nom, ni les mœurs, ni le caractère; d'autres, avant nous, ont ouverl la voies mais ils ont laissé une large part au touriste, (jui voyage, une plume et un crayon à la main, croquant un site par-ci, saisissant un détail de mœurs
> Le ijénéral Uauinas a écrit un Inre intéressant sur la uraiul.' Kal.ylic. —Voir aussi Dcvaux, le^ Kobailcs du Djurjiira.
4 A TRAVERS LA K Ai'. Y LIE
|iar-là. El, sans autre but que de voir de près ce pays et ce peuple aussi sauvages l'un que Taulre, nous voyagerons à j)etiles journées, racontant le plus simplement possible ce que nous verrons d'intéressant; nous décrirons, en passant, cpielques-uns de ces paysages rendus célèbres par de chèi'es victoires, et les luttes acharnées dont ils ont été les témoins, et, sans taire d'incursion dans la politique algérienne, nous dirons naïvement au lecteur nos impressions.
Autrefois, quand il publiait un livre, l'auteur, dans une longue préface, faisait connaître son bul, ses opinions, ses tendances; il demandait, avec politesse, l'indulgence de ses nombreux lecteurs, car on croit toujours qu'on sera beaucoup lu : aujourd'luii, nous avons changé tout cela, comme dit Sganarelle; prosateurs ou poètes ne croient plus utiles ces salamaleks au lecteur indifférent cpii feuillette le volume par désœuvrement; on entre de suite en matière, botlé et éperonné, comme Louis XIV au parlement; ces façons cavalières sont plus commodes; elles éj)argnont, à Tauleur, une main de papier barbouillée d'encre; au lecteur, qui vous en sait gré, cent pages de cette sotte chose qui a nom préface ou introduction.
Suivons donc la mode; il est si facile de ne pas écrire
\m;i:ii, i.k pk.xon 5
une préface el d'entrer do ])i'ime-saul dans son sujel.
Le 10 jnin 1804, mon ami M... et moi nons qniltions Alger que les Espagnols appellent Argel, coiTuption (lu nom arabe djezaïr, les îles. Quatre îlots en elTet, reliés entre eux pas une chaîne de récifs, et qui servent à former le port actuel, onl donn(' leur nom à la ville'. Ce n'est qu'au quinzième siècle que les Algériens commencèrent les travaux sur l'ancien port d'Icosium. el construisirent, sur le principal îlot de Fouesl, ime lonr ih vigie et de défense. Les Espagnols s'emparèrent de cette tour, bâlirent à sa place une forteresse, dite le Penon, hérissée d'artillei'ie, el y mainlinrent une garnison. Ils dominaient ainsi la ville et le ])orl; mais deux fils (Tun panvre raïs de Mélelin, appelés par les hahilants d'Alger, chassèrent les Espagnols, s'emparèrent du gouvernement el établirent la piraterie. C'étaient l>aba-Aroudji et Khaïr-ed-Din, plus connus sous le nom de Barberousse et de Cherredin.
Telle est l'origine de cette [)iiissance maritime qui, pendant trois siècles, sillonna inqmnément la Méditerranée de la proue de ses chebeks, ])orlanl la ler-
' Los Miuircs el les Arniics iirt-lciiilciil (|iic lOi ij^iiic du iiniii iTAlger esl F,l-I)if'zif, l;i iriicrrii'i-i'.
6 A TRAVEnS LA KABYLIK
l'eur sur les côtes d'Espagne, de Provence et d'Italie, pillant les navires de commerce, incendiant les villages, enlevant les belles fdles pour peupler les harems barbaresques, puis fuyant à tire d'ailes, chargée de butin. A voir cette ville blanche, assise entre de vertes collines, on ne saurait croire qu'elle fût le repaire de ces bandits, et la complice de tous les crimes commis dans son sein : chrétiens forcés de choisir entre le Koran ou le martyre, et pendus par les reins aux crochets de fer de la porte Bab-Azoun ; Ara])es rebelles décapités par le yatagan, à la porte Bab-el- Oued'; femmes attachées dans un sac de cuir avec un chat et un serpent et noyées dans les flots de cette mer qui caressait de son écume les pieds des mosquées.
Il est impossible de contempler Alger, avec ses maisons aux murs étincelants de blancheur, sans songer au contraste qui existe entre son aspect riant, pittoresque, et sa sanglante et mystérieuse histoire; mais les choses de ce monde offrent sans cesse ces désaccords étranges qui donnent plus de poésie et aussi plus d'énergie à la vérité historique.
Ces réflexions me venaient à l'esprit sur le Titan qui
' Les lieux de supplice étaient (linV'i'ciils pour les lils dr llsliim ou les clirélicus.
ASI'KCT I»' AlJ.Eli, LA COTI' 7
nous emportait, lendant de son taille-mer les flots (run bleu profond et laissant derrière lui un long sillage d'écume blanche et un panache de fumée noire. A mesure que nous nous éloignions, le spectacle devenait admirable; nous })assions à travers toute une escadrille de bateaux pêcheurs, aux longues voiles
latines , qui , doucement balancés semblaient des mouettes endormies sur la vague. L'aspect d'Alger devenait éblouissant; les détails s'effaçaient peu à peu et se fondaient dans une masse d'un ton chaud et doré. Bientôt l'œil avait peine à reconnaître une ville dans cette agglomération de maisons sans fenêtres, aux toits en terrasse, (-e vaste triangle, dont la base descend
8 A TRAVERS LA KARYLIE
jusqu'à la mer et dont le sommet est couronné par les pittoresques constructions de la Casbah, ressemblait à une immense carrière de marbre blanc ouverte dans les flancs des collines au vert sombre de la Bouzareah et de Mustapha. S'abaissant graduellement, ces monlagnes s'avancent dans la mer, comme les cornes d'un immense croissant, à l'ouest jusqu'au promontoire de Sidi-Ferruch, à l'est jusqu'au cap Matifou. Au-dessus de ce cap, se détachent les sommets de l'Atlas qui confondent leurs contours noyés de vapeur avec le fond azuré du ciel.
C'est sur ces j)ics que nous serons dans quinze jours, en passant par Bone, Philippeville et Constantine.
Quatre heures après notre départ d'Alger, nous élions en vue de Dellys, petite ville, de pauvre apparence, et dont la conquête a coûté à la Fiance de douloureux sacrifices. C'est là en effet que, pour la première fois, nos soldats se sont trouvés en face des Kabyles; cette guerre pour eux fui toute nouvelle. Au lieu de ces nuées de cavaliers fondant sur nos bataillons ou tournoyant autour de nos carrés, les Français cherchèrent les Kabyles renfermés dans les maisons; chaque maison devint une forteresse dont il fallut faire le siège; chaque jardin défendu ])ar des
DKIJ.VS. Li; GOIJUAVA 9
palissades, à Tabri desquelles l'ennemi lirait sùreinonl et à loisir, dut être enlevé à la baïonnelle. Les lemmcs, dit-on, se battirent avec un sauvage acbarnemenl. Nous continuons notre route à travers cette mer qui ressendjle à un lac suisse, et bientôt, à trois milles devant nous, s'élève un cône isolé, abru)»!,
dont le sommet oitre la lorme d'une pyramide. Ses flancs sont couverts de fortifications, ou neuves ou ruinées. C'est le Gouraya, énorme masse de granit (pii dresse sa crête dentelée au-dessus de la ville de Bougie, étendne à ses pieds sur une plage étroite et roclieuse. Nous approchons, et le cône semble grandir encore et nous menacer. La ville apparaît bienlôl blanche et coquette, abritée derrière celte nuuaille de
10 A TRAVERS LA KAHYLIE
sept cent cinquante mètres de hauteur, aux flancs de
laquelle elle grimpe, entourée de verts coteaux.
Nous entrons dans la rade que la nature a créée, d'une étendue et d'une sûreté exceptionnelles et qui esl destinée à devenir un des ports les plus vastes et les plus commerçants de l'Algérie, lorsrpie la route de Sétif par le Cliabet-el-Acra aura mis en communication les fertiles vallées de l'Oued-bou-Selam et de rOued-Saliel' avec le littoral . Noire séjour devant Bougie ne sera que d'une heure; aussi le commandant ne permet pas de descendre; mais, de la dunette de l'arrière, nous voyons très-bien la ville qui, partagée en deux par le ravin de Sidi-Touati, s'offre aux regards d'une façon toute pittoresque. Cette étroite coupure, souvent à sec, déverse dans la mer les eaux pluviales et facilement torrentueuses du mont Gouraya. A sa droite s'élève le quartier de Bridja dont la ])oinle s'étend dans la mer et forme le mouillage; îi gauche, le quartier de Moussa, sur les derniers contre-forts du rocher, ayant pour le défendre la Casbah, comme Bridja est protégé par les feux du fort Abd-el- Kader.
Tous ces travaux ont été refaits depuis 1854, épo-
' Oiiril vnit (lire rlvii'MC : OuiHl-Siiliol, l;i rivii'TO du S;ilii>l.