‹ À travers la KabylieChapitre 63 sur 70 · ABD-EL-KADER CHEZ LES KABYLES · texte numérisé non relu

ABD-EL-KADER CHEZ LES KABYLES

L'émir, après ces sanglantes exécutions, s'était établi près de Bonzeqneza, dans le luit ostensible d'apaiser les colères et de rél;d)lir l'autorité, en réalité, pour nouer des relations avec les puissantes tribus (les Flissas et des Ameraouas rpu' l'entouraient. Il espérait semer l'inquiétude par sa présence, et amener ainsi des soumissions. En ellét, les Ameraouas vinrent d'eux-mêmes à son cam|i et lui ollVireiit cent cinquante nuilets chargés de produits de leur pays, pour son armée. L'émir accepta et leur

574 A TRAVKRS LA KABYLIE

donna ponr son klialilh un homme choisi par eux; Sidi-Ahmcd-bcn-Salem fnt reconnu khah'fa du Sébaou. Abd-el-Kader le revelil d'un liurnous magnifique, et hii fil rinsigne el raie honneur de l'aire jouer sa musique ponr lui.

L'émir avait aussi écrit aux Flissas, sollicitant leur concours pour la guerre sainte, et leur chef, Ben- Zamoun, était venu. Abd-el-Kader lui donna l'investiture comme agha des Flissas, des Matékas, des Guetchoulas, Beni-Kallbun , Ouled-el-Aziz et Nezlyouar. Ben-Zamoun avait de l'ascendant sur les Kabyles montagnards. Dès lors l'émir avait un pied dans les montagnes; mais il comprenait de quels ménagements avait besoin son autorité naissante, el il se garda bien, en adroit politique, de rien réclamer de tribus dont le chel" venait de faire acte de soumission.

Ce résultat, qui le grandissait aux yerix des Arabes, obtenu, Abd-el-Kader retournait dans la province d'Oran.

Nous ne suivrons pas le khalifa de l'émir dans ses luttes incessantes avec ces po])ulali(nis rtiiiuantes, indomptables ; cela nous entraînerait trop loin. Nous n'avons eu d'autre dessein que d'indiquer le

.\r.i»-i:i.-KAi)KM (:iii-:z ij:s plissas T)?:.

(logi'é d'obéissance qu'obtint Abd-el-Kadcr en Kabvlio. Il n'y revint qu'en 1859. et, à cette époque encore, il put se convaincre que jamais il ne parviendrait à asseoir sur ces âpres montagnards une autorité complèle ; mais sa piété vraie ou affectée, ses titres de liadj et de marabout, la simplicité de ses vêtements, sa renommée de guerrier, en lutte depuis huit ans avec les infidèles, lui allirèrent l'admii-alion des Kabyles, qui lui promirent une alliance sûre et un concoui's énergique dans la guerre sainte (djedad), mais rien de ])lus. Parlout les sid)sides lui furent refusés avec audace, et même il dut fuir devant l'attitude des Kabyles, qui. près de Bougie, le soupçonnèrent de connivence avec les Français. Cet épisode intéressant de la vie dWbd-el-Kader fera, mieux (\uc tous les récits, connaître les mœurs et le caractère de ces rudes populations.

En 1859, Abd-el-Kader arrivait, à Fimproviste. dans la plaine du Hamza, suivi d'une eenlnine de cavaliers. Son kbalifa, Ben-Salem, vint le cliercher au Bordj-lTamsa, et, a]>rès lui avoir offert, à Bel-Kreroub, la magnifique liosjjiialilé de sa demeure, il le conduisit dans la uiontagiu^ à Bordj-Hoghni cl à Si- Ali-ou-Moussa.

r.Ti; A TRAYERS LA KARYLIK

La présence d'Abd-el-Kader en Kabylie lui bienlùl connue ; les Kabyles voulaient voir ce jeune et vaillant champion de l'islamisme. Tous les sentiers furent couverts de piétons qui descendaient des villages, des hauts plateaux, et venaient se presser autour de sa tente, sans oser y pénétrer. Toutes les tribus environnantes, les Flissas, les Beni-Raten, les Beni-Zemenzar, les Guetchoulas, les Zouaouas, étaient là réunies en foule nombreuse, ardente, appelant l'émir et demandant à le voir.

Il se présenta sur le seuil de sa tente, et ces rudes montagnards, dont les cavaliers d'escorte avaient peine à contenir l'enthousiasme, contemplèrent ce beau visage pâle, aux longs yeux de gazelle, que faisaient ressortir encore les plis d'un haik blanc encadrant sa barbe noire.

L'émir, calme et grave, au milieu du tumulte occasionné par sa ])résence, leur demanda où ('laient leurs chefs.

— Nous n'en avons pas, répondirent les Kabyles; nos chefs sont tirés d'entre nous : nous obéissons aux aminés et aux marabouts.

Les aminés s'étant présentés, le saluèrent avec une respectueuse gravité, mais sans servilisme. Abd-el-

UÉSISTANCK llRS KAliYLKS "T

Kader loiir (Iciuînida quel rtail le elief général de la confédéral ion.

— Personne, parmi nous, réi)ondii'ent les aminés, ne réunit la volonté de tous ; mais, nous les aminés, élus par le peuple dans nos djémaas (assemblées), nous représentons la volonté générale.

— S'il en esl ainsi, rej)ril Abd-el-Kader, je re-

r»7S A TUA VER s LA KAhYLlI",

coinmande aux aminés d'être bien avec mon klialifa,

de le servir et dobéir à ses ordres.

— Nous sommes (b'sposés à vivie en bonne intellioence avec votre klialii'a, répondirent les aminés, mais qu'il n'exige jamais d'impôts, comme il Fa déjà fait dans les plaines; car nos ancêtres n'en ont jamais payé, et nous voulons suivre leur chemin.

— Vous me donnerez au moins des subsides pour la guerre sainte?

— Nous payons à nos mosquées , nous donnons à nos zaouias, et nos pauvres en jn'olitent : lels sont

nos usages.

Abd-el-Kader s'irritnit de cette résistance; mais son visage impassible u'cw laissait rien [)aiaîlr('. On lui apporta la (liffa : avant d'y loucher, il voulut savoir si les Kabyles persistaient dans leurs relus, et il parla encore de l'impôt. Les aminés, s'animanl à cette discussion, lui dirent rudement:

— Vous êtes venu chez nous en pèlerin, et nous vous avons ol'terl le repas de l'hospitalité; cessez ce langage dont vous pourriez vous mal trouver; si vous étiez verni ici comme maghzeii, comme chef, voulant imposer son autorité, au lieu de kouskoussou blanc.

RÉSISTANCE DKS KABYLES 571»

nous vous niiiioîis rassnssié do kouskonssou noir (do poudre).

Abd-el-Kader, loujouis iKiticnl, leur répoudil par un lon(> discours, qu'il nous est impossible de transcrire en entier. Nous lui emprunterons seulement quelques phrases ^ :

— Dieu m'a élevé pour rétablir la religion du prophète et anéantir la puissance des chrétiens.

« Sachez bien que si je ne m'étais opposé aux empiétements des Français, déjà depuis longtenqis ils auraient nagé jusqu'à vous, comme une mer en furie... Je suis l'épine que Dieu leur a placée dans l'œil; et, si vous m'aidez, je les jetteiai à la mer.,.

<(■ Rendez-moi donc des actions de grâces de ce que je suis Tennemi mortel de votre ennemi...

« Je n'exige de vous pour Iriompher des chrétiens qu'accord et obéissance; je ne vous demande, pour soutenir mes armées, que ce qui est ordonné par Dieu, le maître du monde. Obéissez donc à mon khalifa... Je prends Dieu à témoin de la sincérité de

' M. le géiKTal l).mmns a eu entre les iiwiiis tous les documents, Icllros, témoignages, rapports relatifs à ces entretiens de Témir avec les Kabyles, et" il en a donné dans son beau livre de la Grande Kabylic un récit coloré. Nous ne saurions emprunter à une source plus sûre des exiraits de cet événements. Tout ici est donc historique.

r.so A T!5Avi:r.s la kaisylik

mes paroles; si elles n'ont \m tionver le chemin de -vos cœurs, vous vous en repenlirez un i(»ur. mais d'un repentir inutile... Je vous croyais des gens sages, et je vois que je me suis trompé: vous n'êtes que des troncs noueux et inflexibles. »

— Nous vous jurons, reprirent les aminés, que nous sommes des gens sensés ; mais nous ne voulons pas que personne s'initie à nos affaires, ou cherche à nous imposer des lois; nous continuerons à payer ce que nous devons à nos zaouias, mais nous ne voulons pas que des étrangers en profitent. Quant aux chrétiens contre les(|uels vous nous offrez de nous défendre, qu'ils viennent jamais chez nous, nous leur ferons voir ce que peuvent les Kaliyles à la tète et aux pieds nus.

— Assez, assez, inlei-rompil Alnl-el-Kader. Le pèlerin s'en l'etouniei'a coimne il est venu; que la volonté de Dieu soit faite !

— Allez en paix, dirent les chefs kaltyles ; les pèlerins sont toujours bien reçus chez nous; nous pratiquons l'hospitalité. Venez une autre fois en prince, suivi d'une armée nondjreuse, et dcinaudcz-iious ne fut-ce (|ue la valeur d'un grain d'orge, vous n'obtiendrez tjue de la poudre : c'est notre deinier mot.

IIKSISTANCK lti;s KAI'.YI.KS .'SI

L'émir inoiila à cheval el i)ailil, cliercliaiil dans les autres li-ilms des alliés plus souples el plus disposés à lui ol)éir. Il <ia^Ma le boidj Tizzi-ouzzou chez les Améraouas. Il liiil aux Kabyles de ces contrées les mêmes discours, el, s'il en recul des réponses moins rudes en la tbrme, le Ibnd lïil à peu près le même. Les Améraouas promirent de se soumettre si les tribus qui les entouraient faisaient leur soumission. Il visila ensuite les Beni-Aïclia, qui le reçurent en faisant une liuitasia de coups de fusil en son lionnenr; de là il se rendit chez les Flissas, à Tamdiret, où était établi le camp de Ben-Salem. Les chefs des Issers, des Beni-Tliour, \inrent le voir au canq^, et rendirent honmia^e, moins au chef qu'au maiaboul, dont les ancêtres descendaient du Prophète. 11 les consulta sur la possibilité d'un voyage chez les Zanaouas et les tribus voisines de Bougie.

Ben-Zamoun el les autres chefs qui connaissaient l'esprit indépendant, ombrageux de ces tribus puissantes, le dissuadèrent de se présenter avec son escorte de cavalerie au milieu de populations sauvages et insoumises, et lui conseillèrent de voyager en pcleiin, poilcnrde leuranava. 11 congédia ses cavaliers, après avoir distribué entre eux une ])artie des pré-

582 A TRAVERS LA KABYLlt:

seuls (les Kabyles; puis il se mit en roule, traversa les hauls plateaux du Sidi-Yaya-bou-Hatem, des Beni- Ourglis, des Toudja, et souvent il eut à subir leur sauvage hospitalité.

Les Kabyles, la tète nue, le bâton à la main, à peine vêtus tl'une habaya, arrivaient en foule, apportant leurdilTa, détestable kouskoussou à riuiile, empilé dans d'immenses plats de terre. Puis, la plaçant devant la tente de l'émir, ils plantaient leur balon dans le plat, en vociférant : « Mange, tu es notre hôte, » jusqu'à ce qu'il y eût porté la main.

Abd-el-Kader dut goûter à chaque plat, pour ne pas iiriter les Kabyles par une préférence. Enlin, il arriva chez les Sidi-Mohamed-ou-Maameur, en face de Bougie. Le commandant de la [>lace adressa à l'émir un couri'ier (pii éveilla les soupçons des Kabyles. Cependant rien n'était }>lus nalurel, puisque nous étions en paix avec Abd-el-Kader; mais les montagnards crurent (jue l'émir entretenait une corres- [)ondance avec nons, dans le bul de les trahir. Des menaces, des imprécations se lirciit ciilciidrc aiitom' de sa lente, et elles devinrent si violentes, (pie Ben- Saleni et (juelques chefs (jui rac(onq)agnaieiit ne le crurent plus en sûreté au milieu de cette émeule. Il

RÉSISTA.NCK DKS KALULbiS 585

(lut s'eiiluir et gagner (rime seule marelie les Beiiiliraliim, situés à li'ente lieues de là. Beu-Salem lui lit alors ses adieux, et rémir coiitiuua sa route seuly protégé par Tauaya d'Amzian, dont nous avons parlé au comnieneenient de ce livre. Il ariiva bientôt à Bordjel-Bouira, puis dans les plaines du iïaniza; enfin, il gagna leGharb, où il était en sûreté.

Il rentrait dans son camp, au milieu de seslidèles réguliers, consterné de l'échec qu'il venait de subir, échec qui ruinait, à tout jamais, ses espérances de domination.

Tel fut l'accueil que reçut de ce peuple sauvage l'homme qui, pendant quinze ans, l'ut l'obstacle le plus sérieux, le plus constant de notre colonisation 11 avait, pendant cette longue période, tenu en suspens le succès de nos armes, et il n'avait pu dominer les Kabvies.

CIIAPITUE XXXII

Page 1