‹ A travers la littérature (volume 2)Chapitre 14 sur 14 · M. ERNEST 'RENAN · texte numérisé non relu

M. ERNEST 'RENAN

^e voilà entré « dans la demeure de son éternité », comme dit la Bible.

Il me souvient d'un article où Louis Veuillot retrace, de sa plume aussi expressive qu'un pinceau, la mort de Voltaire. Le grand polémiste, qui, ce jour-là, se montrait encore un plus grand chrétien, ajoutait ces simples mots : « Voltaire a vu Jésus; Jésus a vu Voltaire. » Gomment me défendre d'une émotion très vive, en reproduisant cette phrase, quand je l'applique à M. Renan ?

Il avait reçu les dons les plus rares, tous ceux-là qui mettent un homme hors de pair : la passion du travail, une intelligence très vaste, ouverte à toutes les clartés qui des-

cendent des horizons humains, le goût de l'érudition, la patience dans l'investigation, le talent de tirer d'un fait particulier une conclusion générale, et de s'élever à une loi, en partant d'un détail victorieusement conquis. Il se mouvait avec une grâce aisée à travers les écueils de la philologie orientale. La numismatique, l'épigraphie, l'archéologie lui étaient familières.

Ainsi que Michelet, il ressuscitait les âges évanouis ; il évoquait au regard charmé des civilisations disparues. Il semblait converser, comme dans un dialogue vivant, avec les morts des hypogées égyptiens, avec les défunts des tombes étrusques, avec les guerriers grecs que le Pœcile ou l'Acropole rappelaient à son souvenir. Ce Breton, né au milieu des brumes de notre Occident, avait deviné tout ce qu'il y a d'exquis dans la lumière qui dore le Liban et qui caresse les Pyramides et le Piérus. Il en avait la nostalgie. Il se trouva dans sa vraie patrie , quand il visita les pays lointains, où le soleil lance d'autres rayons que chez nous, et où les choses se parent de teintes auprès desquelles les couleurs de notre ciel

semblent grises et froides. Ecrivain, il garda, de sa patrie, la mélancolie et les appels vers l'au-delà ; il trempa sa langue aux sources grecques, tout en la vivifiant par ce qu'il y a de plus pur et de plus originel dans la sève française. Caressant, musical, pittoresque, son style a des audaces qu'estompe la pénombre savamment recherche'e ; il fait deviner plus encore qu'il ne dit. Le Breton, l'orientaliste, le rêveur, le savant se confondent dans sa phrase avec un art achevé ; et la modulation qu'elle chante berce l'oreille dans un rythme parfait, où l'on retrouverait Chénier et Rousseau, Fénelon et Musset, parfois Rabelais, traduit par un nouveau Brizeux.

Tel fut l'artiste. L'homme, dans sa conduite privée, serait resté irréprochable. Il me souvient d'un mot du P. Pététot. Il aurait désiré que celle qui fut Mme Renan, bien que protestante, épousât un catholique d'une supériorité incontestée ; il croyait que, gagnée par les mérites de celui qu'il rêvait pour mari à la fille de Scheffer, elle serait rentrée dans le giron de l'Eglise. J'aime, alors que j'écris ces lignes, à m'abriter derrière un tel témoignage.

J'ai jugé l'écrivain. Ma tâche devient plus délicate quand je me propose de mesurer, et de peser dans la balance de la critique catholique l'auteur de tant d'ouvrages qui sont une attaque plus ou moins ouverte contre les dogmes dont vit l'Eglise. L'Histoire des origines du christianisme était, aux yeux de M. Renan lui-même, le travail qui devait porter son nom à la postérité. Il y a déployé toutes ses facultés; il s'y est mis avec la ténacité du Breton et l'ardeur du prosélyte, aidé des secours qu'offre une vaste connaissance du monde antique.

Le premier volume de l'œuvre débuta par un blasphème : la Vie de Jésus. Il daignait attribuer au Christ une « immense supériorité morale » sur son siècle. Mais, aux yeux de M. Renan, Jésus n'était qu'un homme, un grand homme, ayant certaines faiblesses, dominé par son entourage, et, grâce à Marie de Magdala, devenant Dieu. La vraie critique se prit à rire de ce livre hybride, où les rêveries germaniques s'unissaient au persiflage de Voltaire. C'était le roman à la George Sand, encadré dans des paysages aux couleurs exo-

tiques, avec le sentimentalisme qui caractérise la fin du xvme siècle, transporté dans les âpres et sévères régions de l'histoire religieuse.

C'est pourtant ce volume qui fit la popularité de M. Renan. Et combien de colères ne méritait-il point ! Aux pauvres, il venait dire que le Beati pauperes du Sermon sur la montagne n'était tombé que de lèvres humaines.

C'était donc prêcher les revendications du nombre et de la force contre le droit et la propriété; c'était limiter à la terre et à sa possession discutée, les espoirs des foules. C'était les enclore dans des barrières douloureuses, sans l'issue radieuse qu'offrent les promesses, je dirai mieux, les certitudes de l'Evangile. Ah ! aujourd'hui la question sociale entre dans une période aiguë; les grévistes de Carmaux, après tant d'autres, se mettent en révolte, avec des prétentions formidables. L'horizon des revanches divines qu'offrait l'Eglise s'est éclipsé au regard de tous les travailleurs. Renan a été l'ouvrier le plus énergique pour le voiler derrière les brumes qu'il amoncelait, sciemment et perfidement. Et, dans mon cœur de prêtre, je surprends presque un sen-

timent de haine, contre cet artiste délicat, contre ce poète merveilleux, qui a, pour le peuple, en dépouillant Jésus de sa divine auréole, rendu l'existence plus sombre, et fait peser davantage sur lui ces jougs accablants, sanglants même, du labeur, de la souffrance, de l'agonie et de la mort.

Dieu, Jésus les transfigurait. Homme, si grand qu'il soit, il n'en déplace point Taxe fatal, qui reste enfoncé dans la terre. Et c'est aussi ce qui explique le mépris dont M. Renan couvrait le peuple. Aristocrate, il ne comprenait pas le sens de cette magnifique impulsion qui pousse en avant le peuple; il maudissait la démocratie, ne sentant pour elle, comme Voltaire, non pas même de la pitié, mais du dédain et du mépris. Jamais, ainsi que Hugo, il ne s'est penché sur la tourbe infinie de ceux qui pleurent et de ceux qui ont faim et soif. Jamais son cœur n'a tressailli à l'unisson de ces élans irrésistibles qui soulèvent les masses, dans un mouvement d'enthousiasme ou de compassion. A Victor Hugo on peut beaucoup pardonner. Il savait aimer, puisqu'il haïssait ; son âme frémissait

aux sentiments tendres; pleurer lui était doux. Renan, au contraire, cœur sec, esprit dédaigneux, ne recherchant qu'une élite, amoureux des applaudissements de la foule, et, parce qu'elle ne les lui donnait point, la honnissant.

Tel fut le résultat, tel il dure encore, de la Vie de Jésus.

Le but rêvé par son auteur était même dépassé. A mon avis, l'historien de Jésus a dressé des batteries bien plus terribles contre le dogme catholique, dans les volumes qu'il publia successivement sur les Origines chrétiennes. Ce qu'il a voulu, c'est refaire un récit universellement accepté. C'est une histoire écrite par les témoins qui avaient donné leur sang, pour en marquer l'éternelle véracité. Les évangélistes furent des martyrs. On mettra pourtant en doute leurs dépositions, si simples, si nettes, si conformes au ton des témoignages naïfs des âges anciens.

Le Christianisme est étudié comme un fait historique. Très bien ! Mais l'Evangile raconté alors même qu'il est étudié comme un monument, des événements surnaturels?

L'auteur, oublieux de la me'thode d'investigations exactes qu'il prône, passe, par un sophisme habile, du terrain de l'histoire à celui de la philosophie ; il déclare que le surnaturel est impossible, et qu'on ne le peut constater dans les annales de l'humanité. Cette théorie se développe à travers plusieurs volumes, où la fantaisie s'allie à l'érudition, la théologie au « droit de sourire » et l'enthousiasme religieux au scepticisme le plus académique.

Oh! ne comptez point les contradictions! N'analysez point les conflits, desquels le divin s'échappe, et avec quelles subtiles métamorphoses! Sachez bien que le divin se manifeste par saint Paul autant que parNéron ; par Marc- Aurèle aussi bien quepar Marcion. Ici, l'adoration ploie M. Renan devant Vénus Astarté, et là, il exhale sa prière devant la Vierge Pallas- Athéné . Il admire Néron ; il glorifie Antinous. Les Vierges martyres du Colisée l'enthousiasment; les courtisanes sacrées de Biblos le passionnent; et s'il exalte Néron, c'est à cause des raffinements qu'avait ce bourreau, et dont les Actes des Martyrs peuvent parleç,,en latin, seulement.

Giterai-je les fantaisies erotiques que ce vieillard s'est permises, au de'clin de sa vie? Qu'y eut-il de sérieux dans ces libres propos, dont, semblait-il, il se faisait gloire dans un certain monde ?

Se tromperait-on en les regardant comme des passe-temps, mais non inoffensifs? Au jour où il s'adressait à la jeunesse des écoles, sa maîtrise devenait dangereuse. Il avait à son profit, vis-à-vis de ces adolescents, le prestige de l'âge, de l'expérience et de la gloire.

Il en a mal usé. Ses conseils furent malsains. Dans ces âmes, encore naïves, il a jeté les semences du doute; dans ces cœurs, chauds et vibrants, il a fait germer les moissons désastreuses du scepticisme, si desséchant, et du dilettantisme, fécond en morts intellectuelles et morales. De son geste bénisseur tombaient, seulement, l'ironie et le pessimisme, déguisés sous un sourire.

Le prêtre avorté dura chez Renan.

Le prêtre, comme Ta dit Pasteur, allume les âmes.

Renan n'a été qu'un tueur d'âmes,

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