LA RENAISSANCE RELIGIEUSE EN FRANCE
e sous-titre de ce beau livre : Vues sur V action catholique depuis cin- $* quant e ans, en indique la portée, montre le but qu'il vise, et aussi tout ce qu'il promet d'idées ingénieuses, de sentiments élevés, d'aperçus larges, sous la plume de M. Léon Lefébure.
L'auteur était bien préparé par ses travaux antérieurs à la tâche qu'il s'est imposée. Ancien député, économiste habile, travailleur ardent des grandes oeuvres catholiques de Paris, esprit d'une culture qui embrasse tous les champs de l'activité intellectuelle, cœur
(i) Par M. Léon Lefébure, chez Galmann Lévy.
chaud, au christianisme sincère et pratique, M. Léon Lefébure a mis dans son nouveau volume son âme entière. Il y reste fidèle à d'anciennes amours : qui oserait l'en blâmer? Il étale avec fierté la série des services rendus par les chefs de l'école politique à laquelle il appartient : qui voudrait le lui reprocher ? Il croit en l'avenir, parce qu'il s'appuie sur un passé fécond et glorieux ; il salue des jours meilleurs pour un temps qui n'est pas loin ; il a foi dans le salut de la France et dans le triomphe de l'Eglise. Est-ce, à l'heure présente, collaborer à une besogne malsaine que d'éveiller dans les cœurs de si nécessaires et si encourageantes émotions ?
Quelles leçons doit-on tirer de ce livre? Dit-il toute la vérité ? C'est ce que je voudrais examiner ici, en interrogeant M. Léon Lefébure lui-même.
Il établit d'abord la situation faite à l'Eglise, en France, au début du dix-neuvième siècle. Elle était déplorable.
Jadis, avant 1789, le clergé guidait le mouvement intellectuel de la France. Cela est surtout vrai au dix-septième siècle et dans la première moitié du dix-huitième siècle; prêtres, religieux, évêques peuplaient les académies. Les bénédictins, les jésuites, les oratoriens luttaient à l'envi pour étudier le passé, et ils élevaient ces monuments qui ont abrité la science moderne dans sa jeunesse : la Gallia christiana, YHistoire littéraire de la France, les Annales ecclesiastici Francorum, le Recueil des historiens des Gaules. Des traditions longuement établies, des bibliothèques richement dotées, des fondations qui préservaient du soin matériel de gagner son pain, tout concourait à favoriser la culture du clergé. Dans ses couvents et dans ses collèges, il fournissait à la science les ouvriers les plus nombreux, les plus capables et les plus désintéressés.
Au lendemain de 1793, quand, au milieu de tant de ruines, on allait à la besogne la plus pressée, le ministère des âmes, le travail purement scientifique passa aux laïques ; la science se sécularisa comme le reste. Il y eut
entre elle et le clergé une scission d'autant plus funeste qu'elle s'imposait au nom d'intérêts d'une gravité universellement reconnue.
Les résultats furent désastreux. Le voltairianisme gagna de plus en plus, comme une lèpre maudite, les hautes classes de la société. L'Eglise devint l'ennemie, ainsi que ses œuvres et tant de magnifiques institutions, dont la civilisation française avait profité.
L'union du trône et de l'autel ne servit guère à la religion, alors que les fautes de la royauté, par une solidarité qu'on avait imprudemment exagérée, retombaient lourdement sur le clergé et sur l'Eglise. La révolution de i83o se fit donc tout autant contre la religion que contre la monarchie. M. Paul Thureau-Dangin l'a excellement montré dans ses beaux livres d'histoire contemporaine : le mouvement de i83o déchaîna les colères populairesaussibien contre lesprêtres que contre le roi. A cette date, tout semblait compromis.
C'est alors que quelques grandes âmes conçoivent le dessein de préparer un avenir meilleur par la fondation d'écoles chrétiennes et libres. De s'emparer de l'enfant, de le nourrir
de la sève catholique, de l'élever dans l'esprit chrétien, c'était former des générations qui se soustrairaient à l'influence impie et sceptique, dont on souffrait tant depuis la Révolution. En même temps le clergé se dégage des liens qui l'attachaient au trône... Sagement comprise, patiemment menée, son émancipation se fait peu à peu, tellement qu'en 1848 k chute de Louis-Philippe, loin de l'entraîner, le laisse maître de sa liberté, et comme acclamé par l'enthousiasme populaire.
Il faut lire, dans l'ouvrage de M. Léon Lefébure, largement esquissée, cette histoire des idées religieuses, politiques et morales qui, au lendemain de la Révolution, sont hostiles au christianisme, et qui, en 1848, saluent en lui, non point un adversaire, mais un auxiliaire et un ami. Lacordaire, Montalembert, Falloux, avaient beaucoup peiné pour remporter une telle victoire. Elle devait les encourager à tout faire pour obtenir un plus difficile triomphe : la liberté de l'enseignement.
Ils eurent la joie de voir leurs efforts récompensés. Après plus de cinquante ans de luttes, un homme de cœur, à l'esprit clairvoyant et
juste, délivrait renseignement en l'arrachant aumonopoledel'Université. Parlaloide i85o, le comte de Falloux se faisait vraiment, suivant l'heureuse expression de M. Pasteur, nn alhimeurd' âmes .haïibQVtéqu' il donnait n'était pas un bienfait seulement pour les futurs bacheliers qui sortiraient des écoles nouvelles dont sa parole provoquait la création; elle rendait service aux éducateurs eux-mêmes, qui, au nom de leur sacerdoce, par devoir d'état, se voueraient à l'étude et au travail intellectuel.
Auparavant, déjà, Lacordaire avait reparu avec sa robe blanche de dominicain, et, derrière lui, les tribus, longtemps exilées des moines, rebâtissaient les couvents sur le sol natal enfin reconquis. Devinant l'avenir, l'évêque d'Orléans ouvrit cette campagne qui devait enlever la liberté de l'enseignement supérieur. Les iniques décrets de 1880 ont de nouveau fermé les monastères, qui devenaient des centres de lumière : les collèges, de nouveau, ont vu des maîtres incomparables obligés de se disperser. Les universités catholiques ont perdu leur autonomie. Un
arrêt brutal, imposé pat la violence, a paralysé toutes les énergies prêtes à s'épanouir dans le progrès. Le recul, d'après une parole de feu le cardinal Guibert, nous ramène à plus de 60 ans en arrière.
Dans ce récit des luttes et des efforts où les catholiques de France ont déployé tant d'énergie, la plus belle part revient à ce que l'on appelait alors l'Ecole libérale. Elle ne fut pas seule à la peine, ni à l'honneur. D'autres talents, et vigoureux, tenaient un rang illustre parmi les soldats de l'action chrétienne.
Comment oublier les noms des Parisis, des Veuillot, des Guéranger?
Ce que les uns et les autres poursuivaient, comme le but à atteindre, c'était le bien; c était la glorification du catholicisme; c'était le règne de la justice, de la vérité. Je ne vois pas pourquoi, aujourd'hui que nous semblons vaincus, nous n'associerions point, dans une même reconnaissance, les ouvriers de la première heure et les champions des derniers et si glorieux combats.
M. Lefébure, après avoir fait le tableau quelque peu assombri de la situation pré-
sente, ne veut pas qu'on désespère. Il reconnaît combien grande est la haine dont les politiciens du jour entourent le catholicisme; il ne nie point l'habile stratégie de nos adversaires qui, armés de la loi — je veux dire des lois qu'ils fabriquent, parce qu'ils sont la force et le nombre — , nous chassent de partout: de l'école, de l'hôpital, des assemblées, du foyer même, où le divorce entre par une brèche presque irréparable. Il ne dissimule aucun attentat, il ne tait aucune attaque, il ne cache aucune manœuvre ennemie. Cet exposé, très saisissant, est net et loyal. Une à une, il compte nos défaites ; il énumère nos désastres soit sur le champ des libertés publiques, soit dans le domaine de l'action religieuse. Et à quelle conclusion aboutit son enquête si courageuse et si sincère? A celle-ci : rien n'est perdu; il faut espérer. Et pourquoi?
A bon droit, M. Lefébure voit dans le pontificat de Léon XIII une des causes les plus propres à nous donner espoir et courage.
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Léon XIII est venu à l'heure providentielle. Quelles pages dans l'histoire de l'Eglise il a su écrire, depuis bientôt dix ans qu'il occupe la chaire de saint Pierre! Sa politique — et on doit entendre ce mot dans son sens le plus beau, et même dans un sens divin, — va à quatre points principaux : l'exclusion du laïcisme dans la direction de l'Eglise; la séparation absolue entre le catholicisme et les intérêts particuliers à telle ou telle forme du gouvernement; la nécessité, pour le clergé, de reconquérir la culture scientifique et littéraire; enfin, la proclamation de la puissance de l'Eglise, comme force sociale. Qu'on analyse les Encycliques, qu'on étudie les faits, qu'on scrute les intentions de Léon XIII : on verra comment ces quatre idées maîtresses le guident dans sa conduite, comme pape et roi.
L'univers entier lui a montré sa reconnaissance lors de son jubilé. Un même élan a entraîné les souverains et les peuples; une même acclamation d'affectueuse gratitude les a réunis dans leurs souhaits comme dans leurs félicitations. Peut-être, de tous les pays catholiques, la France est-elle celui où l'ac-
tion de Léon XIII, fidèle au programme que j'ai indiqué, aura le plus d'influence et le plus de succès. Oserai-je dire que, chez nous aussi, elle a peut-être rencontré de plus vives résistances? Quoi qu'il en soit, aujourd'hui, Léon XIII le pacifique étend sur le monde et sur la France le sceptre d'une autorité incontestée, même pour les choses qui ne relèvent pas directement de la foi. « Je crois, dit très bien M. Lefébure, qu'à aucune époque, cette soumission n'a été plus entière, que les catholiques n'ont jamais étç plus déférents envers le Saint-Siège, plus complètement d'accord avec lui, et n'ont présenté, d'un bout du monde à l'autre, le spectacle d'une plus imposante unité. » Certes, voilà la force dans et par l'union. Et aujourd'hui, en France, quand les malentendus ont cessé, quand les vieilles querelles se sont apaisées, quand, en face de l'ennemi commun, on sait faire taire ses préférences ou ses antipathies pour rester dans le rang, comment ne pas se laisser guider par la voix auguste du pape, se présentant comme l'arbitre de la paix, le modérateur des bonnes volontés, l'ami de tout ce qui
*~ 263 — est juste, respectable et légitime, au milieu des aspirations et des tendances modernes?
Un autre motif d'espérer, pour M. Léon Lefébure, c'est la haute valeur morale du clergé français : c'est, en outre, son action dans le domaine de la science. L'auteur passe en revue les entreprises scientifiques dont le clergé s'est fait le promoteur. Il a raison : il cite des œuvres et des noms qui me sont chers. Cependant, on pourrait ne point partager son optimisme.
Sans rien exagérer, est-ce que, à l'heure qu'il est, toutes les branches de la science ne portent pas des fruits mortels à la foi religieuse ? Voyez l'histoire. Chez nous, elle est presque tout entière menée par des protestants ou par des ennemis plus redoutables encore. La Vie de Jésus, par M. Renan, n'a été qu'une pasquinade blasphématoire et odieuse. Mais ses huit volumes sur les Origines du christianisme appellent une réfutation qui les embrasse dans leur ensemble, et qui ne néglige aucun des faits empruntés à l'archéologie, à l'épigraphie, à la philologie, à la numismatique, dont ces volumes sont nourris.
MM. Havet et Soury n'ont fait qu'imiter leur maître — et lourdement.
Leurs ouvrages n'ont aucune valeur, pas même celle du style. M. Renan, au contraire, écrit comme un charmeur; et les grâces de son élocution couvrent comme de fleurs élégantes les bases sur lesquelles il étaye son système antichrétien. Nous n'avonspas encore vu apparaître en France, l'historien qui ressemble à Janssen , à ce prêtre vaillant d'Allemagne dont la plume a percé à jour toutes les théories du protestantisme.
A l'histoire se joignent les sciences naturelles. Avec Darwin, Cari Vogt, Broca, Mortillet, la cosmogonie naturaliste, envahissant le domaine de la pensée, prend corps à corps la Genèse biblique. A son tour, la philosophie qui, hier encore, avec Cousin et Caro, saluait le christianisme d'un éloge reconnaissant, la philosophie prend rang parmi les adversaires les plus redoutables. C'est le positivisme, c'est la morale indépendante, c'est la théorie hégélienne, qui bouleversent à plaisir les principes reçus en mettant tout en question.
Ce qui a un nom, une influence, une puis-
sance,semetdoncencampagnecontrerEglise.
Malheureusement, ces attaques ne restent point renfermées dans un cercles d'intimes et d'initiés. La presse leur donne sa redoutable popularité. Le dernier des journaux à cinq centimes s'inspire de ces arguments dictés par une haine qui ne désarme point. Il reprend les calomnies réfutées, les mensonges dévoilés ; cette tactique perfide descend jusqu'aux derniers rangs du peuple, où elle suscite des prosélytes. Chaque matin, la France entière lit la calomnie érigée en institution publique par le journal quotidien àbon marché. De la presse, ces abominations, passent à l'école. Ainsi, du berceau à la tombe, les âmes s'empoisonnent dans des atmosphères intellectuelles et morales, lourdes de mort.
Je ne voudrait point que l'on pût me croire pessimiste, ni me supposer frappé plus que de raison des désavantages dont nous souffrons. Il ne faut point exagérer le mal. Mais de fermer les yeux pour ne le point voir, je pense que ce n'est ni intelligent ni courageux; donc, que ce n'est point chrétien.
Et, de plus, elles se sont tues, étouffées par
la main de la mort, les voix éloquentes et autorisées qui donnaient le mot d'ordre. Qui a remplacé Mgr Dupanloup, le cardinal Guibert? Quelle est la parole lumineuse, et que Ton puisse suivre, avec la certitude qu'elle mène à ce que Dieu veut et à ce que l'Eglise attend ?
Je me séparerais donc un peu de M. Lefébure lorsqu'il dénombre l'armée des forces catholiques scientifiques. Et, pourtant, en somme, n'aurait-il pas raison ?
Le congrès international des savants catholiques, dont ce vaillant esprit, Mgr d'Hulst, prenait la courageuse instiative, n'a-t-il pas, en groupant tous les nôtres qui se sont partagé les champs divers de la science, mis au jour les conquêtes achetées dansl'ombrepar le travail de nos religieux, de nos prêtres, de nos laïques chrétiens ? Ah ! il a offert un admirable spectacle. Dans l'unité de la même foi, tous ces hommes, peut-être séparés par des divergences d'opinions politiques, par des différences d'éducation, se rencontraient, avec, au cœur, le même amour passionné et désintéressé pourla culture intellectuelledont ils sont les intrépides champions.
Le livre de M. Lefébure semblait s'être fait vivant : il prenait corps dans ces savants, venus de tous les points de l'univers à l'appel d'un prêtre français en cette vieille terre de France, comme pour reconnaître qu'en elle ne tarit jamais la sève catholique. Sur la grande assemblée des ombres augustes planaient, la couvrant de leur souvenir et de leur protection, les ombres de ceux-là qu'a glorifiés M. Lefébure, et qui, lorsqu'ils furent ses maîtres, l'ont dressé aux enthousiasmes que rien n'a pu éteindre dans son cœur.
Non : Montalembert ne se trompait point lorsque, en i852, il traçait ce prophétique tableau :
« Vous avez vu une forêt abandonnée à la cognéedu bûcheron ! tout paraît mort, dévasté, stérile; les vieux chênes sont tombés, et leur feuillage desséché jonche le sol d'alentour; leurs grands bras dépouillés et dépecés, leurs troncs mutilés gisent parterre : rien n'est épargné, et jusqu'aux jeunes rejetons qui croissaient à l'ombre de leurs ancêtres semblent entraînés dans la ruine commune.
« Etcependant rien n'a péri ! De ces cépées
que la hache a découronnées, la sève et la vie vont jaillir de nouveau. Tout renaît, tout repousse, tout s'élève et reverdit de nouveau. Au bout de quelques années, vous repassez, vous retrouvez d'épais ombrages, une végétation féconde, partout la fraîcheur, la jeunesse et la beauté. » (Des Intérêts catholiques au dixneuvième siècle.)
Les hommes comme M. Lefébure, les livres comme son bel ouvrage contribueront puissamment à cette résurrection; elle sera leur plus douce et leur plus ambitionnée récompense.
8 juillet 1888.