DU PESSIMISME LITTERAIRE
Notre temps souffre d'une grande crise où sont engagés les plus graves intérêts. Ils se pourrait bien que les problèmes dont on se préoccupe aboutissent tous à la question religieuse. On ne remue point une des idées fondamentales de notre vie sociale sans se heurter au concept de l'absolu et du divin. Economie politique, philosophie, esthétique,
(i) Essais de psychologie contemporaine. Nouveaux essais de psychologie contemporaine, par Paul Bourget (chez Lemerre). Des causes du pessimisme, par Ferdinand Brunetière. Œuvres poétiques de Sully- Prudhomme (chez Lemerre).
biologie, histoire, danstoutesces sciences, une porte s'ouvre, comme une échappée plus ou moins nécessaire, sur le domaine religieux. La religion, qu'on le veuille ou non, est le centre de cette circonférence, au rayon presque infini, où évolue, dans une si belle et si libre allure, l'esprit humain. Cela reste vrai surtout des manifestations littéraires, parce qu'elles accusent, avec plus d'exactitude que les autres arts, la vie intime d'une nation et d'une époque. A l'heure qu'il est, notre littérature traduit bien le conflit où se débat l'âme de la France. Est-ce un siècle qui finit ? Est-ce un siècle qui commence ? Assistons-nous à un crépuscule aux lueurs attristées ? Voyons-nouS poindre une aube pleine de promesses ? Nul ne le dira. Tout est confus, tourmenté, exagéré. Pourtant, dans ce trouble de la conscience littéraire contemporaine, l'observateur attentif distingue quelques tendances nettement visibles. La lassitude pèse d'un fardeau très lourd sur nos écrivains. Le découragement les saisit au sentiment très profond que la vie est triste, parce qu'elle n'est qu'une tromperie perpétuelle.
— il.-) — Tandis que des hymnes de triomphe retentissent en l'honneur de notre civilisation, il monte une plainte, du sein de cette civilisation raffinée, avec un accent de mélancolie sombre et désespérée. Sur les joies de l'existence moderne, faite de plaisirs si délicats, de découvertes si imprévues, de sciences si fécondes, le pessimisme étend son ombre malsaine. Une sorte de malaria morale nous envahit, et notre littérature, — poésie et romans, surtout — n'aime à s'inspirer que de cet air corrompu et mortel.
Quelles sont les manifestations de ce pessimisme littéraire ? Quelles en sont les causes ? Y a-t-il des remèdes pour nous en guérir.
A traiter ces différentes idées, il sera, une fois de plus, évident que la religion chrétienne ne se peut plus isoler de la marche intellectuelle et morale de notre pays.
Qu'est-ce que la vie ? La vie aux manifestations si multiples, aux phénomènes si complexes ; la vie qui s'épanche de l'intelligence et du cœur, qui sourd de l'univers physique, et qui, dans son développement harmonieux, part de la terre pour s'élancer au ciel, comme
elle descend du ciel pour embrasser la terre ? Comment interprète-t-on l'amour, la tentation, la douleur, la mort? Ces énigmes demeurent-elles inexplicables ? Peut-on leur arracher leur secret ? Le berceau n'est-il point démenti par la tombe ? La feuille sèche ne jette-t-elle point un amer sarcasme à la fleur ivre de rosée ?... Quel est le sens de la vie? L'art, en général, s'est imposé la glorieuse mission de répondre à ces questions difficiles ; surtout la littérature, où les idées et les sentiments se produisent avec une plus grande souplesse et une plus expressive variété, grâce à la flexibilité des mots, toujours capables de se nuancer des teintes les plus délicates. Les attitudes qu'elle peut prendre vis-à-vis de ses mystères se réduisent à trois : elle affirme, elle nie, elle doute. Il est des siècles d'affirmation, des siècles de négation et des siècles de doute.. Les premiers, enthousiastes, allègres, chantent leur joie comme dans une ode prime-sautière et naïve. Dans la plénitude de leur contentement, ils vont à toutes les audaces du rêve. La poésie jaillit des lèvres et des cœurs. C'est l'au-
rore avec son doux cortège d'éveils frissonnants et de clartés radieuses. Le moyen âge surgit à l'horizon de la pensée, déroulant son magnifique poème de cathédrales aux belles robes blanches de pierre, traduisant ses croyances sereines par ces strophes faites d'élan et de hardiesse. Toute la littérature d'alors se soulève vers les cieux comme pour suivre la flèche dentelée dans la nue. Age de jeunesse, de forces vierges, de sève intégrale, où toutes les énergies s'assouplissent aux caresses divines de la foi !
Les fraîcheurs du matin durent peu. Les époques d'enthousiaste affirmation ont des lendemains où la négation affiche ses hautains triomphes. Mais nier n'est plus une affaire de naïve simplicité : c'est une œuvre de réflexion, d'examen et d'expérience. Si la haine provoque la négation, parfois elle est aussi fille de l'amour, de l'amour non satisfait et qui se retourne contre l'objet aimé, en le maudissant de n'avoir pas tenu tout ce qu'il promettait. Rappelez-vous le xvme siècle. Après la magnifique éclosion du sentiment chrétien qui caractérise l'histoire littéraire
— 3i6 — sous Louis XIV, comment concevoir cette insurrection de la libre-pensée, si âpre à détruire, si implacable à renverser, si passionnée dans ses négations, et dont Voltaire et Rousseau guident la marche savante et raisonnée ?
Enfin, il est des âges qui, en face de la vie, n'osent ni affirmer ni nier. Ils demeurent dans le doute. Cet état, peut-être, est le plus douloureux : il est le nôtre. Il ne s'établit qu'après une longue série de siècles, quand le sens critique s'est affiné ; quand des tentatives impuissantes il se dégage je ne sais quel aveu que l'homme est un être borné par des limites fatales. Au déclin des civilisations vieillies, les âmes ne cherchent plus, ne désirent point, aiment peu et n'ont plus même le courage d'aller soit à l'affirmation, soit à la négation. La morbide\\a intellectuelle et morale les entoure de ses demi-teintes où tout pâlit et s'efface lentement et sûrement. Pourquoi en sommes-nous là ? Je le dirai plus loin. Que nous en soyons là en ce moment précis, c'est ce que je veux constater en consultant nos écrivains et nos poètes.
- 3.7 - Le chef de cette école attristée, c'est Baudelaire, du moins pour la dernière période de vingt-cinq à trente ans qui nous occupe. Avant lui, il est facile de reconnaître et de nommer ses ancêtres : Stendhal , Musset, Vigny et Chateaubriand. Lui, le père, le maître par excellence et de qui procède le mouvement romantique, bien plus que de Victor Hugo, il a découvert à la littérature une veine nouvelle en suscitant, comme l'inspiratrice de son génie, une incurable mélancolie. René, Chactas, Eudore, le narrateur des Mémoires d'Outre-Tombe surtout, ont une blessure au cœur ; l'ennui vague les enveloppe comme un désert aux étendues mornes. Toutefois, quelques rayons clairs et joyeux tombaient du ciel sur cet abîme. Dans Vigny, la mélancolie a plus de fierté ; elle prend un tour hautain, quand elle se plaint avec Moïse sur le Nébo ; ou bien elle s'exhale dans une malédiction virile, lorsque Samson, à travers la perfidie de Dalila,fait son procès à l'ennemie de l'homme: la femme. Musset étend le cercle où, pareil à un damné de Dante, il promène ses écœurements et ses plaies morales. A quoi ne s'est-il
— 3i8 — pas heurté? L'amour Ta trahi; la gloire le trompe. Dans la débauche et dans l'ivresse à peine goûte-t-il un repos éphémère, et, soudain, au retour de la mémoire, il entend les appels de sa muse vers les nobles et saintes choses. L'idéal le sollicite ; l'espoir en Dieu le tourmente comme un besoin infini, et il pleure avec le sentiment d'une désespérance intime qui le condamne, sorte de forçat de génie, aux hontes et aux souillures de la vie ignoble et dont pourtant il a horreur.
Une femme, qui le connaissait bien, a, en parlant de Musset, dit mieux que personne.
a Au milieu des fougueux plaisirs où tu cherchais vainement ton refuge, s'écrie-t-elle, dans une prose d'une incomparable beauté (i), l'esprit mystérieux vint te réclamer et te saisir. Il fallait que tu fusses poète, tu l'as été en dépit de toi-même. Tu abjuras en vain le culte de la vertu ;.tu aurais été le plus beau de ses jeunes lévites ; tu aurais desservi ses autels en chantant sur une lyre d'or les plus divins cantiques, et le blanc vêtement de la pudeur
(i) Lettres d'un voyageur, par G. Sand, p. i3.
aurait paré ton corps frêle d'une grâce plus suave que le masque et les grelots de la Folie. Mais tu ne pus jamais oublier les divines émotions de cette foi première. Tu revins à elle du fond des antres de la corruption, et ta voix, qui s'élevait pour blasphémer, entonna, malgré toi, des chants d'amour et d'enthousiasme. Alors ceux qui t'écoutaient se regardaient avec étonnement. Quel est donc celuici, dirent-ils, et en quelle langue célèbre-t-il nos rites joyeux ? Nous l'avons pris pour un des nôtres, mais c'est le transfuge de quelque autre religion, c'est un exilé de quelque autre monde plus triste et plus heureux. Pourquoi les vierges, les amours et les anges repassent-ils sans cesse dans ses rêves et dans ses vers ? Se moque-t-il de nous ou de luimême ? Est-ce son Dieu, est-ce le nôtre, qu'il méprise et trahit ?
« Et toi, tu poursuivais ton chant sublime et bizarre, tout à l'heure cynique et fougueux comme une ode antique, maintenant chaste et doux comme la prière d'un enfant. Couché sur les roses que produit la terre, tu songeais aux roses de l'Eden, qui ne se fié-
trissent pas ; et, en respirant le parfum éphémère de tes plaisirs, tu parlais de l'éternel encens que les anges entretiennent sur les marches du trône de Dieu. Suspendu entre la terre et le ciel, avide de l'un, curieux de l'autre, dédaigneux de la gloire, effrayé du néant, incertain, tourmenté, changeant, tu vivais seul au milieu des hommes ; tu fuyais la solitude et la trouvais partout. La puissance de ton âme te fatiguait, tes pensées étaient trop vastes, tes désirs trop immenses, tes épaules débiles pliaient sous le fardeau de ton génie. Tu cherchais dans les voluptés incomplètes de la terre l'oubli des biens irréalisables que tu avais entrevus de loin. Mais quand la fatigue avait brisé ton corps, ton âme se réveillait plus active et ta soif plus ardente. Quel est donc, disait, à propos de toi, un pieux et tendre songeur, ce jeune homme qui s'inquiète tant de la blancheur des marbres ? »
De Musset à Baudelaire, la distance est grande. Les malaises et les emportements du premier trahissent des aspirations vers une perfection entrevue, mais irréalisable. Dans
Baudelaire, l'âme semble morte. On ne la sent plus, comme chez Musset, qui palpite, oiseau blessé, et qui, d'une aile défaillante, tente un vol suprême vers les hauteurs azurées. Où Baudelaire dit-il les souvenirs des années pures, les pieux élans succédant aux blasphèmes, les grandes pensées avortées, la nostalgie du ciel, tout plein de Dieu ? L'horrible l'attire, et c'est vers le mal voulu, caressé, adoré, qu'il s'oriente, ne demandant sa poésie qu'aux inspirations lubriques, aux débauches innommées, poussées parfois jusqu'au sadisme. Les visions malsaines l'obsèdent ; à ces hantises des bouges sinistres, des ruelles et des charniers, il ne croit plus qu'au vice ; il n'espère plus qu'en la sensation.
La sottise, l'erreur, le péché, la lésine, Occupent son esprit et travaillent son corps (i).
Et la sensation, que les raffinements du plaisir ont causée, si acre, si cruelle, s'évanouit. Alors, l'ennui le prend, le torture sans
[i) Au lecteur.
relâche, sans trêve. Pour lui, le supplice de la vie commence. Il ne voit plus que
La femme vile, orgueilleuse, stupide, Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût, L'homme, tyran goulu, pillard dur et cupide, Esclave de l'esclave et ruisseau de l'égout (i).
Et, pourtant, quand il a touché le fond iguoble sur lequel des vies si lâches s'étayent, il passe sur Baudelaire comme un réveil du sentiment religieux. L'une de ses pièces les plus désespérées s'apaise dans ce cri de prière :
Ah ! Seigneur, donnez-moi la force et le courage
De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût (2).
Ce chantre du mal héréditaire, ce panégyriste enthousiaste des laideurs et des abrutissements humains, était un poète de race. Ses vers, bien frappés, d'une langue forte et imagée, ont popularisé ses Fleurs du mal. Son cynisme railleur n'a rien respecté; son rire éternel — qu'il regrette quelque part de ne pouvoir plus être un sourire — s'est moqué de toutes les pudeurs, même de celle des larmes. Lui-même a révélé le secret de son ta-
(1) Les Voyageurs.
(2) Un voyage.
lent et de son existence intime, lorsque, dans l'annonce de Révolte, il dit que : « fidèle à son douloureux programme, l'auteur des Fleurs du mal a dû, en parfait comédien, façonner son esprit à tous les sophismes comme à tontes les corruptions. » Ainsi, le drame angoissant de la vie, il ne Ta traversé que comme un acteur, habile à se plier à tous les rôles, mais toujours curieux de la science du plaisir, et toujours déçu dans ces rêves inassouvis. De là cette désespérance meurtrière (i) ; de là ces négations où le dilettantisme du poète s'unit à la sincérité de l'homme incurablement blessé; de là ces malédictions qu'il jette à toutes choses, à l'amour, à la raison, à la conscience, à l'honneur, à la vie. De là, enfin, cette adoration passionnée de la mort, qu'il traite comme l'amie unique, et dont, dans des vers frémissants, il appelle lebaiser qui délivre. C'est en 1857 que parurent les Fleurs du mal. Un petit groupe seulement, que domi-
(1) Le 14 juillet i857? Baudelaire écrivait à Edouard Thierry après un article de critique : « Combien je vous remercie d'avoir insisté sur cette immense tristesse, qui est, en effet, la seule moralité du volume ! »
nait Théophile Gautier — ce parfait magicien es lettres françaises, comme l'appelait Baudelaire, — accueillit le livre pervers avec enthousiasme. L'école de l'art pour l'art y reconnaissait, traduites avec une rare perfection, ses théories de purisme et son amour des sonorités. Le livre allait plus loin, dans ses tendances, que ces questions de formes. Il était gros d'idées qui, dans un milieu plus favorable, vingt ans après son apparition, se sont épanouies comme des fleurs aux poisons subtils et mortels. La jeune génération se retourne vers lui ; dans Baudelaire, elle salue son poète favori qui, avec une habileté d'exécution incomparable, sait exprimer les nuances d'idées et les sensations les plus extrêmes, les états psychologiques les plus indécis, les plus inavoués ; enfin, parce qu'il célèbre , avec un accent de douloureuse conviction, le désenchantement de toutes choses, pour ne plus dire
Sous le vide des cieux Que Panimalité de l'homme et de la femme (i).
(i) Vers de Melancholia publiés par le Dr Henri Cazalis, un des disciples les plus fervents de
Avec des couleurs moins vives, l'œuvre de Sully-Prudhomme se colore du pessimisme où Baudelaire s'est délecte'.
Oui, à lire ses poésies d'un tour si délié, d'une langue si savante et si polie, on se sent envahi par une mélancolie, douce d'abord, puis poignante, et d'où tombe une larme. Entre François Coppée — le poète disert dans les notations féminines comme dans le récit des douleurs populaires, — Leconte de Lisle, — le peintre des religions disparues, l'admirateur des paysages grandioses et écrasants, — et Théodore de Banville, ce clown souriant et jovial de la rime, — Sully- Prudhomme se distingue par des qualités originales qui le sacrent le plus grand de tous. Il vit en dedans. Fermé aux réalités extérieures, son œil ne s'ouvre que sur les mystères intimes. Ce n'est pas lui qui s'attardera aux descriptions luxuriantes de la nature ; quelques traits rapides et vifs comme une première ébauche, et où s'harmonisent des états
Baudelaire. On sait qu'une de ses poésies a inspiré M. Camille Saint-Saèns, pour son étrangement belle Danse macabre.
d'âme très minutieusement détaillés : parfois, même, une seule épithète, mais aussi puissante, dans sa pittoresque netteté, qu'un ta- * bleau largement brossé.
Imagination et raison, son talent aime le relief dans la précision. Il excelle à transcrire : je veux dire que l'image, pendant qu'elle sourit aux yeux, parle aussi à l'intelligence. Chaque métaphore s'allégorise : elle a son langage plastique et, pourtant, plus loin qu'elle, et dans une modulation parallèle à la première, sans une note fausse, elle rend des sons qui mettent en branle les plus hautes facultés de Tâme.
Sully-Prudhomme est un moderne ; n'oserais-je pas dire : un moderniste? Ecoutez-le, il charme. Vous croyez vous connaître ; vous avez la prétention d'avoir exploré les domaines de votre coeur, peuplés de tant de souvenirs, — hôtes aimés ou exécrés , — et que visitent tant de visions exquises ou désolées ? Prenez la main du poète... il descend dans les replis ombreux de votre vie cordiale ; et, sur ses pas, se dressent des figures oubliées , des sensations éva-
nouies, des rêves entrevus. Loin de vous arracher à ce monde caressé du moi, il vous y ramène, et, comme dans une révélation subite, transparaissent des subtilités, des raffinements, des délicatesses où frémissent désirs et regrets, appels et inquiétudes, et où murmurent des voix non inconnues, quoique non entendues...
Si ses lecteurs doivent à Sully-Prudhomme des heures douces, je pense, toutefois, que plus d'une de ses poésies est dangereuse, précisément à cause du pessimisme qui l'inspire. Il faut aussi en juger bien d'autres sévèrement, si l'on écoute la foi. Entre tant de pièces ouvrées avec une maîtrise admirable, que renferment les quatre volumes du poète, j'en choisis une — non pas des plus vantées — et qui, à mon avis, note le mieux la tristesse tourmentée dont l'étreinte l'enlace, sans plus jamais le lâcher. Elle a pour titre : En avant !
Ce qui nous épuise et nous tue, C'est moins l'objet que le désir ; C'est la beauté de la statue, La beauté qu'on ne peut saisir.
La véricé qui se dérobe, L'amour au cœur qui brûle seul; La vertu dont la froide robe A quelque chose du linceul.
L'ambition cherchant sa voie, Et la jeunesse qu'on sent fuir, Sans gloire, hélas ! même sans joie, Avant qu'on en ait su jouir.
Hélas ! ces biens sont en arrière, Laissons-les là-bas, insensés !
Marchons ! nous les avons passés.
Jamais les songeurs n'y reviennent ; Parfois du bonheur ingénu, En soupirant, ils se souviennent, Mais ils marchent à l'inconnu.
Dans la forêt de l'ignorance Plaintifs, perdus comme le vent, Ils vont, l'orgueil et l'espérance Leur criant toujours : En avant !
Ils vont jusqu'à l'heure où succombe Leur cruel et stérile effort; S'ils s'arrêtent, c'est dans la tombe, Et s'ils ont la paix, c'est la mort (i).
Est-il sanglot plus désespéré? Y a-t-il une tristesse plus assombrie et plus intense? Ces
(i) Stances et Poèmes, p. 207 et suiv.
vers accusent une attitude d'âme qui mérite d'être observée. Quoi donc nous arrache à la monotonie de l'existence grise des journées banales? C'est l'art; c'est le culte du vrai; c'est l'amour généreux ; c'est l'ambition avec ses perspectives ouvertes sur les champs où se moissonne la gloire; c'est la dévotion à Dieu qui, surtout, nous prenant sur ses larges et fortes ailes, nous élève, loin des bassesses humaines, jusque dans l'infini, notre patrie natale... Le poète nie l'action féconde de ces grands sentiments. En vain traversent-ils l'âme, en laissant tomber sur elle — enchanteresses divines — leurs fortifiantes invitations. Ils ont passé, et, si les vaisseaux aux blanches voiles fendent les flots des mers, laissant après eux un sillage d'écume qui s'irradie au soleil, — d'eux, à l'avance condamnés, il ne reste rien. En arrière, c'est la nuit ; en avant, la nuit encore. L'espoir, comme le regret, est défendu à l'homme. Mourir, c'est enfin se reposer dans l'éternel apaisement...
L'idée maîtresse de l'œuvre de Sully-Prudhomme s'est fait jour dans cette pièce que j'ai citée. Le commentaire s'en lit dans les
33o — Vaines Tendresses, dans les Destins, surtout dans les Solitudes. Oh ! ce dernier mot navrant, comme Sully- Prudhomme lui prête de l'immensité! Solitude! n'est-ce point isolement qu'il aurait dû dire? Oui, le sevrage de toute joie, le délaissement de tout appui, dans la certitude que les consolations humaines ont une caducité impitoyable, que leurs tendresses expirent, vaines et inertes, à des bornes qu'on ne supprime point; la souffrance « de se sentir seul, — loin de son passé qu'on traîne pourtant, et seul avec ses souvenirs et ses regrets, — loin de ce qu'on rêve, et seul avec ses désirs, loin des autres âmes, et seul avec son corps, — loin de la nature même et du tout qui nous enveloppe et qui dure, seul avec des amours infinies dans un cœur éphémère et fragile (i). » Et cette solitude n'enmure point seulement l'homme en lui-même comme dansune geôle fatale : elle l'emprisonne dans la stérilité. C'est le nihilisme qui se proclame, avec ses inguérissables dégoûts des berceaux où se propageraient les lignées des
(i) Jules Lemaître, les Contemporains, p.' 55.
misérables. Demain est vide; il sera infécond.
Non, pour léguer son souffle et sa chair sans scrupule, Il faut être enhardi par un espoir puissant, Pressentir une aurore au lieu d'un crépuscule Dans les rougeurs qui font l'incendie et le sang (i).
Enfin, quand il a scruté les prolondeurs secrètes des choses, et que ni l'apathie stoïcienne, ni les découvertes scientifiques, ni les réponses de la philosophie ne l'ont contenté, Sully-Prudhomme se réfugie dans la négation; il se livre, victime résignée, à la fatalité dont rien ne préserve :
Puisque je n'ai pas pu, disciple de tant d'autres,
Apprendre ton vrai sort
Arrière les savants, les docteurs, les apôtres, Je n'interroge plus, je subis de'sormais.
Ah ! qui que vous soyez, vous qui m'avez fait naître, Qu'on vous nomme hasard, force, matière ou dieux, Accomplissez en moi, qui n'en suis pas le maître, Les destins sans refuge, aussi vains qu'odieux.
Et si je dois fournir aux avides racines
De quoi changer mon être en mille êtres divers,
Dans l'éternel retour des fins aux origines,
Je m'abandonne en proie aux lois de l'univers (2).
(1) Vœu; les Vaines Tendresses, p. 109.
(2) Les Vaines Tendresses ; Sur la mort, p. 12G.
Si ce n'est point là l'irrémédiable découragement où sombrent, avec les espérances immortelles, les données de la raison et de la foi sur la destinée humaine, comment donc s'affirmera le pessimisme?
Le roman, lui aussi, plus populaire et d'un plus large et plus libre courant que la poésie, subit l'influence de cette même dépression aux variétés multiples et pourtant identiques dans leurs résultats désastreux. Le chef de l'école naturaliste, M. Zola, est un pessimiste, et, comme il l'a dit de Flaubert, « un négateur ».
Qu'est-ce qui l'attire? Que raconte-il? Quelles formes évoque-t-il sous sa plume puissante et parfois épique? Le mal, la souillure inconsciente, les dégradations qui amènent d'autres corruptions. Tout, chez lui, est écœurant. Depuis V Assommoir jusqu'à Germinal, l'œuvre de M. Zola se déroule, uniforme dans sa tristesse amère : vices ignobles, goûts dépravés, caractères repoussants. Oh! la longue galerie, toute de cauchemar! Est-ce que ce sont des hommes et des femmes, ces acteurs de tant de drames brutaux? Non, ce sont des
êtres que mène la seule vie animale. L'idée a fui de ces pages grossières; la sensation toute charnelle, toute aveugle, y domine, insolente. Elle s'y étale dans une lumière crue, avec impudeur, montant, dans une ivresse fangeuse, des bas -fonds de la bête humaine, fouillés dans leurs laideurs les plus repliées. Plus que Baudelaire, M. Zola jette son lecteur dans une angoissante mélancolie. Le règne du mailla victoire de l'ordure! le triomphe de l'animalité, qui étend son sceptre sur les nerfs, sur le sang aussi, sur les instincts élevés comme sur les sentiments ! Un des romans de M. Zola porte en sous-titre : Histoire naturelle... Et il dit quelque part qu'il a voulu peindre « des brutes humaines, rien de plus... (i) »
Après de tels contacts, comme on a besoin d'air pur et de soleil !
Quels ravissements jaillissent de la lecture de Corneille, de Racine, même de Molière, qui, pourtant, ne dédaigne point la « guenille » ! Les disciples de M. Zola vont plus loin
(i) Préface de Thérèse Raquin.
encore que leur maître... Toute cette littérature ne fleurit que sur les fumiers et ne s'arrose qu'avec les eaux de l'égout. La physiologie et la pathologie s'unissent dans la description de ces ignominies de la chair.
Oh ! qui arrêtera cette mare'e impure et la fera reculer, je ne dis pas au nom de la morale, au nom de l'honneur et de la religion, mais même au nom des joies saines et sacrées de l'esprit?
Le roman pessimiste prend, il est vrai, une forme moins brutale, sous la plume de M. Paul Bourget. L'Irréparable, Cruelle Énigme, Crime d'amour — cette sorte de trilogie — procèdent de la même idée, comme ils dénotent chez le jeune écrivain un don rare d'observation et d'analyse. Les héros qu'il met en scène ont un air de famille très original et que je crois très vrai. Le dégoût de toutes choses, de tous êtres humains, la défiance d'euxmêmes les paralysent et les condamnent à une inaction où ils se complaisent. Croire, c'est ce qu'ils voudraient. Hélas ! ils ne croient plus à rien : ni à Dieu, ni à la vertu, ni à la grandeur de la vie, ni à la sainteté des pures et
légitimes tendresses, pas même à l'amour. Ni les sentiments ni les sensations ne les contentent. Des uns et des autres ils s'échappent, inquiets, tourmentés, quoique blasés, avec une volonté alanguie et endormie, qui les laisse la proie de l'émotion matérielle et du besoin physique. Ces raffinés, épris d'un rêve d'amour irréalisable, ne se conduisent que comme des débauchés vulgaires; le libertinage d'habitude les rive à ses compromis infâmes, quotidiens, et qui deviennent bientôt une nécessité. Que M. Paul Bourget soit pessimiste par système, on ne le doit pas penser. Mais, en prose, il traduit le même état d'âme que Sully- Prudhomme dans ses vers. L'un et l'autre, comme Baudelaire et M. Zola, maudissent l'existence parce qu'ils ont perdu la « joie dans l'effort et l'espérance dans la lutte. »
Depuis qu'il y a des hommes qui pensent et qui souffrent, éloquentes et nombreuses se font ouïr les lamentations de ceux qui accusent la vie. De Job à l'Ecclésiaste, sans oublier le
Psalmiste, ils avaient déjà des raisons de se plaindre, ces Arabes ou ces Juifs d'autrefois, pour souhaiter qu'il fût rayé du nombre des jours, celui où l'on avait dit d'eux : un enfant est né. Vieilli, avec l'expérience des plaisirs les plus rares et les plus coûteux, Salomon se rencontre avec le roi du pays de Hus pour déclarer que la vie ne vaut pas la peine de vivre. La Grèce, par ses poètes élégiaques, Pltalie romaine, par Lucrèce et Virgile, font écho à ces plaintes qui s'élèvent des bords des mers orientales. Et des forêts de l'Inde, Çâkya- Mouni leur répond, éprouvant comme eux ce même effroi de l'existence et, avec eux, écrasé sous le poids de vivre. C'est-à-dire que, dans tous les siècles, les âmes délicates ou dilatées dans une proportion supranaturelle se sont meurtries à des chocs causés par les limites fatales de leur état de créatures. Ainsi que le dit très bien M. Brunetière : « Nous sommes limités dans l'expansion de nos appétits physiques et de nos instincts animaux par la maladie, la douleur et la mort. Nous sommes limités dans le développement de notre être intellectuel par l'impossibilité de connaître
précisément ce qu'il nous importerait par-dessus tout de connaître. Nous sommes limités enfin dans nos aspirations morales par la misère, l'injustice et le péché. » Plus ou moins en proportion du degré de sensibilité psychique dont les hommes sont doués, ces causes du pessimisme ont dû exercer leur empire et étendre leur influence morbide. Et l'histoire littéraire le prouve; c'est surtout aux époques de civilisation brillante, quand on est allé jusqu'au bout des forces artistiques d'une génération, que s'impose la perception de l'universelle vanité.
D'autres raisons que ces idées générales, expliquent l'origine du pessimisme, à la physionomie toute spéciale, dont souffrent et les débuts et la fin du dix-neuvième siècle.
Au lendemain de la Révolution, encoretout effaré par la vision de l'échafaud sanglant et en même temps ébloui par les éclatantes espérances que 1789 avait semées sur la France, Chateaubriand retrouve, après l'orgie inexprimable, les abus et les injustices d'autrefois^ et, en moins, les solides croyances qui tenaient les cœurs en haut. Entre la réalité et le
rêve entrevu il y avait une telle disproportion, que le désenchantement s'empara des jeunes hommes appelés à diriger le pays. Par la voix de René, Chateaubriand exhala leurs plaintes, les entourant d'un dédain superbe pour l'humaine nature. Du présent, qui s'imposait injuste, violent, despotique, plein de larmes, lourd de sang inutilement versé, on en appela au passé, surtout au passé gothique, aux âges lointains de la chevalerie. Là-bas flottait, sur les clartés indécises des temps, moitié légendaires et moitié historiques, la lueur infaillible grâce à laquelle on suivrait la vraie voie. Toute réclosion poétique de la Restauration, dans sa fraîcheur pittoresque, sort de ces racines quelque peu oubliées. Le dépit, la lassitude, le désir des revanches légitimes et non obtenues exaltèrent cette mélancolie nébuleuse qui, de Chateaubriand à Musset, fit école.
Il n'en va pas ainsi du pessimisme contemporain. De son renouveau subit, il sort un démenti si catégorique aux tendances actuelles de notre marche civilisatrice, avide de progrès, riche d'améliorations, et précisément
— 33g — ce démenti croît tellement en raison directe des affranchissements dont nous sommes très fiers, que ses causes doivent résider plus loin que dans la disparition de certains rêves trop caressés.
Voici un jeune homme de vingt à vingtcinq ans ; et c'est hier qu'a sonné pour lui cette heure d'indépendance qui le place, libre, dans le rayonnement de son intelligence cultivée, en face des problèmes de la vie ; et je puis, grâce à des confidences intimes, retracer les étapes désolées qui marquent les progrès de cette âme vers le pessimisme. La crise qui l'y précipite a pour théâtres l'esprit, le cœur, la volonté, les sens, dont les exigences diverses prennent la voix presque en même temps. Ce qui s'en va le plus vite, c'est la foi chrétienne (i). Elle dure jusqu'à l'âge de quinze
(i) Voici la lettre que, récemment, je recevais d'un jeune homme appelé, par son éducation et par son talent, au plus brillant avenir : « Je n'ai pas la foi : à douze ans, je doutais ; à quinze ans, je ne voulais plus croire. Il y a des moments où cette absence de foi religieuse me rend fier, comme une belle victoire durement acquise par mes seules forces sans secours étranger. Il en est d'autres, — quand je me sens mauvais, avec toutes nos passions d'esprit nerveux,
ou dix-huit ans, peut-être comme un patrimoine de famille, comme un legs précieux, 'transmis par des êtres aimés et vénérés ; puis, elle séduit par des idées supérieures dont elle est le foyer. Tantd'héroïsmes lui font cortège ; tant de poésie fleurit sur ses pas; elle a créé tant de vertus rares et délicates, l'orgueil et la consolation de l'humanité! Mais, vers quinze ans, les doutes naissent dans le jeune esprit ; ils ont gain de cause, après une lutte plus ou moins longue, parce qu'ils trouvent des complices et dans les progrès de ses connaissances et dans l'étude elle-même. Incapable, sans doute, de pénétrer jusqu'au fond des problèmes que soulève la critique, l'adolescent n'en reçoit pas moins ses conclusions avec enthousiasme. La liberté de penser, jointe au désir de tout connaître, le ravit. Il s'en va des croyances et des pratiques chrétiennes, comme on me le disait un jour et non sans fierté, « par la porte royale de la science ». Ce qui le frappe
inquiet, désireux de sensations variées et fortes, — il en est d'autres où cette solitude me laisse troublé, mécontent, prêt à saigner, parce que je me sens singulièrement amoindri. » Cette confession, par combien ne serait-elle point signée ?
pour longtemps, c'est l'antinomie apparente entre les dogmes catholiques etles découvertes delà science moderne. Il n'a pas le temps de dissiper ces apparences de conflit qui le troublent : l'abstention lui est imposée parce qu'il lui faut préparer son avenir et se faire sa place dans la grande mêlée des combattants pour l'existence. L'observation du monde, tel qu'il se révèle à son regard attentif, n'est guère favorable à amoindrir l'ébranlement qui menace l'édifice de ses convictions. Chez beaucoup d'hommes qu'emporte le mouvement des affaires ou des plaisirs, une indifférence placide, joyeuse même, impénétrable à tout remords^ tout regret, même à toute inquiétude: ceux-là sont légion. D'autres haïssent le christianisme; ils le poursuivent d'un acharnement sans merci. Puis, si le petit nombre garde intacte la foi de leur enfance, combien peu en est-il qui la pratiquent avec un opiniâtre courage ! En outre, les chefs de la pensée, les guides de la science, les princes de la littérature et de l'art sont antichrétiens ; car la raison moderne a abjuré tous les dogmes pour s'en tenir au fait. Enfin à cette sourde déperdi-
tion des croyances, chez le jeune homme, qui est la suite d'une crise intellectuelle, vient, s'ajouter la crise morale. Hélas ! parfois elle date de loin. N'est-ce pas Flaubert qui, dans Madame Bovary, peint son héroïne, Emma, se détraquant le cerveau, puis se gâtant le cœur par des lectures romanesques ? Faites sans ordre, avec l'imagination en feu, les lectures malsaines hâtent l'éveil des sens. Les brutalités de la vie du lycée ou de l'internat non chrétien initient l'âme et, trop souvent, hélas ! le corps, à des souillures indélébiles. Le romancier dont je parlais plus haut, M. Paul Bourget, a emporté de ses années de collège un souvenir atroce, cuisant comme une blessure toujours ouverte (1). Les aveux qui tombent des lèvres et du coaur des jeunes gens confirment les révélations que Paul Bourget a osé faire. Il arrive donc qu'à vingt ans, à l'âge des floraisons exquises et embaumées, des
(1) Dans ses Essais de psychologie, le jeune auteur rappelle souvent cette impression. Il la dit, dans une franchise nue et saignante, surtout dans une page de Crime d'amour, p. 38. Je ne puis citer. J'y renvoie mes lecteurs qu'intéresseraient ces détails lamentables d'une éducation sans Dieu.
foules d'adolescents n'abordent la vie virile qu'avec une intelligence d'où sont bannies les croyances religieuses, avec un cœur profané et blasé, avec un corps énervé, parce que, grâce à la précocité des plaisirs illicites et à une curiosité trop tôt surexcitée, tout a été senti, goûté, épuisé. Ils sont là, tête vide, cœur vide. En vain essaye-t-on de les arracher à cette léthargie mortelle; en vain les bercet-on de ces mots harmonieux, plus sonores encore par l'idée qu'ils apportent, & enthousiasme, de dévouement, de sacrifice, de libellé, même à! amour : rien ne vibre dans ces âmes envahies par ce qu'on a appelé « une végétation de mort ». Elles se replient sur ellesmêmes, dans un égoïsme très sincère et à la fois' très savant. Du dehors elles reviennent au dedans ; puis, de ce for intime, elles jugent des choses extérieures avec une complaisance qui excuse et qui absout toujours. Au milieu de ces ruines qui vont grandissant, au moins se soutiendront-elles par les théories de la philosophie ? Ecoutons encore Paul Bourget, en qui j'aime à reconnaître un représentant de la jeunesse contemporaine. Plusieurs maîtres
sollicitent ses hommages : Spinosa, Darwin, Spencer, Hegel, Bacon et M. Taine. De Spinosa, elle prend une teinte de mysticisme panthéiste, capable qu'elle est... « de se sentir devenir... un des membres vivants du corps immortel de la divinité (i). » Darwin et Spencer lui apprennent comment révolution régit les individus et la société, laquelle « se résout en une fédération d'organismes qui se résolvent eux-mêmes en une fédération de cellules (2). » Et le cadre s'élargissant, on considère « l'univers lui-même comme un étagement d'organismes... et d'organismes en mouvement (3). » La loi de l'hérédité apparaît alors : elle ploie sous son joug fatal les intelligences, les cœurs qui sont sans résistance contre les principes morbides issus des générations passées. Et pourtant ce moi, en qui se résument « tant d'hérédités contradictoires, n'est qu'un faisceau de phénomènes sans cesse en train de se faire et de se défaire. » Et voilà qui explique les contradictions de l'âme hu-
(1) Essais de psychologie, p. 240.
(2) Ibid., p. 2 5.
(3) lbid., p. 87.
maine qui « se résout, en suivant l'âge, les passions et les impressions, en une succession de personnes multiples, hétérogènes, » si différentes les unes des autres, qu'elles se combattent parfois violemment (i). Où cette théorie ne se couvre d'aucun voile, c'est dans l'étude que M. Bourget consacre à Henri Beyle. « Nous avons beau nous rebeller... nous ne pouvons pas débarrasser notre cerveau de la pression formidable des tendances héréditaires, des connaissances acquises (2). » Que devient donc la volonté dans ces conflits si délicats, faits de tant de passions contradictoires ? Qu'est-ce que le bien, qu'est-ce que le mal ? Ni l'un ni l'autre n'existe. Il n'y a ni maladie ni santé de l'âme; il n'y a que des états psychologiques... « Un préjugé seul, où réapparaissent la doctrine antique des causes finales et la croyance à un but défini de l'univers, peut nous faire considérer comme sains... les amours de Daphnis et de Chloé... comme malsains les amours d'un Baudelaire (3). »
(1) Ibid.y p. 157.
(2) Ibid., p. 286.
(3) Ibid., p. 12 et 1 3.
— 3+6 — En résumant ces diverses propositions, on peut se faire une idée assez nette du système. Qu'est-ce que l'âme? Une chimère qui s'évanouit devant le fait scientifique et positif. Qu'est-ce que la volonté? Une résultante où se combinent les influences de l'hérédité, les hasards du milieu, les maladies dont la névrose reste la première et la plus puissante. La morale ne relève plus d'un tribunal supérieur et éternel ; elle n'a plus la valeur d'un code inné, en dehors des expédients de l'instinct et des variabilités de la sensation : elle n'est qu'une affaire de tempérament. Que si le monde est l'ensemble des groupes de phénomènes, et de phénomènes toujours en mouvement, une religion — le christianisme par exemple, — ne sera qu'un phénomène analogue aux autres, quoique d'un groupe spécial. De l'analyse historique de toutes les religions, l'esprit emporte trop de conceptions contradictoires pour s'arrêter à l'une plutôt qu'à l'autre. Il se réfugie dans le dilettantisme religieux, ce persuadé qu'une âme de vérité se dissimule sous les symboles parfois trop grossiers, parfois trop subtils, et qu'à décréter
la dictature d'un de ses symboles, on méconnaît l'âme respectable des autres (i) ». En définitive, « le besoin de croire est tout subjectif; la foi ne sort que de nous et est notre œuvre, la religion n'étant qu'un rêve personnel et mensonger de l'homme qui mire son désir dans le néant de la nature (2) ».
Œuvre de l'esprit qui combine ces théories avant de les introduire dans la pratique, ce pessimisme reçoit pourtant des démentis de l'expérience quotidienne. La contradiction éclate à chaque heure; le pessimiste, malgré son scepticisme, malgré ses écœurements, frémit encore à des émotions cordiales ; le désintéressement palpite encore dans son âme; mais ce ne sont que des oublis, des échappées. La nuée noire revient bientôt avec la nuit qu'elle répand sur le monde et sur l'âme. Ainsi, dans ces adolescents à qui la vie sourit, la conscience est morte; la morale se réduit à zéro : question d'hygiène. Le cœur s'abandonne parfois à certaines inconséquences, d'où l'on pourrait croire qu'il
(1) Essais de pschologie, p. 68.
(2) Ibid.y p. 21 .
existe. Après un examen sérieux, il appert qu'il est incapable d'aimer. L'imagination, dans ses écarts les plus insensés, se crée des plaisirs extravagants et presque soumis à la prédominance voluptueuse. Dans la réalité, l'énervement immature stérilise les excès de la sensibilité physique. L'être s'immobilise dans un égoïsme absolu, marchant de pair avec un grand besoin d'expansion et d'attachement. Or cette jeunesse est entrée dans la vie pendant la guerre et pendant la Commune. L'une l'a blessée par l'évidence de nos humiliations; l'autre lui a fait voir la brute, ivre de sang et assoiffée de crimes, qui dort dans l'homme (i). Et depuis bientôt quinze ans, tant d'intrigues, tant d'efforts inutiles, tant de coteries mesquines les ont confirmés dans leur incertitude de toutes choses et dans leur croyance à un universel avortement. Et ils souffrent d'une tristesse sans issue : L'idéal les attire, l'idéal est menteur. Ils se torturent, comme le dit M. Caro, « dans la double impossibilité de
(i) N'est-ce pas M. Maxime du Camp qui disait : « Depuis que j'ai vu la Commune, je crois au pe'ché originel ! »
l'expliquer et de s'en passer (i) », en proie à cette triple maladie : d'un excès de pensée critique, d'un excès de littérature, d'un excès de science.
Au terme de cette trop longue enquête sur le pessimisme contemporain, je devrais enfin conclure en signalant les remèdes qu'on lui peut opposer. Certaines questions secondaires, pourtant, me retardent encore; et c'est M. Brunetière qui les pose. Nul, plus que moi, ne rend hommage à la solidité de pensées, à la vigueur du raisonnement, à la hardiesse vaillante et heureuse d'aperçus qui soulignent, comme sa signature même, chacun des articles de M. Brunetière. La sincérité et l'originalité de son talent viennent de lui ouvrir — situation enviée et délicate — l'entrée de l'Ecole normale supérieure, comme maître
(i) La Fin des dogmes et leur renaissance (Revue des Deux Mondes , ier février 1886).
— 35o — de conférences de littérature française. La place est bien occupée.
Dans la Revue bleue (i), M. Brunetière a publié une Lection donnée au cercle Saint- Simon, sur les Causes du pessimisme. Comme dans tout ce qu'il écrit, il y prouve une maîtrise d'idées très personnelles, beaucoup de savoir, des nouveautés piquantes dans la façon de juger les hommes et les choses. Mais le paradoxe parfois s'y montre, et je ne saurais m'associer à toutes ses déductions. Deux points surtout me semblent contestables dans son étude : c'est que le christianisme s'est propagé en trouvant, dans le pessimisme, un auxiliaire tout-puissant; c'est que le pessimisme a été', en tout temps, l'instrument du peu de progrès moral qui s'est accompli dans le monde.
Oui, certes, à l'heure où le christianisme entrait dans le monde, le mal de vivre pesait d'un poids très lourd. Jésus-Christ avait vu clair, quand il pleurait sur les foules sans pasteur et sans consolateur. Il venait, comme
(i) Le 3o janvier 1886.
Joie, puisqu'il apportait une solution à toutes les énigmes dont l'humanité s'inquiétait. Mais, parce qu'il était la voie, la vérité, la vie, son action de salut dépassait les limites égoïstes du simple contentement individuel. Il est difficile de s'imaginer les premières générations de chrétiens se faisant le calcul que voici : « Le stoïcisme, l'épicurisme, — c'étaient alors les deux systèmes en renom, — me promettent des jouissances et des bonheurs dont j'évalue la somme à tant. Mais le christianisme en donne qui valent plus : je me mets en marche vers lui. Pour alléger les lourdeurs de l'existence, il a plus d'énergie et plus de ressorts; le total de ses contentements défasse la. somme des félicités qu'il m'est loisible d'espérer des religions païennes : soyons chrétiens. » Et quand le christianisme s'emparait des âmes, avec ses vertus délicates, ses prescriptions surhumaines, tendant toutes à l'effort, à la lutte, au renoncement continuel ; et quand, à partir de Néron, le martyre sanglant se dressait, accompagné des raffinements les plus exquis de violence, les adeptes de la foi chrétienne ne se seraient donnés à la re-
ligion nouvelle que pour échapper aux affres du pessimisme?... Ni les Agnès, ni les Cécile, ni les Sébastien, ni les Polyeucte, ni les Laurent, ni les Agathe ne devaient s'adonner à de tels calculs, quand ils s'envolaient à la mort du supplice sur les ailes vites et promptes de l'amour enthousiaste et héroïque.
On le voit, j'exagère quelque peu, afin de rendre plus saisissant le côté faible de la thèse de M. Brunetière. Ces petits, ces humbles, ces endoloris que broyaient toutes les tyrannies païennes, n'ont point analysé, avec la précision scientifique que nous leur prêtons, leurs motifs de conversion à la foi chrétienne. Ceuxlà aussi, que leur fortune et leur éducation préparaient aux rôles dirigeants, et qui, volontairement, choisissaient le titre obscur et dangereux de chrétiens, ne se préoccupaient guère, je crois, des malaises qui opprimaient alors les âmes les plus impressionnables et, si l'on me permet de le dire, les plus nerveuses de la société d'alors.
A cette époque où Jésus-Christ vint au monde, si le pessimisme dominait, c'était plutôt par regret du passé que par espoir en
l'avenir. L'âge d'or rayonnait au berceau lointain déjà des civilisations primitives ; on se retournait vers lui, avec des regrets qu'il eût disparu dans le tourbillon irrésistible des siècles. Le présent n'avait que des aurores ternes et froides : l'aube du lendemain ni n'était une promesse, ni n'annonçait un progrès. Lucrèce et Virgile, Tacite et Pline s'accordent pour déplorer la civilisation qui les entoure. Leur pessimisme chagrin accable leur temps de plaintes et de regrets stériles. Un seul de leurs contemporains, Sénèque, pressent les épanouissements de l'avenir, et, comme guidé par saint Paul , s'oriente vers les siècles de la future civilisation. Lui excepté, tous les écrivains anciens reportent leurs rêves de bonheur vers les âges écoulés et, avec une mélancolie sans remède, ils se répètent le mot du poète : Degenerare tamen. La vertu nouvelle que le christianisme a suscitée, c'est l'espérance. C'est en son nom qu'il a travaillé le monde romain et le monde barbare pour leur arracher des actes qui, insolents et victorieux défis à toutes les défaillances, attestent la divine énergie de la grâce
de Jésus-Christ. Non, le pessimisme ne compte pour riendans l'héroïsme de nos saints catholiques. De saint Paul à saint Vincent de Paul, je ne sache pas une de nos âmes modèles dont les sublimes vertus se soient appuyées sur cette conviction que la vie était mauvaise.
Que le christianisme, en introduisant dans l'humanité le sentiment du divin et de l'infini, ait changé les conditions de l'existence ; qu'il lui ait donné un sens plus élevé ; qu'il l'ait transfigurée jusqu'à faire du travail et de la souffrance les instruments de la beauté morale la plus pure, et comme les outils du labeur qui sauve et qui rachète : l'histoire de la sainteté le prouve.
Qu'en faisant resplendir aux horizons des choses humaines un idéal non soupçonné de perfection , le christianisme ait détaché les âmes des joies présentes, et les ait déprises de la tentation vulgaire de limiter à cette terre tout leur amour et tout leur espoir : c'est une vérité banale. Mais parce qu'il voulait mieux, le christianisme n'était point pessimiste ; parce qu'il ouvrait à l'homme des domaines nouveaux à conquérir, il ne supprimait point
les pays connus, dont il fait, d'ailleurs, comm autant de marchepieds, afin que Ton atteigne cette patrie plus haute du ciel, fin dernière de la vocation humaine.
Le pessimisme n'a, avec le christianisme, qu'une idée commune, la notion du mal moral. Seulement, là où M. Brunetière ne voit « qu'un reste d'animalité primitive, que nous portons en nous, qu'après six ou sept mille ans de civilisation, nous n'avons pas pu réussir à en expulser, qui éclate en nous dans les grandes révolutions de l'histoire », le christianisme reconnaît une déchéance originelle, le péché de race, qui trempe chaque homme dans ces trois fleuves de feu dont Pascal disait qu'ils (( embrasent plutôt qu'ils n'arrosent », les trois concupiscences. Après des siècles de civilisation, l'homme naîtra aussi faible, aussi pervers, aussi incliné vers les jouissances qu'aujourd'hui. Rien ne le défend victorieusement contre ces tendances à l'animalité, rien, que la grâce chrétienne. Et tel est l'abîme qui sépare le pessimisme du christianisme, alors que l'un et l'autre se rencontrent pourtant dans l'affirmation du mal. La
notion du péché originel esta la base de notre théologie. Elle supprimée, tout croule, parce que la rédemption disparaît, et avec elle, la mission de Jésus-Christ, sa vie, ses miracles, sa passion, sa résurrection, et l'Eglise, qui étend à tous les âges les bénéfices merveilleux de la venue du Christ en ce monde.
La foi chrétienne seule sait tirer le bien du mal, et la vie de la mort. Mors!... ce cri retentit sur les lèvres de beaucoup de philosophes, et semble le mot d'ordre d'Ecoles nombreuses et savantes. Mors et vita, comme le chante si admirablement notre grand Gounod : l'Eglise seule ose répéter cette formule, et de chaque âme en particulier, et de chaque peuple, et de l'univers lui-même. Le dernier mot de son Credo expire au portique entrevu de la vie éternelle : Credo in vitarn œternam!...
Nous voilà loin du pessimisme! Nous voilà dans le triomphe allègre et serein de la vie... Eh bien, c'est là le seul remède avec lequel il est possible de combattre ces théories mauvaises, accablantes, dont notre jeunesse actuelle subit si facilement l'entraînement... En
— 35y — toute vérité, elle en souffre. L'ivresse scientifique ne Ta pas tellement grisée qu'elle ne sente des vides béants, et qu'elle ne tressaille aux appels de ses plus vivaces et de ses plus généreux instincts. La tristesse morne et noire, où les ensevelissent les désenchantements dont ils sont victimes, ne leur suffit pas.
« Le moi sentimental, dit Paul Bourget, se refuse en nous à mourir (i). » De plus, le besoin de V au-delà pèse sur ces âmes jeunes, à leur insu. « Quand même, dit encore M. Bourget, nos idées, notre milieu, nos habitudes nous empêchent d'exercer cette faculté, elle ne meurt pas pour cela. Elle est comprimée et mutilée. Puis un jour vient où elle se redresse, un jour où elle veut vivre et fonctionner, et, faute d'une vie et d'un fonctionnement normal, elle se dépense en d'étranges excès (2). » Meurtrie par la. philosophie, impuissante à se contenter dans la vie présente, cette faculté de l'au-delà trouve pourtant quelque part sa satisfaction et son repos ; c'est dans la foi chré-
( 1 ) Nouveaux Essais, p. 122.
(2) Ibid.y p. 71.
tienne. Si le génie ardent d'un Pascal s'y est apaisé, si l'intelligence immense d'un Bossuet s'y est fixée dans un immuable repos, si les plus beaux talents du dix-neuvième siècle s'y sont fidèlement attachés, lui demandant la force aux heures de défaillance, la lumière, quand tout se faisait sombre en eux et autour d'eux, la consolation aux moments des grandes douleurs, l'énergie d'agir, en semant le bien sur leurs pas , pourquoi , aujourd'hui, aurait-elle moins d'efficacité pour cette même œuvre de lumière , de repos et de progrès ?
Il y a des malentendus; il y a des conflits. Que les voix autorisées s'élèvent donc pour dissiper les uns et mettrefin aux autres. Dieu ne demande point seulement aux prêtres contemporains la dignité et la sainteté. Nul clergé, plus que le clergé français, n'est digne d'estime et de respect. Dieu veut aujourd'hui que ses prêtres soient établis dans une science et dans une culture pleine d'honneur pour la foi... Ne viendra-t-il donc pas, celui que nous attendons, comme Lacordaire, il y a quarante ans, et qui saura s'emparer de cette chère jeu-
nesse de France, pour la jeter, frémissante et vaincue, mais toujours fière, noble, aimante, généreuse, dans les bras et jusqu'au cœur de celui qui a tant aimé les jeunes âmes, — le Seigneur Jésus-Christ ?