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MODERNITE DANS L'ART D'ECRIRE

fES idées changent, en apparence du moins, avec les hommes qui en % ont vécu. Dès lors, l'expression des idées, quelle qu'elle soit, est soumise à cette même loi de changement. Nulle forme de Part ne reste immobile. La vie qui l'anime le renouvelle, soit pour un progrès, soit pour une décadence.

Ce que j'entends par modernité, c'est précisément cette modification incessante des expressions diverses de l'art, qui fait que Raphaël ne ressemble pas à Le Sueur, ni

Marot à Victor Hugo. Stéréotyper la peinture, la sculpture, la poésie, l'éloquence dans un modèle, c'est aller au rebours des tendances de l'esprit humain, qui croit à l'avenir, qui s'y élance avec l'espoir secret et bien légitime de dépasser les devanciers.

Comment, depuis trois siècles, a-t-on entendu la modernité dans l'art d'écrire ? Quelles phases a-t-elle traversées ? Quelles prétentions affiche-t-elle de nos jours ?

Tel est le plan de cette étude qui, à défaut d'autre mérite, a celui d'une profonde sincérité.

Toute langue parlée est comme un organisme vivant qui croît et se développe. Nulle force extérieure ne peut en arrêter l'essor et lui dire : Tu iras jusque-là et tu n'iras pas plus loin. De l'enfance, la langue passe à l'adolescence. Puis elle s'épanouit dans une sorte de maturité pleine, jusqu'au jour où, du faîte de la perfection, elle descend, par une

pente fatale, vers un état de vieillesse stérile et morne. Dans ces évolutions multiples, elle ne se fixe jamais : formes, vocabulaire, syntaxe, prononciation, rien ne s'assujettit à une attitude qui, une fois prise, serait condamnée à un immuable repos. La vie, c'est-à-dire le mouvement, entraîne toutes ces choses : de siècle en siècle, elles changent comme le costume, comme la mode, comme toutes les manifestations de l'esprit d'une société. C'est qu'en effet, les mots nous révèlent les idées et les faits que chaque peuple et chaque époque on vu se produire.

La question de la modernité se représente donc à chaque génération. Les uns l'approuvent, d'autres la regrettent. S'il faut parler à ses contemporains une langue qu'ils entendent et où ils se reconnaissent, ce n'est pas une raison pour innover à plaisir et pour la jeter hors des traditions et de son génie original. Un vieux grammairien, Tory, exprimait déjà, en 1529, le vœu qu'on s'employât « à mettre et ordonner par reigle nostre langage françois », sans quoi, « on trouvera que de cinquante ans en cinquante ans la langue

françoise, pour la plus grande part , sera changée et pervertie (1). » Montaigne pense de même. « Selon la variation continuelle qui a suivy nostre langaige jusques à cette heure, qui peut espérer que sa forme présente soit en usage d'icy à cinquante ans ? Il escoule tous les jours de nos mains, et depuis que je vis, s'est altéré de moitié. C'est aux bons et utiles escripts de le clouer à eulx (2). » Bossuet se plaint aussi de cette mobilité de la langue. Au jour où il entrait à l'Académie française, il déplorait qu'on ne pût « confier des actions immortelles à des tangues toujours incertaines et toujours changeantes. La nôtre, ajoutait-il, pouvait-elle promettre l'immortalité, elle dont nous voyons tous, les jours passer les beautés (3) ? » La Bruyère et Fénelon s'accordent pour regretter la disparition de certains mots, qui n'ont pas été avanta-

(1) Champfleury auquel est contenu l'art et science de la deue et vraye proportion des lettres At tiques, etc. , dans VEpistre aux lecteurs.

(2) Essais, t. III, p. 19.

(3) Discours de réception, en 1671.

— 271 — * geusement remplacés par leurs jeunes rivaux, plus heureux (1).

C'est vers cette époque qu'avec Vaugelas et Bouhours, il se fait un grand travail qui essaye de fixer la langue et de l'épurer. Le lexique se ferme. Triées avec soin, pesées avec scrupule, d'après leur provenance, les locutions sont jetées dans des moules qu'on a la prétention de rendre durables. Jamais, dans l'histoire grammaticale, les syllabes et les accents ne prirent tant de valeur. De l'hôtel Rambouillet, et des salons des vraies Précieuses, où il soulevait un inexplicable enthousiasme, le problème passe dans le monde lettré et préoccupe les plus graves érudits. Ménage et Bouhours, Godeau et Balzac, Coeffeteau et Voiture, Gomberville et Patru, Saint-Evremond lui-même, se jettent dans la mêlée. Que d'esprit dépensé ! Que d'arguments apportés ! Quelle habileté patiente et savante ! Celle, par exemple, de Gomberville, se vantant de ne s'être pas une seule

(1) La Bruyère, De quelques usages. — Fénelon, Lettre à l'Académie.

fois servi du mot car, dans son roman de Polexandre ! Quel talent pour amener l'usage à la proscription de tel ou tel mot ! Fallait-il dire : féliciter ou con jouir, festoyer ou régaler ? Balzac tenait pour l'un, et Vaugelas, pour l'autre. On allait loin, dans la querelle : parfois, jusqu'aux gros mots. « Guerre civile fort peu civile, » s'écriait-on en parlant de la lutte qui divisait le P. Bouhours et Ménage (1).

Il y avait pourtant autre chose d'engagé dans la querelle qu'une pure question de syllabes : le débat remontait au xvie siècle, et il traverse toute notre histoire littéraire. On sait ce que fut le xvie siècle. Jeune, remuant, audacieux dans tous les excès, se croyant li-

(1) Nouvelles observations ou guerre civile des François sur la langue, 1688, in-12. Je dois quelques-unes de ces indications à deux savants ouvrages : l'un, de M. A. Darmesteter, professeur à la Sorbonne, et intitulé : De la création actuelle des mots nouveaux dans la langue française ; l'autre, de mon regretté maître, M. Ch. Thurot, de l'Institut : De la prononciation jrançaise depuis le commencement du xvie siècle. Ce livre, au fond, n'est qu'un traité d'histoire de la formation de la langue.

— 27^ — bre de penser tout et de tout dire, il marche à l'avenir avec l'espoir des plus triomphales conquêtes. En France, c'est comme une explosion printanière, luxuriante, qui brise toute entrave. Si vigoureuse jaillit la sève, qu'elle rompt l'écorce protectrice et qu'elle se répand au hasard. Les idées s'agitent sous les influences les plus diverses : influence protestante, heureusement limitée ; influence de l'antiquité grecque et latine ; influence des mœurs italiennes, que patronne la cour avec Catherine de Médicis. Ne fallait-il pas une rénovation dans la langue, pour créer des expressions justes à tant d'idées neuves ? C'est ce que comprit Ronsard et son école.

Malgré les efforts de Sainte-Beuve, Ronsard n'a point encore reconquis l'estime qu'il mérite. Le jugement de Boileau, qui reproche à sa muse d'avoir en français parlé grec et latin, est aussi faux qu'inique. Ronsard a exagéré la réformation qui était nécessaire. Encore faut-il rendre justice à la noble ambition qui l'anima, à la grandeur de l'entreprise qu'il avait rêvée. Il veut renouveler la langue poétique, l'inspiration et les rythmes. Jaloux

de donner à l'idiome national l'éclat et la beauté des langues voisines, il s'efforce de « l'illustrer ». Mais, au milieu de ses innovations, parfois téméraires, Ronsard reste conservateur, et il se rattache au passé littéraire de la France. « Il ne laissoit, dit son biographe Claude Binet, d'avoir tousjours en main quelque poëte françois, qu'il lisoit avec jugement, et principalement Jean le Maire des Belges, un roman de la Rose et les Œuvres de Clément Marot, lesquelles il a depuis appelé, comme on lit que Virgile disoit de celles d'Ennie, les nettayeures dont il tiroit comme par une industrieuse laveure de riches limures d'or (i). » Ronsard ne se contentait pas de lire ses prédécesseurs. D'après Claude Binet encore, « il n'y avoit mot propre en nostre langue qu'il n'eust curieusement recherché, ne desdaignant d'aller aux boutiques des artisans et pratiquer toutes sortes de mestiers, pour apprendre leurs termes (2) ». C'est ce que Ronsard conseille maintes fois

(1) Œuvres de P. Ronsard, édit. de 1609, p. 1142.

(2) Ibid,, p. 1144,

dans ses œuvres, surtout dans son Abrégé d'art poétique. « Tupractiqueras bien souvent, dit-il au poète, son élève, les artisans de tous mestiers, comme de marine, vénerie, fauconnerie, et principalement les artisans de feu, orfèvres, fondeur s, mareschaux, miner allier s, et de là tireras maintes belles et vives comparaisons avec les noms propres des mestiers, pour enrichir ton œuvre et le rendre plus agréable et parfait (i). »

Certes, ces conseils ne sont pas d'un écrivain qui n'aime point sa langue maternelle. Il indique les sources vraies où Ton puise les mots les plus purs, les plus originellement français. C'est sur les lèvres du peuple, des ouvriers surtout, que l'on doit les étudier, et surprendre ainsi les termes techniques, qui, transportés dans le domaine de la pensée, l'enrichiront d'images expressives et de vivantes comparaisons.

Malherbe fera-t-il autre chose, quand il ira écouter les portefaix et les crocheteurs du Port-au-foin ? Emporté par sa généreuse ar-

(i) Ibid.yp. 1 1 3 1 , édition citée.

— 276 — • deur, Ronsard s'écriait : « C'est un crime de lèse-majesté d'abandonner le langage de son pays vivant et florissant. » Lui, parler grec et latin en français ! Comme il s'indignait, au contraire, contre ces « Latineurs et Grécaniseurs (1) », qui s'obstinaient à transporter brutalement des mots grecs et latins dans notre langue, au lieu de se retourner vers les mots déjà existants, afin de les faire renaître et de leur rendre un regain de vie ! C'était à la France entière qu'il en appelait, pour fondre dans une langue variée et souple toutes les richesses des patois déjà parlés. « Tu sçauras, dit-il encore, extrêmement choisir et apprécier à ton œuvre les mots plus significatifs des dialectes de nostre France. Ne se faut soucier si les vocables sont gascons, poitevins, normands, manceaux, lyonnais ou d'autres pays, pourvu qu'ils soient bons (2). » Enfin, le dernier moyen proposé par le poète était de « composer hardiment des mots à l'imitation des Grecs et des Latins, pourvu

(1) Œuvres de P. Ronsard, p. 58g, édition citée.

(2) Ibid.} p. 5go.

— ^77 — qu'ils soient gratieux et plaisans à l'oreille, pourvu qu'ils soient moulés et façonnés dans un patron déjà reçu du peuple ». Joachim du Bellay, dans sa vigoureuse Deffence et illustration de la langue franco ise (i), ne prêchait point une autre méthode. Comme son courageux et docte ami, il ne se contentait point d'écrire son programme. Il le remplissait. Leurs œuvres attestent que leur réforme fut bien menée, avec une vigueur pleine d'enthousiasme, et ils faillirent réussir. Ajouteraije que Ronsard créa véritablement l'alexandrin, tant il le refondit ; qu'il inventa des rythmes d'une grâce et d'une harmonie exquises ; qu'il fut poète à la large inspiration et, aussi, artiste fin et délié, patient à choisir les mots et habile à les ciseler?

Enfin Malherbe vint, dit Boileau. Ce soupir de satisfaction n'étonne pas sur les lèvres de Boileau; Malherbe est son maître. Tous deux onttravaillé à même besogne : épurer, contenir, polir, discipliner. Si l'un fut nommé le législateur du Parnasse, l'autre était appelé, de son

(i) Elle parut en 1549, sous l'inspiration de Ronsard.

vivant déjà, le premier grammairien de France (i). Ordre, règle, proportion, labeur qui lime : c'a été la devise de Malherbe. Notez qu'en politique et en religion, sous Henri IV et Louis XIII, ce même travail d'apaisement et d'unité se poursuit, grâce à Sully et à Richelieu. Une impulsion puissante jette le peuple, las des dissensions qui avaient attristé les règnes précédents, dans les bras du roi, en qui il voyait son protecteur et son sauveur. Les réveils passionnés du xvie siècle avaient causé tant de ruines morales et matérielles, que la nation entière aspirait au repos, fût-il même acheté au prix des libertés qu'elle revendiquait naguère, aux Etats généraux, avec une si courageuse indépendance. Ronsard et son école étaient les poètes d'une époque que des courants impétueux entraînaient à toutes les hardiesses; Malherbe fut, au contraire, le poète d'un temps qui s'imposait la tâche de se contenir et de se soumettre au frein. Il porta sa réforme sur la langue et sur la versification. C'était tout ce qu'exigeait la modernité d'alors.

(i) Œuvres de Balzac, t. II, p. 368, édition de i665.

— 279 ~ Abondante, forte, colorée, brillante, la langue, au sortir des mains de la Pléiade, manquait de discipline, de goût, peut-être de clarté. Provigner des mots sur les vieilles souches, en faire de nouveaux, c'était ouvrir la porte à de téméraires imprudences. Malherbe proscrivit ces excès ; mais il dépassa la mesure de la sévérité. En excluant de la langue les termes qui n'étaient pas natifs de l'Ile-de-France, il se privait d'une richesse légitime ; volontairement, il amoindrissait le trésor national au profit d'une théorie exagérée. Et quand il recommandait de n'admettre que des mots dégasconnéSy il oubliait que les patois de province étaient, comme le français, issus d'une même source : le latin. Où Malherbe avait plus raison, c'est quand il poursuivait les négligences dans la versification. Des césures régulières, des rimes riches, une plus exacte observation des règles de l'hémistiche, de la cadence et du nombre, la fuite de l'hiatus : tels sont les résultats heureux que notre poésie doit à Malherbe. Du moins, il apporta dans toutes ces choses, déjà connues de Ronsard, plus d'ordre, plus de précision ; il leur

donna une plus haute autorité'. C'est à partir de lui qu'elles firent loi. A Malherbe surtout convient la définition que Buffon donnait du génie : en lui, l'inspiration prime-sautière et la verve originale sont suppléées par une longue patience.

La partie, en effet, devenait rude. La vieille mobilité gauloise s'insurgeait. La fièvre du mouvement et de la révolte agitait des écrivains nombreux et soutenus par des patrons de haute noblesse. La « Fronde » groupait non seulement en politique, mais encore en littérature et en morale, des mécontents, qui rêvaient un tout autre ordre de choses. Aventureux, sensuels, épris de bonne chère, ennemis de toute règle, ils n'aspiraient qu'à vivre à leur fantaisie. Anne de Gonzague, Mlle de Montpensier, Mme de Longueville, n'étaient pas suivies que de leurs enthousiastes partisans; elles traînaient après elles des poètes : Saint- Amant, Théophile de Viaud, Saint-Pavin.

Chants bachiques, aventures galantes, longues beuveries, fanfaronnades athées s'allient, dans leurs vers, aux madrigaux les plus châtiés, aux sonnets les plus parfaits ; le mot cru,

Tépithète ordurière, les tableaux réalistes abondent dans ces poésies extravagantes. Ces enfants perdus de la rime aiment le coloris, la fougue, l'audace ; et, sans retenue comme sans pudeur, ils s'abandonnent à tous les dévergondages d'une imagination licencieuse et effrénée.

La réaction se fit contre ces tendances brutales, et elle se fit par les femmes. Si certaines d'entre elles devenaient célèbres, en vivant dans le désordre, d'autres cherchèrent une plus pure gloire. L'hôtel Rambouillet devint le rendez-vous de tout ce qui était gracieux, bon, délicat, élevé. Les idées, les sentiments s'affinèrent : le langage se polit. Au fondr. c'était là une revanche de l'esprit chrétien, qui inspirait un si étonnant renouveau de sève orale et d'oeuvres charitables en France. Comme les héroïnes de la Fronde pâlissent devant ces femmes sublimes : les Jeanne de Chantai, les Acarie, les Legras ! Si les initiateurs s'appellent François de Sales, Vincent de Paul et Bérulle, les ouvriers les plus actifs à l'accomplissement de leurs plans sont des emmes. L'influence féminine, rehaussée de

tant de vertus, s'étendit plus loin que l'horizon religieux : les mondaines de l'hôtel de Rambouillet profitèrent du crédit des saintes et vaillantes hospitalières que créaient M,le Legras et Mme de Chantai, et des carmélites que Bérulle introduisait dans notre pays.

Les amies de Mmede Montausier, quoi qu'on en dise, ont bien mérité des lettres. Elles surent grouper autour d'elles tous les talents naissants : Corneille lui-même adoucit son humeur quelque peu farouche pour apporter sa fleur à la Guirlande de Julie (i). Les Précieuses jetèrent dans la conversation des mots, des tours, des métaphores qui firent fortune. Somaize et Caillères les ont recueillis. De la chambre bleue de Julie d'Angennes, les uns et les autres passèrent dans la langue parlée. Prosateurs et poètes leur donnèrent cours par leurs écrits. Mais il y eut excès. On n'estima plus que ce qui était maniéré. La finesse conduisit à l'afféterie; le désir d'éviter la banalité,

(i) La Tulipe, la Fleur d'orange, Y Immortelle blanche, sont attribuées à Corneille, même par M. Marty- Laveaux. (Œuvres, t. X, p. 82 à 85, édition Hachette.)

aux pointes et aux concetti. On voulait, nécessairement, qu'une Précieuse parlât autrement que le peuple, afin que ses pensées ne fussent entendues que de ceux qui ont des clartés audessus du vulgaire (i). Les intimes de Julie d'Angennes s'isolaient de la foule. Elles se condamnaient donc à n'être qu'une coterie dont la mode passerait. En tout cas, elles eurent une heure de modernité, et cette heure-là demeure, rayonnante, dans notre histoire littéraire.

J'ai dit plus haut le grand débat qui suivit. L'esprit national cherchait à se dégager des influences étrangères que l'hôtel Rambouillet ne secouait pas assez. Boileau, Racine, Molière, La Fontaine, établissent, sans retour, la suprématie de la langue et des idées françaises sur la manière espagnole ou italienne. Bossuet vient alors, après Descartes et Pascal. Tout imprégné de latinismes, nourri de la pure moelle des anciens et des Pères, son génie transporte dans notre langue les mouvements

(1) Le Grand Dictionnaire des Précieuses, t. II, p. 10, édit. 1661.

et les allures des écrivains latins. Sa période s'étend avec une large ampleur ; riche de mots retrempés dans leur source et leur sens originel, pittoresques et expressifs, qui laissent apparaître, à travers la lucidité de leur enveloppe, la pensée entière.

Le style périodique domine, même au théâtre. Pour faire neuf, La Bruyère inaugure, dans ses Caractères, une manière qui annonce le xvme siècle. Sa phrase est courte, aux tours variés, aux coupes recherchées : c'est presque la phrase de Voltaire.

Avec le dix-huitième siècle, des idées nouvelles éclatent. La littérature devient une arme de combat. C'est la prose surtout qui se transforme. Elle brise la période. Elle se dépouille de la majesté, de l'ampleur, de la solennité pompeuse et sonore dont l'avait revêtue le dix-septième siècle : vivacité, allure preste et sémillante, légèreté dans l'audace et dans le trait ; ironie souriante, clarté dans la précision : tels sont les mérites qui caractérisent la langue mise au service du génie français par Voltaire, Montesquieu et Diderot.

En même temps des mots sont cre'és : car Rousseau , l'abbé de Saint-Pierre, Desfontaines , ouvrent des horizons non encore soupçonnés. L'un révèle la nature, les autres les sciences sociales. Bien et mal, utopies et regrets injustes du passé, engouements insensés et dénigrements impies , déclamations blasphématoires et rêves heureux d'avenir : tout se mêle aux approches de 1789, et marque la langue et le style d'une empreinte particulière. Voici pourtant revenir la double tendance que nous avons constatée au début du grand siècle. Le raffiné, le délicat, le quintessencié, le subtil, prennent place dans la littérature avec Marivaux; tandis que le grotesque , l'obscène et le laid relèvent la tête dans les écrits de Restif de la Bretonne. On attaque le marivaudage, et Marivaux riposte : « L'homme qui pense beaucoup, dit-il, approfondit les sujets qu'il traite; il yremarque des choses d'une extrême finesse, que tout le monde sentira quand il les aura dites, mais qui de tout temps n'ont été remarquées que de très peu de gens; et il ne pourra assurément les exprimer que par

un assemblage et d'idées et de mots très rarement vus ensemble (i). »

C'est ainsi que le dix-neuvième siècle s'annonce et que se prépare Chateaubriand.

Elevé dans les troubles de la Révolution, fils de Rousseau , Chateaubriand crée une langue que lui seul a parlée, peut-on dire, en lui appliquant un de ses mots les plus heureux. L'abbé Morellet venait mal à critiquerleshardiesses du Génie du Christianisme. La Révolution avait ouvert dans les idées et dans le style des brèches par où passait je ne sais quel souffle jeune de poésie et de fraîcheur. Si le dix-neuvième siècle marque dans l'histoire littéraire de la France, c'est à Chateaubriand qu'il devra cette gloire. Presque ou plus que poète, initiateur, certainement, à des sentiments non connus encore , Chateaubriand est le premier écrivain qui ait transporté dans le domaine du style les couleurs et les procédés de la peinture. Il est et demeure le roi de l'expression, comme l'appelait Lacordaire. Mais cette expression se matérialise

(i) Le Cabinet du philosophe, 6e feuille.

et emprunte ses plus grands charmes aux descriptions de la nature. La révolution par laquelle Chateaubrand émancipe la prose, Victor Hugo l'accomplit dans la poésie. Son vocabulaire est immense. Quelle variété de tours et de mouvements ! Quelle souplesse dans ses vers, quelle richesse dans ses rimes, quel art savant et aisé dans l'emploi des ressources rythmiques et prosodiques de notre langue ! Chef de l'école romantique, Victor Hugo a été suivi par une foule de disciples, qui ont perfectionné ce que le maître avait découvert.

A chaque évolution dans les idées correspond une innovation dans la manière d'écrire : la littérature est l'image parfaite de la vie sociale. On le voit : la modernité, je veux dire, l'appropriation du style aux influences du temps, des mœurs, des passions, se représente presque à chaque génération. Prose ou poésie, drame ou roman, elle inspire, renouvelle, vivifie les œuvres littéraires. N'a-t-elle d'autre appui qu'un engouement passager ou une erreur de goût, elle est impuissante à fonder quelque chose de durable. Si , au

contraire, tout en se pliant aux besoins de l'époque, elle respecte les règles immortelles du vrai et du beau, elle pousse la littérature et l'art , en général , vers le progrès; elle agrandit le domaine traditionnel ; elle enrichit l'héritage des ancêtres et grossit le patrimoine national.

De cette rapide excursion à travers notre histoire littéraire, nous n'avons rapporté que des faits : les doctrines y abondent aussi. Car chaque école se choisit son programme. Chaque maître a un idéal vers lequel il tend de toutes ses énergies. Il est certaines époques privilégiées où l'accord existe entre l'idéal rêvé et les œuvres produites. Ce sont les grands siècles, ceux vers lesquels l'humanité en marche se retourne, comme pouremporter, en allant de l'avant, la vision de la suprême beauté et de l'absolue perfection. De savoir si notre siècle comptera ainsi parmi ceux qui dominent, c'est chose peu aisée, puisqu'il

nous porte dans ses entrailles. Ce qui est hors conteste, pour notre France, c'est que le dixseptième siècle vit fleurir des génies heureux, dont les ouvrages offrent un harmonieux ensemble des plus rares qualités. Des voix autorisées ont-elles alors manifesté les règles que cette élite concevait comme la normale du beau ? Boileau écrit le code de la poésie, un peu étroit, et d'une verve qui rappelle, çà et là, plutôt le satirique et le poète blessé dans sa personnalité, que le critique impartial, dominant les hommes et les choses. Qu'on ne prenne pas pourtant Boileau comme le seul « chef de chœur » du dix-septième siècle. D'autres, avant lui et peut-être mieux que lui, ont tracé la voie où doit marcher l'écrivain vraiment digne de sa mission.

Au premier rang je trouve Pascal. Inquiet et hardi, imagination de flamme, raison d'une précision toute géométrique, aventureux jusqu'à l'illuminisme, sévère et outré jusqu'au jansénisme, Pascal, dans l'art d'écrire, ne se contente pas de fausses beautés (1). Ce qu'il

(1) VII, p. 35, édit. Havet.

exige, c'est l'accord d'une pense'e juste et belle, avec une expression juste et belle; la sincérité , la vérité , le naturel , alors que, sans être sollicités, les mots viennent d'eux-mêmes au service du sentiment ou de la pensée. Selon l'expression de M. Gondar, Pascal « veut bien qu'on fasse honneur à la parole , mais qu'elle fasse honneur à la pensée ( i ) ». « II faut , dit Pascal , de l'agréable et du réel ; mais il faut que cet agréable soit lui-même près du vrai (2). » Il défend donc « démasquer la nature et de la déguiser (3) ». A ses yeux, «l'éloquence est une peinture de la pensée; et ainsi ceux qui, après avoir peint, ajoutent encore, font un tableau au lieu d'un portrait (4). » On comprend pourquoi Mme Périer disait de son frère qu'à son éloquence naturelle, il avait ajouté « des règles dont on ne s'était pas encore avisé et dont il se servait si avantageusement, qu'il était maître de son style ». A la fin du grand

(i)Bossuet orateur, p. 182, 3e édition.

(2) VII, p. 27.

(3) VII, p. 20.

(4) XXIV, p. 87 bis.

siècle, La Bruyère reprend les the'ories littéraires de Pascal. « Il faut exprimerle vrai, pour écrire naturellement, finement, délicatement.» Car (( tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et à bien peindre (i) ». — « Il faut une diction simple, dit aussi Fénelon, précise et dégagée, où tout se développe de soi-même et aille au-devant du lecteur (2). » Dans son discours de réception à l'Académie française, Bossuet, traçant le rôle de la docte compagnie, expose sa méthode d'écrire, et indique les qualités dominantes de la langue française. Corneille, dans ses Examens, Molière, dans la Critique de l'Ecole des femmes. Racine , dans ses Préfaces, établissent les règles sur lesquelles ils appuient leur esthétique.

Ce s'ont là les classiques. Qu'est-ce à dire ?

C'est-à-dire qu'ils suivaient une tradition, empruntée aux maîtres antiques, rajeunie par la philosophie cartésienne, et d'après laquelle l'art n'est que l'expression du vrai, du beau et du bien. Dédaigneux du monde extérieur,

(1) Caractères, ch. 1.

(2) Lettre à V Académie.

— 29^ — peu soucieux des hommes, de ce qui est concret, réel, sensible, mobile, ils se renferment dans l'étude de Y homme. Une analyse fine et pénétrante s'applique à chacune de ses facultés, en poursuit les vivaces énergies, en scrute les profonds replis, si bien qu'au delà des bornes du fini, elle rencontre l'infini, — Dieu.

Les idées universelles, les sentiments généraux dont l'humanité s'inspire, prennent plus de lumière et plus de relief. On les évoque au grand jour. On les jette à la publicité avec une si saisissante expression, qu'il semble que ce soient là des choses neuves et inexplorées, et aussi qu'elles apparaissent sous une forme à laquelle on ne pourra plus rien ajouter. Les mots qui les traduisent ont leur sens le plus large et le plus plein. Mais si ces mots éclatent dans une rayonnante transparence, c'est qu'ils s'illuminent à l'intérieur des splendeurs de la pensée; c'est que le sentiment traverse leur voile, émouvant et fort, comme le soleil qui perce la nue et l'irradie. Héritiers des anciens, les écrivains du dix-septième siècle sont surtout chrétiens.

Ah! l'esthétique admirable qu'il y aurait à définir d'après la religion catholique!

Plus le sens divin s'affine dans un artiste et plus il conçoit de sublimes beautés. Or, le christianisme met l'homme en contact perpétuel avec Dieu. Dieu porte, touche, anime, vivifie l'âme du chrétien. Au point de vue purement esthétique, le disciple de Jésus-Christ se trouve donc dans des conditions supérieures à tous les artistes qui sont séparés de la foi. Il est facile de prôner Phidias, Praxitèle, Apelleset Myron. Pourtant lamoindre image de Fra Angelico ou de Lotti éveille, dans l'âme, des désirs et des élans que jamais Athénien n'a dû connaître en visitant le Parthénon ou le Pœcile. C'est pourquoi je préfère Bossuet à Démosthène, Corneille à Eschyle, Racine à Sophocle, Pascal à Platon, Descartes à Aristote et Boileau à Horace. Aux délicatesses, aux suavités que ces maîtres anciens ont données à leur pensée, nos classiques chrétiens ajoutent des beautés qui viennent de plus haut que le Parnasse.

L'infini et le divin jaillissent de chacune de leurs œuvres, comme une source éternelle-

ment limpide et fraîche. Et que d'âmes y ont bu l'oubli de la terre !

Chaque grand siècle littéraire s'adonne plus particulièrement à un genre. En ce temps-là, ce fut le genre dramatique. Reproduire la vie avec ses alternatives d'ombre et de lumière ; sur la scène, reconstituer l'existence partagée entre le devoir et la passion; tirer du silence intime les luttes qui divisent l'àme et provoquent des crises pleines de larmes et de sang : noble besogne qui exige un tempérament littéraire d'une délicatesse très subtile, et qui signe, comme d'un éloge exquis, la culture artistique d'un peuple et d'une époque... Si Ton examine de près les chefs-d'œuvre du dixseptième siècle, on constatera que tous ont plutôt encore la forme dramatique que la forme oratoire (i). Les Pensées de Pascal ne développent-elles pas un vrai drame, poignant, douloureux, où le cœur se prend, où coulent les pleurs et où Ton voit une âme se débattre contre toutes les affres d'une nature inquiète

(i) Cf. M. Taine, Nouveaux essais de critique et d'histoire, p. 173, où réminent écrivain expose la thèse contraire.

— ^95 — et tourmentée ? Bossuet, dans ses Sermons, n'est-il point aussi tragique que Corneille et Racine, alors qu'il peint, si vivants, si terribles, les combats de Dieu contre l'âme, les résistances de celle-ci aux envahissements de la divine lumière? Et lui-même intervient, à la manière du chœur antique, jetant ses interrogations troublantes, pressant l'auditeur de la dialectique de son éloquence chaude, passionnée, irrésistible. Dans le Discours sur V Histoire universelle, « les empires nous apparaissent comme des personnages de tragédie, dont les destinées sont les actes ou les scènes d'un drame unique dénoué par la naissance du Christ et la rédemption du genre humain ». — « On pourrait dire, ajoute Géruzez, que le prologue est la création, l'exposition la chute d'Adam, le nœud la dispersion des hommes, le progrès de l'idolâtrie et la durée du peuple de Dieu, la péripétie la corruption et le déclin du monde idolâtre, enfin le dénouement la venue du Sauveur. »

Molière ne saisit point, d'un crayon plus fin et plus mordant, les vices et les ridicules de la société que Bourdaloue dans ses Sermons.

Les Portraits de La Bruyère, autant de vraies comédies qui mettent en scène des caractères observés et — comme l'on dit aujourd'hui,— vécus. Enfin, la fable elle-même, avec La Fontaine, est

Une ample come'die à cent actes divers Et dont la scène est l'univers (i).

Quelle raison peut-on invoquer en faveur de cette tendance dramatique que nous surprenons chez les écrivains du dix-septième siècle?

Si je ne me trompe, la voici." Par l'épopée, le poète célèbre le mouvement et V action : cet élément extérieur, variable et varié, qui tient aux conditions changeantes du climat, de l'éducation et de la civilisation. Au contraire, dans la poésie lyrique, c'est l'homme interne, c'est le moi, dont elle traduit les tristesses et les joies, les jours mornes et les heures allègres et impétueuses. Le drame n'éclôt point au printemps des littératures ; il attend, pour mûrir, les soleils féconds de l'été; car il unit, dans une puissante synthèse, le monde épique

(i) Fables, V, i.

et le monde lyrique : l'homme tout entier, la vie complète. Il couronne un édifice lentement construit. Il bénéficie des richesses littéraires accumulées par les âges précédents; il les met en œuvre et leur donne leur forme idéale, à la fois, et réelle. Le dix-septième siècle se devait donc approprier le drame où se condensent les efforts des générations antérieures. Dès lors que la suprématie littéraire s'y affirme, les écrivains de ce temps devaient s'y complaire, la rechercher et Tillustrer.

Aristote, dans sa Poétique (i), dit que « la poésie est quelque chose de plus sérieux et de plus philosophique que l'histoire ». Le dix-septième siècle donne raison à cet axiome littéraire. Le Cid, Chimène, Polyeucte, Pauline, Andromaque, Iphigénie, Monime, Phèdre, Joad, sont entrés dans la mémoire des peuples avec une plus grande séduction que s'ils eussent réellement vécu. Tout ce peuple idéal de héros et d'héroïnes, qui se lève devant l'imagination ravie, se meut dans une plus

(i) Gh. IX ! yilooo'f'Jrzpov Y.<Xl GTZOvSxtOTcpOV 7rO('vj<7{? t.GTOptOCÇ

tari.

pure gloire que les hommes ordinaires dont l'histoire raconte les actions. C'est qu'ils sont des types sur qui d'autres se forment et en qui se personnifient, avec une puissante intensité, les amours, les désirs, les passions de l'humaine nature.

Si le dix-septième siècle est, avant tout, peintre d'idées; s'il se distingue par l'analyse et par l'étude morale de l'âme, ce qui domine dans le dix-neuvième, c'est le fait. Notre temps devait donc cultiver, avant tout, l'histoire et le roman : deux genres voisins, où l'imagination et la réalité se mêlent, s'appellent et se complètent l'une par l'autre. Du monde intime, où se bornait, avec Descartes et ses contemporains-, le labeur de la pensée qui creusait, discutait, sondait l'être humain dans ses plus mystérieuses profondeurs, la science s'est portée sur le monde extérieur, sur les phénomènes physiques, sur les lois qui les régissent. A la méthode qui fermait les

yeux de l'homme, afin d'aviver l'effort scrutateur de l'âme s'étudiant elle-même, a succédé la méthode expérimentale qui va parcourant l'univers sensible, pour l'interroger et lui arracher ses précieux secrets. D'humaine et sociale qu'elle était, la littérature a dû se faire naturaliste et scientifique.

C'est Rousseau qui, le premier, introduisit la nature dans le style : il devance Chateaubriand £t Lamartine. Véritable déchéance! Si l'art gagnait en conquérant ces domaines jusqu'alors fermés,v si l'image, le pittoresque et la couleur pénétraient brusquement dans la prose, 'd'autre part, l'homme cessait d'être connu, parce qu'il cessait d'être étudié. On renonçait aux peintures morales, d'un ordre si élevé et si noble, pour reproduire les aspects du monde sensible. Le décor prenait l'importance de l'acteur; le cadre fixait plus l'attention et les yeux que le tableau. Telle est, en germe, la révolution romantique. La raison cède le trône à l'imagination ; la rêverie triomphe du jugement. L'art, au lieu de s'élever, descend. Car, enfin, de décrire un coucher de soleil, une tempête, une prome-

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nade sur un lac, cela demande moins d'efforts et de talent que de créer le Misanthrope ou V Oraison funèbre de Condé. Hernani et Ruy Blas ne surgissent pas de la conscience humaine saisie par le dedans, comme don Diègue ou comme Phèdre. Le costumera couleur locale, les détails archéologiques, la restitution scrupuleuse du mobilier et de l'édifice, le strict et minutieux tableau des scènes de la nature, où se déroule le drame, je les veux, je les reconnais légitimes, mais seulement comme choses accessoires. Depuis Rousseau, depuis Chateaubriand et Victor Hugo, cet accessoire a pris le premier rang. On en avait assez des Grecs et des Romains : d'accord ; mais ces Grecs et ces Romains étaient des hommes, et, à travers les hommes, Y homme apparaissait. Mais vos Espagnols sont des fantoches, vos personnages, des marionnettes, et vos héros déguisent- mal, sous leur riche costume, leur être fantastique.

C'est précisément cette exagération de l'élément pittoresque et descriptif qui est combattue par l'école moderne, dont le cri de guerre est celui-ci : Des documents ! Chasser l'imagi-

nation et la rêverie; observer la vie ; substituer les faits aux images et aux idées; trouver le brutal, le réel, — qu'il soit laid ou beau, moral ou immoral, — et le rendre d'une manière aussi saisissante que possible : voilà le grand art et le seul vrai, celui vers lequel se dirigent les générations contemporaines. La chimie, la physique, l'astronomie, la physiologie concourent, depuis cent ans, à nous rendre l'existence plus confortable qu'elle n'était autrefois. Cette influence de la science, que notre industrie transforme à notre service, il serait puéril de la nier et ridicule de la craindre. Mais de ces découvertes qui ont si profondément modifié les relations sociales, l'art devait subir le contre-coup. En réalité, de nos jours, l'art reste le vaincu de la science, et le procédé essaye de remplacer l'inspiration et l'enthousiasme. Transportez cette théorie au style, et vous aurez la raison d'être de l'école de M. Zola et de ses disciples.

Le document humain ! Cette formule ment à l'esprit français, parce qu'elle s'insurge contre la doctrine du christianisme. Si l'homme n'est qu'un phénomène; si, en lui, surtout

dans ses actes extérieurs, tout est digne d'être noté, il faut en conclure que le bien et le mal sont choses indifférentes (i). Les plus fugitives nuances de la pensée n'auront pas une plus grande valeur que les manifestations de la vie physiologique les plus grossières. Les héroïques inspirations, les mouvements sublimes du cœur, ne comptent pas plus pour l'écrivain réaliste, que les explosions de l'être bestial et stupide, où se révèle le fond d'animalité, toujours subsistant dans l'espèce humaine. Oui, cette étrange théorie littéraire supprime la liberté. Elle prône le fatalisme le plus implacable. Sous son joug inflexiblement égal, elle assujettit toutes les âmes; elle légitime tous les appétits et lâche la bride à tous les instincts. Et il n'y a pas que la conscience qui

(i) «Tout acte, bon ou mauvais, n'a, pour l'écrivain, qu'une importance comme sujet à écrire, sans qu'aucune idée de bien ou de mal y puisse être attachée. Il vaut plus ou moins comme document littéraire, voilà tout. » (Gustave Flaubert, par M. Guy de Maupassant, p. xiv.) Et plus loin, le même écrivain dit : « Le réaliste est celui qui ne se préoccupe que du fait brutal sans en comprendre l'importance relative et sans en noter les répercussions. »

— 3o3 — s'anéantisse dans ce débris des croyances anciennes et de la vieille esthétique française.

Le goût, ce jugement de l'esprit cultivé et poli, disparaît. Gomme on Ta dit, le style n'est plus que la notation littéraire des sensations et l'expression matérielle des faits. On peint, on n'écrit plus. Les ressources de la plastique suppléent à l'insuffisance de l'idée. On torture les mots ; on les agence, on les groupe de telle sorte qu'ils éveillent la même sensation que les couleurs. Si le dessin est lâche, on grossira l'empâtement de la toile. L'oeil restera attiré, comme ébloui par des tons crus, par une lumière vibrante.

Et alors, afin de produire plus sûrement ces effets d'images, ces brutalités laides, l'écrivain recherche les combinaisons savantes dans la période. Il est coloriste, « mais par la sonorité et la contexture de la phrase (i) »; et, par le désir de surprendre, par l'imprévu des images, par l'habileté des métaphores, par les oppositions raffinées des mots, il arrive à

(i) Guy de Maupassant, Revue politique et littéraire du 19 janvier 1884.

un style plaqué, laborieux, excessif, maniéré. Plus il aura déployé sa dextérité, plus il aura montré de virtuosité, et plus il se croira artiste. Or, vous saurez que de très grands écrivains n'ont pas été des « artistes (i) », entre autres, Musset. Corneille était-il artiste quand il écrivait le Cid ? Molière, Racine, la Fontaine surtout, leur ferez-vous l'honneur de les regarder comme artistes, alors pourtant qu'ils se donnent tout entiers dans leurs œuvres, et que leur langue si simple, si spontanée, si naturelle, paraît d'une si facile et, en définitive, si désespérante imitation !

Non : juxtaposer les mots, les marteler, les enfiler comme les perles d'une broderie arabe, ce n'est point faire œuvre d'artiste. Avec un critique, pénétrant et original, M. Ferdinand Brunetière, je dirai : « Ce n'est pas même du rococo, c'est du jâponisme (2). » Et il faut insister encore... ce Les mots ont une âme qui apparaît au contact d'autres mots, » nous dit-

(1) Guy de Maupassant, Gustave Flaubert, p. lviii.

(2) Le Roman naturaliste, p. 345. — Je renvoie mes lecteurs à ce livre fortement pense', jeune et hardi, plein de la plus pure moelle littéraire. •

— 3o5 — on (i). Le flair dfe cet âme?on le déclare, « n'appartient guère aux de'mocraties ». De telle sorte que l'art d'écrire se doit emprisonner dans un cénacle d'initiés. Hors de la petite coterie, point de salut. Sophocle, Eschyle, Aristophane, ont eu le très grand malheur d'être compris de la foule, à tel point que les juges des concours dramatiques étaient pris dans le peuple d'Athènes, dans les portefaix du Pirée et les flâneurs de l'Agora. Ni Homère, ni Sophocle, ni Eschyle n'étaient des artistes. Eh bien, non encore ! Les vrais maîtres, les vrais artistes, sacrés par le génie créateur, ne s'isolent point de la multitude. Ils s'y soudent par ce fonds commun d'idées et d'impressions qui est comme la substance de leurs œuvres. Seulement ils les expriment si bien que le peuple se retrouve en eux. U Iliade passe alors de main en main dans les écoles de l'Hellade. Dante est acclamé par l'Italie du xive siècle, et la France de i636 bat des mains — unie dans son enthousiasme — à l'apparition du Cidàt Corneille.

(i) G. Flaubert, p. lx.

— 3o6 — Les théories étalent leurs étranges prétentions. « Quand on sait la valeur des mots, disait Flaubert, cité par M. Guy de Maupassant, et quand on sait modifier cette valeur selon la place qu'on leur donne, quand on sait attirer tout l'intérêt d'une page sur une ligne, mettre une idée en relief entre cent autres, uniquement par le choix et la position des termes qui l'expriment; quand on sait frapper avec un mot, un seul mot, posé d'une certaine façon, comme on frapperait avec une arme; quand on sait bouleverserune âme, l'emplir brusquement de joie ou de peur, rien qu'en faisant passer un adjectif sous l'œil du lecteur, on est vraiment un artiste, le plus supérieur des artistes, un vrai prosateur (i). » C'est la théorie littéraire opposée qui est la bonne : l'effet vient du dedans, et non pas du dehors. Des épithètes ne pourront jamais donner que ce qu'elles indiquent : une relation et une nuance. L'émotion, les larmes sortent de profondeurs plus réelles que celle d'un adjectif sonore. Elles jaillissent du cœur, emportant avec elles le mot qui re-

(i) Op. cit. y p. lxvii.

mue et fait pleurer. Plus l'âme vibre sous le sentiment, plus l'expression extérieure provoque l'émotion.

Dans l'Orient désert quel devint mon ennui I

Est-il vers plus simple, plus naturel, plus spontané que ce vers de Racine? En connaissez-vous de plus expressif? L'on voit se dérouler ces solitudes écrasantes et vides, parce qu'un seul être en est absent, et l'on a conscience de ce délaissement physique et moral qui pesait sur Titus, loin de Bérénice.

L'Art sincère, le voilà.

Quelle conclusion faut-il tirer de tout ce qui vient d'être dit?

La France se peut vanter d'être la première nation littéraire de l'Europe moderne.

Il est grand temps, pour sa gloire, d'en revenir aux saines* traditions de ses maîtres. Etudier les laideurs, mettre à nu les turpitudes, affronter toutes les impudeurs, marivauder avec l'immonde (i) : œuvre malsaine, corruptrice et immorale. D'autant plus que Dieu

(i) Expression de M. Pailleron, dans son Discours de réception à V Académie.

— 3o8 — est frappé d'ostracisme dans ces livres grossiers; Tidée religieuse, le souvenir du ciel ne jettent jamais leurs consolantes clartés dans cette nuit infecte et lourde. D'insolents dédains taisent Dieu, Jésus-Christ, PEglise. Vainement dix-huit siècles de christianisme ont passé sur le monde. L'âme, la vie future, le devoir, la responsabilité morale, ne trouvent aucun asile dans vos productions. On étouffe dans vos Assommoirs. Laissez-y entrer l'air pur, la lumière, par des échappées sur les horizons divins. Ce n'est point l'heure de tremper votre pinceau dans les eaux bourbeuses de l'égout. Il est une autre tâche, plus noble et plus patriotique. Alors que l'âpre désir du bienêtre attache nos contemporains à la terre, les courbe sur la recherche de l'or, vous, écrivains, artistes, romanciers, élevez les coeurs vers les purs et radieux sommets de l'idéal. Montrez que le plaisir, que -le culte de l'argent n'est point le dernier mot de l'âme humaine, et que la France n'existe point seulement pour s'enrichir et pour jouir. Mais si, loin d'endiguer ce fleuve débordé et dont les ondes emportent tout respect, toute pudeur, vous creusez à

— 3og — ses flots un lit plus large; alors, au nom de nos vieilles gloires littéraires, au nom de nos poètes transfigurés par le temps et par l'hommage des siècles, je vous dirai : allez-vous-en du cénacle immaculé des écrivains de France ! Ils protestent contre vous. Votre art de décadence mène aux abîmes : eux, ils n'ont travaillé que pour la gloire et l'élévation du pays. Nos penseurs vous renient : vous n'avez que des sensations. Nos véritables artistes vous méconnaissent : vous n'usez que de procédés. Votre modernité est plus qu'un recul : c'est une lâche et honteuse apostasie.

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