‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 1 sur 94 · À travers la mitraille et sur l'océan · texte numérisé non relu

À travers la mitraille et sur l'océan

Départ de France. — Kernau, le vieux Breton. — I*es frères ha. Côte. — Une singulière conversation. — La gymnastique maritime. - Première capture.

E suis né à Paris le 19 février 1783. Mon père, peintre de genre, me destinait à suivre sa carrière. Un penchant irrésistible que je ressentais pour les aventures et les voyages, un enthousiasme p Gur la gloire, partagé, au reste, par la jeune génération de cette époque, — enthousiasme qui me brûlait le sang et me présentait sans cesse, pendant mes journées et mes nuits, des pensées et des rêves de combats, — s'opposèrent à la réalisation des vœux de mon père. J'avais à peine treize ans et demi lorsque je lui déclarai mon désir de m'embarquer en qualité de marin, et je mis une telle ténacité dans mes instances que je finis enfin par obtenir ou, pour être plus exact, par lui arracher son consentement. Je dois avouer que ma fermeté, dans cette circonstance, fut énergiquement soutenue et stimulée par les conseils et

et les encouragements que je recevais presque chaque matin, par la poste, d'un de mes parents, M. Beaulieu-Leloup, capitaine de frégate, qui se trouvait alors à Rochefort.

Mon cousin Beaulieu-Leloup, marin de corps et d'âme, éprouvait un profond sentiment de commisération pour les habitants des villes. Le bonheur sur la terre ferme lui semblait un paradoxe insoutenable : il ne comprenait la vie que sur un pont de navire, et il n'admettait les relâches dans un port ou à la côte que comme une de ces contrariétés et l'un de ces ennuis inhérents à l'existence humaine, que l'on doit subir avec résignation puisqu'ils sont inévitables.

Le jour fixé pour mon départ de la maison paternelle arrivé, — et quoique bien des années me séparent de ce souvenir, je me le rappelle encore comme s'il ne datait que d'hier, — je me revêtis, afin de mieux en mieux m'affermir dans ma résolution, d'un costume complet de matelot que l'on m'avait donné au ministère de la Marine.

— Mon cher Louis, me dit mon père, qui, afin de rester plus longtemps avec moi, avait pris un fiacre et m'accompagnait en attendant que la voiture de Chartres nous rejoignît, n'oublie point, si ta nouvelle carrière ne répond pas à tes rêves et à tes espérances, que tu trouveras toujours ta place vacante et gardée dans mon atelier. Je te vois t'éloigner avec d'autant plus de douleur que tes rapides progrès dans le dessin dépassaient mon attente. Après tout, qui sait ? Peut-être bien ta brusque entrée dans le monde, les privations que tu auras à subir, tes longs voyages, contribueront-ils à la réussite de ton avenir. Avoir beaucoup vu et beaucoup souffert sont deux choses excellentes pour les hommes d'énergie et d'intelligence, elles développent à la fois en eux l'esprit et le cœur. Et puis, faut-il te l'avouer, j'espère qu'une fois ton imagination refroidie par le rude contact de la réalité, dans quelques mois d'ici, peut-être, tu reviendras, guéri de tes folles idées, me redemander tes crayons.

Hélas ! mon pauvre père ne se doutait guère alors que mon premier atelier de peinture serait un ponton anglais, et que, marin aventureux et vagabond, je devais, avant de prendre le pinceau qu'il désirait voir dans mes mains, sillonner pendant vingt ans toutes les mers du globe.

La patache de Chartres nous ayant atteints au bout de l'allée des Veuves, j'embrassai mon père une dernière fois ; puis, refoulant, par un suprême

Page 1