CHAPITRE PREMIER
effort de volonté, les larmes qui montaient à mes paupières, je m'élançai en deux bonds sur le siège du cocher.
A peine arrivé à Rochefort, mon premier soin fut de me rendre chez mon cousin : il commandait alors la frégate la Forte. Je le trouvai en compagnie de plusieurs capitaines et officiers de marine, au moment de se mettre à table pour dîner.
Parmi les convives je vis un capitaine de vaisseau dont la figure franche et martiale attira tout d'abord mon attention et éveilla toute ma sympathie. C'était l'Hermite. J'étais bien loin de songer, en l'apercevant ainsi pour la première fois, que sous peu, presque pour mon début, je devais me retrouver avec lui dans des circonstances critiques et terribles, et que son amitié pour moi durerait jusqu'au dernier jour de sa vie.
Au dessert, mon cousin me présenta plus spécialement à un jeune enseigne de sa frégate, M. de la Bretonnière, en le priant de vouloir bien s'occuper de moi. M. de la Bretonnière m'entraîna obligeamment dans une embrasure de fenêtre, et là, tout en prenant son café, m'adressa de nombreuses questions. Mes réponses eurent le bonheur de lui plaire, car, me frappant doucement sur l'épaule :
— Mon ami, me dit-il, vous me convenez beaucoup ; je m'engage, si vous restez digne, comme je le pense, de mon intérêt, à vous aider de mes conseils et de mon expérience.
Jamais parole n'a été plus loyalement remplie. Depuis ce moment, jusqu'au 20 janvier de cette année, jour triste et à jamais douloureux, hélas ! où j'ai accompagné le corps du contre-amiral la Bretonnière à sa demeure dernière, son affection pour moi ne s'est pas démentie un seul instant.
Je dormais encore le lendemain matin, lorsque mon cousin vint me réveiller.
— Allons, paresseux, debout ! s'écria-t-il amicalement, le déjeuner t'attend ; et la division commandée par le contre-amiral ex-marquis et actuellement citoyen de Sercey, dont fait partie ma frégate, doit appareiller sous peu : tu n'auras pas trop de temps pour voir le port.
Je me hâtai d'aller déjeuner.
— A présent, mon garçon, me dit-il, lorsqu'une heure plus tard nous sortîmes de table, bien du plaisir, et amuse-toi tant que tu
pourras : je m'en vais rejoindre ma frégate mouillée dans la rade de l'île d'Aix ; nous nous retrouverons à bord. Toutefois, avant de nous séparer, encore quelques mots. Je ne dois pas te cacher que je te sais bon gré de la résolution que tu as montrée en répondant à mon appel, et que tu peux compter sur moi toutes les fois que l'occasion se présentera de t'être utile. S'il y a des coups à recevoir, un danger quelconque à courir, je te choisirai de préférence à tout homme de l'équipage. Si tu commets la moindre faute, la plus petite négligence dans ton service, je te promets de te punir avec deux fois plus de sévérité que je n'en déploierais dans une occasion semblable envers n'importe quel matelot. Une fois puni, je prends l'engagement de rester inexorable pour toi. Que diable, c'est bien le moins que l'on ait quelques égards pour un parent ! Je veux, Louis, vois-tu, que tu deviennes ce qu'on appelle un marin ; et je te jure, ajouta mon cousin après une légère pause et d'un ton de bonhomie et de tendresse qui m'alla droit au cœur, je te jure que si tu ne te fais tuer, je réussirai dans mes projets sur toi. Pas de remercîments, c'est inutile ! Encore un mot : tu es fort, robuste, et très développé pour ton âge ; cela me permettra de t'embarquer d'emblée en qualité de novice. J'ai dit. Donne une dernière poignée de main d'adieu à ton parent ; quand nous nous reverrons, je ne serai plus que ton capitaine.
Mon cousin, après ce beau discours, se dirigeait vers la porte de sortie, lorsqu'un matelot se présenta devant lui.
— Ah ! c'est toi, Kernau, mon vieux Breton, lui dit Beaulieu avec bienveillance. Parbleu, tu arrives fort à propos ; ta vue me donne une idée... Mais que me veux-tu ?
— Capitaine, c'est une lettre que le lieutenant en pied, M. Mamineau, m'a chargé de vous remettre...
— Donne.
Pendant que mon cousin lisait sa lettre, j'examinais le matelot Kernau. C'était un solide gaillard, brun de peau, aux cheveux noirs, aux yeux brillants, à la physionomie franche, énergique et naïve tout à la fois. Il pouvait avoir près de trente ans. Son costume, d'une déplorable maturité, brillait de plus de goudron que de propreté. Un mendiant eût dédaigné de le ramasser au coin d'une borne. Les matelots,