CHAPITRE QUATRIÈME
route que lui prescrivaient ses instructions : le moment de les décacheter était venu.
L'équipage, assemblé sur le pont, se demandait avec anxiété si Ton relâcherait dans le port devant lequel le navire se balançait gracieusement sur ses trois huniers, et où il serait enfin permis de dépenser cet or que l'on avait touché à l'île de France. Chacun contait donc à son voisin, — qui, absorbé lui-même par de semblables préoccupations, ne l'écoutait pas, — la façon dont il souhaitait dépenser, ou, pour être plus exact, gaspiller cet or qui lui pesait, et avec lequel il se promettait tant de jouissances et de bien-être.
Toutefois, au milieu de cette joie générale, une préoccupation grave et profonde planait sur l'équipage : on attendait avec inquiétude le retour du capitaine sur le pont. Enfin l'Hermite apparut sortant de la dunette, et un grand silence se fit de toutes parts. Le sort de l'équipage allait se décider. L'Hermite, dont cent regards épiaient avec anxiété les moindres mouvements, avait l'air pensif et réfléchi. Pendant quelques instants il se promena de long en large sur le gaillard ; puis, contemplant ensuite d'un regard peiné et presque attendri le magnifique spectacle que présentait la vue de la terre, il se retourna vers l'officier de quart, et, comme s'il eût craint de s'être oublié, il lui commanda vivement de faire servir afin de gouverner au sud-ouest, route prescrite par les instructions dont il venait de prendre connaissance.
Cet ordre fut un coup de foudre pour l'équipage. Adieu, rêves enchanteurs et charmants qui, presque déjà, étiez une réalité ! Adieu encore une fois ! Le capitaine a parlé ; et comme chacun sait que personne n'est plus que lui esclave du devoir, chacun se résigne sans se plaindre.
C'est à peine si les matelots, en se portant à la manœuvre, jettent un dernier regard sur ces séduisants rivages.
Chez le marin les sentiments sont mobiles, la philosophie est profonde ; les événements fâcheux ont à peine eu le temps de s'accomplir, qu'il est déjà tout consolé.
En quelques minutes, la frégate se couvrit de voiles; et, poussée par le même vent qui l'avait conduite à Madagascar, elle s'achemina vers la pointe sud du continent d'Afrique. Le 21 septembre, les vigies
signalèrent la terre, pour la seconde fois depuis notre départ de l'Ilede-France. Cette terre, située à l'ouest, était extrêmement élevée et s'étendait à perte de vue du N.-N.-E. au S.-S.-O.
Le capitaine l'Hermite, après l'avoir longtemps observée et s'être bien assuré de la latitude, fit mettre en panne. Il faisait à peine jour.
Dès que les premiers rayons du soleil éclairèrent l'horizon, nous aperçûmes un des plus admirables paysages qu'il soit possible d'imaginer : une baie immense entourée de montagnes gigantesques et de formes pittoresques et bizarres, échelonnées en amphithéâtre. On reconnut cette baie pour être celle de Lagoa, où il existe un mouillage fréquenté alors par les baleiniers des nations neutres, ou par les bâtiments ennemis de la France. Ce mouillage était protégé, ce que nous ignorions alors, et ce que nous n'apprîmes, hélas ! que trop tard, par un fortin anglais.
— Laissez arriver, faites orienter sous toutes les voiles et gouvernez sur la crête surplombée du morne, au pied duquel j'aperçois cinq navires à l'ancre, dit le capitaine l'Hermite en s'adressant au lieutenant Rivière, alors de quart. Voilà peut-être, groupées ensemble, continua-t-il après un moment de réflexion et de silence, assez de captures pour terminer aujourd'hui notre croisière. Cela vaut la peine que nous nous assurions du fait.
Vers les deux heures de l'après-midi, le capitaine, qui n'avait pas quitté un seul moment le pont, s'approcha de moi qui me tenais sur la dunette, à mon poste :
— Garneray, me dit-il en me souriant avec cette ineffable bonté qui chez lui s'alliait toujours à la plus inébranlable fermeté de caractère, n'oubliez point, mon ami, que je vous ai nommé premier peintre de marines du bord. Prenez vos crayons et venez près de moi : je ne serais pas fâché de conserver un souvenir exact de ce qui va se passer et de posséder, si je ne m'en empare pas, le dessin de ces cinq navires. Je ferai en sorte de jeter de temps en temps un coup d'œil sur votre travail, pour le rectifier au besoin. Ainsi donc, tenez-vous prêt et ne quittez pas mes côtés.
Le commandant, après m'avoir adressé ces paroles, fit quelques tours au gaillard d'avant, afin d'observer sans doute s'il s'opérait quelque