‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 24 sur 94 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

mouvement sur la rade, puis se dirigea ensuite, avec un air de satisfaction évident, vers ses officiers réunis autour du cabestan ; je le suivis pour me conformer à l'ordre qu'il m'avait donné de rester à ses côtés, et je me disposai à commencer de suite mon dessin.

— Messieurs, dit l'Hermite en s'adressant à ses officiers d'un ton qui semblait plutôt solliciter un conseil qu'exprimer une volonté, je crois que nous agirions sagement en allant attaquer de suite ces vaisseaux. Que pensez-vous de cette opinion?

— Certainement, capitaine, répondirent les officiers tout d'une voix.

— Car si ces bâtiments sont neutres, reprit l'Hermite, il est inutile que nous perdions notre temps en conjectures ; s'ils sont ennemis, nous ne saurions les combattre trop tôt. Êtes-vous de cet avis?

— Oui, capitaine.

— Alors, veuillez vous rendre, messieurs, à vos postes respectifs, et prendre les dispositions nécessaires pour tenir la frégate prête à tout événement.

Pendant ces préparatifs, le vent tomba peu à peu et ralentit graduellement la marche de la frégate.

— Eh bien, Garneray, me dit l'Hermite en braquant sa longue-vue vers la baie de Lagoa, avez-vous commencé votre dessin?

— J'ai marqué les principales positions, capitaine ; mais, quoique les navires ancrés dans la rade nous présentent l'avant, je ne puis cependant reproduire ces navires exactement, car j'ignore ce qu'ils sont...

— Vous avez raison. Le soleil, près d'atteindre le vaste rideau de montagnes sur lesquelles nous faisons route, projette une ombre si épaisse sur cette seule partie visible, qu'il est impossible en effet de distinguer si ce sont des bâtiments de guerre ou des navires marchands. Cela me contrarie sous beaucoup de rapports. Enfin, un peu de patience!

Le capitaine, après avoir prononcé ces dernières paroles à demivoix et comme se parlant à lui-même, l'air réfléchi et préoccupé, se mit à arpenter d'un pas saccadé et nerveux la longueur du navire, tantôt s'arrêtant pour diriger sa longue-vue vers la baie, tantôt pour interroger les vigies.

Le vent, déjà bien affaibli, au lieu de fraîchir, comme nous l'espérions tous, tombait au contraire de plus en plus ; il devenait presque impossible d'arriver à l'ancrage, et la journée s'écoulait.

Le fond manquant pour mouiller au large, il ne nous restait plus que la ressource de passer la nuit sous voiles. Seulement la frégate courait alors le risque d'être drossée hors de la baie par le courant, pendant le calme qui règne quotidiennement entre la brise de terre et celle du large.

Je connaissais alors assez un navire et j'étais également assez avancé dans mes études pour me rendre parfaitement compte de notre position ; aussi ne fus-je nullement étonné en voyant le capitaine l'Hermite, pour mettre sa responsabilité à couvert, assembler son conseil, afin de décider, séance tenante, si l'on continuerait la route vers le fond de la rade, après avoir déguisé toutefois autant que possible la frégate en navire de commerce, ou si l'on prendrait le large pendant la nuit.

Dans ce dernier cas, il était bien entendu que l'on reviendrait le lendemain de très bonne heure, afin de pouvoir mouiller au plus tard dans l'après-midi.

Ces deux avis soulevèrent une discussion assez vive, car le temps pressait ; mais en définitive, les partisans du premier parti, celui de tâcher de pénétrer de suite au fond de la baie, l'emportèrent. Restait à savoir si la brise, devenue de plus en plus faible, qui enflait à peine nos voiles, permettrait de le mettre à exécution.

Cependant, à la joie de tout l'équipage, qui, alléché par la perspective d'un riche butin, brûlait d'en venir aux mains, ce reste de brise d'où dépendait en grande partie la réussite de notre attaque précipitée se soutint plus longtemps qu'il n'était donné de l'espérer.

Il fallait maintenant assurer notre déguisement en navire de commerce : la métamorphose ne fut pas longue et s'opéra comme par enchantement.

On s'empresse de haler dedans les canons et de fermer les sabords de la batterie : le pavillon suédois monte bientôt après à la corne et flotte perfidement dans les airs, tandis qu'un petit nombre de gabiers serrent et dégréent lentement les perroquets et autres menues

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